Le Val des Bampires
Par Hugues Morin
Épisode 3 : Une excursion à Val-Jalbert
Lorsque Vishnou m’a invité à accompagner l’équipe des deux cinémas pour une excursion en plein air, j’ai cru à une blague. Pourquoi moi? J’ai vite saisi que l’excentrique propriétaire de cinéma avait aussi invité plusieurs «amis du cinéma» comme il les appelait.
Une stagiaire en anglais de l’école secondaire — Emmy quelque chose, un nom imprononçable, Bastien, un pompiste du coin qui faisait aussi du transport de films à l’occasion pour Vishnou, et quelques autres.
L’idée de Vishnou était de regrouper au moins une fois par an tous les employés de ses deux cinémas et il avait choisi cette fin de juin pour les emmener pique-niquer à Val-Jalbert.
Personnellement, je suis plutôt du genre urbain. Le calme, la nature, les ti-oiseaux et les satanées mouches, c’est pas ma tasse de thé. Mais vous aurez compris que peu importe le nombre de mouches présentes, je voyais dans cette invitation une opportunité de faire au moins connaissance avec vous-savez-qui.
Voilà pourquoi par un beau samedi, j’étais déjà debout et à mes ablutions à 6h30 du matin.
*
Une heure plus tard, je montais dans la voiture de Rico, bien que j’eus de la difficulté à considérer le véhicule en question comme une voiture. Il y avait dans cette chose assez de matériel pour que ça ait l’air d’une voiture, mais les commandes ne semblaient pas du tout se situer à des endroits standards.
Rico venait d’ailleurs d’allumer les phares avec une poignée à ses pieds.
— Curieux véhicule que tu as là…
J’essayais de ne pas paraître insultant mais il m’était difficile de ne pas sourire, puisque Rico conduisait penché sur le côté, son siège s’étant enfoncé vers la droite. Rico jeta un œil dans le rétroviseur (collé au ruban adhésif sur le pare-brise); la voiture de Claudia nous suivait toujours. Derrière elle, je ne le voyais pas mais devinais la présence de l’automobile de Johnny Cinq. Rico se tourna vers moi.
— Comment ça curieux?
— Eh bien, les phares au plancher…
— Ah, ça! Oui, je sais, ça fait drôle de voir un gars allumer ses phares en plein jour, mais si je ne le fais pas, les essuie-glaces ne fonctionnent plus.
— Je vois.
Je ne voyais pas du tout, en réalité, le rapport entre les deux accessoires, mais ne relançai pas le projectionniste sur ce point. Mes pensées se tournèrent vers la raison de ma présence, raison que j’imaginai assis dans la voiture de Johnny Cinq. De son vrai nom Jean, il avait été engagé par Vishnou pour gérer son second cinéma et comme il ne semblait pas stressé, tout le monde l’avait associé à un robot, d’où son surnom, Johnny Cinq, en référence à ce film avec le robot numéro 5 qui veut se faire appeler Johnny.
*
Arrivée à Val-Jalbert, toute la troupe se mit en branle, à pied, pour se balader d’un coin du site à l’autre; chute principale, belvédère — montée en téléphérique, descente par les escaliers —, puis un tour dans les anciens quartiers résidentiels.
Je me sentais de plus en plus morose, la brunette étant soit très très timide ou m’évitant subtilement. Je ne savais trop quoi penser et n’osais pas réellement faire une approche.
Je n’avais pas prévu aborder la question du doigt, mais le sujet était inévitable. C’est Nico qui en parla le premier. Il remarqua :
— L’an dernier, nous avions trouvé des ongles dans la salle 2.
— Tu veux dire que quelqu’un s’était rongé les ongles?
C’était Émilie, une des nouvelles, qui avait posé la question.
— Non, pas rongés, coupés. Des beaux ongles frais coupés. Comme ça, par terre devant le siège.
Kate eut un air de dégoût;
— Yark, on trouve vraiment n’importe quoi dans les salles de cinéma!
— Vous vous souvenez la fois des bas?
Rico enchaîna :
— Il y en a eu deux. Une fois avec une paire bien propre et pliée, et l’autre avec juste un bas, sale en plus…
— Et les téléphones cellulaires!
J’intervins :
— Les gens oublient leur portable?
— Oui, et ils téléphonent à leur numéro pour savoir où est leur appareil!
Nico ramena la discussion au doigt.
— N’empêche que la fois où on a trouvé des ongles, Vishnou a lancé une blague en disant que la prochaine fois, ça serait un doigt, que c’était une suite logique. L’idée donnait froid dans le dos.
Les filles détournèrent la conversation. Emmy et Claudia s’expliquaient sur un détail qui m’échappa — probablement un détail qui avait échappé à Emmy justement; elle n’était à Roberval que depuis quelques mois et ne maîtrisait pas encore parfaitement le français. Remarquez, je la comprenais parfaitement; même après trente-quatre ans, je ne le maîtrise toujours pas, alors…
Le repas — un joli pique-nique comme dans les films — m’apparut assez drôle, puisqu’en réalité, jamais de ma vie je n’avais assisté ou participé à un tel pique-nique. Couvertures sur le sol, petits lunchs individuels, etc. Évidemment, les moustiques nous gâchèrent tout le repas, autant les insectes volants non-identifiés que les fourmis et autres infatigables marcheurs à exosquelette. Claudia ne cessait de sacrer contre les mouches en tentant de les tuer d’une tape.
