Le Val des Bampires
Par Hugues Morin
Épisode 1 : Le Privé de Roberval
Étoile du Lac — dimanche 4 juin 2000 — p.5
On découvre un «cimetière» de granit à Val Jalbert
(HM) — La corporation exploitant le site touristique du village historique de Val Jalbert avait entrepris depuis quelques semaines la rénovation de trois autres édifices dans l’ancien village. Quelle ne fut pas la surprise des ouvriers effectuant du creusage en bordure de la rue la plus éloignée d’y découvrir de gros blocs de granit enfouis sous cinq pieds de terre. Ce terrain est l’un de ceux dont la demeure n’a pas survécu aux intempéries et a disparu bien avant que le site du village ne soit réellement exploité pour le tourisme.
Les ouvriers n’en étaient pourtant pas au bout de leur surprise, puisqu’ils ont découvert, après avoir dégagé plusieurs blocs que les morceaux de granit étaient en fait des vieux bancs, dont certains encore entiers.
Une recherche auprès des autorités a permis de découvrir que ce modèle de bancs en granit rose a été utilisé par la municipalité de Roberval au début des années 70 et étaient issus de l’exploitation de la carrière de Roberval, plus précisément du filon sis près de Mashteuiatsh.
Actuellement, la corporation exploitant le site touristique de Val Jalbert n’a pas décidé de l’utilisation qu’elle ferait de ces bancs publics retrouvés. Le granit étant un matériau résistant, plusieurs bancs sont encore en bon état, compte tenu de leur enfouissement pendant toutes ces années. Peut-être les restaurera-t-on pour les réutiliser un peu partout sur le site.
Après avoir lu la passionnante saga des bancs de granit de Val Jalbert, je jetai un œil en page 2 de l’Étoile du Lac pour consulter l’horaire du cinéma. Non que ce soit une information capitale pour un détective privé, mais il s’agit d’une information fort utile pour un privé qui n’a pas eu un seul client depuis des mois.
Je remarquai que le cinéma affichait moins de films que d’habitude, mais présentait en parallèle de sa programmation un festival de fantastique avec des invités.
Depuis ma troisième affaire en tant que privé à Roberval, je m’étais lié d’amitié avec les employés de ce cinéma, où s’était justement déroulée cette affaire. Je ne reviendrai pas sur les détails de cette enquête, certains d’entre vous ont déjà lu la relation des événements que j’ai écrits sur le sujet, mais je préciserai pour les autres, que j’avais, quelques mois auparavant, résolu une sombre histoire de disparition avec un brio certain — mon action téméraire dans une salle de projection m’ayant permis de retrouver la personne disparue et de résoudre l’affaire avec panache malgré l’intervention involontaire de John Travolta. Je n’avais pas reçu tous les honneurs dus à une conclusion aussi éclatante, mais loin de m’en offusquer, j’avais repris le train-train quotidien du privé robervalois.
Ce train-train, j’allais vite m’en rendre compte, était exempt de client. J’en conclus que le métier de privé était donc saisonnier et j’étais en pleine saison morte, depuis environ 9 mois. Cette période de calme me permit de faire un peu de ménage, et je ne parle pas ici des trois dossiers de mes précédentes affaires, qui sont classés depuis belle lurette. J’avais fait du ménage dans ma tête et cessé de vouloir faire l’andouille et de jouer un rôle. Fini de boire de la vodka, boisson que je ne tolérais pas de toute manière. Fini aussi de m’exprimer comme un dur à cuire américain post-synchronisé par les français. Tout le monde ici trouvait ça ridicule et nombreux étaient ceux qui m’avaient dit que ça ferait fuir les clients potentiels.
Depuis mon changement de style, donc, je n’avais guère plus de clients — pas un en fait — mais je me refusais pour l’instant à y voir une relation de cause à effet puisque l’idée même d’avoir un détective privé à Roberval prendrait du temps à s’implanter dans les coutumes de l’endroit.
J’étais patient, et j’aimais bien le cinéma, en plus de trouver un petit quelque chose de cute à l’une des employées, mais ça, c’est une toute autre histoire.
Ce matin de juin, donc, en consultant mon Étoile du Lac, j’avais bien dans l’idée de faire un saut au cinéma, mais je ne me doutais guère que cette petite visite anodine me plongerait en plein cœur d’une affaire incroyable.
Et toute cette histoire a débuté lorsque les employés du cinéma se sont mis à me raconter la légende du fantôme du cinéma. Pour rigoler, qu’ils disaient.
* * *
à suivre.