ECONOMIE : réseaux

Economie procédurale, Nouvelle Sociologie Economique et Réseaux 

par Renaud Phelizon, (1997)

thésard, Faculté de Sciences Economique et de Gestion, Université LYON 2

plan :

Introduction

Première Partie : Transactions entre économie et société

Deuxième partie : l'inévitable réseau

Conclusion

Bibliographie

Notes


Première Partie : Transactions entre économie et société

(revenir au plan)

L'idée est qu'il existe une concordance entre le type de relation sociale que nouent et entretiennent les individus et les transactions qu'ils réalisent. Ce rapprochement implique que ce ne sont pas ni nécessairement ni prioritairement les qualités des produits transférés qui régissent les formes des transactions. Nous nous différencions d'une analyse à la Williamson où les éléments "objectifs" dans la transaction (spécificité des actifs, opportunisme, rationalité limitée redondance,...) déterminent la structure institutionnelle de la transaction (organisation, marché, formes hybrides dont coopération inter-firme, sous-traitance, etc...).

Karl Polanyi en économie : quel intérêt ?

Que la sociologie et l'économie possèdent beaucoup de points communs est assez évident. L'histoire des sciences sociales depuis un siècle est pourtant largement l'histoire de l'ignorance ou du combat entre sociologie et économie. Phénomène assez étrange dans le mesure où beaucoup de grands d'économistes furent d'éminents sociologues et réciproquement (Pareto, Veblen, Weber, Schumpeter, Marx,...). En fait cette séparation n'est pas naturelle et elle cache des enjeux et des conflits qui ne sont pas tout à fait scientifiques. Dans son Histoire de la Sociologie Economique, Swedberg [1994] livre quelques unes des clés et des étapes de cette séparation et des querelles. Mais, comme beaucoup d'autres, il plaide pour une intégration des deux disciplines. Notamment quand l'une est en crise, comme ce serait selon lui le cas de l'économie aujourd'hui. Crise ou pas, l'économie aurait tort de se priver des gains liés à la spécialisation. Il nous faut préciser ce que nous définissons par "économie" et ce que nous plaçons sous le vocable "social". L'économie procédurale cherche à comprendre la richesse des nations. Elle se préoccupe ainsi de l'efficience des moyens de la production, de la distribution et de consommation de richesses : "[economics is] the exploration of the social relations and processes governing the production, distribution and exchange of the requisites of human life.", Hodgson [1993, p.XI]. La Nouvelle Economie Institutionnelle s'intéresse plus particulièrement à la production (les organisations et la technologie) et à la distribution (les transactions). Par social, nous n'entendons pas "non économique". Dans la mesure où social renvoie à l'idée de société, la perspective méthodologique individualiste amène à définir comme "social" l'ensemble des relations entre individus. C'est l'interaction avec autrui qui définit la socialité de chacun. L'opposition souvent mise au coeur des débats entre social et économique disparaît ainsi. Selon notre approche, l'action économique est entièrement et directement sociale. L'action sociale, c'est à dire l'ensemble des relations entre individus, est plus large que l'action économique. L'humanité n'est pas seulement économique. Nous ne pensons pas avoir user ici d'un artifice rhétorique pour évacuer les tensions entre sociologie et économie. Il reste la possibilité de choisir entre une influence des actions non économiques sur les actions économiques.L'économisme est dans notre approche le fait de concevoir un comportement qui ne soit qu'économique, uniquement défini et tourné vers l'action économique. Au contraire, il est possible de penser le comportement humain social, pas parfois économique et parfois non économique. Dans ce cas, on coupe avec l'homo oeconomicus, non pas en tant qu'abstraction, mais comme indépendant de l'homo sociologicus et autres. Pour reprendre les termes de Bourdieu que nous retrouverons dans la suite, on estompe la les frontières des champs séparés. Certes, il est possible d'identifier des "espaces" spécifiques, ce que la science des systèmes ouverts appelle "clôture opérationnelle" et dont Karl Polanyi propose une approche que nous retenons : "dégager grossièrement l'économie des autres sous-systèmes de la société, comme les sous-systèmes politiques et religieux, de façon à rendre raisonnablement certain ce que nous croyons signifier quand nous parlons de "l'économie" avec une si grande confiance", Karl Polanyi, cité in Maucourant [1996, p.5]. "Dégager grossièrement" certes, mais il serait trompeur de vouloir trop nettement les isoler. Dans ce cas on choisit une unité et une complexité du comportement humain. La Nouvelle Sociologie Economique pose la même distinction. C'est pour cela que nous pouvons intégrer ces propositions. Pouvons nous intégrer en économie des conceptions développées par un courant qui justement défend l'approche sociologique de questions habituellement traitées par les économistes ? Granovetter [1994] insiste sur ce point quand il développe le choix du titre de son ouvrage Société et Economie, inversion