ECONOMIE : réseaux

Economie procédurale, Nouvelle Sociologie Economique et Réseaux 

par Renaud Phelizon, (1997)

thésard, Faculté de Sciences Economique et de Gestion, Université LYON 2

plan :

Introduction

Première Partie : Transactions entre économie et société

Deuxième partie : l'inévitable réseau

Conclusion

Bibliographie

Notes


Deuxième Partie : L'inévitable réseau

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Les analyses menées ou reprises par North sur les marchés et les organisations sont suffisamment avancées, bien que non achevées. Il n'est pas utile ici d'y revenir, voir Demsetz [1988] et North [1990] et Phelizon [1995] pour une présentation. C'est pour cette raison que nous nous attardons sur la notion de réseau. Le terme de réseau devient incontournable tant dans la théorie économique et dans le monde des affaires et du management. Du réseau d'influence de l'intelligence économique au réseau local de production de l'économie géographique, impossible d'échapper au réseau. De toute évidence, les conceptions de la notion de réseau varient assez largement suivant les disciplines et les auteurs. Il existe différents types de réseaux, suivant les phénomènes étudiés. Les biens-systèmes,les externalités de réseaux(voir Perrot [1996], la firme-réseau, le réseau de firme voir Morvan [1991], et les réseaux d'informations Antonelli [1996] ne sont pas la même chose, même si l'utilisation du terme réseau peut se justifier à chaque fois. Nous ajoutons encore à la confusion en présentant le réseau comme morphologie de transactions.

Une règle de Hebb pour les relations sociales ?

Nous sommes en mesure de distinguer les relations réticulaires, des relations organisationnelles et des relations marchandes. La question qui se pose maintenant est d'expliquer l'apparition des relations et pourquoi les individus sont amenés à agir dans une morphologie plutôt qu'une autre. Les transactions sont nécessairement à l'intérieur d'une des morphologies de transactions et toute société procède à des transactions. La question est donc bien de savoir comment à un moment donné les individus "basculent" pour l'une ou l'autre des morphologies ? Dans l'économie des coûts de transactions orthodoxe, la réponse est simple : les individus choisissent la morphologie qui économise les coûts de transaction, c'est à dire celle qui présente les coûts de transaction les plus faibles.

Une formulation différente, et plus proche peut être de Williamson et Coase [1992] est que dans la mesure où cette morphologie est finalement retenue, c'est qu'elle implique les coûts de transaction les plus faibles, puisque le système économique dans son ensemble doit être vu comme efficient. Personne ne niera qu'il soit possible de classer les morphologies suivant les coûts de transactions. Même si on doit faire l'hypothèse encore héroïque d'une évaluation des coûts de transaction. A notre connaissance aucune méthode fiable ni aucune étude n'a pu établir une évaluation en accord avec la théorie. De fait, l'hypothèse fonctionnaliste a au moins l'avantage d'évacuer une question largement insoluble. North et Wallis [1988] ont proposé une évaluation du secteur transactionnel aux Etats Unis. Leur résultat avance le chiffre de 45% du PIB pour ce secteur hétéroclite. Selon eux cela prouve qu'il est coûteux de faire des transactions et dans la mesure où ce chiffre a augmenté, cela montrerait que c'est de plus en plus coûteux . Pour intéressante qu'elle soit, leur étude ne prouve rien. Cette étude est en fait tourner vers l'approche néoclassique. Pour North, il existerait une version du théorème de Coase pour les institutions :

"When it is costly to transact, then institutions matter.", North [1994 (a), p.360].

