1. Les modes de chasse
La chasse (au sens large, y compris
la pêche) est l'activité essentielle de l'humanité
avant le passage à la production lors du Néolithique.
Ceci est particulièrement intense dans nos régions
tempérées où les végétaux ne
fournissent qu'un appoint alimentaire minime et saisonnier. Les
modalités de la chasse déterminent une grande part
des outils, et influencent très fortement l'organisation
sociale et l'idéologie.
L'arc et la flèche sont au Mésolithique le
moyen principal et presque unique de subsistance. (Rozoy
1978, chap. 21). Du fait de leur grande efficacité (Fischer
1989), leur persistance et leur généralisation ont
entraîné dans la vie des chasseurs des changements
considérables et font du Mésolithique une période
autonome, décisive dans l'évolution culturelle de
notre espèce (Rozoy 1989, 1993).
La microlithisation des armatures de chasse (et,
par contagion, d'une bonne part des autres outils) est la conséquence
du passage à l'arc : sur une flèche de 20 g qui
vole à 100 km/h, il faut des armatures de 1/2 à
2 g. Les pointes de sagaies en os ou en bois de renne des Magdaléniens
pèsent 15 à 30 g et sont adaptées à
des sagaies de 200 ou 300 g. Elles déséquilibreraient
totalement les flèches (Rozoy 1992 c). Et il faut quatre
à six heures pour en faire une. Comme on fait beaucoup
de flèches, qu'on en perd chaque jour, il faut des pointes
et des tranchants latéraux en silex, vite taillés,
vite montés, qui percent et coupent très bien la
peau et les chairs du gibier. Il faut aussi de quoi lisser les
hampes de ces flèches. La panoplie des outils change du
tout au tout : on n'a plus besoin de ces burins de tous types
qui servaient à faire les pointes de sagaies par la technique
du sillon et de la baguette. Voilà 30 à 50 % de
l'outillage de silex qui disparaît ! Les Mésolithiques
font encore des burins, mais 1 ou 2 % leur suffisent. On taillait
de grandes lames de silex pour y faire des grattoirs, qui se tenaient
bien en main. Il faut maintenant des lamelles plus fines pour
y couper des armatures (au-delà de 4 mm d'épaisseur,
la section des lamelles devient difficile); le débitage
lui-même change en proportion (Fagnart 1993), grâce
au débitage indirect (Walczak 1995). On fait aussi des
grattoirs plus courts, très probablement emmanchés.
Et on utilise de plus en plus des éclats retouchés
n'importe où, sans trop se soucier d'une forme définie.
Cela ne fera que se développer, jusqu'à la moitié
des outils, au moins dans certains groupes.
La transition d'un style à l'autre va prendre 500
à 1000 ans. Il y a des pesanteurs sociologiques,
des résistances. Dans toute l'Europe (sauf dans la grande
plaine russe où il n'y a pas de pierres), on fera d'abord
les armatures à la mode paléolithique du bord abattu
("dos"), en contournant le bout de la lamelle pour obtenir
une pointe. Il y aura une seule classe d'armatures, mais avec
quantité de variantes. Ce sont les Aziliens (du Périgord,
des Pyrénées) et les Aziloïdes de toute l'Europe
(Tjongérien, Creswellien évolué, cultures
à Federmesser). Puis on inventera de couper la lamelle,
en en franchissant les arêtes, d'où la pointe à
troncature oblique, qui remplace les pointes à dos, et
de multiples combinaisons. Les unes sont géométriques
: triangles isocèles, puis scalènes, segments de
cercle, plus tard trapèzes. D'autres ne le sont pas : pointes
de Sauveterre, pointes du Tardenois et leurs multiples variantes,
feuilles de gui dans le Nord, armatures à éperon
dans l'Ouest, flèches de Montclus et du Châtelet
dans la moitié sud de la France. Ces variantes infinies
sont des modes locales qui ne diffèrent pas plus que nos
actuels modèles de voitures, mais (comme ceux-ci) nous
permettent aujourd'hui d'identifier les fabricants et de distinguer
les cultures régionales. A partir de cette seconde invention,
il y aura toujours partout au moins deux classes d'armatures en
usage à la fois, et plus souvent trois ou quatre (Rozoy
1992 d) : cela témoigne dans l'emploi des flèches
d'une plus grande diversification que nous ne savons, hélas,
pas percer plus avant. En Europe du Nord, on continuera longtemps
à utiliser des pointes barbelées en os, taillées
au burin, à côté des armatures de silex (Verhart
1990). Vers 7 800 B.P. (non calibré), se répand
partout une invention dans la technique de l'arc et de la flèche,
que nous ne savons encore pas préciser non plus, mais qui
entraîne la fabrication de trapèzes typiques et de
lamelles plus régulières, du style de Montbani (de
Montclus dans le Midi).
Les tactiques de chasse laissent peu de traces.
L'approche est attestée indirectement par des masques découpés
dans des têtes de cerfs, datés du Préboréal
et du Boréal (Clark 1954, Gramsch 1973). L'arc est un avantage
manifeste pour ce procédé, par sa précision
et par l'absence de mouvement effrayant les bêtes. Des bâtons
de jet ont été retrouvés dans les tourbes
nordiques. La combinaison de l'embuscade et du rabattage, difficile
à prouver, a probablement été la technique
de base, elle est figurée sur les peintures du Levant espagnol
(fig. 1). Des pièges sont attestés, non pas des
fosses, souvent postulées et jamais constatées,
et qui ne sont pas dans les façons de ces chasseurs, mais
des pièges à ressort (Vis, Bourov 1973, 1990). Des
filets ont été trouvés dans la tourbe (Gramsch
1989), ils ont pu servir pour le poisson, mais aussi pour des
mammifères. La présence d'os de petits oiseaux fait
conclure à leur piégeage (lacets, filets...).

Fig. 1 : Chasse au cerf, Levant
espagnol.
