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Le Val des Bampires

Par Hugues Morin

Épisode 6 : Les bampires contre-attaquent

 

Imaginez la scène suivante : un type qui se prétend détective privé mais dont les rares affaires ne valent même pas la peine d’être mentionnées se pointe au poste de police, où tous les enquêteurs sont sur les dents suite aux récents événements et leur raconte sa théorie.

Puis, il se fait foutre dehors à coup de pied au cul.

C’était ainsi que j’avais imaginé la scène, pour ma part.

Mais dans la réalité, les choses ne se passèrent pas tout à fait comme ça. Primo, impossible de regrouper les enquêteurs dans une grande salle où j’aurais élaboré ma théorie à la manière de ces détectives de romans et films policiers au dernier acte de l’intrigue. Mais grâce à l’amitié résiduelle de Hugo Trépanier — amitié teintée de pitié, j’en ai peur — on me permit un entretien avec deux des adjoints de ce dernier en plus de lui-même. Compte tenu de ma réputation, je me considérai chanceux de pouvoir leur exposer mon idée.

 

*

Je leur racontai sommairement le résultat de mes cogitations. À savoir qu’à un moment de l’histoire de Roberval, un homme appelé Joseph Bérubé, boucher de son état, était devenu le bref mais prolifique propriétaire d’une carrière de granit rose. Probable que ce même Bérubé était aussi propriétaire de l’entreprise qui avait transformé une partie du granit en bancs publics pour la ville de Roberval. À un moment donné, il y a eu actes illégaux de commis. J’ignorais la nature de ces actes — vol? fraude? contrebande? — probablement un mélange de tout ça, et quelqu’un avait découvert quelque chose. Plusieurs quelqu’uns, en fait. Et Bérubé — qui n’était certainement pas seul dans cette histoire scabreuse — s’était débarrassé des gêneurs et avait enfoui leurs corps dans une fosse commune sur un terrain lui appartenant à Val-Jalbert. Cet endroit devait lui paraître idéal, le village avait été déserté des années auparavant.

*

À ce point de mon histoire, les agents ne semblaient pas encore avoir envie de me botter les fesses, ce qui me donna l’énergie de poursuivre avec un tour d’écrou supplémentaire…

Les bancs ont été enfouis par-dessus le cimetière de Bérubé pour éviter la découverte des corps, même par accident. Mais quelques décennies plus tard, alors que le village est devenu un immense site touristique, des travaux mettent à jour le site d’enfouissement des bancs recouvrant le cimetière.

Pour détendre l’atmosphère avant le tour d’écrou définitif, je demandai aux policiers:

— Au fait, est-ce que vous croyez aux vampires?

Leur air ahuri me confirma que le coup de pied au cul n’allait pas tarder. Je me lançai tout de même, décidé d’en finir.

— Bon, revenons à nos moutons. Moi, si on me liquidait pour couvrir des opérations illégales, et qu’on me foutait dans une fosse, j’ai comme qui dirait l’impression que je ne reposerais pas en paix. Et j’ai l’impression que c’est ce qui est arrivé à la douzaine de victimes de Bérubé… Et que la découverte des bancs leur a donné l’occasion de se manifester.

Contre toute attente, les policiers ne réagirent pas à cette déclaration. Ils s’étaient figés. Je poursuivis donc.

— Et comme ils étaient morts depuis très longtemps et que leurs corps n’étaient plus très en forme, pour dire les choses comme ça, le granit, matériau solide et durable s’il en est un, leur a fourni… euh… disons, les corps nécessaires à cette manifestation.

Trépanier demanda d’une voix si feutrée que j’avais l’impression d’avoir lu ses pensées:

— Tu veux nous dire que tu penses qu’il s’agit de bancs hantés.

