Voici l'interview que Francis RIMBERT (ancien musicien de Jean-Michel JARRE)
avait eu la gentillesse de m'accorder, lorsque je m'occupais du magazine de
l'association "The Time Walker", magazine consacré à la musique éléctronique
vu par le côté "Jarrien" de la lorgnette...
Rien n'a été modifié de l'interview originale que je vous livre ici dans son intégralité.
(Pour mémoire, à l'époque Francis bossait pour Roland France)
Interview : Francis RIMBERT
Démonstrateur Roland reconnu et compositeur émérite, Francis RIMBERT fait partie des grandes figures du Team Jarrien.
Cest avec gentillesse et patience quil nous a accordé une interview dans son bureau de Vitry-Sur-Seine pour nous parler de sa collaboration avec le " patron " en studio et sur le terrain, pour nous faire part de ses projets et dautres choses encore que nous vous laissons découvrir.
Régis Motheau : Pouvez-vous vous présenter rapidement aux lecteurs qui ne vous connaissent pas encore ?
Francis Rimbert : Alors, rapidement : Francis RIMBERT, jai fait de la Musique depuis lâge de 5 ans, jai suivi un cheminement complètement banal de piano. Au conservatoire, jai fait des études dharmonie, de contrepoint, de fugue et de direction dorchestres. Cest beau quand on dit ça ! En fait, jétais un fainéant de première et je ne suis pas allé au bout de mes études parce que je ne travaillais pas assez Cela ma permis dapprendre quelques bases. Le classique mintéresse toujours autant, mais cette voie est très difficile. Jai donc opté pour autre chose : je suis monté à Paris, où jai commencé comme vendeur dans un magasin de musique qui, par chance, importait des synthés (des Korg), à une époque où personne nen vendait. Et cest là que je me suis plongé dans les synthés, vraiment par hasard. Ensuite, jai fait des séances de studio, puis des démonstrations pour la marque de synthés KORG, où on a crée un truc qui nexistait pas avant. Mon patron de lépoque, Dominique ALLAS, a décidé de me mettre sur la route avec beaucoup de matériel : une trentaine de synthés sur scène. Cétait le délire. Je faisais des démos avec ça. Jai été amené à en faire de plus en plus pour eux, jusquau jour où jai changé de marque, la société dans laquelle jétais ayant quelques soucis financiers. Je me suis donc retrouvé chez Roland. Jadore ce métier de démonstrateur, ça vient surtout de ma personnalité. En plus, ça permet, dune part de jouer sur de nombreux appareils (ce nest pas donné à tout le monde den avoir autant !), dautre part, dêtre au courant des évolutions, mais surtout daller au devant des gens. Sur scène avec Jean-Michel, on est à 300 mètres des gens, il y a 1 million de personnes quon ne voit pas, auxquelles on ne parle pas. Cest très fermé. Cest pas trop dans mon tempérament de rester loin des gens et dans le métier de démonstrateur, quand je fais des concerts dans des théâtres, à Limoges ou à Clermont Ferrand, jai la chance de pouvoir après aller voir les gens, rencontrer des musiciens, discuter et faire partager ce que jaime, alors que sur la scène de Jean-Michel, tu peux pas descendre parmi des gens sinon tu te fais lyncher (rires)
RM : Vous avez donc une formation musicale classique ; quelle est selon vous la meilleurs " école ", au sens large du terme, pour devenir compositeur synthétiste ?
FR : Je pense quil y en a plusieurs. Première chose : il faut avoir un don. Cest hyper important le don. Cest terrible à dire, mais si on a pas ce don, il faut pas faire ce truc là ! Cest lenfer si on apprend tout. Ensuite, il faut que la musique soit une passion. Il faut travailler aussi. Cest à dire quil faut tout le temps faire de la musique, nimporte comment, tout le temps. Et pour ce qui est des études classiques, cest bon den faire, mais tout dépend du personnage. Il y a des gens qui trouvent ça très bien et qui y restent, dautres qui se servent de ça et qui en sortent. Moi, jai trouvé ça fantastique de faire des études de piano et à mon avis, mieux vaut en avoir fait. Il faut faire des études de piano quand on est tout petiot, pas trop longtemps, parce que vers 13-14 ans on en a ras le bonbon et on a envie de se casser. Mais il faut en faire un peu parce que ça donne des connaissances en solfège qui sont utiles, ça forme les doigts ainsi que l'oreille par exemple. Ensuite il faut se servir de ça pour faire autre chose. Moi, je revendique l'étude du piano, c'est la base de tout.
RM : Ne pensez-vous pas que les études classiques engendrent une approche assez figée des choses, pouvant enrayer le processus de créativité ?
