Les interviews du Rhinolophe : Félix Meynet
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Le site de l'association de bd les Z'Aéro'Graff et de leur mascotte, le Rhinolophe.....

 


Dessinateur inspiré de Double M, de Tatiana K, de Fanfoué, Félix Meynet est à la BD ce que le roblochon est à la Savoie, indiscociable. Cette interview fut réalisée lors du festival Utopia 98 au Futuroscope de Poitiers.

RHINOLOPHE: Félix Meynet, vous dîtes être un auteur complètement autodidacte.

F.M.: J'ai interrompu mes études (scientifiques) pour passer un brevet d'État sportif. J'ai ainsi exercé le métier de moniteur de ski en station pendant une dizaine d'années, avant de tenter de passer aux planches... de BD!

Qu’est-ce qui vous a motivé dans ce changement?

J'étais avant tout lecteur assidu de bandes dessinées et je dessinais très peu, surtout pour décorer surfs et monoskis pour des copains. J'avais un profond désir de raconter des histoires en images et je me suis investi dans la réalisation d'un projet BD, sans avoir réellement de bonnes bases de narration. Suite à la rencontre d'auteurs, à commencer par Pascal Roman, j'ai pu apprendre les rudiments du métier et choisir une direction graphique qui me convenait.

Avez-vous regretté après coup de n’avoir pas commencé plus tôt, en faisant des expériences, par exemple dans un fanzine?

Il est évident que le fait de pouvoir travailler à l'intérieur d’une structure permet de développer ses envies et parfaire sa technique. sans avoir d'emblée une efficacité professionnelle. Je regrette un peu que mes premières planches publiées soient, en fait, les premières planches que j'aie dessinées. Mais, bon.. On n'a pas les mêmes motivations à 30 ans qu’à 18 ans, aussi cela m'a permis de m'impliquer avec peut-être plus de recul que si j'avais eu à débuter plus jeune On est moins fougueux et plus préoccupé par les nécessaires problèmes matériels liés à la profession. Heureusement, la passion, elle, est la même. Les objectifs ne sont plus les mêmes, non plus..

Vous aviez donc de plus fortes ambitions?

J'ambitionnais de gagner ma vie en faisant de la bande dessinée. J'ai découvert le milieu BD, et cela m'a permis de prendre conscience des réalités économiques qu'implique la sortie d'un album. C'est avec beaucoup d'enthousiasme que j'ai décidé de persévérer, l'envie de raconter des histoires était plus forte que les vicissitudes d'un métier passionnant mais aléatoire.

Donc votre premier projet a été reçu chez Glénat, mais non publié?

Mon premier projet était déjà Le Trésor des .Chartreux, une sombre histoire liée aux légendes des montagnes que je connais et que j'aime par dessus tout. Dans ce projet ne figurait que le personnage de Mel, assez proche de moi puisqu'il est moniteur de ski, lui aussi. Je suis arrivé chez Glénat, à Paris, sans rendez-vous, les mains dans les poches, avec ces planches dessinées de façon plutôt maladroite (et je ne parle pas du scénario!..). J'ai été reçu par Jean-Claude Camano, qui m'a laissé comprendre les lacunes de mon travail d'une manière disons... assez catégorique. Piqué au vif, j'ai pris conscience du travail a faire avant de pouvoir envisager une publication éventuelle. Néanmoins. Camano m'a contacté quelques jours plus tard pour réaliser, sur scénario de Pascal Roman (alors journaliste à Circus), des histoires complètes. Malgré leurs défauts, 2 histoires courtes ont paru dans les numéros hors-série de Circus, en 88.

Mais le projet du Trésor des Chartreux, que vous aviez retravaillé avec Pascal Roman, ne trouvait toujours pas sa place chez Glénat?

