Du granit et des os

Le Val des Bampires

Par Hugues Morin

Épisode 4 : Du granit et des os

 

J’avais décidé de passer une journée entière chez moi, ce qui était plutôt exceptionnel, puisque je n’ai même pas quoi faire un repas complet. Mais il fallait que je réfléchisse sans trop de distractions.

Les découvertes successives d’un doigt et d’un squelette de main dans le cinéma me donnaient froid dans le dos. Malgré tout, mon dévouement pour l’équipe de Vishnou me poussait à vouloir les aider une fois de plus.

Je constatai sans surprise que je n’étais pas le seul à avoir froid dans le dos en pensant au cinéma, puisque le nombre de visiteurs chutait de jour en jour à mesure que la nouvelle se répandait dans la population.

Je repris l’affaire à ce qui m’apparaissait son commencement; soit la découverte des bancs de granit de Val- Jalbert. Après tout, c’était l’un des employés travaillant sur le site qui avait disparu en premier, et dont on avait retracé le doigt sous un banc où j’avais posé mes fesses deux heures trente durant. Cette simple idée m’impliquait déjà malgré moi.

Avec le personnel de Vishnou, nous avions passé tout près de ce fameux site avant que Johnny Cinq ne disparaisse pour réapparaître lui aussi au cinéma, du moins l’un de ses morceaux.

Un téléphone à Val-Jalbert, dans les bureaux de la corporation gérant le site me laissa bredouille. Visiblement, les réponses polies de la réceptionniste cachaient un malaise et une volonté de ne pas faire parler de cette affaire. Je la comprenais fort bien, j’imaginais que les entrées devaient elles aussi être à la baisse depuis la publication dans les journaux de la disparition d’une seconde personne sur le site.

Les journaux. Je pris la pile qui traînait près de mon divan-lit.

*

ÉTOILE du LAC — 25 juin 2000.

 

Un maniaque rôde-t-il à Roberval?

 

[HM] De mémoire de citoyen, jamais une telle chose ne s’est produite dans notre petite ville. Qui irait imaginer qu’un maniaque déambule dans nos rues? Pourtant, il faut bien reconnaître que les découvertes successives de membres de personnes disparues laissent croire à un fou meurtrier. La police nous laisse sans la moindre information, indice probable de leur propre manque d’informations. Mais il est facile de comprendre où nous mènent les indices. Un maniaque qui s’empare de ses victimes dans un endroit public et fréquenté par de nombreux touristes, locaux comme venus de l’extérieur : le village historique de Val-Jalbert. Puis, il choisit un autre lieu public pour y laisser des morceaux de ses victimes. Des morceaux! Un détraqué pareil devrait attirer l’attention, mais il doit se confondre plus facilement en circulant dans des endroits fréquentés. De plus, le choix de ses endroits de prédilection devrait-il nous indiquer la route à suivre pour le retrouver? En effet, qui a à perdre avec ces choix, sinon le cinéma et le site de Val-Jalbert? Les enquêteurs ne semblent même pas rendus aussi loin dans leurs cogitations, mais il leur faudra un jour ou l’autre nous fournir des informations concrètes, puisque la population a le droit de savoir ce qui se passe et si oui ou non notre localité redeviendra sécuritaire pour tous.

 

Je poursuivis ma relecture des divers articles. D’abord ceux directement reliés à l’affaire, puis tous les autres couvrant la même période.

Je tentai de mettre de l’ordre dans mes idées, car après tout, plusieurs éléments semblaient s’être fondus en une seule affaire, ce qui n’était pas évident à saisir dans l’ensemble. Je pris quelques notes sur la provenance des bancs. Une sorte de granit rose appelé justement granit Roberval, la carrière des années 60-70 ayant appartenue à un certain monsieur Bérubé, un ex-boucher qui avait investi dans le roc au bon moment.