volontaire et revendicatrice des contributions fameuses de Weber et de Parsons et Smelser. Nous pourrions discuter infiniment de cette question. Disons simplement, que l'important est de prendre en compte (certains) des déterminants sociaux de l'action économique. Il ne s'agit pas de défendre ou de conquérir des pré carrés disciplinaires. La NSE avance trois propositions principales : 1) l'action économique est une catégorie de l'action sociale; 2) l'action économique est insérée dans des réseaux de relations personnelles; 3) les institutions économiques sont des constructions sociales. A condition de préciser les termes, rien ne semble a priori en contradiction avec les analyses menées par North. De plus, Swedberg et Granovetter considèrent que l'économie se résume à la théorie néoclassique standard. Or, l'incorporation d'éléments sociologiques dans l'analyse économique est beaucoup plus large et très largement déjà opérée dans l'économie institutionnelle, quelque soit l'école d'ailleurs. Granovetter et Swedberg citent par exemple des travaux de David et Arthur sur la path dependency et les phénomènes de lock-in pour défendre l'abandon de l'approche par l'efficience et insister sur l'idée de processus historique. Il est clair que tenir compte des propositions de la NSE est pratiquement une redondance pour beaucoup d'institutionnalistes. Pour Granovetter et Swedberg, l'insertion des individus et de leur comportement dans des réseaux de relations est primordiale. C'est la reprise de ce que Karl Polanyi appelle des formes d'intégration. C'est l'origine de l'institutionnalisation de l'action économique. La NSE propose en fait de reprendre, en partie du moins, les analyses de Karl Polanyi en utilisant des outils théoriques plus proches et mieux assimilables par l'économie . Karl Polanyi n'est pas inconnu aux économistes. Mais très rares sont les tentatives de prise en compte de ses travaux. North est finalement un des rares économistes de premier plan à reconnaître un réel intérêt à Karl Polanyi. North [1977] souligne la volonté de Karl Polanyi de proposer une alternative sérieuse à l'analyse marchande. Certes, les économistes n'ont pas attendu Karl Polanyi pour admettre l'existence et étudier des systèmes d'allocations de ressources autre que le marché autorégulateur. Mais souvent, ces analyses se voulaient exotiques ou historiques, avec une idée sous-jacente de contre exemple. Mais ici et maintenant, la théorie standard s'appliquait. Du reste, Karl Polanyi et le courant substantiviste sont largement restés confinés dans l'anthropologie économique. Un des mérites intellectuels de North est de considérer que les travaux de Polanyi sont un réel intérêt et défi pour l'historien économique et donc pour la théorie économique. North rend un véritable hommage à Karl Polanyi, ce qui est un fait assez rare chez lui : "Karl Polanyi cannot be so lightly dismissed, and if his spirit does not haunt the new economic historians, it is only because they probably are not even aware that the ghost exists. What gives Karl Polanyi's challenge a force not found in other scholar's criticism of the economist's tools is that he offers an alternative framework to account for past and present institutional organization.", North [1977, p.704]. North donne raison à Karl Polanyi sur le diagnostic et la critique de l'économie réduite au seul mécanisme de marché : "markets have only dominated resource allocation for a brief span in history centering on the nineteenth century Western World", North [1977, p703]. Le marché autorégulateur, "créateur de prix" pour reprendre une des expressions favorites de Karl Polanyi [1975] ne représente "qu'une minute en cinq mille ans d'histoire" (North [1977]). North admet sans discussion que l'allocation des ressources s'est faite souvent d'une manière différente. Il va même bien plus loin que ne le feraient beaucoup d'économistes encore aujourd'hui. Il estime que l'allocation des ressources se fait de plus en plus par les "modes transactionnels" que sont la réciprocité et la redistribution. On sait que pour Karl Polanyi [1975], il existe trois formes d'intégration (embeddedness) que nous appelons modes de transactions : l'échange, la réciprocité et la redistribution. Cette vision triptyque de ce que les économistes ont longtemps regroupé sous le même vocable d'échange est un des apports majeurs de Karl Polanyi pour l'analyse économique. C'est du moins ce que nous allons essayer d'intégrer. Mais North donne tort à Karl Polanyi sur les conséquences à en tirer. Pour Karl Polanyi, il semble bien que cette "incomplètude de la logique marchande" nécessite l'abandon des postulats de base de l'économie et surtout l'idée d'un comportement individuel intéressé. Karl Polanyi assimile d'ailleurs comportement intéressé et maximisation sous contrainte et rationalité substantive. Nous sommes en présence d'une incompréhension de part et d'autre. Pour Karl Polanyi, et le courant substantiviste, le modèle de rationalité économique est ancrée dans le formalisme de la théorie néoclassique. Ils refusent l'approche formelle, la fameuse "logique du choix", et aussi le recours à une hypothèse