Cueva de los Caballos
(Valtorta), d'après Obermaier et Wernert 1919. Comme à
Araña, c'est le massacre de toute une harde. Il n'y aurait
rien d'étonnant à ce qu'un chasseur reçoive
une flêche dans la poitrine, comme le sujet K5 de Téviec
(mais celui-ci en avait reçu une aussi dans le dos...)
La pêche est difficile à mettre en évidence
et à étudier. Les restes de poisson (saumons, truites)
abondent dans quelques sites au bord de rivières moyennes,
mais la répartition d'ensemble des gisements n'est pas
orientée sur l'eau. Des pagaies attestent la navigation
fluviale, mais les espèces de poissons trouvées
dans les sites près de la mer sont celles que l'on peut
prendre du rivage.
2. Equilibre écologique
Les animaux présents étaient bien plus nombreux dès
la fin de la glaciation qu'au temps des Magdaléniens :
le renne (135 kg) avait émigré, mais était
remplacé par le cerf (175 kg) et le chevreuil (22 kg).
Au lieu de 5 rennes au km2 (200 à 400 kg de viande selon
le poids attribué au renne) il y a 4 à 8 cerfs (420
à 840 kg de viande), plus 2 sangliers (120 kg) et 10 chevreuils
(130 kg). L'aurochs était resté, peut-être
même plus abondant dans un climat plus doux. Elan, cerf
géant, bison d'Europe remplaçaient avantageusement
le cheval. Dans un rayon de deux heures de marche (10 km) il y
avait autour d'un groupe d'archers 1 200 cerfs (en tablant sur
l'effectif minimal de 4 au km2), 600 sangliers et 3 000 chevreuils.
Cela aurait même permis une vie sédentaire, en ne
tuant chaque année que 15 à 20 % des bêtes,
taux limite pour permettre la survie des espèces (Rozoy
1978, chapitre 21).
Les proportions des différents gibiers consommés
sont le seul élément que l'on puisse déduire
des restes osseux retrouvés dans les couches. Les os abandonnés
ne se conservent qu'exceptionnellement et ne permettent donc pas
de calculer les effectifs de population des hommes préhistoriques,
qui devront être estimés par d'autres moyens (v.
ci-dessous). Les proportions de viandes abattues (fig. 2) sont
au mieux estimées en poids, en se basant sur le nombre
de restes (et non sur le nombre minimum d'individus, qui favorise
trop les espèces rares) et sur une moyenne de 60 % de viande
par bête abattue.

Fig. 2 : A. Proportions de viande
consommées par les archers. Toujours
au moins deux sources de viande, souvent plus. À Birsmatten
comme à Rouffignac, balancement entre cerf et sanglier.
Mais l'aurochs intervient aussi bien dans le Midi qu'au Nord.
La place des petits animaux est faible, celle des coquilles est
trop minime pour être figurée.
B. La cabane de Sonchamp III (fouilles J. Hinout). Il est difficile
de dire si cette cabane était ovale ou rectangulaire, en
tout cas elle était petite. L'étalement de l'industrie
à l'ouest laisse penser à un temps sec et donc au
Boréal, ce qui concorde avec la typologie des outils (stade
moyen). À l'Atlantique, plus mouillé, l'abri serait
probablement ouvert à l'Est.
Les archers ont chassé
les plus grands animaux du milieu :
aurochs, cheval dans les époques (Dryas III, Préboréal)
ou les zones (Provence, Causses) pas trop boisées, mais
on trouve encore de l'aurochs au Boréal dans la Somme (Ducrocq
1995) et dans l'Ardenne (Cordy 1976). Renne et cerf géant
là où il y en avait (Remouchamps au Dryas III, Dewez
1974 a), ou bouquetin (en montagne), cerf et sanglier ensuite
dans la généralité des cas : plus de sanglier
au Préboréal et au Boréal, dans une forêt
claire, plus de cerf à l'Atlantique dans une forêt
plus fermée, cela correspond à la fréquence
des espèces (Rouffignac, Barrière 1973-74, Rozoy
1978). Le chevreuil, omniprésent, abondant, mais trop petit,
n'a été utilisé que très occasionnellement.
En poids de viande, castor, loutre, lapin et tous animaux petits
n'ont constitué que des appoints gustatifs, tout comme
les coquillages de bords de mer ou les escargots (les amas de
coquilles sont impressionnants, mais en poids de viande c'est
minime et ne peut fournir plus de 3 % des calories nécessaires,
Peterssen 1922, Rozoy 1978 p. 1035). Martre, blaireau, putois,
loup, renard, lynx, peu sapides, sont chassés pour leur
fourrure, de toutes façons les quantités en sont
trop faibles pour intervenir dans les comptes de poids de viande.
L'ours lui-même ne fournit que peu, dans un seul site connu
(Birsmatten, Bandi 1963, Rozoy 1978). Nos archers sont des chasseurs
de grands herbivores, ils n'ont pas peur des plus dangereux (aurochs).
Si l'on reprend les calculs en ne comptant que 20 % de viande
par bête (la bonne viande à rôtir), la place
des petits animaux (lapin compris) reste minime. L'homme apparaît
à cette époque comme un prédateur parmi
les autres, ne prélevant probablement pas beaucoup
plus que le loup : 5 à 7 % des animaux chassés.
Aucune espèce n'a été exterminée,
à ce niveau les archers n'avaient pas même à
s'en préoccuper.
La diversification des sources de viande est systématique
: il y a toujours au moins deux sources principales, mais
souvent (dès que c'est possible avec de grands animaux)
trois ou quatre (fig. 2). Il n'y a donc aucune orientation vers
un seul animal, qui pourrait être un prélude à
la domestication. Au contraire, le choix est beaucoup plus diversifié
qu'au Paléolithique supérieur où le renne
(ou parfois le cheval) fournit souvent 80 ou 90 % de la viande,
dans un milieu de steppe froide fréquenté par des
animaux très divers. Cette diversification, mais limitée
aux grands animaux, est considérée par A. Bridault
(1994) comme "une économie d'abondance relative",
sans différence entre les Aziloïdes et le Mésolithique
proprement dit.