FR : Est-ce que tu veux ma main dans la figure (rires) ? Ca n'a jamais été figé le classique ! Tout dépend de la façon dont on voit les choses. Si on voit ça du côté "TATATITATA, articule bien Coco, mets bien tes p1its doigts en crochets", bien sûr, ça, c'est une connerie totale. Il faut prendre l'exemple d'un type passionné, pas celui d'un petit garçon que sa maman veut voir prendre des cours de piano ! C'est pas du tout figé, tu peux interpréter une uvre de façons très différentes. La base : un peu de doigté, un peu d'harmonie, un peu de solfège.
RM : Et que pensez-vous de l'itinéraire de Vangelis par exemple ?
FR : En fait, je ne connais pas très bien son itinéraire. Pourtant, je suis un inconditionnel, un fan de Vangelis, je suis complètement assis devant ce mec...
RM : D'après ce qu'il dit, c'est un type qui n'a pratiquement aucune notion de solfège, n'ayant pas fait d'études musicales...
FR : Oui, mais attention au talent derrière... C'est pour cela qu'il faut faire gaffe à ce que l'on raconte. Ceux qui se disent : "Vangelis ne connaît rien au solfège ! Ben alors, pas besoin d'apprendre", oublient que tout le monde n'est pas Vangelis... J'ai vu ce gars lorsqu'on travaillait les enchaînements du concert du 14 juillet. Comme Jean-Michel finissait "En attendant Cousteau", on n'avait pas de place dans son studio, on est allé travailler au studio Méga avec Frédéric Rousseau (un grand expert qui a beaucoup participé aux albums de Jean-Michel). Dans le studio d'à côté, il y avait Vangelis qui enregistrait son album. Je suis allé le voir et il y a deux choses qui m'ont complètement épaté. La première, c'est qu'il reçoit un clavier qu'il ne connaissait pas. Il prend le clavier et il essaye tous les sons. Tu as Vangelis devant toi, tu te dis qu'il va poser les doigts dessus et faire des envolées. Non, il prenait un son de guitare et il faisait un morceau de jazz. Il prenait un violon et il jouait un truc de Vivaldi, il faisait un peu le démonstrateur Il ne trimait pas pour épater les gens, il jouait des trucs pour lui-même sans se prendre au sérieux. La deuxième chose qui m 1 a étonné, c'est sa façon de travailler. Il a tous les synthés autour de lui et joue carrément dessus live en enregistrant sur une bande qui tourne pendant des heures. Sa musique est faite en direct. Il garde ce qu'il a joué, puis fait du "coupe/collé". C'est un mystique. Je suis vraiment à genoux devant ce qu'il fait. Il joue trois notes avec un petit son et une tenue, et c'est beau...
RM: Parlons un peu de Jean-Michel. Comment l'avez-vous rencontré ?
FR : Je l'ai rencontré grâce à Michel Geiss, le bras droit de Jean-Michel ou l'assistant ou le collaborateur, il y a pas de nom pour qualifier ce garçon. Il travaille avec Jean-Michel depuis toujours. Au début, j'ai rencontré Jean-Michel par à coups. Je me souviens un jour avoir joué au Salon de la Musique dans une démo Korg, Je faisais le couillon comme d'habitude. J'avais 3-4 synthés et une boite à rythme. Je me suis mis à jouer Equinoxe et Oxygène et je disais : "Non mais attendez, c'est facile de jouer Jean-Michel JARRE ! Regardez, moi je le fais". Puis, je m'asseyais sur le clavier pour faire le vent d'Oxygène. Je faisais une critique comme j'ai l'habitude d'en faire. Au milieu de la salle, il y avait un mec assez grand qui dépassait et en sortant il est venu me voir en me disant : "C'est bien ce que tu fais, je suis surpris que tu sois parvenu à refaire mes séquences". "Vos séquences ??? Mais, vous êtes qui vous ?". Il dit : "Jean-Michel JARRE !". Ahhh merde, je l'avais pas reconnu !!! (rires). Il se demandait si je me foutais pas un peu de lui. C'était absolument pas le cas, je suis juste d'un tempérament à rire un peu de tout. Un jour, Michel Geiss est venu là où je bossais chez Korg, en me disant : "Jean-Michel a besoin de synthés pour le concert du 14 juillet à la Concorde". Comme j'en avais beaucoup, je lui en ai apporté et les ai installés. A partir de là, on se voyait comme ça, on se connaissait entre musiciens, mais je ne travaillais pas avec lui. J'ai vraiment travaillé énormément avec lui à partir de Houston. Il m'a appelé en me disant : "Voilà, je monte un truc, on va faire un concert chez les Américains". Tout est parti de là.
RM : En quoi consiste concrètement votre travail à ses côtés ?
