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Dessinateur
inspiré de Double M, de Tatiana K, de Fanfoué,
Félix Meynet est à la BD ce que le roblochon
est à la Savoie, indiscociable. Cette interview
fut réalisée lors du festival Utopia 98
au Futuroscope de Poitiers.
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RHINOLOPHE:
Félix Meynet, vous dîtes être un auteur complètement
autodidacte.
F.M.: J'ai
interrompu mes études (scientifiques) pour passer un
brevet d'État sportif. J'ai ainsi exercé le métier
de moniteur de ski en station pendant une dizaine d'années,
avant de tenter de passer aux planches... de BD!
Quest-ce
qui vous a motivé dans ce changement?
J'étais
avant tout lecteur assidu de bandes dessinées et je dessinais
très peu, surtout pour décorer surfs et monoskis
pour des copains. J'avais un profond désir de raconter
des histoires en images et je me suis investi dans la réalisation
d'un projet BD, sans avoir réellement de bonnes bases
de narration. Suite à la rencontre d'auteurs, à
commencer par Pascal Roman, j'ai pu apprendre les rudiments
du métier et choisir une direction graphique qui me convenait.
Avez-vous
regretté après coup de navoir pas commencé
plus tôt, en faisant des expériences, par exemple
dans un fanzine?
Il est évident
que le fait de pouvoir travailler à l'intérieur
dune structure permet de développer ses envies
et parfaire sa technique. sans avoir d'emblée une efficacité
professionnelle. Je regrette un peu que mes premières
planches publiées soient, en fait, les premières
planches que j'aie dessinées. Mais, bon.. On n'a pas
les mêmes motivations à 30 ans quà
18 ans, aussi cela m'a permis de m'impliquer avec peut-être
plus de recul que si j'avais eu à débuter plus
jeune On est moins fougueux et plus préoccupé
par les nécessaires problèmes matériels
liés à
la profession. Heureusement, la passion, elle, est la même.
Les objectifs ne sont plus les mêmes, non plus..
Vous
aviez donc de plus fortes ambitions?
J'ambitionnais
de gagner ma vie en faisant de la bande dessinée. J'ai
découvert le milieu BD, et cela m'a permis de prendre
conscience des réalités économiques qu'implique
la sortie d'un album. C'est avec beaucoup d'enthousiasme que
j'ai décidé de persévérer, l'envie
de raconter des histoires était plus forte que les vicissitudes
d'un métier
passionnant mais aléatoire.
Donc
votre premier projet a été reçu chez Glénat,
mais non publié?
Mon premier
projet était déjà Le Trésor des
.Chartreux, une sombre histoire liée aux légendes
des montagnes que je connais et que j'aime par dessus tout.
Dans ce projet ne figurait que le personnage de Mel, assez proche
de moi puisqu'il est moniteur de ski, lui aussi. Je suis arrivé
chez Glénat, à Paris, sans rendez-vous, les mains
dans les poches, avec ces planches dessinées de façon
plutôt maladroite (et je ne parle pas du scénario!..).
J'ai été reçu par Jean-Claude Camano, qui
m'a laissé comprendre les lacunes de mon travail d'une
manière disons... assez catégorique. Piqué
au vif, j'ai pris conscience du travail a faire avant de pouvoir
envisager une publication éventuelle. Néanmoins.
Camano m'a contacté quelques jours plus tard pour réaliser,
sur scénario de Pascal Roman (alors journaliste à
Circus), des histoires complètes. Malgré leurs
défauts, 2 histoires courtes ont paru dans les numéros
hors-série de Circus, en 88.
Mais
le projet du Trésor des Chartreux, que vous aviez retravaillé
avec Pascal Roman, ne trouvait toujours pas sa place chez Glénat?
Effectivement,
Pascal a retravaillé l'histoire de ce projet pour aboutir
au projet définitif de la série Double M, en ajoutant
un "M" à Mel, à savoir le personnage volcanique
de Mirabelle. Néanmoins ce projet ne s'inscrivait dans
aucune des collections existantes chez Glénat, aussi
nous l'avons soumis à tous les éditeurs susceptibles
de le publier. Didier Christmann, nouveau Directeur Littéraire
chez Dargaud nous a répondu le premier, car il souhaitait
créer une collection "jeunes auteurs". Le premier Double
M est donc paru en janvlcr 92, sous le label "Génération
Dargaud", avec Les Amis de Saltiel d'E. Davodeau et Le Pays
Miroir de Carré et Michaud. 7 autres "séries"
sont venues par la suite compléter la collection. Nous
étions ravis, Pascal et moi, d'être édités
et de bénéficier d'un soutien mèdiatique
orchestré par Dargaaud, qui communiquait ainsi sa volonté
de promouvoir les
jeunes auteurs. Néanmoins, nous étions un peu
inquiets d'être ainsi catalogués "Attention Débutants",
avec le bandeau
"Génération Dargaud" sur nos albums. Nous craignions
la méfiance des lecteurs, peu enclins à se ruer
sur un album "non abouti"...