Effectivement, Pascal a retravaillé l'histoire de ce projet pour aboutir au projet définitif de la série Double M, en ajoutant un "M" à Mel, à savoir le personnage volcanique de Mirabelle. Néanmoins ce projet ne s'inscrivait dans aucune des collections existantes chez Glénat, aussi nous l'avons soumis à tous les éditeurs susceptibles de le publier. Didier Christmann, nouveau Directeur Littéraire chez Dargaud nous a répondu le premier, car il souhaitait créer une collection "jeunes auteurs". Le premier Double M est donc paru en janvlcr 92, sous le label "Génération Dargaud", avec Les Amis de Saltiel d'E. Davodeau et Le Pays Miroir de Carré et Michaud. 7 autres "séries" sont venues par la suite compléter la collection. Nous étions ravis, Pascal et moi, d'être édités et de bénéficier d'un soutien mèdiatique orchestré par Dargaaud, qui communiquait ainsi sa volonté de promouvoir les jeunes auteurs. Néanmoins, nous étions un peu inquiets d'être ainsi catalogués "Attention Débutants", avec le bandeau "Génération Dargaud" sur nos albums. Nous craignions la méfiance des lecteurs, peu enclins à se ruer sur un album "non abouti"...

Un problème de termes dans la promotion?

Le principe de départ était de réaliser 3 albums de la même série dans cette collection, puis de faire le point avec l'éditeur, pour voir si la série bénéficiait d'un irnpact suffisant auprès des lecteurs pour envisager son existence en tant que série propre, sans le générique "Génération Dargaud". Les 10 séries ainsi lancées ont connu des fortunes diverses. et Double M a pu ainsi devenir une série autonome, soutenue par ses lecteurs ... et son éditeur!

Mais comme Étienne Davodeau, le fait d’être publiés dans les premiers aurait-il facilité justement cette conti-nuité?

La communication de l'éditeur s'est basée presque uniquement sur la première vague de la collection (Double M, les Amis de Saltiel, le Pays Miroir). Etienne n'avait sans doute pas envie de réaliser une série longue avec Les Amis de Saltiel, aussi il a développé depuis d'autres histoires avec le talent qu'on lui connait désormais. Notre objectif était de continuer la série, ce que nous avons fait. Chacun a donc utilisé à sa manière cette opportunité.

Ainsi lorsque Le Trésor des Chartreux sort enfin en album, Pascal Roman a apporté à Melchior, votre personnage, une alter ego répondant au prénom de Mirabelle, et la série prend le titre générique de Double M.

Je pense d’ailleurs qu’inconsciemment on a mis beaucoup de nous dans chacun des deux personnages. Pascal est un homme...ça c’est sûr. Cependant il y a peut-être du caractère de Mirabelle dans Pascal, il faudrait qu’il se défende là-dessus. Enfin quand je l’ai connu, il était journaliste à Paris, et il n’a peut être pas créé inconsciemment cette journaliste parisienne. Quant au personnage de Mel, c’est un peu moi. Alors après, dans les histoires, chacun essaie de tirer la couverture à lui par rapport à la place du personnage. C’est vrai que Pascal a tendance à donner plus d’importance à Mirabelle, moi j’aime bien que Mel soit plus présent. Donc, c’est moitié-moitié. On a un peu les mêmes rapports, quand on construit une histoire, que ceux que Mel et Mirabelle peuvent avoir dans l’album. Mais ce ne sont pas du tout des rapports conflictuels.

Justement quelle part du scénario revient à chacun dans les faits ?

Quand on élabore une histoire, on travaille à deux, à partir de nos envies respectives. Envies d'ambiance pour le dessin, envies de rythme pour le scénario. Après avoir passé une semaine ensemble à envisager les choix possibles, une trame est mise en place, avec les personnages clés, leurs motivations et les lieux requis. Puis Pascal rédige de son côté le scénario, découpe, sculpte les dialogues, qu'il livre à son premier lecteur : moi. lmpitoyablement, je ne lui épargne aucun reproche si je ne sens pas la nécessité de telle ou telle scène, ou inversement. si un élément est, à mon avis, sous-utilisé.

Et ce fut le cas pour Le Trésor des Chartreux, qui se déroule dans votre région: la Haute-Savoie?

Comme il s'agissait de mon premier album, le sujet me tenait à coeur autant que le cadre de l'histoire. J'avais très envie de dessiner des décors de montagnes, qui me sont très familiers. La documentation nécessaire à la réalisation d'une BD peut s'avérer très lourde, et là, j'avais tout à ma disposition, sous les yeux en permanence: chalets, sapins, rochers, etc... Cela m'a permis de dessiner ce premier album plus facilement. grace à un univers qui m'est très proche.

Tout comme vous avez volontairement décidé d’ évoquer celui des années soixante?