Je n’arrivais pas à croire qu’il continuait de m’écouter. Mais il est vrai qu’en tant qu’enquêteur, il devait connaître d’autres éléments sur l’affaire et je me dis que ces éléments étaient peut-être encore plus curieux, ce qui expliquerait la porte qu’il venait de m’ouvrir. Je la franchis donc:

— Oui, plus ou moins. Appelle ça comme tu voudras. Je pense que ce sont les bancs qui ont entraîné les corps des deux victimes de cet été. Et que c’est pour nous mettre sur la piste de Bérubé qu’ils ont… disons … libéré une partie des membres dans l’ancienne boucherie de ce dernier, aujourd’hui devenue le cinéma de Vishnou. C’est le début de cette manifestation que les employés ont attribué au fantôme du cinéma. Je vous ai raconté cette histoire de fantôme déjà?

Trépanier me fixa droit dans les yeux, ses deux adjoints n’ayant pas plus bougé que les étagères derrière eux.

— Dis-moi, pourquoi ce type se fait-il appeler Vishnou?

J’avais gagné.

— Oh, une histoire de déesse hindoue, à ce que j’en sais…

 

*

Appelle ça comme tu voudras. Trépanier parlerait de bancs hantés. Dans mes notes, j’avais appelé ça des bampires, puisqu’ils semblaient aspirer leurs victimes, disparues subitement sans que personne autour ne s’en rende compte. Val-Jalbert était devenu le Val des bampires.

 

*

Journal Le Quotidien — Samedi 8 juillet 2000.

 

Résolution des crimes de Val-Jalbert!

 

[SL] — Une vaste opération policière a eu lieu hier à Val-Jalbert, opération menée conjointement par les corps policiers de la Sûreté municipale et la Sûreté du Québec.

Selon les informations transmises par la suite aux médias par le lieutenant Trépanier, responsable de l’enquête, la première phase de l’opération visait à retirer du site jugé dangereux les vieux bancs publics de granit découverts récemment. Puis, la seconde phase consistait à la relocalisation des corps retrouvés dans la fosse sous-jacente, dans le cimetière de Val-Jalbert. «Une simple question de respect», a mentionné le lieutenant.

La partie la plus importante de l’opération, demeurée secrète pour ne pas risquer de la faire échouer, visait à dénicher l’endroit où se terrait le maniaque responsable des enlèvements. Chose qui fut exécutée avec succès lorsque les indices retrouvés sur les lieux des enlèvements menèrent les policiers vers une vieille grotte sise non loin de là, où le coupable fut repéré et les victimes retrouvées saines et sauves. S’en suivit une fusillade au terme de laquelle le suspect a été tué. «Nous ne pouvions pas savoir comment il réagirait, mais nous avions soupçonné qu’il serait armé. Compte tenu de ses crimes et du fait que plusieurs de nos hommes ont été touchés, nous n’avons pas eu d’autre choix que de riposter», nous a confié le policier. On ne craint d’ailleurs pas pour la vie des agents blessés, pas plus que pour celle des deux victimes de ce kidnappeur d’une originalité inquiétante.

Cette opération met fin à cinq semaines d’angoisse dans la population du secteur.

[…]

 

 

Je repliai mon journal avec un sourire. L’histoire officielle, toujours un peu différente de la réalité, et souvent un peu plus différente après interprétation des commentaires officiels par les journalistes, ne tenait pas réellement la route si l’on était au courant de deux ou trois détails. Mais il en était de même de toutes les histoires officielles; celle-ci passerait donc à l’histoire et d’ici quelques semaines, plus personne ne soulèverait de questions.

La réalité avait été bien pire qu’une jolie petite opération policière. Il y avait bel et bien eu opération, mais loin d’être nette comme celle racontée par mon copain Hugo aux médias. Il y avait eu panique et cafouillage.