FR : C'est difficile à définir, il y a plusieurs étapes. Il y a ce que j'appelle le travail d'entretien et il y a le travail de scène. Quand je vais chez lui, on prend un synthé et on le tripatouille dans tous les sens. Il met ses fameuses "talking pedals". C'est la bidouille, on passe notre temps à essayer de trouver des sons. Mais ça n'a rien à voir avec de la boulimie ! L'autre soir par exemple, on a passé deux ou trois heures à faire un son de respiration et de souffle sur un synthé. On aurait pu prendre un sampler, le Fairlight entre autres... On respire, on souffle et le tour était joué, mais ce n'était pas intéressant. Ce qu'on voulait, c'était obtenir ça avec un synthé. Ce que je fais aussi, c'est que je pioche dans les sons que l'on m'apporte. J'en ai des milliers chez moi et comme je sais à peu près ce qu'il aime, je fais une sélection, je vais chez lui, je lui dis : "Voilà il y en a 200". On s'assoit derrière un clavier et je lui fais écouter ça. Il me dit : "Tiens, ça on prend". Voilà, ça c'est le travail d'entretien que je fais avec lui. En ce moment on se prend la tête sur le JD800 ROLAND qui est un énorme synthé, très facile à utiliser et qu'on aime bien. On a passé des nuits ensemble à faire des sons. Une chose que j'admire chez Jean-Michel, c'est qu'il est capable de te prendre ce son là : (Francis tape sur la table avec son stylo) ou d'utiliser un son du Rapman de chez Casio ( un truc à 500 balles, une merde ignoble qui te fait des "kitoukitou") et de le mettre dans son disque ! Mais ça, c'est la force de Jean-Michel. Il sait ce qu'il va en faire, il sait où le mettre. Il a ce talent là. Quand je choisis, je prends des sons en me disant : "Celui là, il est imbitable, il est d'une nullité profonde". A chaque fois, je suis sur qu'il va me le prendre ! Ca ne rate pas. Si je prends un son qui fait "Brrrrooooooooyyyyyyyaaap", il me dit "C'est bon, tu le mets de côté". Il te le met en rythmique et ça devient beau ! Je me souviens du son qui s'appelle Solvilisis sur D50, qui fait un bruit entre une cloche et une enclume. C'est exactement la signature de l'ouverture de Révolution industrielle. Ce son là, je m'étais dit ', C'est inutilisable ça ! Si on le met dans une bande, ça va la crever, on entendra que ça, jamais il ne va s'en servir l". Lui, il l'utilise : c'était là où il fallait le mettre ! Ca, c'est le travail des sons, après il y a le travail de scène. Par exemple, pour le 14 juillet, je me suis occupé des relevés MIDI. Il m'a prêté son 24 pistes chez moi, avec ses bandes originales, avec toutes les pistes séparées (du moins sur certaines, car pour d'autres c'est carrément un bazar pas possible dessus), puis j'ai relevé chaque partie et comme je ne sais pas retranscrire très vite, je les ai jouées sur le clavier en enregistrant un canal séparé pour chaque piste, avec les sons. J'ai fait tous les relevés comme ça, ce qui nous à servi à éditer les partitions pour les répétitions. Cela nous a permis d'aller très vite. On voulait la partie de basse : on sortait la partition. Pour les enregistrements... en fait, on ne peut pas dire que j'aie enregistré un disque avec lui... Peut-être parce qu'on a des emplois du temps assez chargés et que faire un disque avec Jean-Michel, ça implique d'être là en permanence.
RM : Et sur scène, est-ce que vous avez un autre rôle à jouer que celui de synthétiste ?
FR : Je me fends la pêche, je n'arrête pas de rigoler (ça se voit assez souvent). Je peux pas tenir sur la scène de Jean-Michel sans faire le clown. En fait, c'est une telle décharge d'adrénaline pendant le concert qu'il y a des moments où je prends un peu de recul et je me dis : "Mais c'est un enfer, c'est pas possible", ça pète de partout... Il y a un moment dans le film de la Défense où l'on me voit rire, Jean-Michel l'a gardé. J'ai dû enlever le casque, je n'arrivais plus à jouer, c'était le délire total. Lui, il dansait avec ses pantins en faisant des bonds partout, les noirs chantaient en même temps. Je me suis dit : "C'est un cauchemar, je vais me réveiller, où je suis là ?". Il a gardé les images... (soupir)... tant pis (rires)... Aux Docklands, on a passé notre temps à faire les gus. J'avais acheté un faux nez de canard, j'avais un petit saxo midi Casio. Sylvain Durand avait un ocarina et on se baladait dans les pubs anglais où on jouait Oxygène. Il y en a qui nous payaient des bières... moi qui ne bois jamais, on était faits ! Je me souviens d'une fois où Jean-Michel répétait pour les caméras : "Alors Je me retourne là. Attention Francis, 1 2 3, tu te retournes maintenant !". Moi, je me retourne avec mon faux nez : l'horreur (rires). On avait des palmes aux pieds, c'était à qui ferait le plus grand gag !
