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Un
sourire narquois derrière son éternelle moustache,
les yeux grands ouverts sur les autres, Raoul Cauvin distille
souvenirs et émotions avec parcimonie et bonne humeur...
Portrait d'un grand monsieur de la Bande-dessinée,
rencontré lors du festival de Blois en novembre 1999. |
On sait votre
carrière immense, combien avez-vous de séries
à votre actif ?
En tout maintenant...
Oh ! Je ne pourrais pas le dire exactement. J'ai calculé
dernièrement en albums, jen avais 237. Bon là-dedans,
il y a des séries qui ont disparu bien sûr. Les
"Jungles perdues", Les "Godaille et Godasse",
etc. Ce sont des séries qui comptaient 5 ou 6, voire
10 albums et qui se sont éteintes par un manque de rentabilité.
Cest un mot qui me fait râler parce que ce sont
les éditeurs qui emploient le mot. Mais cest vrai
que ça fait quand même pas mal, dire exactement
le nombre de séries par contre...
Parlez-nous
un peu de vous... Votre jeunesse... Quel âge avez-vous
au fait ?
(Prenant
un air plaintif) Cest dégueulasse ça ! Je
viens davoir 60 ans, je dois le dire vraiment ? Cest
dégueulasse ! Mes débuts... Dans la carrière
cest assez gag parce que jai appris pendant cinq
ans un métier qui nexistait pas. Donc je suis sorti
de lécole, je navais rien du tout, et je
suis arrivé dans la bd par accident, complètement
par accident !
Un métier
qui nexistait pas !
Cest-à-dire,
je parle de dans le temps, mais jai bien peur que cela
arrive encore de temps en temps... Moi, japprenais le
métier de lithographe publicitaire, quand ils ont un
élément valable, très fort, ils le reprennent
comme professeur. Bon, faîtes ça deux ou trois
fois, comme le mec nest jamais sorti, il ne se tient pas
au courant des nouveautés, nous on apprend ce métier-là
comme des cons, puis quand on sort de lécole, on
se dit : "mais enfin, ce métier nexiste plus
!" Je sais, cest dur à encaisser quand on
est certain quon a son diplôme et que lon
apprend que le métier nexiste plus, cest
vraiment une catastrophe, cest comme si on avait rien
fichu. Jai travaillé vraiment quelques mois dans
une usine de boules de billard, ce nest pas de la blague.
Puis jai fait mon service et je me suis retrouvé
devant ce problème : "mais quest-ce que je
vais faire ?". Jai commencé à faire
les imprimeries. Jai compris de suite que ce nétait
pas la peine dinsister, et puis jai essayé
les éditeurs, pourquoi pas ! Jai fait Casterman,
Lombard... chez Dupuis, ils mont accepté à
lessai, et voilà. Mais je suis rentré chez
Dupuis non pas comme scénariste, je suis rentré
dans un bureau de dessin où jai connu Piroton,
Salvérius, etc. Je faisais des petites grilles de mots
croisés, des trucs comme ça, donc, il nétait
pas question de faire du scénario. Cest au contact
de tous ces dessinateurs que je me suis dit, tiens, pourquoi
je nessaierais pas.
En fait, au
départ, pour quel travail démarchiez-vous les
éditeurs ? Journaliste ?
La
lithographie publicitaire, ça frise la publicité.
Donc je me disais quavec le mince bagage que javais,
pourquoi ne pas essayer lédition. Mais je savais
foutrement pas où jallais. Je connaissais un peu
la BD bien sûr, mais je ne savais pas ce que cétait
un scénario, et même je ne connaissais aucun dessinateur.
Cétait vraiment le coup de bol. Cest ce que
je souhaite à tous ceux qui veulent en faire, le coup
de pot qui fait que lon se retrouve plongé dans
un truc, qui en plus de ça est bien !
Vous avez collaboré
avec de prestigieux noms de la bande dessinée ! Quels
sont vos meilleurs souvenirs ?
Mes
meilleurs souvenirs, jen ai un tas. Cest vrai que
jai eu la chance de connaître Tillieux, Jijé,
Franquin, Peyo, et jai gardé de merveilleux souvenirs
de ces gens-là. Jai par exemple, un dessin de Franquin
qui est superbe, mais que je noserais même pas montrer
à cause de ce quil dit dans le phylactère.
Je suis tout rouge dy penser, ma modestie en prend un
coup. Ils étaient simples, ils étaient restés
simples, gentils et navaient pas la grosse tête.