La place de la pêche est mal connue actuellement,
à cause de la difficulté de son étude. On
connaît surtout des restes de saumon et de truite, qui sont
les plus faciles à voir, dans des sites de bord de rivière,
mais ceux-ci ne sont pas les plus nombreux, et ils ont fourni
aussi du cerf et du sanglier. Montclus (Escalon 1966, Rozoy 1978)
a donné une industrie du silex normale, non spécialisée.
Il y aurait donc pour ce site un faible degré de spécialisation
(mais à Lautereck, Taute 1966, l'industrie est spéciale).
D'après les comparaisons ethnographiques (Lee 1968), la
pêche a pu fournir entre 25 et 75 % des ressources, les
données actuelles plaident plus pour 25 % que pour 75 %.
Les recherches se poursuivent.
Les végétaux, dans nos climats, sont marginaux
dans l'alimentation tant qu'on ne cultive pas. Il y a bien 400
espèces comestibles (dont 200 de champignons), mais la
plupart sont très peu énergétiques, et toutes
sont trop saisonnières pour compter beaucoup. Seules les
noisettes sont couramment trouvées (mais ce sont les cachettes
des écureuils), les noix d'eau aux Pays-Bas, et quelques
graines récoltées (mais sans culture) dans le Midi
(Vaquer et Barbaza 1987). La récolte du miel est attestée
par les peintures du Levant espagnol. Les végétaux
n'apportent certainement pas plus de 5 % des calories nécessaires
à la vie. L'influence humaine sur la végétation
a été très faible au Mésolithique
: quelques incendies accidentels, mais pas de défrichement
systématique ni maintenu, pas de début de passage
à la culture.La présence de chénopodiacées
et d'orties dans les sites (plantes de lumière et surtout
de fumier) ne s'accompagne pas de plantes de prairies défrichées
(plantain, oseille sauvage), au total l'influence est minime.
3. La vie en petits
groupes
Les archers ont vécu dans
les sites les plus divers. Il n'est pas d'époque ou de culture qui
en ait utilisé une aussi grande variété.
On trouve leurs armatures caractéristiques, et les traces
de leurs campements, sur le calcaire et même la craie, sur
l'argile, les limons loessiques, l'arène granitique ou
le vieux sol acide armoricain comme sur le sable, le schiste,
le basalte ou dans les rochers, en plaine comme en bords ou au
milieu de plateaux ou en montagne jusqu'à 2 000 m, souvent
aux bords de marécages, parfois au bord de rivières
moyennes, mais plus souvent loin de l'eau et en hauteur (Kvamme
et Jochim 1989), en plein-air la plupart du temps, mais les abris
et les entrées de grottes fournissent des stratigraphies
(Birsmatten, Montclus, Rouffignac) qui sont avec le radiocarbone
les bases de nos chronologies. Les vrais sites de bord de mer
ne nous sont pas connus parce que la mer a remonté (de
100 m pour les plus anciens, de 10 m pour les derniers), mais
les sites des rivages actuels contiennent des amas de coquilles
qui attestent la fréquentation des plages voisines, même
si elle a eu beaucoup moins d'importance qu'on ne l'avait cru.
Ces hommes des bois ont vécu à peu près
également sur tous les terrains, on sait d'ailleurs
que par suite de la constitution de la terre végétale
les sous-sols différents portent, sauf cas extrêmes
(sables, craie) des forêts très analogues... et les
mêmes espèces animales, plus importantes pour les
archers que nos distinctions botaniques. Le terrain était
occupé en entier, pour la première fois
dans l'aventure humaine, car les Paléolithiques se cantonnaient
dans quelques biotopes favorables (Rozoy1992 b, 1995 c).
Les gisements sont plus petits qu'au Paléolithique.
Il y a certes quelques grands sites (50 m et plus de diamètre),
mais ceux qui ont été étudiés à
fond se sont avérés être des coalescences
de sites moyens ou même petits. La forme ovale des concentrations
de silex (Rozoy et Slachmuylder 1990, Rozoy 1995 d) évoque
pour ces campements une structuration plus élaborée
qu'on ne le pensait. Beaucoup de sites moyens comportent plusieurs
foyers (jusqu'à 22 à Montbani II) ou/et plusieurs
niveaux (Sablonnière II, Parent 1971, 1972, 1973, Rozoy
1978 p. 461-477) et résultent de campements successifs
des mêmes archers revenant d'année en année
(ou de lustre en lustre, ou de saison en saison) utiliser la même
clairière. Il est donc difficile d'évaluer sur cette
base le nombre de personnes du groupe. Mais, outre quantité
de petits sites de plein-air, on dispose des traces de cabanes,
dépassant rarement 10 m2 et jamais groupées, et
de nombreux abris naturels très petits, même au voisinage
de plus grands qui ont été négligés.
Les groupes élémentaires auraient donc rarement
dépassé 10 à 15 personnes - soit 2
ou 3 familles nucléaires. (voir au 4. pour les
effectifs de population).
Les structures observées dans les sites sont
peu spectaculaires : de très vagues traces de tentes ou
de cabanes, dont on ne peut dire si elles sont rondes ou rectangulaires,
sont marquées par des pierres alignées dans les
sites où la pierre était disponible à portée
immédiate, parfois (dans les sites sans pierres) par un
vide anormal (Sonchamp III, fig. 3) ou au contraire par l'accumulation
des outils et déchets à l'intérieur (Montclus
13 D, Escalon 1966, Rozoy 1978, p. 295), ou par des traces dans
le sol (Maglemosien, Blankholm 1981). Il y a des foyers, rarement
construits avec des pierres, le plus souvent de simples traces
charbonneuses à même le sol. La multiplicité
de ces derniers dans un même site laisse hésiter
entre des passages successifs et des activités diverses
(chaque famille a pu avoir son foyer). On a constaté dans
les sites sableux quelques fosses dont la destination demeure
inconnue, la percolation en effaçant la plupart, et dissolvant
les os (animaux ou humains) qui auraient pu favoriser une attribution.