Les années soixante sont relativement proches dans le temps pour justement permettre une documentation aisée, un petit parfum nostalgique et un décalage avec notre époque, ce qui confère à la série un esprit de fraîcheur rétro. De plus, à cette époque, le design des objets, des voitures etc.. était plutôt rond, ce qui correspond assez à mon dessin. Même les courbes des filles, en ce temps-là, étaient gracieusement rondes. Un régal pour le dessinateur! Moi , j'aime bien cette époque, c'est sûr.

Cela se voit notamment dans des références comme Gil Jourdan ou Tintin...

Les références, c'est un clin d'oeil adressé aux lecteurs qui connaissent ces BD, mais aussi une forme d'hommage aux auteurs qui nous ont fait rêver, Pascal et moi. Je ne suis pas totalement tourné vers le passé, puisque j'anime une nouvelle série, parrallèlement à Double M, qui se déroule de nos jours.

Double M parle d’événements politiques des années soixante, pourtant j’imagine que vous étiez trés jeune au moment où ils se sont passés?

Il est vrai que ces événements n'ont fait que nous effleurer, à cette époque. Il apparait que les BD des années 60 subissaient une forte censure, et certains faits graves n'ont jamais pu y être évoqués. Avec le recul, nous pouvons évoquer la guerre d'Algérie ou l’opposition Est-Ouest comme toile de fond des aventures de Mel et Mirabelle. Nous veillons à ce que ces références historiques et politiques ne gênent pas le déroulement de l'histoire, centrée d'avantage sur les rapports entre Mel et Mirabelle, et leurs péripéties.

D’accord, mais on retrouve aussi l’ambiance des années soixante dans le type même de bande dessinée qu’est Double M, et qui aurait pu paraître dans des journaux comme Spirou aux côtés de Gil Jourdan?

Pourquoi pas? Le seul hic, c'est qu'à cette époque, les filles n'étaient pas sexy dans les publications destinées à la jeunesse. Il aurait fallu attendre l'arrivée de Natacha.

Vous revendiquez donc tout à fait les influences de bandes dessinées comme Natacha, pour Mirabelle par exemple?

Complètement. Quand on raconte ce que l'on aime, la notion de plaisir est très importante. Si Mirabelle a un côté "Bardot", c'est parce que je ne la conçois pas autrement, en tant que femme de cette époque. Toutes les filles voulaient alors ressembler à la plus belle et la plus enviée des femmes. Natacha a aussi ce côté pulpeux et ravageur, et ses aventures sont aussi des modèles du genre en matière de poursuites et autres fusillades.

Et donc c’est un peu parce que vous aimez dessiner des choses agréables, que vous avez fait un portfolio à consonance plutôt érotique?

L'érotisme, dans mon travail, reste assez sage, finalement, C'est plutôt un regard, un sourire, une attitude, pas vraiment de la provocation. Avec Enrico Marini, nous avons réalisé un portfolio pour la Librairie Raspoutine, à Lausanne, qui rassemblait 5 dessins de chacun et les approches étaient totalement différentes, malgré notre passion commune pour les jolies filles de papier. Il est vrai que nous sommes allés, tous les deux, beaucoup plus loin que dans nos albums respectifs. Le portfolio a bénéficié d'un petit tirage (80 exemplaires), et ne s'adressait pas au public habituel de Double M.

Les références au cinéma sont fréquentes aussi dans Double M .

Tout comme pour les BD de cette époque, nous puisons des ambiances, des références dans les films de cette période. Les comédies avec Brigitte Bardot avaient un côté très glamour, pleines de bonne humeur et aussi d'éléments disparus aujourd'hui qui nous permettent de recréer un mobilier par-ci, une garde-robe par-là... lndispensables pour la documentation. Pour nous, ces films sont des petits moments de bonheur, que nous essayons de retranscrire dans Double M.

Et pourtant dans Une valse pour Anaïs, le deuxième album de la série Double M, vous revenez à un univers urbain, qui ne semble pas être synonyme de bonheur pour vous ?

C'était un défi. Paris a été tellement photographié et filmé, qu'il s'agit bien sûr de ma propre vision de la capitale en 62, avec sa banlieue crasseuse et ses faubourgs pittoresques. Passer d'un univers que je connaissais parfaitemont à un décor plus complexe, avec ses propres ambiances m'a permis de me décomplexer vis-à-vis des architectures urbaines. Première poursuite en voiture aussi. Pfff! Beaucoup de boulot pour un album qui, curieusement, a moins séduit les lecteurs, alors que l'éditeur nous encourageait à faire voyager nos personnages en dehors des contrées montagneuses.