On se marrait vraiment ! Et je dois dire que parfois maintenant
je suis un peu déçu parce quil y en a qui
se prennent un peu trop au sérieux. A lépoque,
ce nétait pas ça du tout. Cétait
la rigolade avant tout. Je sais quon partait parfois pendant
plusieurs jours, à lépoque, on faisait des
périples. Léditeur nous envoyait, mettons
8 jours en France, quelques jours en Suisse. Des souvenirs jen
ai des tas. On sest vraiment amusé.
On a tous en
tête limage de la rédaction de Spirou, à
lépoque du Trombone lllustré, les images
que Gaston nous en donne ! Vous étiez un des principaux
acteurs de cette vie. Mais les relations avec tous ces auteurs
devaient se poursuivre au-delà de la rédaction
?
Oui,
bien sûr. Moi, je me souviens un jour, il faut se dire
que jétais tout petit dans le métier, quand
jai voulu faire des scénarios un jour, jai
proposé timidement à Franquin, Roba, Tillieux,
Peyo, de venir boire un verre à la maison et de mexpliquer
comment on faisait des scénarios. Cela ma coûté
deux, trois casiers de bière etc. On na jamais
parlé de scénarios, mais le fait quils soient
venus à la maison, jétais fier, je ne le
cache pas, vraiment jétais fier ! Jétais
comme un gamin à qui on fait un cadeau. Ils me disaient
: "Cest con, tu nous as demandé de venir,
on est venu quoi". Cétait comme ça.
Jétais heureux... Cest con mais cest
vrai que quand on admire des gens, qui tout dun coup répondent
gentiment à un appel, on est paumé. Cest
un cadeau de Noël ! Je ne te dis pas quaprès,
quand je leur reparlais de ça, ils rigolaient. Ils disaient
carrément, queux, pour boire un verre, ils étaient
toujours partants. Voilà.
Quel a été
votre premier contrat, votre premier scénario de bande
dessinée ?
Là
encore, cest un coup de pot. Parce que, je dois dire,
au début quand jai essayé de faire du scénario,
heureusement, javais un métier. Jétais
devenu cameraman pour les Schtroumpfs, en noir et blanc, dessin
animé; et je faisais du porte-à-porte. Cest
lépoque que jappelle "savonnette".
Je présentais mes scénarios à des dessinateurs
pour quils les dessinent. Alors, on me répondait
toujours : "Oui, mais quand tu seras connu... Oui mais
maintenant tu comprends... nana, ninana... ". Je les revois
encore ! Cela ressemble aux dessinateurs. Puis un jour, Morris
a quitté le journal, et il ny avait plus de western
dans le journal. Or Salvérius était un féru
de western, il adorait ça. Et jai été
présenter mes Tuniques Bleues à Salvérius.
Nous étions quatre à lépoque, quatre
scénaristes à proposer quelque chose à
Salvérius, et lui qui était un chouette type nous
a dit, "Ecoutez, moi je ne peux pas décevoir trois
mecs. Je vais demander à Charles Dupuis". Et cest
Charles Dupuis qui a choisi les Tuniques Bleues et voilà
comment elles sont nées. A partir de ce moment-là,
comme par hasard, je nai plus eu besoin de courir les
auteurs, ce sont eux qui venaient me trouver ! Disons que depuis
lors, je ne suis plus jamais allé trouver un dessinateur,
il suffisait dattendre. Cest chouette non ?
Vous avez fait
des études pour aboutir au final à un métier
qui nexistait pas en réalité. Mais le métier
dauteur de bande dessinée à lépoque
cétait quoi ? Ca existait, cétait
reconnu ?
Je
vous signale entre parenthèses que Renaud qui fait Jessica
Blandy a fait exactement la même chose que moi. Il a appris
exactement le même métier que moi ! Et que lui
aussi sest retrouvé dans la nature. Il était
un peu dessinateur davance mais... Un jour il mavait
écrit, je savais quil dessinait magnifiquement
bien, je lui ai dit "quest-ce que tu attends, viens
chez Dupuis" et voilà ! Il faisait un peu le même
métier que moi. On a été tous les deux,
comme deux cons dans la nature. Mais... Jai oublié
la question ! (rires)
Comment était
perçu le métier de dessinateur ou de scénariste
de BD à lépoque de vos débuts ?
Cétait
encore le point de vue des écoles, le point de vue de
certaines personnes, lire de la BD, a fortiori en vivre, cétait
se ridiculiser. Mais je dois dire que la BD a vraiment pris
son ampleur dans les années 60 parce que malgré
tout il y avait de grosses pointures. Mais cétait
encore limite. La BD à lécole, cétait
mal vu.
Il ne fallait
pas sortir de BD dans une école de beaux- arts par exemple
?
Ah
non ! Pas du tout. Je me souviens encore, on était très
serré parce que quand on dessinait des femmes dans la
BD avec une trop forte poitrine, on devait passer de la gouache
dessus etc. Parce que maintenant on voit, Walthéry ça
le fait rigoler, mais cétait cette histoire-là.