RM : Et en coulisse ?
FR : C'est pire ! C'est l'équipe, les blagues de musiciens. C'est un peu tendu évidemment, car on a quand même un sacré trac (on ne se le dit pas, mais on a les jetons). Tout se passe dans la rigolade. Jean-Michel est toujours présent, à 5 minutes du concert, il vient te voir, il regarde si ton costume est bien, "Dis donc, ta veste... tu trouves pas qu'elle penche un peu là ? T'es pas trop serré dedans ?", des trucs qui sont un peu aberrants par rapport à l'ampleur de ce qui nous attend ! C'est toujours une super atmosphère, très bon enfant. Jean-Michel s'occupe beaucoup de nous, il contribue énormément à l'ambiance. Pour le travail, il nous fait confiance, on ne le voit pas beaucoup. Pour le reste, c'est à qui fera les pires clowneries. Une vraie bande de collégiens !
RM : Un adolescent dans l'âme Jean-Michel ?
FR : C'est marrant, il y a des gens qui disent : "Il est snob, il fait bourgeois". C'est vrai qu'il a un côté bonne éducation' qu'il parle assez bien (ce qui n'est pas courant). Ca peut peut être en énerver certains, mais ce n'est pas du tout un mec fier. Je ne l'ai jamais vu faire son numéro. C'est vrai qu'il ne vieillit pas, c'est un gosse. Il se fait plaisir. Il est énervant de capacité de travail. Il y a trois semaines, on avait rendez-vous chez lui. On venait de tourner une émission de télé dont il était l'invité pendant une semaine (il avait fait ça en une journée bien sûr). Il nous a rejoint vers minuit, on commençait à être fatigués. Lui, il déboule : "Ca va les mecs ?"; "Attends, t'arrives d'où là ?"; "Ben super, je viens de faire une journée de télé ...... ", avec maquillage, spots, répétitions etc... c'est crevant... Nous aurions pu croire qu'il venait de se lever, pas une trace de fatigue... rien. Enervant ! "Allez au travail". On a bossé toute la nuit jusqu'à 7 heures du matin. C'est un mec pas normal... Il est tombé dedans quand il était petit : un mutant !
RM : Question piège : pouvez-vous nous donner 5 mots pour définir la personnalité de Jean-Michel JARRE ?
FR : Le premier mot, c'est STAR. C'est une star, un mec qui a un magnétisme que tout le monde n'a pas. Ca ne repose sur rien, ça ne s'explique pas. C'est une star dans son comportement, dans sa musique. Il est né star. Le deuxième mot, c'est CHARISME, parce qu'il sait faire passer beaucoup de choses très naturellement. Le troisième mot : BOSSEUR. Moi, je l'appelle le BOSS. Il travaille tout le temps, je ne sais pas comment il fait. En quatre : SECRET J'ai beau le connaître, je ne sais pas qui il est. Il est très secret. Et mon cinquième : CREATEUR. C'est un créateur à l'état brut. Ses spectacles ne sont pas uniquement de la musique, ce sont aussi des idées, c'est un tout. C'est vraiment un créateur à l'état pur, c'est impressionnant.
RM : Quelle est sa méthode de travail en studio ?
FR : C'est très difficile de dire comment il travaille, c'est très particulier. Il a d'abord une grande idée dans la tête et il a une façon bien carrée de construire les choses. Quand il travaille les séquences, il va les répéter des dizaines de fois pour trouver comment il va intégrer la deuxième dans la première, c'est extrêmement difficile à faire. Il travaille énormément avec Michel Geiss et un autre larron qui s'appelle Dominique Perrier. On ne peut pas cataloguer Michel Geiss. Il est à la fois un technicien, un excellent musicien, il a une oreille fantastique et de plus, il sait mixer. Dominique Perrier, lui, est un musicien joueur, un Keyboard quoi ! Ce qui permet de très rapidement reproduire ce que Jean-Michel a dans la tête. C'est un peu l'équipe de base ces trois là... Sans oublier Patrick Pelamourgues, l'assistant technique, un type très compétent. Ca, c'est pour ce qui concerne le travail d'album. Sur scène, nous nous retrouvons vraiment tous.
RM : Que représentent les préparatifs d'un concert ? Par exemple celui du 14 juillet...