Par contre, Meurtre autour d’une tasse de thé, qui part d’une envie de scénario, serait plus proche, à la différence des deux précédents épisodes, de Pascal Roman?

Complètement. C'est son histoire, et cet album est l’un des favoris des lecteurs (ils me l'ont dit en festival!). Pascal a pu ainsi développer un thème qui lui est cher: le polar, avec une fois encore plein de références et de clins d'oeil pour les connaisseurs. Une série que j'apprécie énormément, c'est Jerôme K. Jérôme Bloche, d'Alain Dodier (Dupuis), avec ses énigmes, ses univers intimistes, ses personnages très attachants, qui m'ont un peu aidé pour cet album, peuplé de grand-mères redoutables!

Justement le fait que vous connaissiez Marini, on a l’impression qu’avec le dernier album de Double M, il y a eu une certaine émulation.

Ce métier est un métier solitaire, et il est primordial de pouvoir recueillir les avis des auteurs confirmés, afin de progresser efficacement dans la fluidité de la narration. Enrico Marini est presque un voisin (il habite piès de Bâle), et j'aime vraiment beaucoup son travail. Bien que très sollicité par ses milliers de fans, tous les éditeurs de la profession, le cinéma et j'en passe, nous sommes devenus amis, el j'ai pu profiter de ses conseils . Je le prends régulièrement en otage, dans mon refuge, afin qu'il me révèle ses secrets, pour que je puisse devenir. aussi célèbre et riche que lui! Héhé! La couleur est très importante, car elle apporte la lumière. Cette partie technique m'effrayait, mais suite aux conseils et encouragements d'Olivier Berlion, de Denis Falque, d’Etienne Davodeau et bien sûr d'Enrico Marini, je me suis lancé dans la mise en couleurs de l'album Faux Témoin. Ce fut un grand plaisir, et je compte bien assurer les couleurs de mes prochains albums.

Donc Double M, après avoir fait dans l’espionnage, le policier et l’intimiste, va repartir sur quelque chose d’un peu plus intimiste aussi?

Le prochain Double M se déroulera entièrement en montagne, et nous permettra d'apprendre dans quelles circonstances Mel est devenu orphelin. Mel et Mirabelle seront séparés, lui dans la montagne, elle dans la vallèe, chacun menant sa propre enquête. Y seront évoqués les événements, ainsi que des éléments de la vie en montagne, prétextes à l'intervention de Fanfoué au moment opportun.

En parallèle Dargaud annonce la création d’une série contemporaine, Tatiana K., sur un scénario de Corteggiani. Alors que va-t’on y retrouver essentiellement ?

Le personnage principal, TATIANA, est récupéré par une cellule d'action extragouvernementale, chargée de mettre un terme, de façon musclée, aux exactions polluantes d'industriels peu délicats et de politiciens peu scrupuleux. Tatiana, spécialiste en explosifs, va mettre ses talents au service de cette "Dernière Section", afin d'en apprendre un peu plus sur ses origines. De plus, grâce aux dialogues de François CORTEGGIANI, on s'apercevra qu'elle pratique l'humour à froid (normal, elle vient de l'Est..). Différents problèmes actuels seront ainsi abordés dans celte nouvelle série, proche de James Bond et de Nikita dans son esprit.

Après une collaboration avec Pascal Roman, la collaboration avec François Corteggiani, a-t-elle été différente ?

Complètement. Pascal et moi avons débuté ensemble. De plus, Double M est la seule série de BD, pour le moment, que Pascal scénarise. François Corteggiani est un vieux de la vieille, de l'école de Charlier et de Greg, avec un nombre important de séries en cours. Cela m'a amené à travailler d'une manière différente. Pascal me remet la totalité du scénario avant que je ne commence à dessiner, alors que François me transmet régulièrement des bribes de scénario que je découvre, tel un feuilleton (à la Charlier!). De plus, les deux séries sont très différentes dans leur propos, ce qui m'oblige à durcir mon dessin afin de le rendre plus réaliste dans Tatiana K., sans pour autant perdre la fraîcheur de Double M.

Qu’est-ce qui a séduit François Corteg-giani à l’origine?

Je pense qu'il avait aimé Double M, l'approche très classique de la série correspond assez bien aux univers qu'il a développés dans ses précédentes séries.