Un
problème de termes dans la promotion?
Le principe
de départ était de réaliser 3 albums de
la même série dans cette collection, puis de faire
le point avec l'éditeur, pour voir si la série
bénéficiait d'un irnpact suffisant auprès
des lecteurs pour envisager son existence en tant que série
propre, sans le générique "Génération
Dargaud". Les 10 séries ainsi lancées ont connu
des fortunes diverses. et Double M a pu ainsi devenir une série
autonome, soutenue par ses lecteurs ... et son éditeur!
Mais
comme Étienne Davodeau, le fait dêtre publiés
dans les premiers aurait-il facilité justement cette
conti-nuité?
La communication
de l'éditeur s'est basée presque uniquement sur
la première vague de la collection (Double M, les Amis
de Saltiel, le Pays Miroir). Etienne n'avait sans doute pas
envie de réaliser une série longue avec Les Amis
de Saltiel, aussi il a développé depuis d'autres
histoires avec le talent qu'on lui connait désormais.
Notre objectif était de continuer la série, ce
que nous avons fait. Chacun a donc utilisé à sa
manière cette opportunité.
Ainsi
lorsque Le Trésor des Chartreux sort enfin en album,
Pascal Roman a apporté à Melchior, votre personnage,
une alter ego répondant au prénom de Mirabelle,
et la série prend le titre générique de
Double M.
Je pense
dailleurs quinconsciemment on a mis beaucoup de
nous dans chacun des deux personnages. Pascal est un homme...ça
cest sûr. Cependant il y a peut-être du caractère
de Mirabelle dans Pascal, il faudrait quil se défende
là-dessus. Enfin quand je lai connu, il était
journaliste à Paris, et il na peut être pas
créé inconsciemment cette journaliste parisienne.
Quant au personnage de Mel, cest un peu moi. Alors après,
dans les histoires, chacun essaie de tirer la couverture à
lui par rapport à la place du personnage. Cest
vrai que Pascal a tendance à donner plus dimportance
à Mirabelle, moi jaime bien que Mel soit plus présent.
Donc, cest moitié-moitié. On a un peu les
mêmes rapports, quand on construit une histoire, que ceux
que Mel et Mirabelle peuvent avoir dans lalbum. Mais ce
ne sont pas du tout des rapports conflictuels.
Justement
quelle part du scénario revient à chacun dans
les faits ?
Quand on
élabore une histoire, on travaille à deux, à
partir de nos envies respectives. Envies d'ambiance pour le
dessin, envies de rythme pour le scénario. Après
avoir passé une semaine ensemble à envisager les
choix possibles, une trame est mise en place, avec les personnages
clés, leurs motivations et les lieux requis. Puis Pascal
rédige de son côté le scénario, découpe,
sculpte les dialogues, qu'il livre à son premier lecteur
: moi. lmpitoyablement, je ne lui épargne aucun reproche
si je ne sens pas la nécessité de telle ou telle
scène, ou inversement. si un élément est,
à mon avis, sous-utilisé.
Et
ce fut le cas pour Le Trésor des Chartreux, qui se déroule
dans votre région: la Haute-Savoie?
Comme il
s'agissait de mon premier album, le sujet me tenait à
coeur autant que le cadre de l'histoire. J'avais très
envie de dessiner des décors de montagnes, qui me sont
très familiers. La documentation nécessaire à
la réalisation d'une BD peut s'avérer très
lourde, et là, j'avais tout à ma disposition,
sous les yeux en permanence: chalets, sapins, rochers, etc...
Cela m'a permis de dessiner ce premier album plus facilement.
grace à un univers qui m'est très proche.
Tout
comme vous avez volontairement décidé d
évoquer celui des années soixante?