de rareté comme fondement de l'activité économique. Pour "le North de 1977", et beaucoup d'économistes, le rejet de l'économie formelle impliquerait une référence à un comportement irrationnel puisque soit non maximisateur ou plus largement non intéressé. Nous sommes en face de confusions courantes en économie : assimiler l'idée d'intérêt personnel à la théorie du choix rationnel -celle utilisée par la théorie néoclassique -(niveau I). Cette erreur glisse et s'invective souvent aussi dans la confusion entre comportement intéressé et atomisme individuel (niveau II). Au niveau III, on confond atomisme individuel et individualisme méthodologique. De plus, entrant à un niveau donné, certains auteurs "récupèrent" les deux autres. En 1977, North commet une erreur de niveau I. En fait, affirmer que l'individu a des buts, qu'il agit de façon orientée (purposive behavior) n'implique aucunement une rationalité quelconque. Si cette question du comportement individuel n'a pas à être résolu ici, notons néanmoins que nous retenons l'idée d'un comportement intéressé comme le défini Bourdieu [1994 (a) et (b)]. En premier lieu, en accord avec Bourdieu, toute analyse en sciences sociales doit reposer sur la reconnaissance d'une rationalité de l'action du point de vu de l'analyste. Sinon, un discours scientifique est impossible. En second lieu, il est possible de traduire l'approche de Bourdieu ainsi : si l'intérêt n'est pas (toujours) égoïste, il est toujours présent (et personnel). Chez Bourdieu, l'intérêt est dicté par l'habitus associé à un champ. Agir dans un champ, c'est accepter de rechercher les valorisations reconnues dans ce champ; sinon l'individu n'y agit pas. Prendre part à un champ, c'est s'intéresser et être intéressé dans la participation. Il n'y a donc ni d'acte gratuit ni d'acte inexplicabe, il existe toujours une motivation profonde, même sans calcul, même non "objectivée". C'est d'ailleurs un des points les plus communs de la sociologie quand elle se différencie avec l'économie : les individus ne poursuivent pas uniquement des buts matériels (en particulier pécuniers). La reconnaissance sociale, le pouvoir, l'honneur, le statut social, la socialité sont parmi les buts "non économiques" qui motivent le comportement des agents. Mais, en disant cela, l'intérêt n'est aucunement nié. Une remarque s'impose : l'intérêt social n'est il pas en dernier ressort de l'intérêt économique ? Autrement dit, si les individus recherchent une reconnaissance sociale, un statut, un pouvoir, n'est ce pas pour profiter des avantages économiques qui s'y rattache ? Les analyses présentées par Veblen [1970] pousse pour une négation de cet avis. Certes la consommation ostentatoire peut apparaître comme un intérêt économique direct. Mais les biens vont souvent "aux dieux" et autres génies ou esprits sans que personne n'en profite réellement . Quand North avance que le comportement individuel est intéressé, il ne propose aucune définition de l'intérêt ni de son origine. En particulier, il n'y a aucune idée de rationalité immanente à la Becker [1993], où tout acte même le plus désintéressée (la relation mère - enfant par exemple) ne serait que l'expression d'une rationalité cynique et implacable. Il n'y a rien d'incompatible dans l'analyse de North avec l'affirmation d'une détermination sociale des intérêts individuels. Au contraire, une des propositions principales de son analyse est que les institutions déterminent les incitations que les individus essayent de concrétiser. Dans la mesure où chercher à concrétiser des incitations, c'est être intéressé, alors l'intérêt est d'origine sociale, c'est à dire le produit des interactions humaines. Morphologie de transactions : Institutions et contrat Revenons à la transaction. Il est possible de voir un des seuls points communs entre North et Williamson dans la centralité de la transaction. A la différence de Williamson, on ne trouve pas chez North de reconnaissance d'une influence de Commons. Mais, il nous semble très juste de considérer que la transaction est le phénomène de base de l'activité économique pour North. Mais si nous reprenons la définition d'une transaction d'après Williamson [1985], nous trouvons de suite des divergences : "Il y a transaction lorsqu'un bien ou un service est transféré à travers une interface technologiquement séparable.", Williamson [1985, p.19]. Passons sur l'évacuation de la technologie, des déterminants "naturels", du transfert qui est impliquée par cette définition. La transaction est effectivement un problème de l'interaction humaine, et non un rapport des hommes avec la nature. L'important dans la transaction est le transfert de tout ou partie des droits de propriétés sur tout ou partie des attributs du produit transféré. La définition d'une transaction devient alors : Il y a transaction lorsque tout ou partie des droits de propriétés de toutes ou une partie des caractéristiques d'un produit (bien ou service) sont transférés à travers une interface technologiquement séparable. Il existe trois types de droits associés à la propriété : utiliser, retirer un revenu, exclure autrui de l'utilisation ; soit les catégories du