Et pour vous, c’est l’occasion de travailler avec quelqu’un de déjà connu?

Ce n'est pas un intérêt commercial, puisque chaque série qui apparaît sur le marché n'est pas un produit marketing, mais un plaisir d'auteurs. On ne sait pas du tout si ça va marcher. Mais pour moi, c'est l'occasion de travailler avec quelqu'un d'entier, qui a une grande culture BD, un profond sens de l'amitié et une grande sensibilité. Gare à qui le trahit, car il est corse et mesure près de 2 mètres! La BD permet de travailler avec des gens différents qui nous apportent beaucoup. C'est très enrichissant.

Tatiana K vous permet donc d’expérimenter une nouvelle voie.

Je ne voyais pas l'intérêt de refaire Double M avec un autre scénariste. Le propos de Tatiana K. est différent, plus réaliste, voire cynique. Cette nouvelle série devra donc trouver son public, et j'espère que les lecteurs habituels de Double M me pardonneront ce changement de tonalité.

Bien que montagnard, vous faites partie des auteurs qui participent souvent à des festivals?

Oui, c'est une démarche que j'ai choisie délibérément, malgré son côté qui peut paraître laborieux. La conception d'un album demande beaucoup d'efforts, aussi je m'implique tout autant dans sa promotion, à travers les festivals qui sont le meilleur moyen de rencontrer les lecteurs. Evidemment, c'est un investissement personnel, en temps et en énergie très important, mais il ne faut pas oublier qu'un album qui parait n'est jamais qu'un album de plus, au milieu de tous les autres. Rencontrer l'auteur peut amener les gens à s'intéresser (peut-être) à son travail. Laborieuse, mais efficace, à mon sens, cette démarche me permet d'être en contact avec les lecteurs régulièrement. Leur vision de mon travail me réconforte beaucoup et me fait avancer. Je les en remercie ici.

Donc vous souhaiteriez en fait que la presse BD se développe?

Evidemment, car je le répète: la BD devrait être conçue pour la presse, pour son côté immédiat et proche du lecteur.

C’est pour ça que vous travaillez notamment dans L’Essor Savoyard?

Je travaille dans deux journaux de ma région. Alors il y a un côté local, un côté presse, un côté immédiateté, qui m’intéresse beaucoup. C’est à dire que je dessine le personnage de Fanfoué, qui est un personnage savoyard. Donc il s’agit de clins d’oeil que j’adresse aux gens de ma région. Chaque semaine c’est de l’humour. Pas forcément régional d’ailleurs. Ce qui est génial c’est que je fait le strip le mardi pour qu’il soit publié le jeudi. Et dès le jeudi après-midi j’ai déjà des réactions des gens. C’est ça la Bande Dessinée. Quand je fais un album de BD, je reste huit mois dessus, et le temps qu’il soit imprimé, un an s’est écoulé. Donc, entre mes premières hésitations et maintenant, il y a un an qui s’est passé. Et, comme je suis en train de travailler sur un autre projet, je ne peux pas corriger le tir. Je ne peux pas tenir compte des remarques qu’on va me faire. Je trouve que c’est un peu dommage. C’est pour ça que je trouve que la presse c’est important pour qu’il y ait un retour. Si je fais quelque chose et qu’il n’y a pas de retour, je trouve que ça ne sert à rien. Je fais un album qui est destiné à être lu, donc les gens vont me donner leur avis, il faut qu’il y ait un échange. et les festivals ça sert à ça.

Votre collaboration à la presse s’étendait aussi à un magazine pour motards. Était-ce occasionnel?

Malheureusemenl ce magazine a disparu, malgré ses lecteurs et la volonté farouche de son rédacteur en chef, Achdé (CRS = détresse), de le poursuivre. Une sombre histoire de diffusion et de gros sous... Une bande de copains, réunis par Achdé dans l'enthousiasme, se sont fait plaisir à se retrouver dans ce magazine, à concocter des petites histoires de bikers et d'huile de vidange. Pour le plaisir, car nous n'avons pas pu être payés, suite à la disparition du journal!

Le fait de dessiner dans un journal implique aussi une autre discipline au niveau du dessin?