Les
années soixante sont relativement proches dans le temps
pour justement permettre une documentation aisée, un
petit parfum nostalgique et un décalage avec notre époque,
ce qui confère à la série un esprit de
fraîcheur rétro. De plus, à cette époque,
le design des objets, des voitures etc.. était plutôt
rond, ce qui correspond assez à mon dessin. Même
les courbes des filles, en ce temps-là, étaient
gracieusement rondes. Un régal pour le dessinateur! Moi
, j'aime bien cette époque, c'est sûr.
Cela
se voit notamment dans des références comme Gil
Jourdan ou Tintin...
Les références,
c'est un clin d'oeil adressé aux lecteurs qui connaissent
ces BD, mais aussi une forme d'hommage aux auteurs qui nous
ont fait rêver, Pascal et moi. Je ne suis pas totalement
tourné vers le passé, puisque j'anime une nouvelle
série, parrallèlement à Double M, qui se
déroule de nos jours.
Double
M parle dévénements politiques des années
soixante, pourtant jimagine que vous étiez trés
jeune au moment où ils se sont passés?
Il est vrai
que ces événements n'ont fait que nous effleurer,
à cette époque. Il apparait que les BD des années
60 subissaient une forte censure, et certains faits graves n'ont
jamais pu y être évoqués. Avec le recul,
nous pouvons évoquer la guerre d'Algérie ou lopposition
Est-Ouest comme toile de fond des aventures de Mel et Mirabelle.
Nous veillons à ce que ces références historiques
et politiques ne
gênent pas le déroulement
de l'histoire, centrée d'avantage sur les
rapports entre Mel et
Mirabelle, et leurs péripéties.
Daccord,
mais on retrouve aussi lambiance des années soixante
dans le type même de bande dessinée quest
Double M, et qui aurait pu paraître dans des journaux
comme Spirou aux côtés de Gil Jourdan?
Pourquoi
pas? Le seul hic, c'est qu'à cette époque, les
filles n'étaient pas sexy dans les publications destinées
à la jeunesse. Il aurait fallu attendre l'arrivée
de Natacha.
Vous
revendiquez donc tout à fait les influences de bandes
dessinées comme Natacha, pour Mirabelle par exemple?
Complètement.
Quand on raconte ce que l'on aime, la notion de plaisir est
très importante. Si Mirabelle a un côté
"Bardot", c'est parce que je ne la conçois pas autrement,
en tant que femme de cette époque. Toutes les filles
voulaient alors ressembler à la plus belle et la plus
enviée des femmes. Natacha a aussi ce côté
pulpeux et ravageur, et ses aventures sont aussi des modèles
du genre en matière de poursuites et autres fusillades.
Et
donc cest un peu parce que vous aimez dessiner des choses
agréables, que vous avez fait un portfolio à consonance
plutôt érotique?
L'érotisme,
dans mon travail, reste assez sage, finalement, C'est plutôt
un regard, un sourire, une attitude, pas vraiment de la provocation.
Avec Enrico Marini, nous avons réalisé un portfolio
pour la Librairie Raspoutine, à Lausanne, qui rassemblait
5 dessins de chacun et les approches étaient totalement
différentes, malgré notre passion commune pour
les jolies filles de papier. Il est vrai que nous sommes allés,
tous les deux, beaucoup plus loin que dans nos albums respectifs.
Le portfolio a bénéficié d'un petit tirage
(80 exemplaires), et ne s'adressait pas au public habituel de
Double M.
Les
références au cinéma sont fréquentes
aussi dans Double M .
Tout comme
pour les BD de cette époque, nous puisons des ambiances,
des références dans les films de cette période.
Les comédies avec Brigitte Bardot avaient un côté
très glamour, pleines de bonne humeur et aussi d'éléments
disparus aujourd'hui qui nous permettent de recréer un
mobilier par-ci, une garde-robe par-là... lndispensables
pour la documentation. Pour nous, ces films sont des petits
moments de bonheur, que nous essayons de retranscrire dans Double
M.
Et
pourtant dans Une valse pour Anaïs, le deuxième
album de la série Double M, vous revenez à un
univers urbain, qui ne semble pas être synonyme de bonheur
pour vous ?
C'était
un défi. Paris a été tellement photographié
et filmé, qu'il s'agit bien sûr de ma propre vision
de la capitale en 62, avec sa banlieue crasseuse et ses faubourgs
pittoresques. Passer d'un univers que je connaissais parfaitemont
à un décor plus complexe, avec ses propres ambiances
m'a permis de me décomplexer vis-à-vis des architectures
urbaines. Première poursuite en voiture aussi. Pfff!
Beaucoup de boulot pour un album qui, curieusement, a moins
séduit les lecteurs, alors que l'éditeur nous
encourageait à faire voyager nos personnages en dehors
des contrées montagneuses.