droit romain usus, fructus, abusus. Dans une transaction, il est en fait souvent difficile et même impossible de transférer complètement tous ces droits. Par ailleurs, on reconnaît ,à la suite des travaux de Lancaster [1966], que les biens ne sont pas en fait homogènes mais qu'ils sont constitués de différents attributs ou caractéristiques. Les produits sont alors des composites d'éléments plus ou moins valorisés. Un des intérêts de cette approche est que les individus sont obligés de prendre toutes les caractéristiques d'un bien. Cela pose deux problèmes intéressants : dénombrer les caractéristiques et les mesurer. Pour North, il s'agit bien d'un élément important pour l'analyse économique. En effet, toute discussion sur "la construction sociale" des marchés repose sur ces deux éléments. Pour North [1977], il est possible de rendre compte des modes transactionnels par les conceptsde coûts de transactions, de droits de propriétés, de contrats et de leur respect (enforcement). S'il est mal aisé de suivre, 20 ans plus tard, la lettre de North quand il affirme que ces outils permettent de comprendre pourquoi un des modes transactionnels s'impose à la place des autres : l'économie des coûts de transactions. Nous avons dans cet article de 1977, un North proche de Williamson [1975]. Aujourd'hui, il est clair que North n'aurait pas le même jugement. Notre exposé est pour partie une tentative d'apporter "la réponse que North pourrait faire aujourd'hui". North ne sait jamais réellement essayé à pousser plus avant les propositions (ou plutôt les promesses) avancées en 1977. Nous allons présenter les trois formes générales de transaction. Notre argument est qu'à une forme de transaction est associé une morphologie de transaction, c'est à dire un cadre institutionnel qui structure la réalisation de la transaction. Dans toute transaction, deux individus entrent en relation directe et s'engagent conditionnellement à transférer à l'autre un produit. L'engagement est conditionnel parce que rattaché à certains éléments qui peuvent être la réalisation de l'engagement d'autrui. Conditionnel signifie aussi révocable au sens de la théorie des jeux non coopératifs. Une transaction donne nécessairement lieu à un arrangement bilatéral. Un arrangement bilatéral est appelé un contrat, comme c'est le cas dans la définition juridique d'un contrat : convention faisant naître une ou plusieurs obligations ou bien créant ou transférant un droit réel Donc une transaction donne lieu à un contrat. Mais, pour éviter des confusions avec la théorie des contrats, nous préférerons parler d'arrangement bilatéral. Du point de vue d'un individu, dans toute transaction, il donne et il reçoit. Une transaction est décomposable en différentes phases, pour l'individu, ces phases sont les étapes de la réalisation effective des engagements. Prenons un exemple pour éclairer la présentation : vous voulez des oranges; votre épicier vous donne des oranges (phase 1), puis vous le payez (phase 2). A priori, cela semble simple. Il n'en est rien. Si vous voulez faire un litre de jus d'orange, ce qui vous intéresse (les attributs que vous valorisez) c'est la quantité de jus contenu dans les oranges qui vous aurez, la saveur de ce jus et peut être la teneur en vitamine C. Comment pouvez vous connaître -définir et mesurer- ces attributs ? Dans la réalité, vous vous appuyez sur un nombre quasiment incalculable de "signes" pour cela. Votre épicier est aussi conscient des problèmes qui se posent à vous, et il sait aussi que sans réponse vous risquez de ne rien achetez. Il va faire en sorte de vous "suggérer" les réponses, par l'étiquettage, une catégorisation, des labels, des normes, en vous faisant toucher, sentir, goûter,... Finalement, c'est le problème symétrique pour lui et savoir s'il peut accepter votre paiement. Ce qui l'intéresse, c'est ce que va lui procurer ce paiement. Le paiement sera vraisemblablement monétaire. Cette monnaie est elle vraie ou fausse, peut elle être (facilement) réutilisable(monnaie nationale ou devise étrangère) ? Ce que vous et votre épicier ne savaient peut être pas, c'est que cette simple transaction est une construction sociale donc réellement "une prouesse sociale". L'organisation est, sous certaines réserves, la seule entité créatrice de richesses, comme le suggèrent Gaffard et Dufourt entre autres. S'il est concevable que la production puisse être entièrement réalisée par des individus seuls, c'est une possibilité qui va à l'encontre des intérêts retirables de spécialisation des individus et de division du travail. Il est un cas général que toute société présente des formes d'activités organisées. Nous ne confondons pas création de richesse et transaction. Notre présentation des morphologie de transaction ne se pose comme l'alternative "faire" ou" acheter" ou encore "faire faire" ou "faire avec" comme dans l'alternative marché et hiérarchie. Notre présentation n'est en rien nouvelle. Mais souvent ce qui va sans le dire va mieux en le disant. Nous avançons des choses aussi fondamentales que sur un marché, on fait des échanges, dans une organisation, il y a des relations hiérarchiques et qu'un réseau est