Je m’interrogeai sur cet ours du zoo qui faisait des six, mais j’avais de la difficulté à relier cette information au reste de l’enquête. Curieusement, c’est une révision des candidatures à la mairie pour novembre qui me mit sur une piste.

En effet, dans la présentation des candidats potentiels, on mentionnait ce fils de riche homme d’affaire qui avait été approché, sans nier son intérêt mais sans le confirmer non plus, un signe certain de sa compétence politique. Ce fils était actuellement gérant des immeubles détenus par sa famille, dont on relatait le début des affaires grâce à une petite épicerie. Je me souvins d’une discussion avec Vishnou, un soir — ou plutôt une nuit —, à la sortie de la Turlutte, où plusieurs des employés du cinéma semblaient prendre plaisir à se rendre. Ne m’avait-il pas mentionné que c’était cet édifice, qui avait été transformé pour accueillir son cinéma? Si j’avais été certain de la chose, je n’y aurais probablement pas accordé autant d’importance, mais quelque chose me titillait et je ne savais pas trop quoi, en fait. Et s’il y a un sentiment difficile à gérer lorsqu’on est détective, c’est bien de devoir chercher, mais sans savoir ce que l’on cherche au juste. Un de mes illustres collègues avait un jour comparé ce type de recherche à la baise sans orgasme; on ne savait jamais quand s’arrêter…

Je laissai vagabonder mes pensées, sans succès. Je passai donc un rapide coup de téléphone au cinéma. Claudia me répondit que j’avais raté Vishnou, qui était parti on ne savait où. Je trouvai son attitude étonnante, compte tenu des récents événements, mais il disparaissait toujours plus ou moins sans avertissement pour l’Australie, la Finlande ou allez savoir où encore.

Je fis donc un saut au cinéma.

*

L’équipe semblait fébrile, malgré un nombre incroyablement bas de spectateurs au guichet. Tout semblait désert, mais je vis Nico descendre la pente vers le comptoir, couvert de sueur. Je l’avais vu ainsi, une fois déjà, un soir de grande affluence, je lui fis la remarque.

— On a eu un problème technique, cet après-midi. Mais tout est ok, Bob est descendu de Montréal pour régler ça.

— Écoute Nico, j’enquête réellement sur la disparition de Johnny et je voudrais visiter les dépendances…

— Pas de problème.

Je remontai la pente avec lui vers les salles. Un immense sourire m’accueillit dans l’aire d’attente. Ce qui fit ma soirée. Bon, ok, le sourire n’était pas si immense que ça, mais le fait qu’il m’était destiné à moi, de la part de vous-vous-doutez-qui le rendait bien plus grand que le Lac-St-Jean alors on va pas chigner sur des détails de vocabulaire.

Je savais que j’apprécierais ma visite, puisque même si elle s’avérait inutile, il faudrait bien que je repasse devant la brunette pour retourner vers la sortie. Il fallait absolument que j’apprenne son nom, information minimale s’il en était une. Je n’avais pas été foutu de l’apprendre en trois semaines de fréquentation de l’équipe du cinéma. Pour un détective, ce devait être le comble de l’ironie.

Je fis un méticuleux tour des dépendances du cinéma; un incroyable labyrinthe de petites pièces, conciergerie par-ci, entrepôt par-là, appentis d’un côté, établi et système central de l’autre. Incroyable.

J’avais atteint l’extrémité du bâtiment et revenais sur mes pas lorsque le déclic se produisit dans mon esprit.

Je me trouvais dans un des petits entrepôts, celui qui jouxtait à droite le mur du fond de la salle 3 et devant, la conciergerie par où j’étais arrivé. Je m’étais immobilisé en découvrant que tous les murs y étaient d’un blanc lustré, lisse. Du métal. Et je compris enfin ce qui m’avait titillé depuis le milieu de la journée.

Je savais enfin que je tenais quelque chose de concret sur cette affaire, même si la conclusion à laquelle cet élément menait était effrayante.

 

* *

à suivre.