Par
contre, Meurtre autour dune tasse de thé, qui part
dune envie de scénario, serait plus proche, à
la différence des deux précédents épisodes,
de Pascal Roman?
Complètement.
C'est son histoire, et cet album est lun des favoris des
lecteurs (ils me l'ont dit en festival!). Pascal a pu ainsi
développer un thème qui lui est cher: le polar,
avec une fois encore plein de références et de
clins d'oeil pour les connaisseurs. Une série que j'apprécie
énormément, c'est Jerôme K. Jérôme
Bloche, d'Alain Dodier (Dupuis), avec ses énigmes, ses
univers intimistes, ses personnages très attachants,
qui m'ont un peu aidé pour cet album, peuplé de
grand-mères redoutables!
Justement
le fait que vous connaissiez Marini, on a limpression
quavec le dernier album de Double M, il y a eu une certaine
émulation.
Ce métier
est un métier solitaire, et il est primordial de pouvoir
recueillir les avis des auteurs confirmés, afin de progresser
efficacement dans la fluidité de la narration. Enrico
Marini est presque un voisin (il habite piès de Bâle),
et j'aime vraiment beaucoup son travail. Bien que très
sollicité par ses milliers de fans, tous les éditeurs
de la profession, le cinéma et j'en passe, nous sommes
devenus amis, el j'ai pu profiter de ses conseils . Je le prends
régulièrement en otage, dans mon refuge, afin
qu'il me révèle ses secrets, pour que je puisse
devenir. aussi célèbre et riche que lui! Héhé!
La couleur
est très importante, car elle apporte la lumière.
Cette partie technique m'effrayait, mais suite aux conseils
et encouragements d'Olivier Berlion, de Denis Falque, dEtienne
Davodeau et bien sûr d'Enrico Marini, je me suis lancé
dans la mise en couleurs de l'album Faux Témoin. Ce fut
un grand plaisir, et je compte bien assurer les couleurs de
mes prochains albums.
Donc
Double M, après avoir fait dans lespionnage, le
policier et lintimiste, va repartir sur quelque chose
dun peu plus intimiste aussi?
Le
prochain Double M se déroulera entièrement en
montagne, et nous permettra d'apprendre dans quelles circonstances
Mel est devenu orphelin. Mel et Mirabelle seront séparés,
lui dans la montagne, elle dans la vallèe, chacun menant
sa propre enquête. Y seront évoqués les
événements, ainsi que des éléments
de la vie en montagne, prétextes à l'intervention
de Fanfoué au moment opportun.
En
parallèle Dargaud annonce la création dune
série contemporaine, Tatiana K., sur un scénario
de Corteggiani. Alors que va-ton y retrouver essentiellement
?
Le personnage
principal, TATIANA, est récupéré par une
cellule d'action extragouvernementale, chargée de mettre
un terme, de façon musclée, aux exactions polluantes
d'industriels peu délicats et de politiciens peu scrupuleux.
Tatiana, spécialiste en explosifs, va mettre ses talents
au service de cette "Dernière Section", afin d'en apprendre
un peu plus sur ses origines. De plus, grâce aux dialogues
de François CORTEGGIANI, on s'apercevra qu'elle pratique
l'humour à froid (normal, elle vient de l'Est..). Différents
problèmes actuels seront ainsi abordés dans celte
nouvelle série, proche de James Bond et de Nikita dans
son esprit.
Après
une collaboration avec Pascal Roman, la collaboration avec François
Corteggiani, a-t-elle été différente ?
Complètement.
Pascal et moi avons débuté ensemble. De plus,
Double M est la seule série de BD, pour le moment, que
Pascal scénarise.
François Corteggiani est un vieux de la vieille, de l'école
de Charlier et de Greg, avec un nombre important de séries
en cours. Cela m'a amené à travailler d'une manière
différente. Pascal me remet la totalité du scénario
avant que je ne commence à dessiner, alors que François
me transmet régulièrement des bribes de scénario
que je découvre, tel un feuilleton (à la Charlier!).
De plus, les deux séries sont très différentes
dans leur propos, ce qui m'oblige à durcir mon dessin
afin de le rendre plus réaliste dans Tatiana K., sans
pour autant perdre la fraîcheur de Double M.
Quest-ce
qui a séduit François Corteg-giani à lorigine?
Je pense
qu'il avait aimé Double M, l'approche très classique
de la série correspond assez bien aux univers qu'il a
développés dans ses précédentes
séries.