A l'Allée Tortue (Rozoy et Slachmuylder 1990) il y a des
amas de meulière élevés sur certaines fosses,
ce sont peut-être des monuments funéraires analogues
à ceux de Téviec et Hoédic (voir ci-dessous,
au 6.).

Fig. 3 : A. Les cultures mésolithiques
selon Kozlowski et selon Rozoy.
B. Deux phénomènes
interculturels.
Les cultures selon Rozoy sont des sous-ensembles des grandes divisions
de S. K. Kozlowski. Du Nord au Sud : Limbourgien, Ardennien, Culture
de la Somme, Tardenoisien-Nord et -Sud, Beaugencien, Beuron, Birsmatten,
Ogens, Groupe de la Saône, Sauveterrien, Groupe des Causses,
Montclusien. B. Les armatures à retouche couvrante aux
stades moyens et récent diffusent au Nord dans sept ou
huit cultures (y compris dans l'Est de la France). Les flêches
de Montclus et du Châtelet au stade final s'étendent
au Sud sur dix ou quinze cultures.
La durée d'occupation
des sites est difficile à
préciser : "4 individus pendant 6 mois ou 2 individus
pendant un an ?" a écrit François Bordes (1970),
pour le Paléolithique. Pour le Mésolithique, on
dirait plutôt : 10 personnes pendant trois mois ou 20 personnes
pendant six semaines ? Sous les abris, on trouve environ une centaine
d'outils par siècle. Il s'agit de passages répétés
(un jour ou deux, sinon on observerait des structures), mais on
y a fait les mêmes activités faiblement spécialisées
qu'en plein-air (puisque les compositions des outillages sont
les mêmes). La vie normale était celle du camp
de plein-air, qui pour laisser plusieurs centaines d'outils
a dû durer quelques mois. En une seule fois ? Peu probable
à cause de la multiplicité des foyers. Nous n'avons
pas d'indices sérieux d'activités spécialisées
ni même saisonnières.
Le nomadisme était purement culturel : Nos
gens connaissaient leur terrain, puisqu'ils revenaient aux mêmes
points et campaient au même endroit du site, où ils
avaient leurs habitudes, on peut même imaginer qu'ils y
avaient leurs traditions et leurs légendes. Ce n'était
pas une errance au hasard, mais des retours plus ou moins fréquents
dans des lieux bien connus qui portaient certainement des noms.
Ils auraient pu vivre sédentaires, disposant dans le rayon
de deux heures de marche de 160 tonnes de viande, dont 30 abattables
sans raréfier le giber (plus les petits animaux et le poisson,
voir ci-dessus, au 2.), alors que 20 personnes n'en consomment
que 9 tonnes par an. Même en tenant compte du gaspillage,
deux ou trois camps de base auraient suffi, qui auraient laissé
des traces bien plus fortes que ce que nous trouvons. Ce n'aurait
pas été plus nomade que nous-mêmes, qui allons
ailleurs l'été et en fin de semaine. Mais, comme
la plupart des peuples chasseurs subactuels (Constandse-Westermann
1995), les archers mésolithiques ont déménagé
beaucoup plus souvent, sans nécessité économique
: c'est une question d'état d'esprit.
4. La population a beaucoup
augmenté
La capacité nutritive maximale
du territoire est, pour estimer
les nombres absolus des habitants, le seul mode de calcul acceptable
(et très approximatif). Ni le nombre de sites, ni les restes
de cuisine ne permettent un calcul des effectifs d'ensemble :
beaucoup de sites sont détruits, ou enfouis, et nous ignorons
dans quelles proportions; les carnivores emportent les os, qui
de toute façon ne se conservent pas s'ils ne sont pas enfouis
rapidement, or ce cas est rare. On se base donc sur la population
animale consommée : 4 cerfs (minimum) et 2 sangliers au
km2, dont on peut tuer sans risque de disparition un animal sur
six, et qui fournissent 60 % de viande (le chevreuil a été
très peu utilisé). Et une consommation moyenne de
2 500 calories par personne et par jour, soit 1,2 kg de viande.
Mais la population effective (observée sur les peuples
chasseurs subactuels) ne suit que de loin cette capacité
nutritive théorique, ne serait-ce qu'en raison des mauvaises
années où les effectifs des animaux s'effondrent
de moitié. Il paraît raisonnable de n'en compter
que le tiers. On parvient alors, en tenant compte aussi (forfaitairement,
vu le manque de données) de la pêche et du gaspillage,
à 30 000 à 70 000 rations réellement disponibles
: 50 000 habitants en France à l'Atlantique,
peut-être moitié plus au Boréal (Rozoy 1978,
p. 1064-1066). Il ne s'agit que d'un ordre de grandeur, une base
de discussion à peu près raisonnable. Elle donne
toutefois la mesure de l'abîme qui nous sépare des
chasseurs mésolithiques : l'agglomération de Périgueux
répartie sur toute la France, 500 personnes par département,
soit 25 à 50 groupes de 10 à 20 personnes (enfants
compris), ou encore deux groupes de 15 personnes par canton.
Les gisements sont beaucoup plus nombreux qu'au
Paléolithique, dans une proportion énorme qui compense
très largement leur petite taille, et suggère que
la population dépasse très fortement celle du Magdalénien,
culture la plus abondante (en France) de tout le Paléolithique.