FR: C'est un an de boulot. Enfin lui, il commence bien deux ans au moins avant... Tu peux pas chiffrer le temps passé à répéter parce qu'on ne travaille pas avec Jean-Michel. On bosse chacun chez nous en ayant un travail bien défini. Quand on a commencé à travailler tous ensemble, Jean-Michel nous a dit : "Ecoutez le morceau... Qui veut faire les violons, qui veut faire le thème, qui se sent bien pour faire ça et ça... ?" Nous nous répartissons le travail comme ça. On rentre chez soi avec juste la cassette de la partie que l'on a à jouer et on la bosse en solo. Entre temps, je m'occupe avec Michel Geiss et Jean-Michel de dispatcher les sons à chacun. On répète peu tous ensemble : 6 à 7 répétitions maximum sur scène, un mois avant le concert (c'est là que l'adrénaline commence à monter). On a chacun notre spécialité sur scène. Dominique PERRIER fait les chorus, il est à l'aise pour ça. Sylvain Durand, mon grand pote, est un cinglé de première. Bien qu'il ne connaisse rien aux synthés, c'est un pianiste d'enfer.. Il accompagne les ballets de Roland Petit. Il fait sur scène tout ce que d'habitude on fait en pas à pas sur un séquenceur. Il fait de grandes envolées en direct. Moi, ce n'est pas la peine, je me plante au bout de trois notes ! Lui, il fait ça en sifflotant. Il est employé pour ça. D'ailleurs, dans les vidéos, on le voit souvent monter et descendre comme un fou sur son synthé, c'est pas du play back, il le fait vraiment et très bien en plus ! Moi, ce que j'aime faire ce sont les ambiances, des tenues ou des tapis. J'adore tous ces sons qui soutiennent les harmonies derrière. On travaille beaucoup les concerts de Jean-Michel... On le fait car il faut bien se rendre compte que c'est UN concert Jean-Michel Jarre, c'est pas une tournée. En tournée, si tu te plantes à Toulouse, le lendemain, tu réussis à Limoges. Mais là, tu te plantes sur un concert, c'est fini, le lendemain c'est terminé. Les gens sont là pour UN concert, il n'y a pas intérêt à les décevoir !
RM : Avez-vous le souvenir d'une "cata" survenue en plein concert ?
FR : La première cata, c'était à Houston, où nous nous sommes pris plein de petits sachets en plastique sur la tronche. On n'avait pas pensé que les feux d'artifices envoient des espèces de petits sacs plastique. Ils retombaient par milliers sur la scène à cause du vent. Ce n'était pas très grave, mais on ne s'y attendait pas... A la fin d'un morceau, Jean-Michel lève les bras et les baisse pour faire signe à tout le monde de s'arrêter. Tout s'arrête et on entend : "Mmmmmouuinnnnn". Discrètement, Jean-Michel nous murmure avec son intercom : "Qui c'est qui fait ça, là ?". Tout le monde s'est reculé des claviers, c'était fantastique à voir en plein concert (rires)... Un des musiciens (Pascal Lebourg) avait un morceau de plastique coincé dans les touches de son Eminent. Une note, c'est rien, mais reproduite par des milliers de watts : ça faisait un bruit !!! C'était l'horreur.. Sinon, il y a eu aussi le concert des Docklands. C'était un concert catastrophe... Rien n'a marché, c'était l'horreur totale. Je sais pas comment Jean-Michel a trouvé l'énergie. Moi, j'étais à deux doigts de craquer, je me disais : "On va pas le faire, c'est pas possible ! On va pas jouer sous la pluie !". Tu crois que ça l'arrête, le Boss ? Rien ne l'arrête ! Quand il est monté sur scène, je croyais qu'il allait dire : " On arrête tout là !". "Bon, alors, on y va ?". Comme s'il ne se passait rien ! Il y avait une tornade, tous les claviers ruisselaient de flotte, les moniteurs pétaient un à un. Et lui : "C'est normal, pas de problème !". Il prend son clavier insecte, il met une capuche : "Allez, on y va... 3.4". Des claviers ont pété. Roland m'a chaleureusement remercié de leur avoir conseillé de mettre des synthés sur scène pour leur faire de la pub : les synthés ont tenu le coup pendant le concert, sous la pluie, pendant trois heures. Mais pas le lendemain ! Après le concert, on les a passés au sèche-cheveux. (rires)
RM : Dans le cas où un synthé pète en plein concert, comment fait-on pour le remplacer en plein morceau ?
