Le Val des Bampires
Par Hugues Morin
Épisode 2 : Le Fantôme du cinéma
Ils devaient bien être soixante employés derrière le comptoir-lunch, en ce trop froid vendredi de juin. Je posai la question à Nico, un des deux projectionnistes siamois de trois cents livres et il m’apprit que Vishnou avait décidé d’ouvrir un autre petit cinéma, à une heure de route plus au nord. Vishnou, pour ceux qui l’ignorent, est une espèce d’original voyageur, qui était revenu d’Argentine huit semaines plus tôt après un séjour de six mois. Le gars avait investi tout son avoir dans ce petit cinéma et y travaillait de temps à autre lors de ses courts séjours au pays.
Je ne voyais vraiment pas pourquoi il avait décidé d’ouvrir un second cinéma, surtout qu’il préparait — toujours selon Nico — un séjour de trois mois au Zimbabwe.
Puis, je la vis, ou plutôt la revis. Je trouvais la nouvelle tellement cute que ça faisait trois fois que je venais voir Mission Impossible 2 juste pour profiter de son sourire au guichet au moment d’acheter mon billet. Une jolie brunette qui n’avait malheureusement pour moi, pas encore de petit badge avec son nom dessus. Et même si j’étais devenu copain avec la bande des employés de Vishnou, j’hésitais à m’informer du prénom de cette jolie brune.
— Bon cinéma.
Quel sourire! Je me demandai pourquoi avec une employée pareille, Vishnou se donnait la peine de présenter des films. La prochaine fois que je le rencontrerais, il faudrait que je lui glisse un mot sur cette idée d’ouvrir un nouveau concept avec une guichetière mais pas de film.
J’écoutais distraitement Nico qui termina son explication en précisant que c’était les employés qui travailleraient à ce nouveau cinéma qui étaient actuellement en formation à Roberval, d’où le grand nombre de personnes sur le plancher.
En réalité, je n’avais absolument pas besoin de savoir tout ça, mais lorsque l’on est détective, poser des questions et résoudre des énigmes devient comme une seconde nature. Même lorsqu’il s’agit de trivialité comme le nombre d’employés qui grimpe en flèche dans son cinéma de quartier.
Ce soir-là, je décidai d’aller revoir Gladiateur pour la seconde fois — J’avais vu tous les films à l’affiche, mais comment avouer que je n’étais pas venu voir de film mais la guichetière sans me couvrir de ridicule? Au moins, me dis-je, Gladiateur était un bien meilleur film que Mission Impossible 2. Le festival organisé par le cinéma me le prouverait d’ailleurs quelques semaines plus tard avec un virulent débat sur John Woo, mais je vous raconterai ça une autre fois.
J’étais en avance et en profitai pour lorgner les affiches et bannières des films à venir. Avec un subtil regard en coin vers le guichet de temps à autre. Malgré toute mon astuce, je finis par être à court de génériques à faire semblant de consulter sur les murs et dus me résoudre à quitter le hall pour monter vers les salles.
Rico, l’autre projectionniste de trois cents livres, oeuvrait à la vérification des billets.
— Conservez votre billet si vous circulez hors de la salle.
Il me gratifia de son sourire de labrador et je filai dans la salle 3.
*
Le second visionnement du film me laissa perplexe. Je l’avais trouvé meilleur que le premier et paradoxe ou folie, il m’avait semblé que le jeu des acteurs avait été plus intense cette fois-ci que lors de ma première visite. J’en étais à m’interroger sur ce phénomène lorsque je me rendis compte que tous les clients avaient quitté dès le début du générique et que j’étais seul dans la salle.
J’eus du mal à ne pas afficher ma joie en apercevant la petite nouvelle parmi l’équipe qui assurerait le nettoyage de la salle. Je prolongeai donc de quelques minutes mon séjour au cinéma en m’intégrant à la conversation.
— Comme ça, Vishnou ouvre un autre cinéma. Dans quelle ville déjà?
Je savais déjà tout ça après mon enquête avant le film, mais je n’avais rien trouvé de mieux. C’est Rico qui répondit.
— À Dolbeau-Mistassini. Et on est en train de montrer tout ce que l’on sait du fonctionnement du cinéma à nos nouveaux collègues de là-bas.