Des recensements basés sur les publications, sans examen
systématique du terrain (Kwamme et Jochim 1989), montrent
pour les zones à peu près étudiées
un site mésolithique pour 5 à 6 km2, et c'est ce
qu'on trouve aussi partout chaque fois que l'on prospecte sérieusement
(Rahir 1903, Fagnart 1993), contre un site pour 1 400 km2 pour
le Magdalénien sur l'ensemble de la France, mais un site
magdalénien pour 230 km2 effectivement occupés en
Périgord. Compte tenu de divers correctifs (Rozoy 1992
c), l'augmentation des populations totales atteignait quatre à
cinq fois plus pour le Boréal ou l'Atlantique, juste avant
la néolithisation. Le Périgord est la seule région
où les populations du Magdalénien supérieur
avaient atteint une densité comparable à celle du
Mésolithique. La différence entre le Magdalénien
et le Mésolithique est essentiellement dans l'occupation
totale et uniforme par les archers, opposée à une
utilisation d'îlots dans un désert glacé pour
les lanceurs de sagaies. François Bordes (1968, p. 235)
a écrit, à juste titre : "On pourrait définir
le monde paléolithique comme un désert humain fourmillant
de gibier" et aussi : "un homme pouvait sans doute vivre
toute sa vie en ne rencontrant que très rarement un homme
d'une autre tribu, surtout d'une autre culture". Ce n'est
plus le cas au Mésolithique, il n'y a plus ces immenses
espaces vides entre les groupes régionaux, chaque groupe
régional (tribu, probablement) a des voisins qu'il connaît
et fréquente. En témoigne la très rapide
diffusion à travers toute l'Europe des inventions importantes,
comme localement celle des petites particularités typologiques
qui permettent de sentir au niveau des frontières interculturelles
des influences réciproques.
La composition des groupes élémentaires
("bandes" selon la terminologie ethnographique) nous
est plus ou moins connue par le biais des nécropoles. Celles-ci
ne concernent toutefois que les stades récent et final
à trapèzes. Contrairement à ce qu'on a cru
longtemps, la moitié de la population vivait jusqu'à
60 ans (Masset 1974). En moyenne, une bande pouvait donc comprendre
2 personnes de + ou - 60 ans, 3 autour de 45 ans, 3 autour de
30 ans, 4 autour de15 ans et 6 enfants, soit seulement un enfant
sur trois, c'est d'ailleurs la proportion constatée à
Téviec et Hoédic (11 hommes, 13 femmes, 12 enfants).
Ces groupes très restreints étaient nécessairement
exogames, ne serait-ce que par manque de possibilités objectives
dans le groupe. On a souvent postulé, par comparaison avec
les tribus de chasseurs subactuels, des réunions des bandes
à certaines saisons favorables, avec tout le cérémonial
s'y rattachant : rites, danses, échanges de personnes entre
groupes, fiançailles ou mariages,etc. Cela doit laisser
des "sites d'agglomération" pour lesquelles les
"grands" sites seraient des candidats évidents...
s'ils ne se composaient de multiples sites moyens ou même
petits dont la contemporanéité n'est aucunement
assurée. Nous n'avons actuellement en France aucun signe
objectif de telles pratiques, qui sont cependant vraisemblables.
Les cultures régionales couvrant 10 000 à
30 000 km2 manifestent une constante stabilité dans leur
outillage (Rozoy 1991 b, 1994). Par la parure, R.R. Newell et
coll. (1990) retrouvent des surfaces analogues. Cette mosaïque
spatiale (Rozoy 1992 a, 1995 e) est certainement le reflet des
unités sociales, probablement fondées (comme chez
les chasseurs subactuels) sur une endogamie (à 80 %) et
une communauté de langage. Ces groupes régionaux
comptaient de 1 000 à 3 000 personnes, au-delà il
y avait subdivision en deux cultures-filles, comme on peut le
percevoir au cours du stade moyen pour le Tardenoisien de part
et d'autre de la Seine. Les cultures correspondaient à
des "tribus" de chasseurs, mais sans aucun signe de
centres de décision plus importants ou plus riches comme
on en rencontre dans les tribus de producteurs. L'organisation
était certainement au niveau de la bande et non à
celui de la "tribu" (Constandse-Westermann et Newell
1989, Newell 1995 a, b). Il s'agit donc plutôt de peuples
qui n'ont guère d'équivalents actuels (voir
6.).
5. Sociologie, rapports
interculturels
La division du travail n'a pas
laissé de traces perceptibles.
On n'a pas trouvé de lieux où tel ou tel travail
aurait été accompli exclusivement. Les Mésolithiques
ont sûrement harponné le saumon lors de sa migration,
mangé des champignons et des noisettes à l'automne,
etc, mais nous ne trouvons aucun site spécialisé
à ces fins, qui nous donneraient des outillages particuliers.
Les détails typologiques sont toujours groupés géographiquement,
et avec de des spécificités de style qui excluent
l'interprétation en termes de déplacements saisonniers
des mêmes chasseurs allant d'une région à
l'autre : ils changeraient peut-être d'outillage, mais non
de style. De la division du travail entre les sexes, absolument
générale chez les peuples chasseurs subactuels (les
hommes chassent, les femmes et les enfants collectent et font
la cuisine), le seul témoignage très indirect est
l'absence totale de femmes et d'enfants dans les sépultures
en grottes ou abris (v. 6), qui semblent n'avoir été
utilisés que très brièvement lors d'expéditions
de chasse. Les grottes fournissent les mêmes outils que
les sites de plein-air, donc faible spécialisation du travail
entre les sexes.
Le régime matrimonial n'a pas laissé
de traces positives. La petite dimension des abris et des campements
évoque de petits groupes de 10 à 20 personnes qui
pouvaient comprendre deux ou trois générations (voir
ci-dessus au 4.). Il est alors hautement vraisemblable que
la famille nucléaire ait été la base de la
société (un couple et ses enfants). Dans
un tel groupe il n'y a place que pour deux ou trois familles,
surtout compte tenu des grands-parents, et l'exogamie est pratiquement
certaine, faute de choix. La proscription de l'inceste est si
générale dans les sociétés humaines
qu'elle est aussi à présumer, d'ailleurs l'unité
culturelle des groupes régionaux sur 100 à 200 km
suppose une large circulation humaine dans cet espace. Mais les
détails nous échappent complètement. Nous
ne savons rien des classes ou castes destinées par nature
(sociale) l'une à l'autre, des échanges nécessaires
au maintien des dimensions des groupes, de la fidélité
(ou non-fidélité) conjugale, de la stabilité
(ou non-stabilité) des unions, et il n'apparaît aucun
espoir de pouvoir seulement aborder ces questions, qui sont le
pain quotidien des ethnologues.