FR: On ne le remplace pas. Un synthé qui pète, c'est une partie qui saute ! Il y a souvent des parties qui sautent en concert. Je touche du bois, mais jusqu'ici, ça n'a jamais été les parties "devant" (comme les parties de Jean-Michel, par exemple). On se prend souvent des pains d'enfer. Quand on est devant les gens, ça fait des fois "pouët" ! Il faut savoir une chose : ce que vous voyez en vidéo ou ce que vous écoutez sur le disque, ce n'est pas forcément ce qui s'est passé en concert à 100 %. On ne fait jamais sortir une bande comme ça ! Parce qu'il subsisterait des imperfections liées, entre autres, aux problèmes de prise de son. Une bonne partie est revue en studio. L'enregistrement est multi-piste : si ça déconne sur une piste, on la vire et on la refait au mix.
RM : Pourquoi ne pas utiliser un séquenceur ?
FR : Ah... Là, nous touchons au problème de l'informatique... C'est un truc soi-disant très bien. Il faut savoir que ça déconne !! C'est pour ça qu'on est autant de musiciens sur scène ! Il faut qu'on arrête de dire que c'est fiable, il n'y a rien de plus faux ! J'en sais quelque chose ! C'est de la folie, l'informatique ! Un musicien qui se plante en plein concert, il peut se rattraper. Un séquenceur qui plante, tu le regardes, tu dis : "Maman bobo !" (rires). On n'a pas tellement confiance dans le Midi. On avait essayé à une époque. On s'était dit : "Tiens, on va tous se relier en Midi à un gros séquenceur, ça va être super. Résultat : ça fige un concert, il devient difficile de jouer, on n'est plus à ce qu'on fait, on n'est plus dedans. Et puis, à la limite, pourquoi y participer ? Si on commence à jouer à ça, autant mettre le séquenceur en route, on mime, on va faire un tour, on va boire un whisky et on revient pour les applaudissements (rires) !
RM : Il y a quand même bien des parties séquencées !
FR : Bien sûr ! Ce serait idiot de faire faire des "toucouticou" par un musicien, ce n'est pas intéressant ! Mais ces parties sont sur bande magnétique synchronisée. Pas sur séquenceur ! Il y a toute une partie bricolage, système D, dans les concerts de Jean-Michel et c'est ce qui en fait le côté humain. Je regrette que trop de choses soient revues en studio. Il y a des parties live qui me paraissaient assez intéressantes, mais pour des raisons techniques d'enregistrement, on est souvent obligé de les refaire... Si on se concentre (ce qui est très rare, car on se laisse prendre par le concert), on entend des moments complètement fantastiques... Le 14 juillet, on a pris un super pied avec les steel drums. On n'était plus dans un concert de JARRE, on délirait comme des dingues avec les Amoco RENEGADES, ils improvisaient, on a craqué, on a pété un boulon.
RM : Quelle est la part d'improvisation dans les concerts ?
FR : Il n'y en a pas sur le papier, tout est prévu. Mais dans un live, tu ne sais pas vraiment ce qui va arriver.. Il y a toujours de l'impro, bien sûr. Il y a des parties imposées et des parties live. Mais ce qu'on a fait le 14 juillet, C'était vraiment différent. Jusque là, on s'était attaché à jouer le disque, on était un peu coincés. Mais ce jour là, il nous a laissé un peu plus faire les gus, on a vraiment déliré. Il y avait même des contre-chants de la Panthère Rose en plein concert ! C'était Sylvain Durand... Les gens n'entendent rien, car on a des tables de mixage individuelles. On envoie en façade ce que l'on veut. Mais on peut envoyer pour nous, une autre partie. On a des retours au casque et d'un coup, on entend un gus qui joue uniquement pour les musiciens un truc qui n'a rien à voir. On est tous cinglés. Il y a une excellente ambiance, on se connaît bien, tous les musiciens ont une psychologie différente, le tout étant mené par Jean-Michel. Dès qu'il arrive, c'est fantastique : il ne gueule pas, ne joue pas la star en disant : "Ouais, j'en peux plus !". Jamais ! "Tout va bien, les mecs ?". C'est cool...
RM: Quels sont ses projets ?
FR : Je ne peux pas en parler, parce que je ne sais pas s'il est au courant lui-même ! Il voudrait faire un nouvel album et il s'y emploie actuellement. Le concept, on ne peut jamais savoir avec Jean-Michel, car il est tout à fait capable de le changer une semaine avant la sortie de l'album. Il est très bizarre pour ça ! Je n'ai pas encore entendu les rushes.
RM : Nous avons même entendu parler de morceaux à consonances Rap !
FR : C'est un peu vrai ! Pour le Mexique, il avait composé un morceau de rap à partir des paroles d'un poème superbe de la littérature mexicaine, très connu là-bas. Mais attention, du rap façon Jean-Michel, c'est très particulier ! On parle aussi de concerts.
RM : Nous avons entendu parler de Séville...