— Ouais, renchérit Nico. Même s’il y aura des affaires pas pareil, comme la configuration des salles, là-bas, c’est un peu comme ici, mais tout à n’envers.
Il avait prononcé anenver, en un seul mot.
— Et puis on sait pas si leur bâtisse a autant de vécu que la nôtre, s’ils auront un fantôme ou pas.
— Un fantôme?
La chose ne m’intéressait pas du tout mais je feignis l’inverse pour rester contempler cette fille qui semblait timide.
— On ne t’a jamais raconté l’histoire de notre fantôme?
— On la connait pas en fait, son histoire, on connaît seulement ses agissements ici, au cinéma.
— Ses agissements?
Cette fois, ils avaient piqué ma curiosité, je détournai les yeux. Et Nico m’invita à entrer dans la salle 2.
Et là, ils me racontèrent leur histoire de fantôme, pour rire.
Ils avaient remarqué qu’un banc de la dernière rangée de la salle 2 était défectueux. Plutôt que de revenir en position repliée lorsqu’un client se relevait, le siège de ce banc demeurait en position fixe. Ainsi, après chaque représentation, un employé devait le replier sur lui-même. Puis, quelqu’un a lancé la remarque comme quoi ce satané banc demeurait déplié même s’il n’y avait eu personne d’assis à cet endroit pour une projection. Curiosité piquée des employés qui se mirent à noter s’il y avait un client sur ce siège à chaque projection. Et surprise et malaise de constater qu’effectivement, il arrivait assez couramment que ce siège, malgré l’absence de client lors de la projection, soit en position basse à la fin de la représentation. On a baptisé le phénomène de client-fantôme. Et toute l’affaire aurait pu demeurer au niveau du gag ou de l’anecdote à raconter autour du feu si ce n’était du système de ventilation.
Le système de ventilation central du cinéma n’était pas des plus bruyants, mais après la fermeture de tous les appareils du cinéma, les employés le mettaient hors tension pour la nuit et quittaient l’endroit. On entendait alors clairement le moteur ronronner, puis s’arrêter au moment où le gérant ou le projectionniste mettait l’interrupteur en position fermée.
Le soir où mes copains du cinéma m’ont raconté ça, ils m’ont fait une démonstration. Heureusement pour moi, le fantôme ne se manifesta pas ce soir-là. Ou en tout cas, pas avant que je n’aie quitté les lieux.
D’après eux, on mettait le ventilateur hors tension avec l’interrupteur du clavier de contrôle numérique. Puis, le moteur s’arrêtait… Pour repartir environ 5 secondes plus tard, obligeant les employés à revenir sur leurs pas pour le fermer à nouveau.
Détail insignifiant, que j’aurais personnellement mis sur le compte d’une défectuosité du système, même si elle ne se produisait pas systématiquement.
Et Nico avait aussi remarqué que la chose semblait se produire sans modèle de comportement précis, aléatoirement. Alors il prit des notes. Et remarqua que le ventilateur avait une tendance inquiétante à redémarrer les soirs où le banc de la salle 2 avait reçu la visite du client-fantôme.
Personne ne voulut croire à autre chose qu’une coïncidence, mais certaines employées refusèrent dès lors de fermer elles-mêmes la ventilation, de peur qu’elle ne redémarre!
*
Les deux projectionnistes semblaient vouloir me faire peur avec cette histoire de fantôme, mais bien que je finis par la trouver intéressante, je remarquai qu’elle avait beaucoup plus d’effet sur la brunette décidément encore anonyme que sur moi.
Je les laissai finalement à leur ménage des salles et revins chez moi. Je ne me doutais alors pas le moins du monde que j’entendrais parler d’eux pas plus tard que le lendemain matin en prenant mon café. Ni que cette même station locale m’apprendrait que j’avais été assis pendant trois heures avec un bout de cadavre à mes côtés!.
*
15 Juin 2000 — CHRL 910 — Émission du matin.
Chers auditeurs bonjour. En manchettes ce matin une déclaration du ministre des transports sur la route 155, annonce de candidatures pour l’élection municipale de novembre prochain, cérémonie d’inauguration du Cinéma Chaplin II ce soir, et deux histoires insolites, d’abord celle de l’ours polaire du zoo qui fait des six et celle d’une curieuse découverte par les employés du cinéma hier soir.