Des meurtres sont attestés par la présence
d'armatures de flèches dans les os de quelques squelettes,
(le sujet K6 de Téviec, un cas à Bögebakken
et un à Schela Cladovei). Il peut s'agir d'accidents de
chasse (voir fig. 2 la scène de chasse avec la harde de
cerfs encerclée, les rabatteurs ou les chasseurs en embuscade
peuvent s'atteindre les uns les autres). Mais un accident simulé
peut être un bon moyen d'assouvir une vengeance personnelle
(voir au 6. au sujet des sépultures doubles et triples).
Ces meurtres ou accidents demeurent des cas isolés, il
n'y a pas trace de guerre véritable, qui n'apparaîtra
en France qu'à l'âge du bronze. La guerre et même
toute forme de domination n'auraient aucun sens dans une société
où il n'y a pas de réserves à voler, et où
le dominé peut toujours s'en aller avec son arc et survivre
loin du dominateur dans une forêt non bornée, non
jalonnée, non divisée, où le gibier ne manque
pas. Il n'y a pas de domination, pas de cabanes
plus riches ou de tombes princières. Comme dans toutes
les sociétés de chasseurs actuels, le chef est celui
qui sait persuader, qui sait conseiller. La cohésion du
groupe est plus importante que la dominance.
L'organisation sociale est établie au niveau de la
bande (groupe élémentaire), et elle est
certainement beaucoup moins complexe que dans des tribus de 800
membres avec problèmes de propriété ou de
réserves. "L'organisation qui assume tous les rôles
est la famille elle-même" (Service 1968).
Les cultures archéologiques sont-elles des tribus
ou des peuples ? Les lots d'outillage (lithique et autres),
cohérents sur des surfaces de 10 000 à 30 000 km2,
attestent une unité sociale d'ordre plus élevé,
au-dessus de la bande (Rozoy 1995 e). Chaque culture occupe un
espace défini, assez stable au cours des millénaires,
pouvant nourrir 30 à 300 bandes de 10 à 20 personnes,
soit 800 à 5 000 personnes par culture (Le colloque de
Sauveterre, Rozoy 1995 a, a établi que l'industrie lithique
du Sauveterrien semble homogène sur un espace de 200 000
km2, mais une subdivision ultérieure par d'autres méthodes
demeure probable). La cohésion technique maintenue de siècle
en siècle atteste des rapports constants, intenses et préférentiels
entre les bandes au sein de la culture. Mais la distribution égale
des caractères génétiques dans toute l'Europe
suppose une communauté de reproduction beaucoup plus large,
l'endogamie de la culture devait donc être limitée
(80 % ?). L'absence de tout centre plus riche ou plus dense exclut
l'idée d'autorité gestionnaire au niveau de la culture.
Plus que de tribus (organe-type des premiers producteurs) il s'agit
donc de peuples qui n'ont plus guère d'équivalents
actuels (voir 4.). Lors de l'évolution, un peuple devenu
trop nombreux (au-delà de 3 000 personnes) peut se diviser,
c'est le cas du Tardenoisien au cours du stade moyen.

Fig. 4 : A. Téviec, d'après
Péquart (1937).
Sépulture A sous
bois de cerf, divers outils. B. Collier de coquilles de Téviec.
Partie d'un collier de Téviec : Trivia (au centre, à
droite) et Littorina (autour). C'est un collier de femme, avec
dominance de Littorina, qui 'évoque les croches de cerf'
(Taborin, 1974). Pour un homme il aurait dominance de trivia (le
"pucelage") : cette complémentarité binaire,
comme au Paléolithique, révèle toute une
conception du monde - mais dominé maintenant par les humains.
ou de Hoédic
Rapports entre les cultures :
On perçoit sur les marges des territoires des influences
nettes, mais qui demeurent marginales. Tel type spécial
d'outil ou d'armature, courant dans une culture, par exemple à
15 ou 20 %, est trouvé dans la voisine, ne pénétrant
en général que de quelques kilomètres, et
beaucoup moins abondant : 2 ou 3 %. Les frontières
étaient perméables, le montre aussi la diffusion
rapide des grandes inventions : l'arc, la troncature oblique,
les trapèzes . Mais, hors ces grands cas, les rapports
restent purement individuels, ne concernant que les groupes et
surtout les personnes proches de la frontière.
Déplacements et échanges sont attestés
par la diffusion de certains matériaux ou objets (parure
surtout, allant jusqu'à 500 km, fig. 5). Mais ils conservent
un caractère individuel et ne portent que sur le superflu,
influant sur les rapports d'identification culturelle, mais jamais
sur l'économie de base.
6. Sépultures,
anthropologie physique
Comme au Paléolithique,
on trouve dans les couches mésolithiques de toutes les
périodes, partout en France et en Europe, des restes anatomiques
isolés et des sépultures isolées, celles-ci
parfois remaniées par des tombes ultérieures, ce
qui n'en fait pas des nécropoles. Le fait nouveau est constitué,
aux stades récent et final seulement, par les cimetières,
qui sont les premiers dans l'histoire de l'humanité.