On était coincé. Mettons, "Pierre Tombal"
ne serait jamais sorti dans les années 60. Cétait
décent à ce moment-là. Tout à évolué,
et heureusement dans le bon sens. Mais on sy habitue puisquon
ne savait pas que plus tard ce serait mieux alors on faisait
avec à ce moment-là.
Comment percevez-vous
le "Spirou Magazine" daujourdhui ? Ses
différences, ses évolutions par rapport au "Spirou
Magazine" où vous avez été et dont
vous êtes toujours un des acteurs principaux ?
Je
dois dire que je nai jamais été rédacteur
en chef, sauf une fois pendant quelques semaines où cet
imbécile de rédacteur en chef de Spirou avait
fait croire à tout le monde que je prenais sa place.
Je nai jamais été rédacteur en chef,
par contre jen ai vécu sept dans ma carrière,
et je dois dire que je ne me suis jamais mêlé de
la rédaction : Petit un, cela ne me regardait pas. Petit
deux, je nétais pas payé pour, comme on
dit chez nous ! Donc si je compare les Spirou dantan à
ceux de maintenant, là aussi il y a eu une énorme
évolution. Le graphisme surtout, avant on ne prenait
que des dessins joliment faits etc. Maintenant le graphisme
a complètement évolué et dans le journal
de Spirou de maintenant on voit des dessins, à tort ou
à raison, quon aime ou quon naime pas,
mais on voit une évolution aussi dans le graphisme. Et
je ne men mêle pas, comme dhabitude. Il y
a des fois, je râle, je dis "mais enfin cest
con, cest pas ça qui fait un succès".
Mais je ne dis rien et je nai rien à dire, par
ce que je ne suis pas payé pour donner mon avis à
la rédaction.
Comment se passait
la vie de la rédaction dans les fameuses années
dont on parlait tout à lheure, au milieu de tous
ces "grands", comment se faisait le journal ?
Cétait
un foutoir, on entendait rigoler tout le temps. Cétait
vraiment dingue, cétait une vie de dingue, personne
ne se prenait au sérieux. Cest ce que jai
dit tout à lheure, quand il y avait une grosse
pointure qui samenait, je vais prendre un Jijé,
par exemple, que vous autres navez pas connu mais cétait
un géant dans la bande dessinée, mais quest-ce
quil était marrant ! Et quand il samusait
quest-ce quon se marrait tous ! Alors quand il y
en a un qui samenait ou deux, comme par hasard la rédaction
semplissait dautres et on allait prendre un verre,
on allait manger un morceau. Oui cétait vraiment
fantastique quoi ! Il faut dire quà lépoque
cétait très familial, maintenant ce sont
des rédactions, où il y a des secrétaires...
Là aussi il y avait des secrétaires mais quest-ce
quelle entendait la pauvre (rires). Maintenant cest
devenu plus... les nouveaux ne comprennent pas ça, pour
eux ça doit être ordonné. Encore que je
dois avouer que dans notre rédaction, cest vraiment
chouette, on samuse encore bien.
Des initiatives
comme le "Marcinelle Big Bang Orchestra"...
Cest
lhorreur ! Lhorreur ! Cette bande de cons, enfin,
je dis ça cest gentil mais ils viennent jouer leurs
trucs, les baffles à fond alors que nous on dédicace
à quelques mètres, cest complètement
fou !
Je dois dire, jai parfois eu envie de les assassiner.
Cest dingue, on est dans une salle fermée, ils
sont là, ils ne veulent pas baisser le son, ils le font
exprès ! Et puis nous on dédicace avec des boules
Quies etc... (air narquois) Non, non cest vrai il y a
une bonne ambiance pour linstant dans la rédaction
(rires).
On parlait de
Spirou Magazine, mais vous avez aussi scénarisé
trois aventures de Spirou "le grand". Que pensez-vous
des changements que Tome et Janry viennent dopérer
sur le héros ?
Je
vais dire comme Fournier la dit tout à lheure...
Je le trouve un peu regrettable.., Ils ont peut-être raison,
je ne sais pas. Parce que ceux qui vont commencer à lire
Spirou maintenant vont découvrir un autre Spirou. Mais
on peut dire adieu à lancien Spirou, le vrai Spirou,
le groom etc. Ce ne sera plus jamais lui. Si on part du principe
que lon peut changer le graphisme dun personnage
à ce point là... Mais je dis encore : est-ce à
tort ou à raison ? Moi, je ne peux pas dire que Tome
ou Janry ont tort. Si eux le voient ainsi, ils ont peut-être
raison. Mais moi, je regretterai quand même lancien
Spirou.