[…]
Imaginez-vous donc que l’on vient de découvrir que l’ours polaire du jardin zoologique de St-Félicien fait des six dans son bassin. En effet, des observateurs ont remarqué que depuis la mort de sa compagne l’an dernier, l’ours avait changé ses habitudes autant à la marche sur ses rochers qu’à la nage dans le bassin. Ils ont finalement noté que l’ours formait en nageant le chiffre six.
Des recherches ont permis de retracer un cas similaire, à New York, l’an dernier, où des gens avaient noté que l’ours polaire formait des huit en nageant, créant tout un émoi dans la métropole.
Les porte-parole du zoo de St-Félicien ont déclaré être très fiers de leur ours, soulignant qu’il était beaucoup plus difficile de faire des six que des huit à la nage dans un bassin.
Enfin, deux observateurs indépendants se penchent sur ce cas, afin de déterminer si les six successifs ont une signification particulière ou si l’ours ne fait que répéter sa routine.
Des fanatiques religieux se sont aussi manifestés, arguant que l’ours devait être une incarnation du démon et qu’en réalité, il ne formait pas des six, mais des 666 successifs.
[…]
Découverte insolite hier soir dans une des salles du cinéma à Roberval. Les employés qui effectuaient l’entretien quotidien des salles, après les projections du soir, ont trouvé, tenez-vous bien, un doigt sous un des sièges de la salle 3. Ils ont contacté les policiers qui ont ouvert une enquête pour déterminer l’origine de ce doigt.
Ce matin, nous avons rejoint le chef de police qui nous a confirmé qu’il s’agissait bien d’un doigt humain et bien que le chef n’ait pas pu nous en dire plus, il m’est apparu évident qu’il en savait un peu plus long sur ce doigt que ce qu’il nous a confirmé. Il est fort probable que le doigt ait été déjà identifié, mais que les autorités ne veuillent pas ébruiter l’information pour le moment.
Nous y reviendrons certainement au cours de la journée.
[…]
*
Je me réveillai complètement suite à cette annonce. Le radio-réveil avait débuté ma journée en musique et je m’était laissé relaxer un brin dans une zone de demi-sommeil.
Passé l’effet de surprise que toute la ville devait ressentir également à l’annonce d’une histoire aussi bizarre, je réalisai que la salle 3 était celle où j’avais écouté mon film la veille. J’avais donc été à quelques mètres de ce fameux doigt, qui bien que ne m’appartenant aucunement, me titillait l’esprit, tout à coup.
Je m’étirai dans le lit et m’assis.
C’est le genre d’histoire qui me rend nerveux et même si je n’avais pas de véritable doute sur le sujet, je vérifiai tout de même la présence de mes dix doigts plutôt deux fois qu’une. Ils étaient bien tous là, mais je les remuai nerveusement pour éliminer toute possibilité d’hallucination.
Ce test s’étant révélé concluant, je me levai pour une journée qui s’avéra d’une platitude et d’une inutilité navrante pour celui qui pratique mon métier.
De toute évidence, il me faudrait un jour me faire à l’idée qu’un privé, au Québec, ça ne pouvait gagner sa croûte qu’en enquêtant sur des fraudes d’assurance. Je chassai cette pensée peu réjouissante avant de quitter mon appartement-bureau.
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15 Juin 2000 — CFIX 96,9 — Émission du soir.
Bonsoir chers auditeurs. Une nouvelle exclusive à CFIX ce soir, l’identité partielle de l’homme à qui appartient le doigt découvert dans un cinéma, à Roberval hier soir.
En réalité, nous ne sommes pas en mesure de dévoiler le nom de cette personne, mais les forces de l’ordre ont confirmé que le doigt appartenait à un ouvrier oeuvrant sur le chantier du village historique de Val-Jalbert.
Il semble en effet que lors de la découverte de vieux bancs de granit il y a quelques semaines, un accident est survenu causant la disparition d’un des ouvriers. Malgré le peu d’informations dont nous disposons actuellement, le doigt découvert au cinéma serait bel et bien le doigt de cet ouvrier disparu.
Plus de détails dans les prochains jours, demeurez à l’antenne de radio Rock-détente.
[…]
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à suivre
L’auteur tient à remercier l’écrivain Jean-Jacques Pelletier, pour sa collaboration et son aimable autorisation.