marqué par les relations de dons qui s'y déroulent. L'argument est plus fort qu'il n'y paraît. L'association entre forme de transaction et morphologie de transaction signifie que sur un marché vous ne pouvez pas faire de don et qu'au sein d'un réseau il n'y pas d'échange. L'énoncé échange marchand est une redondance. L'échange ne peut qu'être marchand. De plus, à la suite de North [1977], il n'est plus possible de considérer que le marché est finalement la forme moderne de la morphologie de transaction, que les deux autres survivent de façon marginale et provisoire. Il ne semble pas nécessaire ici de montrer l'importance de l'organisation et des relations autoritaires dans l'économie actuelle. Quant au don et au réseau, il est assez clair que leur importance demeure. Pour s'en convaincre, le lecteur cherchera à répondre à la question de savoir pourquoi des ingénieurs donnent une partie de leur savoir-faire à ceux d'entreprises rivales, voir von Hippel [1989] pour une réponse. Par morphologie de transaction, nous désignons la sous-structure institutionnelle qui conditionne et encadre les arrangements bilatéraux entre les entités. Une structure institutionnelle se compose à la fois des institutions mais aussi, et c'est très important, des "mécanismes" qui sont à même de les faire respecter. Une morphologie de transaction institue les phases de la transaction et les positions des individus quant à ces phases. Les positions de l'individu caractérisent les possibilités d'action quant aux différentes phases. La position peut s'exprimer comme une probabilité de réaliser la phase. A la suite de Mauss [1923], nous distinguons trois positions. L'obligation est la catégorie la plus mise en avant par Mauss, elle correspond à la probabilité unitaire. L'interdiction est l'opposée de l'obligation, elle est la probabilité nulle. Interdiction et obligation sont les cas extrêmes de la possibilité. Si la possibilité est un cas général dans nos économies, nous conjecturons que ce sont principalement l'interdiction et l'obligation qui jouent ,de façon universelle, le plus grand rôle économique. Une morphologie d'interactions doit donc comporter la désignation des entités, le type de relations qu'elles nouent, les phases des transaction et les positions des entités. A la différence de Mauss, nous considérons que toute transaction est marquée par une position institutionnalisée, ce n'est pas l'apanage et la spécificité du don. Un exemple familier aux économistes est le sang. En France, il est "interdit" de vendre son sang. Aux Etats-Unis, il est possible de le vendre. Nous voyons ainsi que ce n'est pas une contrainte objective qui fait qu'une transaction se fait dans une morphologie ou une autre; dans ce cas il n'est pas permis de penserque l'économie des coûts de transaction soit à l'oeuvre. Nous sommes plus dans un problème d'incitation que de contractualisation. Et aussi, nous voyons que la position existe aussi sur le marché. Notre différence avec Mauss est plus générale. Nous estimons que le don n'est pas une forme archaïque de l'échange; du moins pas dans le sens qu'elle devrait nécessairement s'effacer dans une société moderne. Encore que nous sommes d'accord sur l'absence de marché dans les sociétés dites archaïques. Le marché a effectivement pris la place du don pour un certain nombre de transactions, ce qui ne doit pas être interprété comme preuve de sa probable victoire totale. Nous y reviendrons dans la seconde partie. Ainsi, définir le réseau comme un ensemble de relations orientées entre des entités", Garrouste et Gonzales [1995] devient insuffisant. Car, à ce niveau de généralité, tout peut être réseau. Axelsson et Easton [1992] estiment d'ailleurs que la notion de réseau est une métaphore générale pour analyser la réalité et ils avancent que marché et organisation sont des formes extrêmes, encore qu'assez semblables finalement, de réseau : "a network is a model or metaphor which describes a number, unsually a large number, of entities, which are connected.", Axelsson et Easton [1992, p.XIV]. "Both atomistic free markets and hierarchilly controlled economies can be regarde as limiting cases of industrial networks.", Axelsson et Easton [1992, p.XV]. Avec la notion de morphologie de transaction, inspirée de la morphologie d'interactions de Dufourt [1995], nous reprenons un peu la même idée puisque marché, organisation et réseau sont bien des ensembles de relations orientées entre des entités, mais ces relations différent nettement et ces trois catégories sont distinctes. Dans la mesure où nous distinguons des morphologies de transaction, les coûts de transaction qu'elles entraînent, et qui sont nécessairement positifs dans tous les cas, à chacune d'entre elles différent vraisemblablement eux aussi. Pour une société, les morphologies institutionnalisées qui prévalent influent sur l'efficience économique. C'est pour cela que l'économiste doit intégrer cette distinction. Nous présentons rapidement les éléments distinctifs des trois morphologies. Nous ne présenterons aucun argument quant à l'efficience comparée ni les raisons qui expliquent leur forme, leur genèse et leur répartition .