Concernant votre
oeuvre plus particulièrement, la plupart de vos albums
sont humoristiques, est-ce quil existe un Cauvin plus
dramatique ?
Bien,
jai essayé de faire un peu de réaliste,
mais je ne mappelle pas Van Hamme. Je ne sais pas, comment
je vais dire.., je me suis planté une ou deux fois et
pourtant, jessaierai de ne pas mourir sans avoir fait
une histoire réaliste. Parce que je voudrais quand même
essayer, mais cest pas facile. Tu sais, ici je suis sérieux,
mais si tavais vu hier lambiance où on a
été bouffer avec René Haussman, etc, cest
cette ambiance là que jaime bien, alors le drame
pour moi... On est entouré de trucs pas toujours marrants.
Alors si je dois encore me prendre la tête dans les mains,
je sais pas, je préfère rigoler. Il y a toujours
un moment donné où lon se retrouve dans
la merde, donc à ce moment-là jaime autant
rigoler entre les deux !
On peut vous
considérer comme un écrivain, même si certains
académiciens ne seraient pas daccord-.. Est-ce
que, hormis le scénario, vous avez eu dautres expériences
dans la littérature ?
Oui,
jai commencé à une certaine époque
à écrire pour les tout-petits "Pistil"
ça sappelait, mais vous nétiez pas
né ! Je crois que cest la seule littérature
que jai faite à part. Et je ne recommencerai plus
parce que cest très difficile quand on écrit
pour les enfants, on est surveillé par un tas de gens
qui vous disent ce quil faut faire et qui en fait ne savent
pas très bien ce quil faut faire. Et alors on est
emm...quiquiné sans arrêt, on est trop coincé.
Vous savez, ce nest même pas une personne qui vient
vous enquiquiner cest dix : les professeurs, les éditeurs,
les psychologues etc. Chacun donne son avis et si vous les écoutez,
le produit que vous avez sorti devient tellement fade quil
nest plus bon. Donc jai arrêté ce genre
de littérature pour me consacrer a la mienne... Je dis
à la mienne, là où je me sens bien, je
mamuse, et on ne membête pas trop, quoi.
Comment concevez-vous
la BD ? Comme une littérature pour enfants ? Quelle dimension
souhaitez-vous donner à la BD ?
Quand
on dit que lon travaille pour les enfants... Ca veut dire
quoi ? Les enfants quest-ce quils font maintenant
? De trois ans à six, sept ans, ils sont devant la télévision,
ils regardent les mangas, ils regardent tout. Je crois que la
majorité, cest un peu comme ça. Puis quand
ils attrapent huit, neuf dix-douze ans, ils commencent déjà
avec leurs petits machins, les ordinateurs, et tant mieux, ça
les apprend à manipuler des appareils. Puis vers quinze,
seize, dix-sept ans, cest leur première mobylette,
cest les premières filles et, ou, vice-versa. Où
est-ce que vous voulez quils apprennent la BD là-dedans
! Regardez un peu dans les files que nous avons là. (Il
montre les files dattentes devant certains auteurs). Le
nombre denfants est ridicule. Ce quon attend nous,
cest surtout des adultes. Oui bien sûr, on a des
enfants de temps en temps, mais neuf fois sur dix les parents
sont derrière ! Donc moi je dis, ce nest pas pour
les enfants, ce sont les adultes qui achètent nos BD.
Même si cela a un côté "enfant",
daccord, mais ce sont les adultes qui aiment samuser
avec nos BD. Enfin je crois, si vous nêtes pas daccord
vous le dites, hein ?
Concevez-vous
vos séries de la même manière ? Cest-à-dire,
vos inspirations sont-elles les mêmes ? Travaillez- vous
de la même façon pour chacune ? Avec toutes vos
séries, vous menez quand même une guerre sur plusieurs
fronts !
Si
on prend "Les Tuniques Bleues"ou Sammy, cest
tout à fait différent. Cest des 44 planches,
"Les Tuniques Bleues"cest quand même un
peu historique, je vais dire, il y a toujours une base, un fond
historique que jarrange à ma façon. Par
contre toutes les autres séries, cest les journaux,
cest la télévision. Cest écouter,
cest aller voir. Moi, depuis que je fais "Pierre
Tombal", je fais tous les cimetières. Je peux aller
nimporte où, je vais aller visiter le cimetière.