Et
pour vous, cest loccasion de travailler avec quelquun
de déjà connu?
Ce n'est
pas un intérêt commercial, puisque chaque série
qui apparaît sur le marché n'est pas un produit
marketing, mais un plaisir d'auteurs. On ne sait pas du tout
si ça va marcher. Mais pour moi, c'est l'occasion de
travailler avec quelqu'un d'entier, qui a une grande culture
BD, un profond sens de l'amitié et une grande sensibilité.
Gare à qui le trahit, car il est corse et mesure près
de 2 mètres! La BD permet de travailler avec des gens
différents qui nous apportent beaucoup. C'est très
enrichissant.
Tatiana
K vous permet donc dexpérimenter une nouvelle voie.
Je ne voyais
pas l'intérêt de refaire Double M avec un autre
scénariste. Le propos de Tatiana K. est différent,
plus réaliste, voire cynique. Cette nouvelle série
devra donc trouver son public, et j'espère que les lecteurs
habituels de Double M me pardonneront ce changement de tonalité.
Bien
que montagnard, vous faites partie des auteurs qui participent
souvent à des festivals?
Oui, c'est
une démarche que j'ai choisie délibérément,
malgré son côté qui peut paraître
laborieux. La conception d'un album demande beaucoup d'efforts,
aussi je m'implique tout autant dans sa promotion, à
travers les festivals qui sont le meilleur moyen de rencontrer
les lecteurs. Evidemment, c'est un investissement personnel,
en temps et en énergie très important, mais il
ne faut pas oublier qu'un album qui parait n'est jamais qu'un
album de plus, au milieu de tous les autres. Rencontrer l'auteur
peut amener les gens à s'intéresser (peut-être)
à son travail. Laborieuse, mais efficace, à mon
sens, cette démarche me permet d'être en contact
avec les lecteurs régulièrement. Leur vision de
mon travail me réconforte beaucoup et me fait avancer.
Je les en remercie ici.
Donc
vous souhaiteriez en fait que la presse BD se développe?
Evidemment,
car je le répète: la BD devrait être conçue
pour la presse, pour son côté immédiat et
proche du lecteur.
Cest
pour ça que vous travaillez notamment dans LEssor
Savoyard?
Je travaille
dans deux journaux de ma région. Alors il y a un côté
local, un côté presse, un côté immédiateté,
qui mintéresse beaucoup. Cest à dire
que je dessine le personnage de Fanfoué, qui est un personnage
savoyard. Donc il sagit de clins doeil que jadresse
aux gens de ma région. Chaque semaine cest de lhumour.
Pas forcément régional dailleurs. Ce qui
est génial cest que je fait le strip le mardi pour
quil soit publié le jeudi. Et dès le jeudi
après-midi jai déjà des réactions
des gens. Cest ça la Bande Dessinée. Quand
je fais un album de BD, je reste huit mois dessus, et le temps
quil soit imprimé, un an sest écoulé.
Donc, entre mes premières hésitations et maintenant,
il y a un an qui sest passé. Et, comme je suis
en train de travailler sur un autre projet, je ne peux pas corriger
le tir. Je ne peux pas tenir compte des remarques quon
va me faire. Je trouve que cest un peu dommage. Cest
pour ça que je trouve que la presse cest important
pour quil y ait un retour. Si je fais quelque chose et
quil ny a pas de retour, je trouve que ça
ne sert à rien. Je fais un album qui est destiné
à être lu, donc les gens vont me donner leur avis,
il faut quil y ait un échange. et les festivals
ça sert à ça.
Votre
collaboration à la presse sétendait aussi
à un magazine pour motards. Était-ce occasionnel?
Malheureusemenl
ce magazine a disparu, malgré ses lecteurs et la volonté
farouche de son rédacteur en chef, Achdé (CRS
= détresse), de le poursuivre. Une sombre histoire de
diffusion et de gros sous... Une bande de copains, réunis
par Achdé dans l'enthousiasme, se sont fait plaisir à
se retrouver dans ce magazine, à concocter des petites
histoires de bikers et d'huile de vidange. Pour le plaisir,
car nous n'avons pas pu être payés, suite à
la disparition du journal!
Le
fait de dessiner dans un journal implique aussi une autre discipline
au niveau du dessin?
On peut
essayer des tas de choses que l'on ne se permettrait pas dans
un album, faute de recul. Dans le numéro suivant, on
peut peaufiner ou corriger, selon les réactions des lecteurs.