On peut essayer des tas de choses que l'on ne se permettrait pas dans un album, faute de recul. Dans le numéro suivant, on peut peaufiner ou corriger, selon les réactions des lecteurs. Toujours cette envie de retour de la part des lecteurs... Toujours cette envie d'apprendre.

Il y a un autre côté à la presse bande dessinée, c’est la critique. Qu’en pensez-vous?

La critique BD devrait être plus répandue, a travers une presse qui informerait le public (et pas uniquement les collectionneurs et autres amateurs purs et durs) des nouveautés, afin de cultiver un esprit BD plus large. Les professionnels, comme les lecteurs, ont besoin de la critique, constructivement bien entendu. A quand le retour de la presse BD? J'ai le sentiment que celui qui lancera un journal BD qui saura toucher un large public verra un nouvel âge d'or du genre. C'est dans l'air, non?

Donc à ce moment là, il faut que la presse soit indépendante?

Si possible. Mais si un éditeur lance un journal de ou sur la BD, il devra tenir compte d'éléments propres à notre époque, donc pas nécessairement tout axer sur son catalogue. A ce sujet, malgré son succès, la "Lettre de Dargaud" reste très confidentielle; réservée aux amateurs, mais toutefois ouverte aux productions et aux auteurs d'autres maisons d'éditions.

Est-ce qu’il manque encore quelque chose à la B.D.?

La BD est victime de son succès et paradoxalement de sa confidentialité. C'est une industrie qui fonctionne quasiment toute seule, sans support, sans une réelle information. Les plus grands succès en librairie sont des BD, alors que le public n'est informé d'aucune parution, à une échelle équivalente aux autres industries de loisirs telles que le disque ou le cinéma. Le lecteur de BD est un initié, mais la culture BD est une culture de masse, populaire, et tout le monde parle de Blake et Mortimer ou d'Astérix, y compris les journalistes, comme de choses extrêmement familières pour tout un chacun. Tout le monde se satisfait de cette situation un peu ambigüe, auteurs comme éditeurs. Imaginez l'impact si la BD bénéficiait d'autant d'informations que le cinéma!...

Est-ce aussi à cause de ce problème de confidentialité de la bande dessinée que vous êtes sur Internet maintenant?

Le personnage de Fanfoué, c'est le vieux savoyard, très attaché à sa montagne, à ses sapins, roots, quoi!. II représente pour moi la tradition des alpages et du reblochon bien fait, et le gag, c'est de l'associer à ce nouveau moyen de communiquer à l'échelle planétaire qu'est Internet. Evidemment que le site de Fanfoué sent le reblochon, bien sûr qu'il y a des vaches d'Abondance, c'est ça le côté génial d'lnternet! C'est du fanzine au niveau mondial, ça ne sert à rien et c'est rigolo.

Donc vous faites partie des auteurs qui, comme Yslaire, pensent qu’Internet peut avoir son intérêt par rapport à la bande dessinée?

Yslaire met beaucoup de lui-même sur lnternet, aussi il a un discours à la hauteur de son travail. Pas ludique, mais profond sûrement. Avec Fanfoué, c'est l'inverse. Le site ressemble au personnage: plus irrévérencieux et superficiel, mais je l'ai voulu amusant à visiter.

Qu’aimeriez-vous dire sur la bande dessinée actuelle ?

Les deux pays les plus imprégnés de culture vidéo, le Japon et les USA, sont les pays où on lit le plus de BD. Le public y est essentiellement ado. Que s'est-il passé chez nous pour que les ados précisément se désintéressent de la BD, pour se tourner vers d'autres choses qui les font d'avantage rêver?

Quel genre de Manga ou de Comics vous touchent particulièrement?

Ceux où les filles sont bien dessinées (rires), En fait, je trouve que le renouveau se trouve aussi bien dans les très bons mangas que dans les albums franco-belges actuels, soucieux de raconter de bonnes histoires avec des tonalités de notre époque. Tout est en mouvement, et même si la BD est très traditionnelle dans ses choix narratifs. elle s'ouvre de plus en plus, et les lecteurs évoluent petit à petit. On ne peut pas les bousculer, aussi certains auteurs font de l'expérimental, afin de permettre de tracer de nouvelles voies, tout doucement empruntées par les autres, en gardant un petit parfum de clacissisme... Ca bouge, et c'est bien. J'ai le sentiment que nous traversons une période relativement faste pour la BD, alors que beaucoup la voyaient moribonde, il y a peu. Génial, non?



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