Ça mamuse, cest intéressant, cest
beau à voir parfois, parce que dans les cimetières
on rencontre des choses, des statuettes, des statues, cest-à-dire
des pierres magnifiques. Malheureusement maintenant, tout passe
encore au moderne. Il ny a plus de cachet, je veux dire,
ce nest plus pareil. Allez visiter le Père Lachaise,
jy suis déjà allé deux, trois fois,
à chaque fois je suis ravi. Si je prends "Lagent
212" ou si je prends "Les psy", cest pareil,
on ne sait jamais quand on commence une série si elle
va aboutir. On la commence, et puis on dédicace et on
lentend à la réaction des gens qui nous
disent "Ah tiens, votre nouvel album cest bien !".
On est content, on va continuer, parfois même ils nous
donnent des conseils, enfin des conseils, ils donnent leurs
avis que moi je prends pour des conseils. Oui, jécoute
les gens en dédicace, cest pour ça que je
naime pas les grands festivals, cest bien de pouvoir
parler aux gens qui se trouvent devant nous. Et dapprécier
ce quils disent, parce que ce quils disent peut
être dur. Ça peut être du genre : "Vous
savez, jai acheté le dernier album, mais vous savez,
il ne vaut pas grand chose par rapport aux autres." Ils
ont acheté lalbum, ils ont raison de me le dire.
Par contre, jai horreur des critiques de BD. Pour moi,
il ny a que de bons critiques BD. Cest ceux qui
parlent de ce quils aiment bien et qui en parlent avec
flamme et tout le bazar. A partir du moment où ils commencent
à démolir les collègues ou moi, je ne leur
pardonne pas. Neuf fois sur dix, ils ne savent même pas
faire le 10ème de ce que lon fait, et ils se permettent
de détruire lamentablement le travail dun autre,
eux, je ne les supporte pas. Cest pour ça que jaime
bien le public, jen ai besoin, mais je ne lis jamais les
critiques. Jen reçois beaucoup puisque jai
beaucoup de séries, je ne les lis jamais, ça vole
au bac directement.
Parlez nous
de votre légendaire divan ?
Ah
ça, cest vrai ! Le divan, cest là
où je travaille le plus dur. Pourquoi ? Parce que quand
je me lève de mon divan, et que je minstalle à
mon bureau, cest facile, je nai plus quà
écrire ce que jai en tête. Mais pour rassembler
des idées, cest dans mon divan, les yeux fermés,
les doigts de pieds en éventail. Cest pas une légende,
jai besoin... Et cest à ce moment-là
quil ne faut pas menquiquiner, faut pas membêter
quand je suis dans mon divan, cest le plus dur. Parce
que je peux rester des heures apparemment à ne rien faire
et cest là où je travaille le plus. Cest
même, je vais même vous dire, quand je me mets dans
le divan, jai parfois des suées quand je ne trouve
pas, quand je ménerve. Mon divan, à ce moment-là,
cest mon outil de travail ! Alors, jai des chaises
longues, jai des transats. Chaque fois où je peux
mallonger, je travaille. Chez moi, jai un divan,
jai deux fauteuils genre relax. Je suis obligé
parce que quand ma femme passe laspirateur dans le living,
jabandonne le divan et je vais dans le transat quoi !
Avez-vous eu
un jour langoisse de la page blanche ?
On
la souvent vous savez, mais ce nest quun mauvais
moment. Le dessinateur peut avoir la migraine, il peut se mettre
à sa table, il peut se débrouiller. Mais le scénariste,
je parle ici de moi, si je suis tracassé ou si jai
un rhume de cerveau, je ne travaille pas, et justement la feuille
blanche, cest ça. Cest quon se lève
le matin, ça ne va pas pour une raison ou une autre,
et puis il ny a rien qui vient quoi. Alors à ce
moment-là, je fais nimporte quoi, je bricole. Même
si je dois faire huit jours sans rien faire, mais il vaut mieux
que je ne force pas.
Avez-vous des
regrets sur votre carrière ? Des séries arrêtées
trop tôt, qui nont pas abouti, des projets mort-nés
?
Cest
toujours un coup dur quand on arrête une série.
Premièrement, il y a le dessinateur qui en prend plein
la figure. Pour moi, ce nest pas trop grave, jai
toujours les autres séries, mais cest toujours
dur parce quon y croit ! Moi je nai jamais lancé
une série sans y croire vraiment, et puis tout dun
coup le public refuse. Pourquoi ? Il a ses raisons, encore une
fois, cest lui qui achète. Donc si ça ne
lui plaît pas, il ne prend pas. Mais, cest dur,
cest toujours dur à encaisser.
Donc vous avez
des regrets sur des séries particulières ?
Toutes
celles que jai dû abandonner, oui jai des
regrets. Ah oui ! jaimais bien "Godaille et Godasse",
jaimais bien "Les jungles perdues", "Les
Voraces"... Ce sont toutes des séries qui ont disparue,
et je ne comprends pas... Cest comme, jai une série,
je ne dirai pas laquelle pour le moment, mais qui bat un peu
de laile. Je ne comprends pas, alors jessaie de
trouver un nouveau style dans cette série, de trouver
dautres mots, de trouver dautres situations. Et
apparemment, il y a des séries où cest le
thème qui naccroche pas.