Enfin, après une ultime scène de panique d’une des filles — Émilie, qui se trouve à être la cousine de Maude, même si je ne l’appris que bien plus tard — devant un bourdon malhabile, on décida de plier bagages sans prendre de dessert.
Quant à la raison de ma présence, elle était définitivement plus silencieuse que les autres et si la contemplation n’avait été si agréable malgré la retenue que je tentais d’avoir, j’aurais quitté les lieux sans plus attendre.
*
Je me voyais désormais comme ce personnage de Pérusse qui trouve les filles belles mais a l’air d’un twitt dès qu’elles sont près de lui. J’avais l’air d’un idiot et j’en étais bien un! Je remuais des idées de plus en plus noires lorsque la petite fête tourna brusquement au drame.
Pour avoir une longue expérience de situations de panique, j’aurais dû me douter que quelque chose allait mal tourner. Les fêtes du genre ont quelque chose de malsain. Tout le monde s’amuse et si ce n’était que ça, chacun garderait un bon souvenir de l’affaire, mais il faut toujours que quelque chose merde.
Et pour merder, on ne pouvait imaginer pire.
*
C’est Rico qui posa la question, innocemment.
— Quelqu’un a vu Johnny?
Normalement, nous aurions dû savoir qu’il n’était plus avec le groupe depuis quelques minutes. Au moins l’un d’entre nous aurait dû le voir partir, remarquer la direction qu’il avait prise…
Mais non, un ange a passé dès la remarque de Rico, comme si en notre for intérieur, chacun de nous avait senti qu’une chose anormale s’était produite.
Personne ne pensa à blaguer, alors que j’aurais pu m’imaginer l’inverse, avec la joyeuse troupe que formaient les employés de Vishnou.
Personne n’avait rien vu. Et bordel, nous étions près d’une vingtaine de personnes! Je le fis remarquer aux autres.
— Justement, nous sommes trop pour avoir remarqué que Johnny était parti.
Judicieuse remarque. À un détail près; Johnny n’était probablement pas parti de son plein gré, puisque nous ne le reverrions jamais par la suite.
*
Les journées merdiques ont tendance à s’éterniser. Et plus le temps passe, plus le sentiment d’irréalité s’empare de chacun, plus les gens se disent qu’ils rêvent, qu’ils n’arrivent pas à y croire… Et le lendemain et le surlendemain, on a l’impression que la journée n’est pas encore finie, qu’elle se répète à l’infini. Que l’on se lève le matin encore plus éreinté que la veille, n’ayant dormi que quelques heures de manière sporadique.
Pourtant, il fallut bien se rendre à l’évidence, puisque trois jours plus tard, Johnny n’avait toujours pas reparu, malgré les appels, les recherches des policiers et pompiers dans tout le secteur de Val-Jalbert et sur tout le tronçon de route Chambord-Roberval.
Ce n’était plus le temps de faire des blagues, ni le temps de se prendre pour un détective, mais l’idée que j’étais un détective était maintenant tellement ancrée en moi que je décidai de faire de cette disparition une affaire personnelle. Pas sur le coup de la colère, pas parce que Johnny m’était si cher — je ne connaissais par réellement les employés du second cinéma de Vishnou —, mais pour une toute autre raison, qui n’est pas bien reluisante je dois l’avouer.
*
La décision est survenue une semaine après la disparition de Johnny Cinq. J’étais retourné au cinéma pour voir un film avec Angelina Jolie. Malheureusement pour moi, elle n’avait pas un rôle très développé même si le film, lui, se laissait regarder autant qu’elle. Et c’est juste à la sortie de cette projection que j’ai assisté à la découverte d’une employée, dans une sorte d’annexe à la conciergerie du cinéma. Elle était allé changer l’eau servant au nettoyage du plancher. Le hurlement me fit accourir sur place avec les autres employés et quelques clients intrigués.
C’était ma jolie brunette, complètement paniquée. Elle venait de découvrir le squelette d’une main. Elle tremblotait. Je la pris dans mes bras pour la réconforter, éprouvant à la fois une joie intense et une forte culpabilité. Malgré mon impression de profiter de la situation, je réconfortai au moins la fille. Et décidai de trouver quel maniaque avait placé cette main là, pour lui faire une peur pareille.
J’avais déjà idée que cette main n’était pas étrangère au doigt découvert dans les jours précédents. J’étais loin de me douter qu’il y avait bel et bien un lien, mais que la main n’appartenait pas au même individu que le doigt, mais bien à Johnny, comme la police nous le confirmerait quelques jours plus tard
* *
à suivre.
L’auteur tient à remercier l’écrivain Jean-Jacques Pelletier, pour sa collaboration et son aimable autorisation.