FR : Alors là, vous pouvez remplir votre agenda de concerts dont on a entendu parler : la Pologne, l'Australie et le Canada... On verra.
RM : Et vos projets ?
FR : J'en ai toujours beaucoup, mais je n'ai jamais assez de temps pour les réaliser. Vous me voyez derrière un bureau là, ce n'est pas ma tasse de thé. J'ai accepté ce poste chez Roland parce que la façon dont on vend les synthés commence un peu à m'énerver. Il y a deux choses qui me scandalisent. La première, c'est ce délire de la technologie, cette lubie d'aller chercher des trucs hypercomplexes dans le Midi. Le Midi, c'est très bien, mais passer son temps à taper des messages binaires ou hexadécimaux pour commander un program-change à distance, c'est complètement fou. Les gens se perdent là dedans, passent leur temps à faire ça et ne font pas de musique. Ce n'est pas une critique des "informaticiens". Je respecte ces gens là, mais je veux avant tout que ça sente bon, que ça sonne bien, qu'il y ait de belles harmoniques, un beau refrain, une belle reprise de toms. Ce qui me met en colère, c'est qu'il y a des mecs qui téléphonaient en me posant des questions très techniques sur les systèmes exclusifs, sur les program-changes... Je n'arrivais pas à répondre. Je passais pour un con. Alors j'ai trouvé la faille. J'ai dit : "Pour quoi faire ?". Là, j'ai éliminé 80% des questions. "Pour quoi faire ?" "Ah ben j'ai lu dans la notice qu'on pouvait" "Ca doit être possible si vous l'avez lu. Mais pourquoi vous voulez faire ça ?". Et là, tu t'aperçois que c'est pour le plaisir de bosser sur l'ordinateur. Si ça leur plaît, tant mieux, moi c'est pas ma tasse de thé. Le deuxième truc qui m'énerve, c'est la course aux sons. Ca, c'est une connerie énorme ! Les gens veulent des sons. Tu sors un produit : "Est-ce que vous avez des sons pour ?". Je suis sur qu'ils n'écoutent pas tous les sons qu'on leur envoie. Et puis, à quoi ça sert ? Un son c'est un outil, faut pas que ça devienne une finalité ! En plus, il y a tout un commerce autour de ça. Des rigolos te vendent une banque de sons pour un synthé, tu l'écoutes et il y en un utilisable et encore, juste pour la danse des canards ! C'est incroyable, n'importe qui peut le faire : tu tournes les boutons, tu sauvegardes... Ce que je veux faire, c'est aller souvent dans les magasins pour développer la musique dans les synthés. Tout ce qui est musical : comment faire sonner ces foutus appareils japonais sans se prendre la tête sur la prise Midi et le nombre d'octets machin... Je vais m'occuper aussi des sons, en faisant un tri. Je vais essayer de faire en sorte que les gens puissent recevoir de bons sons gratuitement. Je travaille depuis quelques temps sur un album. Je suis aidé par Michel Geiss qui tient absolument à ce qu'il sorte. Mais ça me fait un peu peur parce que je suis assez pudique. Sortir un album, c'est presque dire aux gens : "Ecoutez comme c'est beau !". Il faut que je passe ce cap là, il faut que quelqu'un aille dire à ma place que c'est bien, alors que par exemple Jean-Michel sait très bien le dire lui. Je fais une sorte de blocage psychologique.
RM : Et "Scénario" ?
FR : C'est pas un album Scénario, c'est de la musique au mètre. J'ai eu des problèmes avec ça. Il y a des gens qui prennent Scénario et qui disent "Qu'est-ce que c'est que ce morceau, on dirait Champs Elysées. Tiens, une course de voitures, une petite chansonnette !" Ils ne comprennent pas que c'est une commande. Scénario est fait pour les publicités radios et télés. C'est pour cela que je travaille sur un album (qui n'aura rien à voir avec la musique de Jean-Michel, parce que ce n'est pas du tout ce que je fais !). Il sera mixé par Michel Geiss. J'ai déjà le titre : Paradoxe. On pense que, parce que je joue avec des synthés et que je bosse avec Jean-michel Jarre, je compose de la musique électronique. Dans cet album, les morceaux seront joués sur des synthés bien sûr, mais ça ne sera pas de la musique "synthé", il n'y aura pratiquement que des sons sonnant "acoustique". C'est pour cela qu'il s'appellera Paradoxe.
RM : Quelle est votre opinion sur le matériel actuel ?
