Le Perron

Le Perron


Perron
Si, depuis la fin de l'indépendance liégeoise, le Perron a perdu toute signification juridique et politique, il demeure aimé et révéré de la ville de saint Lambert. Symbole de Liège, il ne constitue pas seulement le meuble principal de ses armoiries : dans tous les lieux où notre ville est évoquée, dans toutes les circonstances où elle est exaltée, l’image du Perron se dresse, tantôt seule, tantôt entourée des attributs de nos activités et de nos sources de richesse auxquelles un reste de romantisme tient encore à l'associer. Dressé au centre du marché (Place du Marché), il fut très tôt pour le peuple liégeois la marque de ses libertés.


Les origines du perron ne sont pas clairement définies, on le présenta successivement comme pierre druidique, monument celtique ou éburon, pierre de justice, pilori, calvaire, croix de mission, croix de marché, croix haussée etc., etc... De tous les historiens qui traitèrent la question, les moins discutés jusqu'à présent s'accordent pour y reconnaître une croix de juridiction. Les croix de juridiction sont en fait, la forme chrétienne donné depuis un temps immémorial aux mégalithes qui dans l'époque barbare servaient de lieu de juridiction et de siège aux tribunaux. Quant à l’étymologie, le mot perron dériverait du latin petra (pierre), suivant laquelle le perron serait simplement un « poteau sur pierre », c’est-à-dire une pierre de justice surmontée d’un poteau ou d’une colonne.

Le Perron fut primitivement le symbole des prérogatives du prince, de sa juridiction et de celle de ses officiers. II était aussi le rappel de son devoir, autant que de son droit, de faire pour tous régner la loi et la justice. Aussi, à Liège, fut-il d'abord le lieu où se proclamaient officiellement les sentences des échevins, les édits et les mandements de l'Evêque.

Mais, pour qui connaît l’histoire de la principauté, l’autorité du prince-évêque devint illusoire après l’époque de et de ses premiers successeurs. Le gouvernement fut dés lors aux mains du chapitre et des patriciens d’abord, des métiers ensuite. Une nouvelle puissance est née. Instinctivement, elle s'appuiera sur le vieil emblème qui, devenu aussi symbole juridique de la nation, incarnera, d'autre part, les privilèges, franchises et libertés du pays. Et comme le prince marquait du Perron son emprise sur ses lieux de souveraineté, les Bonnes Villes se reconnaîtront par son signe. Dès ce moment, la signification "juridiction" est dépassée par la notion de "franchise". Désormais, le Perron est avant tout, au-dessus de tout, l'insigne de la Patrie.


Le Perron fut considéré comme le signe tangible de l'autorité et de la justice publiques, d'où qu'elles vinssent. Aucun acte, d'aucun pouvoir, ne prenait de valeur si, d'abord, il n'avait été proclamé, "crié" au Perron. Faute de cette formalité, rien n'acquérait force de loi ou de chose jugée. Le "cri du Perron" constituait la promulgation officielle de ce que nul ne pouvait méconnaître.

Le Perron a traversé nos dissensions, les luttes de nos factions, les guerres, les invasions, les émeutes, les révolutions. Les boulets de Boufflers, les bombes volantes de von Runstedt, semant ruine et mort à ses pieds, le firent à peine tressaillir. Une seule fois, le pays pantelant, près de disparaître sous les coups d'un ennemi qui croyait pouvoir anéantir jusqu'à son passé, se le vit arracher. En effet

Charles le Téméraire, s'étant, après la bataille de Brustheim, emparé une première fois de la ville de Liège, impose la paix de St-Laurent par laquelle "le duc voulut que plus rien ne restât debout de l'antique constitution liégeoise, ni des libertés publiques, héritage d'un long passé". Le Perron, symbole des libertés et privilèges qu'il entendait ainsi anéantir, fut enlevé de son socle pour être transporté à Bruges, avec défense aux vaincus de le rétablir à jamais. Arrivé dans cette ville, le Perron fut exposé au point le plus apparent de la Bourse, pour témoigner vis-à-vis des foules étrangères qui y affluaient, de l'anéantissement de la nation liégeoise, coupable de s'être insurgée contre les visées dominatrices du puissant Duc d'Occident. Et pour que nul n'en ignorât, Charles le Téméraire fit graver sur le piédestal :

N'ELEVEZ PLUS VOS FRONTS SI HAUTAINS VERS LE CIEL !
PAR MA CHUTE, APPRENEZ QU'IL N'EST RIEN D'ETERNEL
SYMBOLE DE COURAGE ET DE GLOIRE, NAGUERE
JE I'ROTEGEAIS UN PEITPLE INVINCIBLE A LA GUERRE,
ET J'ATTESTE AUJOURD'HUI, VIL JOUET MEPRISE
QUE CHARLES M'A VAINCU, QUE CHARLES M'A BRISE !


Remise en place du PerronLe 5 janvier 1477, Charles le Téméraire trouve la mort devant Nancy. Le Prince-Evêque, Louis de Bourbon, qui s'était réconcilié avec les Liégeois, profita, peu après, de son séjour à Bruges, où il assistait au mariage de Marguerite de Bourgogne, pour obtenir le retour du Perron à Liège. Le 10 juillet, après 10 ans d’exil, la population reçut le Perron avec de chaleureuses démonstrations d'allégresse qui atteignirent leur comble lorsqu'il réapparut sur le piédestal dont il avait été enlevé. Sur une des faces de ce dernier fut gravée une inscription commémorative en latin qui traduite dit :

LE PERRON QUE LIEGE REGARDE AVEC ORGUEIL
COMME L'EMBLEME SACRE DE LA PATRIE
FUT REPLACE SUR CE PIEDESTAL LE 10 JUILLET 1478.
LIEGE OU YIVENT LES ARTS, LIEGE NOUVELLE ATHENES,
CHARLES T'A RUINEE ET COUVERTE DE CHAINES !
LOIN DE TOI, PAR SON ORDRE A BRUGES EXILE,
J'Y SUIS RESTE DIX ANS, D'OUTRAGES ACCABLE.
MAIS CES TEMPS SONT PASSES DE SERVITUDE AMERE :
ME VOICI DE NOUVEAU SUR TON SEIN, O MA MERE !


Sources :
Le Perron de Liège, Albert Dandoy, Art et folklore, 1954.
Guide de Liège, Touring Club de Belgique.