Toujours cette envie de retour de la part des lecteurs... Toujours
cette envie d'apprendre.
Il
y a un autre côté à la presse bande dessinée,
cest la critique. Quen pensez-vous?
La critique
BD devrait être plus répandue, a travers une presse
qui informerait le public (et pas uniquement les collectionneurs
et autres amateurs purs et durs) des nouveautés, afin
de cultiver un esprit BD plus large. Les professionnels, comme
les lecteurs, ont besoin de la critique, constructivement bien
entendu. A quand le retour de la presse BD? J'ai le sentiment
que celui qui lancera un journal BD qui saura toucher un large
public verra un nouvel âge d'or du genre. C'est dans l'air,
non?
Donc
à ce moment là, il faut que la presse soit indépendante?
Si possible.
Mais si un éditeur lance un journal de ou sur la BD,
il devra tenir compte d'éléments propres à
notre époque, donc pas nécessairement tout axer
sur son catalogue. A ce sujet, malgré son succès,
la "Lettre de Dargaud" reste très confidentielle; réservée
aux amateurs, mais toutefois ouverte aux productions et aux
auteurs d'autres maisons d'éditions.
Est-ce
quil manque encore quelque chose à la B.D.?
La BD est
victime de son succès et paradoxalement de sa confidentialité.
C'est une industrie qui fonctionne quasiment toute seule, sans
support, sans une réelle information. Les plus grands
succès en librairie sont des BD, alors que le public
n'est informé d'aucune parution, à une échelle
équivalente aux autres industries de loisirs telles que
le disque ou le cinéma. Le lecteur de BD est un initié,
mais la culture BD est une culture de masse, populaire, et tout
le monde parle de Blake et Mortimer ou d'Astérix, y compris
les journalistes, comme de choses extrêmement familières
pour tout un chacun. Tout le monde se satisfait de cette situation
un peu ambigüe, auteurs comme éditeurs. Imaginez
l'impact si la BD bénéficiait d'autant d'informations
que le cinéma!...
Est-ce
aussi à cause de ce problème de confidentialité
de la bande dessinée que vous êtes sur Internet
maintenant?
Le personnage
de Fanfoué, c'est le vieux savoyard, très attaché
à sa montagne, à ses sapins, roots, quoi!. II
représente pour moi la tradition des alpages et du reblochon
bien fait, et le gag, c'est de l'associer à ce nouveau
moyen de communiquer à l'échelle planétaire
qu'est Internet. Evidemment que le site de Fanfoué sent
le reblochon, bien sûr qu'il y a des vaches d'Abondance,
c'est ça le côté génial d'lnternet!
C'est du fanzine au niveau mondial, ça ne sert à
rien et c'est rigolo.
Donc
vous faites partie des auteurs qui, comme Yslaire, pensent quInternet
peut avoir son intérêt par rapport à la
bande dessinée?
Yslaire
met beaucoup de lui-même sur lnternet, aussi il a un discours
à la hauteur de son travail. Pas ludique, mais profond
sûrement. Avec Fanfoué, c'est l'inverse. Le site
ressemble au personnage: plus irrévérencieux et
superficiel, mais je l'ai voulu amusant à visiter.
Quaimeriez-vous
dire sur la bande dessinée actuelle ?
Les deux
pays les plus imprégnés de culture vidéo,
le Japon et les USA, sont les pays où on lit le plus
de BD. Le public y est essentiellement ado. Que s'est-il passé
chez nous pour que les ados précisément se désintéressent
de la BD, pour se tourner vers d'autres choses qui les font
d'avantage rêver?
Quel
genre de Manga ou de Comics vous touchent particulièrement?
Ceux où
les filles sont bien dessinées (rires), En fait, je trouve
que le renouveau se trouve aussi bien dans les très bons
mangas que dans les
albums franco-belges actuels, soucieux de raconter de bonnes
histoires avec des tonalités de notre époque.
Tout est en mouvement, et même si la BD est très
traditionnelle dans ses choix narratifs. elle s'ouvre de plus
en plus, et les lecteurs évoluent petit à petit.
On ne peut pas les bousculer, aussi certains auteurs font de
l'expérimental, afin de permettre de tracer de nouvelles
voies, tout doucement empruntées par les autres, en gardant
un petit parfum de clacissisme... Ca bouge, et c'est bien. J'ai
le sentiment que nous traversons une période relativement
faste pour la BD, alors que beaucoup la voyaient moribonde,
il y a peu. Génial, non?
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