Trépanier n’avait pas bien préparé ses troupes. Évidemment, il ne voulait pas leur raconter ma théorie, qu’il ne croyait pas réellement lui-même dur comme fer, mais faute de mieux…

L’enlèvement des bancs était à peine commencé lorsque les premiers policiers disparurent. Seules de grandes taches de sang demeuraient sur les bancs. Quelques agents s’énervèrent et sortirent leur arme, certains firent feu sur les bancs, j’avais l’impression que tout le monde courait dans tous les sens.

Après à peine cinq minutes sur place, une partie des policiers avait disparu et l’autre se mettait à perdre des membres. Du sang giclait des moignons restants, les policiers hurlaient d’incompréhension et de terreur. Un bordel incroyable.

Pour ma part, je m’étais jusque-là tenu à l’écart, non par couardise, mais bien parce qu’en tant que civil, on m’avait interdit de trop m’approcher du lieu des opérations. Trépanier, lui aussi en retrait, était au bord de la panique lorsque j’ai eu une idée. Je lui hurlai:

— Ils veulent Bérubé!

 

*

Après le retrait des troupes, le calme revint. Un calme relatif. Plusieurs policiers étaient manquants, d’autres grièvement blessés. On fit venir des ambulanciers. Pendant ce temps, Trépanier avait fait effectuer une recherche et repéré la tombe de Joseph Bérubé, au cimetière de Roberval. Il en ordonna l’exhumation et fit transporter le corps jusqu’à Val-Jalbert.

Au moment d’apporter la vieille tombe vers les bancs, un silence de mort régnait sur le site du village historique. Ce n’est qu’à ce moment que je réalisai qu’il n’y avait aucun couinement de bestiole ou chant d’oiseaux pas même un insecte dans le secteur des bancs.

À trois mètres des bancs, le cercueil éclata, les os volèrent dans tous les sens, remplissant le ciel d’une poudre grisâtre qui se transforma peu à peu en gouttelettes rouge sang. Puis ce fut terminé.

Quelques minutes à peine après cette incroyable manifestation, j’aperçus Johnny Cinq, émergeant de la forêt et se dirigeant vers moi. Quelques autres hommes le suivaient; l’ouvrier et les policiers.

Après le ramassage des bampires, on appela le curé de Roberval et l’on procéda à l’inhumation des victimes dans le cimetière officiel de Val-Jalbert.

 

*

9 Juillet 2000 — CFIX 96,9 — Émission du matin.

 

[…]

Nous vous avions parlé récemment de cet ours polaire qui traçait des six successifs en nageant dans son bassin. Eh bien revirement de situation puisque des experts venus de New York ont découvert la raison de ce soudain éclair de génie chez l’ours du zoo. Ces experts avaient été envoyés pour vérifier le bien fondé des déclarations des responsables du zoo, puisqu’un des ours polaires du jardin zoologique de New York trace des huit et est devenu grâce à cette habitude une célèbre attraction là-bas.

En fait, nous apprend-on, les nouvelles installations du bassin de l’ours polaire favorisent un courant d’eau que l’ours ne fait que suivre, tout naturellement. Il ne s’agit donc pas d’un signe, ni d’une marque d’intelligence soudaine, mais plutôt d’un comportement tout à fait naturel de la part de l’animal, qui se laisse porter par le courant, même si ce dernier n’est pas très fort.

Les experts new-yorkais se sont dit très heureux de cette découverte, qui confirme sans conteste la supériorité de leur ours en matière de calcul mathématique.

[…]

 

*

 

Je refermai la radio et mon dossier sur l’affaire du Val des bampires. Le festival de Vishnou fut un réel succès; les gens avaient un soudain désir de festoyer après la mort du «maniaque». Cette affaire, même si elle ne s’était soldée que par des frais et aucun revenu, m’avait confirmé dans mon statut de détective privé de Roberval. En plus, j’étais tombé amoureux. Bon, on disait qu’elle était la femme de Vishnou, mais d’une part, elle était belle, et on disait aussi qu’elle n’était pas vraiment sa femme.

Je me promis d’enquêter là-dessus.

 

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F I N