Les restes humains isolés comprennent
toujours des os de la tête : crâne ou fragments
(avec ou sans la face), dents ou mandibule. Moins de la moitié
des cas comportent un accompagnement d'os non crâniens,
parfois des os longs résistants aux causes de dissolution,
que naturellement on attendrait plus souvent que le crâne,
mais souvent aussi des phalanges, qui sont d'ordinaire les premières
à disparaître. Il est donc certain qu'il ne s'agit
pas d'une conservation différentielle de corps abandonnés,
et qu'un choix a été opéré par les
Préhistoriques (Rozoy 1978, chap. 21). Le choix du crâne
(intact, tout au moins à l'origine) permet d'écarter
l'idée d'anthropophagie. S'agissait-il de magie, de religion,
de culte des ancêtres ? En tous cas de pratiques d'ordre
idéologique, impliquant des reliques crâniennes,
ou du moins céphaliques. La personnalité humaine
était déjà considérée comme
essentiellement céphalique et probablement psychique (mais
la tête porte les organes des sens et il y avait probablement
quelque confusion entre un chasseur à bonne vue, bonne
ouïe et un chasseur adroit ou malin). Il y a aussi, dans
la plupart des nécropoles, des tombes vides (cénotaphes).
Les sépultures isolées sont presque
toutes dans des abris ou grottes : c'est un biais dû à
leur nature calcaire conservant les os et aux méthodes
de recherche anciennes, qui ont favorisé ces sites et les
sables, où les os ne se conservent pas On commence à
en trouver dans de grands habitats calcaires de plein-air (Ducrocq
1995, Verjux 1995). Ces localisations montrent que, même
en cas d'accident au cours d'une chasse, l'on enterrait
dans le plus proche endroit connu et fréquenté.
Après l'Azilien, toutes ces sépultures en grottes
et abris sont masculines : les grottes n'étaient utilisées
qu'occasionnellement, lors d'expéditions de chasse effectuées
par les hommes (voir 3.). Il y a là un changement, puisqu'à
l'Azilien, dans un climat déjà clément, et
avec l'arc, on trouve encore des femmes enterrées dans
les grottes : le mode de vie paléolithique n'a cédé
que lentement, c'en est un témoignage de plus.
Les cimetières ne sont connus qu'au stade récent,
et même pour la plupart au stade final. Ceux que
nous avons en France (Téviec et Hoédic, Péquart
1937, 1954), comme au Portugal (Mugem, Roche 1972, 1989) étaient
dans des amas de coquilles, or les amas semblables des stades
antérieurs sont noyés par suite de la remontée
de la mer. Mais divers cimetières de plein-air sans coquilles
au Danemark (Bögebakken, Albrethsen et Petersen 1977), en
Suède (Skateholm, Larsson 1989), en Lettonie (Zvejniecki,
Zagorskis 1974, Rozoy 1975) et en Roumanie (Schela Cladovei, Boroneant
1973, 1990) sont aussi des stades récent et final, aucun
n'a été trouvé pour une époque plus
ancienne; il semble donc que la période à trapèzes
ait vraiment inventé d'enterrer les gens côte à
côte. Et peut-être de les enterrer tous, ce qui ne
semble pas le cas auparavant.
Les sépultures doubles et triples comprennent
toujours un enfant. Un bébé pouvait être condamné
du fait de la mort de sa mère, mais il y a de grands enfants
et même (à Bögebakken) deux adultes, cela évoque
le meurtre rituel destiné à fournir un compagnon
au défunt ou à venger une mort suspecte. Il y a
trop de tels cas pour que l'on puisse douter du sacrifice, d'ailleurs
un adulte sacrifié de Bögebakken avait été
tué d'une flèche dans la nuque. Cela nous montre,
à nouveau, les archers mésolithiques beaucoup plus
complexes qu'on ne le croyait.
La position contractée du défunt (fig. 6)
est en France la règle générale, mais non
absolue : au stade moyen on trouve plusieurs sépultures
en position allongée. Ce n'est donc pas une question d'économie
de travail pour creuser la fosse, mais une motivation idéologique
et un phénomène interculturel. Des coffrages ont
été observés dans plusieurs grottes ou abris
où des dalles étaient disponibles, ailleurs on trouve
la protection du défunt par des bois de cerf, et parfois
l'érection d'un monument par accumulation
de pierres. Ce monument peut être accompagné d'offrandes
funéraires, en particulier des mâchoires de cerf
ou de sanglier. Autres offrandes : les outils ou flèches
déposés près du corps. Le défunt était
muni du nécessaire en vue d'une vie de l'autre monde conçue
comme très semblable à celle d'ici-bas, avec les
mêmes besoins.
La parure des défunts, souvent abondante,
porte les traces d'un long usage, c'était donc celle portée
sinon dans la vie quotidienne, du moins les jours de fête.
Sa composition binaire systématique (selon le sexe, Taborin
1974) évoque une valeur idéologique : magie ou symbolisme
(ou les deux), cette dualité indique une conception dichotomique
du monde comme il en a été évoquée
une pour le Paléolithique, mais nous n'en voyons pas plus
la nature des deux pôles. L'usage de l'ocre est fréquent,
sans qu'on puisse affirmer la continuité depuis le Paléolithique.
Le type anthropologique est en France celui de Téviec,
de petite taille, nettement dérivé de celui de Cro
Magnon, mais en voie de brachycéphalisation. L'ensemble
est très homogène sur une grande surface (Newell,
Constandse-Westermann et Meiklejohn 1979), ce qui confirme les
relations constantes (avec intermariages) entre les groupes. Mais
les Danois de Bögebakken étaient nettement plus grands.
7. Art et idéologie
Les décors figuratifs ont totalement disparu en France dès
l'Azilien. Le splendide bestiaire magdalénien, plus qu'une
magie de chasse, paraît avoir formé des symboles,
encore sous forme concrète. Il se charge à sa fin
de motifs non figuratifs qui sont sans doute, au moins en partie,
des symboles sous une forme plus abstraite. Ces motifs abstraits
subsistent seuls au Mésolithique. Et les archers avaient
l'habitude d'incinérer ces objets (Rozoy 1978, p. 1138).
C'est gênant pour la recherche, mais hautement spirituel.