FR : Au niveau commercial, les gens se désintéressent du synthé. Ce qui marche en ce moment, ce sont les arrangeurs. Comme le E70 de chez Roland, un truc fabuleux avec lequel tu as tout sous les doigts. Tout est très bien conçu, tu peux le maîtriser, lui demander de jouer ce que tu veux. Tu gagnes du temps, il peut même te donner des idées, le tout étant de savoir en sortir ! Le gros défaut des nouveautés, c'est qu'elles sont trop complexes... il faut revenir à ce qu'on appelle l'ergonomie. Et ça, les Japonais l'ont très mal développé. On a sous les doigts des engins fabuleux, mais ce sont trop souvent de véritables casse-tête. De plus, il n'y a pas de suivi entre les modèles : tu apprends un langage avec un synthé, il faut après que tu réapprennes un autre langage. C'est déjà assez dur de maîtriser la musique ! L'intéressant serait de faire des trucs par paliers (j'ai demandé ça pour Notator), une sorte de gradation par niveaux allant de débutants jusqu'à confirmés. Actuellement, le mec prend son mode d'emploi : au bout de la dixième page, il lit : Octet machin... il commence à peine, il est déjà paumé. Ca n'engendre pas la créativité. Etre musicien compositeur, c'est déjà pas facile, si en plus, il faut du temps pour comprendre toute cette technique ! Moi, je croirai à l'informatique musicale le jour où on m'apportera un logiciel que je puisse piloter comme une voiture : sans savoir comment il est fait, juste en m'en servant. Je prends mon volant, j'appuie sur l'accélérateur, je mets l'autoradio et je fais des kilomètres, je peux aller très loin ! Je ne sais pas comment ça marche, mais je sais m'en servir. J'attends ça de l'ordinateur, ne pas se prendre la tête sur la technique ! Tout dépend qui l'on est. Si on aime l'informatique, bosser sur ordinateur, je comprends très bien ! Mais moi, je ne sais pas faire. Par contre, je me débrouille avec un clavier.
RM: Et le JD800 ?
FR : Le JD800 permet de revenir à des boutons, c'est très rapide... J'ai commencé par ça et c'est beaucoup plus simple.
RM : Votre équipement de base ?
FR : Si j'avais à acheter quelque chose, je prendrais un clavier maître très grand avec un touché piano. Un sampler évidemment, avec beaucoup de mémoire : un Roland car je le connais, mais pourquoi pas un Akaï si on m'expliquait comment il marche. Un synthé comme un JD800 (avec des boutons) et une vieille saucisse, c'est-à-dire un Minimoog, parce que c'est trop beau ! Et puis un séquenceur, mais pas sur ordinateur ! Quand j'ai une idée dans mon bureau, je fais : enregistrement piste 1, hop !, enregistrement piste 2. Si j'étais devant un ordinateur, qu'est-ce que je ferais ? Je prendrais déjà ma souris (qui, comme disait Dominique Perrier, est une prothèse), puis, je regarderais mon écran... et je ne suis plus à ce que fais... Je ne suis plus dans mon trip de musicien, c'est pour ça que je ne m'entends pas avec ces machines là. Je suis totalement prêt à changer d'avis. J'adorerais qu'on me prouve que l'ordinateur pourrait me servir dans mon cas, mais je ne pense pas ! Un jour, au salon de la musique, j'avais mis un panneau : "Ne me posez pas de questions sur les ordinateurs !", mais cela avait été mal interprété. Quand on travaille dans le domaine du synthé, ça parait bizarre. Surtout qu'on travaille avec ATARI sur la scène de Jean-Michel ! Un jour, ATARI MAGAZINE est venu m'interviewer. A l'époque, je m'occupais de la retranscription des séquences sur NOTATOR, alors tout de suite : "Francis RIMBERT c'est un spécialiste du NOTATOR !". Comme il y avait un photographe, j'avais mis le NOTATOR sur mon ST bien en vue et dessous, mon séquenceur ROLAND. Il me regarde travailler et me dit : "Tu t'en sers pas beaucoup de ton NOTATOR". "Ben non, je ne m'en sers pas". "Et que penses-tu du logiciel Cubase... ?". "Je ne m'en sers pas non plus". "Bon ben, on va parler d'ATARI ! ". "Ouai, je viens d'acheter un nouveau jeu pour mon fils et pour ma petite, j'ai pris PICSOU, c'est super !" "Les mecs étaient affolés, le directeur du marketing qui était là ! "Eh attendez, restez cool, vous êtes chez un musicien ici, vous n'êtes pas chez un mordu de l'informatique !". "Ben, j'aimerais comprendre pourquoi vous avez pris un ATARI !?", "Parce qu'il y a beaucoup de logiciels de jeux !!!" (rires). Chacun son truc. Si t'as un synthé que tu aimes bien, qui a 10 ans, qu'est-ce que ça peut foutre ?! Jean-Michel joue avec de vieux rossignols, il les connaît parfaitement et il en tire des trucs super !
...FIN