L'échange et le marché: "les eaux glacées du calcul égoïste"

Il est inutile de s'arrêter sur cette catégorie de transaction puisqu'elle constitue la majeure partie des préoccupations des économistes depuis (trop) longtemps. Le seul point sur lequel nous voulons insister est celui de l'évaluation des produits échangés. La citation extraite du Manifeste Communiste exprime parfaitement cette idée. Dans un échange, chacun procède à une estimation de ce qu'il cède et de ce qu'il va recevoir. En principe, on considère que l'échange a lieu si chacun des coéchangistes estiment supérieur ce qu'il reçoit à ce qu'il donne. Nous trouvons ici la notion clé de Smith, le gain à l'échange. Pour North, c'est un postulat fondamental, la moitié de son analyse. L'autre moitié est l'existence de coût de transactions positifs. Nous espérons que notre présentation montre qu'il faut dire désormais "gain à la transaction" au lieu de "gain à l'échange". Cette estimation implique une certaine rationalité instrumentale (voir Sugden [1991] pour une définition et une différenciation entre instrumentale et substantive), qu'elle soit limitée ou non. Si les moyens de l'estimation importent peu ici, il est évident qu'ils sont "socialement construits" et donc ils limitent ainsi la rationalité de l'estimation. Ce qui importe surtout c'est la conscience et la volonté d'évaluer. Nous dirons de l'estimation dans l'échange qu'elle est "ouverte, cynique, directe et toute crue". Aussi imparfaite, mal faite, incertaine, routinière qu'elle soit, l'estimation est avouable et (généralement) avouée. A titre d'exemples, les travaux assez proches de Akerlof [1970] et Barzel [1982] montrent bien quelques unes des conséquences à tirer de ces deux réflexions. Dans un registre plus proche de Polanyi, les travaux de Servet [1989], par exemple, s'inscrivent aussi dans la même idée. Le rôle des institutions dans le fonctionnement informationnel des marchés est pratiquement inestimable. Sans institution, il n'y a pas de marché possible; ce que les économistes ont parfois tendance à oublier. Souvent considérées comme des freins à l'efficience, des entraves partisanes et surannées, les institutions sont en fait des "structures permissives ou permettantes" (enabling framework) de nature ambivalentes puis que toujours et nécessairement en même temps incitative et désincitative. C'est un des points communs entre l'ancien institutionnalisme, voir Dutraive [1995] et Hodgson [1992], et l'économie procédurale. L'échange est souvent considéré en sciences sociales comme l'acte économique par excellence. C'est faux puisque les autres modes transactionnels sont tout aussi économiques. Tous les modes transactionnels sont des constructions sociales (c'est à dire des produits de l'interaction humaine) ayant une influence et un rôle économique. Sur ce point, nous sommes d'accord avec Braudel quand il affirme que :