Cest par
le public que vous savez quand ça périclite ?
Oui,
quand on est en dédicace, dabord, je nen
fais pas. Hier, je nen ai même pas fait un. Et deux,
à la vente, on voit que cest lécroulement.
Je ne vais pas dire total, mais vous savez, maintenant, les
éditeurs ne vous laissent plus la chance davoir
dix albums malgré tout, parce quavant, ça
pouvait aller jusquà dix, mais maintenant, ils
vous laissent trois, quatre, cinq albums. Si au bout de cinq
albums on na pas relevé la barre, le couperet tombe.
Voilà, cest dur, cest très dur. Chaque
fois, je me dis, bon je me suis trompé. Dabord
pour soi, sêtre trompé cest déjà
difficile, mais en plus de ça, avoir trompé le
dessinateur, cest aussi difficile.
A propos de
cette liberté que léditeur peut laisser
à ses auteurs, est-ce que vous avez une réaction
face à lannonce de la victoire dUderzo dans
son procès avec Dargaud ?
Je
ne connais pas les tenants et les aboutissants de cette histoire-là.
On ma dit que cest une question de droits qui navaient
pas été versés à Uderzo. Alors si
on ne lui a pas versé ses droits, pourquoi est-ce quUderzo
ne se défendrait pas ? Là, il faut quand même
se mettre à la place du mec à qui on doit du fric.
Moi je ne connais aucune personne qui se rendrait compte, je
dis bien je crois, quil a été roulé
et qui ne réclame pas. Je préfère laisser
ça à la justice. Si la justice a tranché
en faveur dUderzo, je présume quUderzo avait
raison. Bon comme je dis toujours, il y a des gens qui ont jugé
cette affaire, ils ont donné raison à la partie
civile, cest quil avait raison... Je sais que cest
dur pour Dargaud, je crois que cest une histoire ancienne.
Je présume que la nouvelle équipe na rien
à voir dans lhistoire, mais ça doit être
dur à encaisser pour eux.
On va revenir
un peu sur vous. Quels sont vos projets à court et à
long terme ?
Vous
mavez demandé, vachement tout à lheure,
mon âge. Je dois bien dire quà 60 piges,
bien sûr que je voudrais encore faire des choses, mais
est-ce que jaurai encore le temps ? Parce quentre
60 et 70 ans, ça part très vite. Est-ce que je
serai encore capable de travailler comme maintenant dans quelques
années, je nen sais rien. Je disais tout à
lheure, il y a une histoire en réaliste que je
voudrais faire. Mais je sais très bien que dici
quelques années, jaurai laissé la place
à dautres scénaristes, même sur mes
propres séries.
Oui, parce quon
voit dans Spirou Magazine quil y a certains numéros
où vous assurez une énorme part de tous les scénarios
!
Ce
nest pas de ma faute, non ! Cest facile à
comprendre, quand on pense que comme éditeurs, maintenant
ils commencent à comprendre tout doucement, mais pour
eux ce qui est principal cest le dessin. Alors, ils ont
pris un tas de dessinateurs qui avaient un dessin percutant,
beau, etc., et puis ces séries seffondraient au
fur et à mesure parce quelles nétaient
pas suivies au scénario. Alors quand vous commencez à
avoir un certain succès, vous avez des demandes qui vous
tombent dessus de tous les côtés. Bon, alors vous
en prenez et puis maintenant si je voulais, je travaillerais
sur vingt séries en même temps. Jai des demandes,
je dirais à peu près tous les mois de dessinateurs
qui nont plus rien. Parce que cest un métier
difficile malgré tout. Tant que ça marche, cest
OK, cest formidable. Mais un jour, si léditeur
décide de couper la série, vous avez un chômeur
en puissance. Or le type a parfois du talent, mais na
pas de scénarios. Bon, et cest pour ça que
quand vous voyez des scénaristes, rares sont les scénaristes
qui nont quune série. On en a toujours plusieurs
: prenez Rodolphe, prenez Tome, on a toujours plusieurs séries.
Quant à moi, jen ai 10 ou 11 je crois, et cest
très difficile à entretenir. Il y a des fois je
me ficherais des baffes den avoir pris autant. Quand je
prends des vacances... Jai pris des vacances pendant un
mois, quand je vais rentrer, je sais que le téléphone
ne va pas arrêter de sonner. Alors, je me dis que... eux
quand ils prennent des vacances, je leur fous la paix. Je ne
leur dis pas : "Tiens vous navez pas rentré
de planches, cest dégueulasse. " Mais moi
quand je prends des vacances, dabord, il s me téléphonent
avant que je ne parte, pour avoir de lavance, tout en
me disant bien : "Noublie pas que quand tu rentreras,
moi, je naurai plus de boulot." Voilà, cest
ça, et ils sont dix ! Voyez ce que ça va donner...