Les gravures abstraites , issues des signes abstraits
de la fin du Paléolithique, comprennent des séries
de traits courts ("marques de chasse") : ils
répondent probablement à plusieurs soucis différents.
Des pièces analogues chez les chasseurs subactuels servaient
d'aides-mémoire à des jeux de hasard, divinatoires
ou non (Dewez 1974 b). Ce n'est qu'un exemple des multiples possibilités,
toutes indémontrables. Pour le début du Mésolithique
on dispose à Remouchamps (Dewez 1974 a, Rozoy 1978, p.
145) d'un os gravé de cupules groupées par 5, qui
prouve l'existence, au moins pour quelques initiés, d'une
base de numération, mais la numération du second
ordre n'est pas attestée. C'est en tous cas un pas de plus
sur "la route de l'abstraction" (Bordes 1970). Une autre
série de pièces décorées comprend
des quadrillages, rares au Paléolithique,
et dont plusieurs couvrent toute la pièce : ici, une valeur
purement décorative est plausible, toujours sans démonstration
(Rouffignac, Barrière 1973-74, Rozoy 1978). Il y a enfin
des motifs organisé s : damiers, chevrons,
motifs dérivés de filets de pêche, décors
pointillés, cercles... (Rozoy 1978, p. 1048 et 1136, Bagniewski
1990) et des traits gravés sans ordre, mais souvent parallèles.
La parure personnelle sa valeur n'est pas uniquement
décorative. Elle est différente selon les sexes.
A Téviec et Hoédic (Taborin 1974), les hommes portent
de nombreuses coquilles de Trivia (le "pucelage")
avec peu de Litorina, les femmes portent beaucoup de Litorina
(qui ressemble à divers autres coquillages et aux croches
de cerf) avec peu de Trivia. Cette complémentarité
binaire est retrouvée ailleurs sous une autre forme. Qu'il
s'agisse de magie (rôle apotropaïque de Trivia, protégeant
du mauvais oeil) ou plus probablement de symboles, elle indique
une division binaire du monde, comme au Paléolithique supérieur,
mais cette fois le monde animal a perdu de son importance, tout
est clairement centré sur les humains. En sus des colliers
de coquillages, on trouve aussi des dents animales percées
(canines), une molaire humaine percée, des coquilles de
moules dentelées, des coquilles fossiles, des boucles de
raie, de rares perles et quelques pendeloques. L'ocre, surtout
ocre rouge, est présent comme au Paléolithique supérieur,
moins abondant toutefois, et il n'est pas certain que ce soit
en continuité avec lui. L'ocre est sous ses deux formes
classiques, en poudre et en bâtons, cela évoque d'improuvables
décors corporels... aussi bien que son emploi pour la conservation
des peaux. Des galets, parfois ocrés, ont pu avoir un rôle
non strictement matériel dont le sens nous échappe.
Le psychisme des Mésolithiques est dominé
par l'abstraction et il est centré
sur le monde humain. C'est par rapport à la fin
du Paléolithique, qui en manifestait nettement les prémisses,
non une opposition, mais plus exactement une évolution
et un couronnement : les figurations réalistes (abstractions
sous une forme encore concrète) ne sont plus nécessaires,
les symboles abstraits qui les accompagnaient de plus en plus
nombreux les remplacent totalement en France. Dans les autres
régions, là où subsistent des figurations,
celles-ci sont plus stylisées, montrant que les intéressés
étaient capables de les identifier malgré cette
schématisation. C'est une autre preuve du niveau supérieur
atteint dans l'abstraction. Le cerveau humain a poursuivi son
évolution (Rozoy 1995 b). Ce graphisme atteint une maîtrise
d'expression, une vivacité du mouvement, de la vie, jamais
obtenue au Paléolithique. C'est de l'art pour le plaisir,
mais moins sensuel, beaucoup plus contrôlé rationnellement,
plus intellectuel, le cortex cérébral y intervient
plus que l'hypothalamus, centre de l'émotivité.
Dans ces scènes, l'action humaine est principale,
les animaux sont clairement dominés. Il y a une
nette distanciation de la Nature, l'homme commence à s'en
sentir maître et possesseur (voir 1.).
Les figurations humaines sont maintenant réalistes.
Elles manquent en France, mais sont présentes en Italie
(statuette de Gaban, fig. 7), aux Pays-Bas (statuette du Volkerak),
par dizaines au Danemark (sur des os, Rozoy 1978, p. 1048) et
par centaines dans le Levant espagnol (sur des parois rocheuses,
fig. 1). Ces quatre régions fournissent quatre styles et
techniques bien différents qui soulignent l'autonomie des
cultures au sein du Mésolithique, contrastant avec l'unité
du Magdalénien en la matière comme pour l'industrie
lithique. En Espagne et au Danemark il y a des scènes,
des groupements de personnes, absents au Paléolithique.
Il n'y a plus devant ces représentations la crainte qui
conduisait les Paléolithiques (maîtres en réalisme
pour les animaux) à les figurer en caricatures, ou à
les rayer de multiples traits pour les cacher (La Marche, Airvaux
et Pradel 1984). Ont disparu aussi les figurations féminines
sans têtes ni pieds, hypertrophiant le bas-ventre, qui manifestaient
un souci envers les maternités dont probablement l'origine
lointaine (le rôle de l'homme) n'était pas saisie.
Ces progrès mentaux (Rozoy 1991 a) et une meilleure compréhension
des phénomènes de la vie vont être des atouts
capitaux pour le passage à la production.
Les mutations sociales induites par l'arc vont de
pair avec ces changements psychiques. Le collectivisme obligé
des Paléolithiques, vivant en forts groupes de 50 à
80 humains où chaque personne comptait moins que la cohésion
de la bande, cède la place à un individualisme basé
sur la famille nucléaire. Celle-ci demeure encore de nos
jours, par-delà la collectivisation des producteurs, la
base de la société.
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