"Il est trop facile de baptiser économique telle forme d'échange, et social, telle autre forme. En fait toutes les formes sont économiques, toutes sont sociales.", Braudel, cité in Granovetter et Swedberg [1994, p.125].

Nous retrouvons ici la non-opposition entre économique et social. Si l'échange n'est pas plus "économique" qu'une autre transaction, il faut certainement en conclure que le marché n'est pas plus économique qu'une autre morphologie. Quand on définit le marché comme une construction sociale, on exprime son insertion dans et par le reste de la société.

L'organisation, l'autorité et la hiérarchie

Pour North [1990], les organisations sont créées, rejointes, puis évoluent suivant les incitations que définissent les institutions. La relation organisationnelle diffère de la relation marchande d'abord dans l'existence d'un but commun qui doit être compatible avec les intérêts de chacun des individus membres de l'organisation. L'habitude s'est prise d'assimiler l'organisation à la hiérarchie. Williamson [1975] est symbolique et initiateur de cette réunion avec son fameux Markets and Hierarchies. Mais, il peut exister des organisations sans hiérarchie, les organisations entre pairs ou encore des organisations démocratiques avec décision unanime. Mais la compatibilité des intérêts individuels entraîne des contraintes sur le comportement des individus. La relation organisationnelle est caractérisée par ces contraintes. Les contraintes reposent sur la fonction de l'individu dans l'organisation, c'est à dire ce qu'il est supposé faire pour concourir au but commun. Dans une transaction organisationnelle, il existe deux phases, une où l'on fournit sa contribution -délimité par sa fonction- et une autre où l'on bénéficie de la contribution des autres membres de l'organisation. Dans une entreprise moderne, la paye est la forme monétaire de la contribution des autres. Dans les entreprises, la fonction est couplée avec une position hiérarchique, qui est la reconnaissance (contractuelle) d'une autorité. Ces notions ne sont pas toujours aisément identifiables. La représentation en organigramme symbolise le mieux ces deux notions. Même s'il est évident et bien connu que les organigrammes officiels et/ou préétablis ne sont pas le reflet de la réalité. Il n'empêche que les gens ont une fonction (ou plusieurs) et une position. La relation d'autorité n'est pas à l'origine des organisations conformément à la définition donnée plus haut. Les organisations ne sont en place pour satisfaire un quelconque besoin hiérarchique d'une catégorie sociale donnée . Il est donc acceptable de s'intéresser prioritairement à l'autorité et la hiérarchie qui sont des composantes fréquentes dans la coordination au sein des organisations. La relation organisationnelle entraîne souvent une incomplètude des arrangements bilatéraux, ce qui laisse une marge d'action discrétionnaire. Cette possibilité ne doit pas être confondue avec l'idée de pouvoir.