On imagine.
. .
Moi,
jimagine tout à fait, aussi ! Je le sais parce
que jai eu le temps de passer par la maison et sur le
répondeur, il y en a quatre qui avaient déjà
téléphoné. Je nai pas résonné,
je suis parti tout de suite ici !
A court terme
est-ce que vous avez un nouveau projet de série humoristique
?
Si
je prends un nouveau dessinateur, ma femme divorce ! Elle ma
dit "si tu continues, moi je ne tiendrai pas le coup..."
Parce que cest vrai que pendant des années je nai
pas pris de vacances, rien du tout, à cause du boulot.
Et puis, je dis encore prendre un projet maintenant à
lâge que jai, je le tiendrai combien de temps
ce projet ? Ah ! Oui pour vous autres, vous pouvez voir lavenir,
mais nous, on commence à descendre, on est déjà
occupé à descendre ! Non,,je nai pas de
projet pour ça.
Revenons au
passé alors, est-ce quil y avait une série
à laquelle vous auriez aimé participer ou tout
au moins faire un album ou des gags ? Une série dont
vous auriez aimé avoir lidée ?
Oui,
il y a un tas de collègues, quand je vois ce quils
font, je me dis "Merde jaurais du y penser avant
eux." Quand je vois ce que Boucq fait, je me dis toujours
"Cest dingue, cest formidable. Cest ça
que je devrais faire", mais il le fait, ce nest même
pas la peine dessayer. Et je parlais encore dernièrement
de Loisel, quand je vois ses dessins, je me dis "Merde,
si javais pu faire des scénarios pour lui",
jaurais été ravi. Quand je vois les dessins
de Loisel, je tombe le cul par terre ! Donc il y a des fois,
je suis jaloux ! Oui cest vrai que je fais mon boulot,
nempêche que je jette un coup dil sur
les autres... Quand je vais dans les salons, je fais toujours
un tour, et il y a des mecs qui ont vraiment du talent. Dailleurs
vous autres dans le fanzine que vous avez fait, il y en a 2,
3 là-dedans, les dessins... (il siffle)
Merci pour eux
!
Cest
vrai, et je le dis. Il y a beaucoup de dessins réalistes
dans celui que vous avez présenté (le numéro
11... ), cest vrai que cest beau. Ça, cest
un peu,pour nous scénaristes, quelque chose de dur, pourquoi
est-ce quon ne sait pas dessiner comme eux. On râle
un peu. Il y en a un qui a un jour dit : "Un scénariste,
cest un dessinateur raté". Parce que cest
vrai on a envie de dessiner nous-mêmes ce quon fait,
et on ne sait pas ! Cest rageant ! Je vais mourir comme
ça... (rires), en men voulant, cest con !
On a de vous
limage de quelquun de simple. Pourtant on sait que
les rivalités et les jalousies sont choses fréquentes
dans le métier... Etes-vous estimé dans la profession
?
Je
ne demanderais pas mieux ! Mais je suis dun naturel assez
timide, quand je rencontre des collègues, on bavarde
mais je ne sais pas ce que les autres pensent de moi. De toute
façon, ce nest pas un problème quand on
quitte un festival, on se retrouve tout seul devant ses planches
et donc, cest vrai que cest agréable de rencontrer
les autres. Regardez ! Hier jai retrouvé Widenlocher,
Mitton, René Haussman et dautres... Ca ma
fait vraiment un plaisir fou. Vraiment, quest ce quon
a pu rigoler ! Je les aime bien et on samuse bien ensemble.
Il y a des mecs parfois que jai vraiment envie de retrouver,
que jaimerais revoir... Comme Fred que jadmire beaucoup
et dont je nai plus de nouvelles. Il y a des mecs que
je vois trop peu et tout compte fait cest mieux ainsi,
comme ça on ne se dispute pas et quand on se revoit,
on est content de se revoir. Cest vrai que cest
un milieu fabuleux et je ne crois pas avoir dennemis.
Je ne crois pas, mais je sais quon men veut beaucoup
dêtre une usine à scénarios... Je
sais que certains mappellent ainsi, et un sale commercial
aussi... Car à partir du moment où lon vend,
et cétait le cas de Peyo, dUderzo, à
partir du moment où on a un succès de ventes on
devient un peu des capitalistes, etc. Alors que dans le fond,
on fait vivre une imprimerie... On nous reproche de faire vivre
léditeur, mais non, léditeur réinvestit.
Moi, si jai pu travailler, cest parce quil
y avait des Franquin, des Peyo qui rapportaient beaucoup dargent
à M. Dupuis, et que celui-ci a réinvesti sur nous.
Largent que je donne maintenant aux éditions est
réinvesti sur dautres, etc. Cest ça
le roulement !
Parlez-nous
du personnage quest Charles Dupuis. On le voit apparaître
dans certains albums, sous une sorte de bob, assez mystérieux...
Il
a toujours été assez mystérieux. Cétait
un Monsieur, enfin il est toujours, très timide... Moi
je laimais beaucoup, il était terriblement paternaliste.
Quand il vous aimait bien, cétait formidable. Mais
toujours avec le côté paternaliste, si jamais vous
le déceviez, il pouvait vous bouder. Parce quil
boudait ! Ca pouvait durer des semaines, mais cétait
un mec merveilleux. Il aimait ses dessinateurs, il aimait les
recevoir chez lui. Cétait tout à fait différent,
quand on sortait un album, il nous en parlait. Il était
content pour nous quon ait un album, etc. Maintenant,
quand on sort un album et quon va demander si ça
va, comment va telle série, le mec se retourne sur son
ordinateur et me dit "Voilà, on en a vendu tant,
du tant au tant". Cest pas ça quon leur
demande... parfois on leur demande juste comment va telle série,
sous entendu, ça vous plaît toujours à vous.
Non, leur réponse, ce sont des chiffres de ventes. Ca
na pas dâme, quoi. Et nous on est devenu des
machines à fournir, ça cest le grand grand
grand regret que jai maintenant.
Mais cest
le fait dune nouvelle génération ?
Oui
! Je suis parmi les derniers à avoir connu le vieux Dupuis.
Cest comme au Lombard, ils ont connu LeBlanc, le vieux
Dargaud chez Dargaud. Là, cétait un vrai
éditeur. Maintenant, ce sont des hommes daffaire.
il faut que ça soit rentable. Ils sont gentils, mais
ils ont une façon à eux de vous faire comprendre
quils vous aiment bien, mais que cest une question
de rentabilité. Je me souviens et je nai pas peur
de le dire, un jour jinterrogeait le chef de vente pour
lui demander pourquoi il navait plus lâme
de ces anciens éditeurs, et il ma répondu
: "Quest-ce que tu préfères, que je
mextasie devant tes albums, ou que je les vende ?"
Quand on entend ça, vous êtes le cul par terre.
Je lui ai dit "A ce moment-là, vendez des casseroles
!" et il me répond "Pourquoi pas !". Des
machins pareils, cest dur à encaisser. Ce sont
des commerciaux, des gens qui achètent une industrie
qui est rentable et qui veulent la faire fructifier. Pour eux
le fait de nous annoncer, et ça doit être partout
pareil, que les chiffres sont en hausse, ils sattendent
à ce quon saute en lair. Cest vrai
on est content, mais il nous manque ce truc quon a perdu,
du style : "Vous avez fait un album, il est pas mal celui-là",
ça ils ne le disent jamais ! Je préférerais
encore quils viennent me voir pour me dire que cest
de la merde...
A lépoque
dont vous parliez, un album ce devait être la fête
!Cétait
la fête ! Dabord on lisait les albums, merde ! Quand
Franquin sortait un Gaston, on était fier d'aller le
trouver pour lui dire que c'était formidable. Maintenant
on est compartimenté, on reçoit ses albums et
puis c'est tout. Avant il y avait une âme. Ces fêtes
doivent être riches en anecdotes ! Oui ! Voyez, la dédicace,
cĠest dur. Mais on sĠen sort. Par contre le soir, quand on fêtait
lĠendroit où on se trouvait et quĠon rentrait à
deux heures du matin, ou quĠon ne rentrait pas du tout ! CĠest
a qui tue ! Ici, je vais encore dédicacer pendant quelques
heures, mais a va je mĠen sors plus ou moins bien. Mais alors
le soir, quand on a bu un verre et quĠon a bien pété
les plombs... Le lendemain on est fatigué, vous faites
a deux-trois jours... CĠest a les souvenirs, et a, cĠest
inracontable. CĠest lĠatmosphère de joie quand on se
retrouve , a on ne peut pas. Ou alors on écrirait des
bouquins, mais a nĠintéresserait personne parce quĠon
sĠamusait entre nous, et je ne vois pas très bien lĠintérêt
de M. Toutlemonde. Il nous envierait peut-être de nous
être bien amusés mais cĠest tout. Mes souvenirs
sont forts, et inracontables !
Merci beaucoup
Raoul Cauvin.
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