Le don contre don : "Ko Maru kai atu ; Ko Maru kai mai, ka ngohe ngohe"

Cette catégorie est à l'évidence la plus difficile à comprendre pour l'économiste. L'idée de don fait a priori penser à un comportement désintéressé, ce qui contredirait le fondement du comportement individuel. Or, c'est très clair qu'il n'en est rien. Dans sonmagistral Essai sur le Don, Marcel Mauss [1923], montre bien que le don contre don est au contraire hautement intéressé. D'autre part, le don apparaît comme un transfert unilatéral, auquel on attend pas de retour. Là aussi, il n'en est rien. La grande difficulté provient de la logique ternaire qui régit cette relation sociale. On ne donne pas "en échange de". L'un donne, l'autre reçoit et ensuite il rend. Contrairement à l'apparence le don n'est pas du "donnant-donnant". Nous sommes en présence d'un phénomène à trois temps, une transaction a trois phases. Recevoir (un don) n'est absolument pas une astuce, un artefact pour différencier des pratiques (le don et l'échange) finalement semblables. Bourdieu [1994 (b)] exprime bien les ambiguïtés de la relation du don. D'ailleurs le proverbe Maori cité par Mauss en est un parfait exemple. Le plus dur à saisir pour l'économiste est bien que le don n'est pas un échange déguisé ou de cérémonial ni un échange désynchronisé ou décalé. Certes, il y a bien dans les exemples que prend Mauss "la variété bariolée des liens" sociaux et une réalité "que voilaient les illusions religieuses et politiques". Mais il ne faut pas y voir la gangue irrationnelle (et primitive) autour d'un acte rationnel et économique. En fait, le lien social que crée le don contre don est bouclée; une phase en appelle une autre, ce qui n'et pas le cas pour l'échange ou la hiérarchie même si les contrats ont une clause de tacite reconduction. Dans les relations marchandes, organisationnelles et aléatoires, nous sommes dans un temps discret, où les relations se nouent ponctuellement. Dans le don contre don, nous sommes dans un temps continu. Cette vision de la relation réticulaire comme relation de "don contre-don" va dans le sens de Senker [1995] qui avance que "la cotisation d'entrée" (entry fee) au réseau est une nécessaire participation. Autrement dit, pour être effectivement une entité du réseau, il faut apporter(dans son cas de l'information et de la connaissance) et pas seulement chercher à capter. Cela implique bien entendu que le réseau s'inscrit dans la durée. Il est bien évident que les relations marchandes et organisationnelles permettent aussi de transmettre de l'information. La différence provient que le relation réticulaire implique une obligation de donner et de rendre. Mais c'est chez von Hippel [1989, p.158] que la référence à l'idée de don contre don est la plus directe puisqu'il fait directement référence à Mauss.

La rencontre aléatoire : un vide social structurant ?

Il existe une quatrième morphologie d'interactions qui n'est pas strictement relevable d'une logique transactionnelle. La rencontre aléatoire (random pairing ou random matching ) est un phénomène d'interaction ponctuelle. Les individus se croisent sans savoir s'ils vont rencontrer quelqu'un ni qui ils vont rencontrer. A priori peu important dans une analyse intégrant les structures sociales, ce phénomène est fréquemment utilisé dans les modélisations économiques où il apparaît souvent déterminant. Beaucoup de phénomènes de contagion, diffusion et propagation s'expliquent par la rencontre aléatoire. Les schémas d'urnes de Polya, les modèles basiques AEK sont souvent basées sur la rencontre aléatoire des individus. L'utilisation simple des modèles épidémiologiques pour la diffusion s'appuie sur la rencontre aléatoire. Les phénomènes de mimétisme peuvent être appréhender comme des séries de rencontres aléatoires. C'est très intéressant heuristiquement pour faire apparaître un point particulièrement important de l'information : sa nature irréductiblement subjective. Si nous acceptons de parler de pseudo-transaction de ou quasi transaction pour la rencontre aléatoire, il faut penser qu'il s'agirait d'une transaction à une phase, où chacun se contente de prendre. Dans le cas de l'information, l'individu interprète le comportement d'autrui. Par exemple, sur le marché financier, la vente d'une action peut être interprétée comme preuve d'une meilleure information de l'autre sur la qualité de l'action, sans que cela soit vrai. Nous sommes en présence de la faculté d'induction, qualité de base des modèles mentaux.

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