Cette idée n'est pas défendable , voir Phelizon [1995, section 3.4]. Les institutions sont indirectement liées aux coûts de transaction. C'est l'interaction avec autrui qui relient les deux notions. Un autre argument qui invalide les conclusions des travaux de North et Wallis est que les institutions et les coûts de transaction sont tout aussi importants dans des sociétés où il n'existe aucun secteur transactionnel. Mais, en tout cas, nous acceptons la possibilité de classer les morphologies selon les coûts de transaction. Nous suivons Williamson [1985] qui reconnaît l'impossibilité d'une évaluation cardinale des coûts de transaction, mais pense qu'une évaluation 'effectue et ne vaut que pour une transaction donnée. Mais si nous ne nions pas une efficience différente, nous refusons un choix ou une sélection de morphologie uniquement et même principalement fondé sur ce critère. Un des points de rupture entre North et l'économie procédurale d'un côté et Williamson et l'économie des coûts de transaction de l'autre est que le premier courant abandonne entièrement l'approche de l'efficience. Et, l'économie procédurale ne retient pas pour autant l'approche du monopole que Williamson [1975] et [1985, chapitre 1] veut supplanter. Ce point rapproche donc la  Nouvelle Sociologie Economique et l'économie procédurale. C'est Granovetter et Swedberg [1994] qui le remarquent d'ailleurs, citant North [1989] :

"Au cours d'une conférence récente sur le néo-institutionalisme, [North] s'est opposé de manière tout à fait explicite à l'utilisation du concept d'efficience pour fonder l'analyse institutionnaliste.", Granovetter et Swedberg [1994, p.129].

Bien entendu, certains pourront défendre l'efficience en avançant que compte tenu des contraintes et des préférences individuelles, les individus font de leur mieux, ce qui est en accord avec l'hypothèse de l'intérêt individuel. Alors, il est normal de voir le système économique comme efficient puisque personne ne pourrait avoir plus que ce qu'il a actuellement. Cette vision, que nous qualifierons de meilleur des mondes possibles, est difficilement réfutable. North, tout comme Simon [1987], admet que les individus font effectivement du mieux qu'il peuvent pour concrétiser les incitations qu'ils perçoivent . Mais que cette idée doive conduire à penser que nous sommes toujours dans le meilleur des mondes possibles est discutable.

En fait, pour l'économie procédurale, l'efficience se traduit par la richesse des nations. Or, la richesse des nations varie dans le temps et dans l'espace. Retenir l'approche du meilleur des mondes, c'est rester dans la perspective de l'équilibre et de la statique comparative. Mais justement l'économie procédurale conçoit le système économique en mouvement, sans référence à l'équilibre. L'hypothèse de meilleur des mondes n'a aucun sens pour l'économie procédurale. Mais si ce n'est l'efficience, quels éléments conditionnent, voire déterminent, le recours à une morphologie plutôt qu'une autre. Nous allons essayer de répondre en partant de la métaphore des réseaux neuronaux artificiels. Un des résultats théoriques de base pour la modélisation des réseaux neuronaux artificiels est la règle de Hebb. Cette règle sert de base pour expliquer la formation d'un réseau dans la formalisation :

"When an axon of cell A is near enough to excite cell B and repeatedly or persistently takes part in firing it, some growth process or metabolic change takes place in one or both cells such that A's efficiency, as one of the cells firing B, is increased.", Blayo et Verleysen [1996, p.29].

Transférée et transformée pour l'analyse économique, cette règle suggère que l'interaction répétée ou persistante entraîne une transformation de la nature des relations. Pour l'économiste, le réflexe premier serait de voir dans cette règle une invitation à partir d'une situation de relations aléatoires. La répétition ferait naître une différence de nature entre une relation réticulaire et un autre type de relation. Un problème est de distinguer les relations. L'analyse économique des transactions fournit des éléments. Mais surtout, il faut expliquer pourquoi la relation aléatoire se transforme en relation réticulaire et non pas marchande ou organisationnelle. Nous ne pouvons plus nous appuyer sur l'efficience.

La NSE peut nous aider à résoudre cette question. Nous avons raisonné en supposant que la relation réticulaire apparaissait. Pour la NSE, c'est le contraire. La relation en réseau est naturelle, première, et générale. En effet Granovetter et Swedberg avancent que :

"l'action économique est socialement située, et on ne peut l'expliquer à partir de ses seules motivations économiques. Elle est insérée (embedded) dans des réseaux de relations personnelles, bien plus qu'elle n'est le fait d'acteurs atomisés. Par réseau, nous désignons un ensemble régulier de contacts ou de relations sociales continues, entre des individus ou des groupes d'individus.", Granovetter et Swedberg [1994, p.121].

Il est impossible "d'échapper" au réseau. Le réseau est d'abord une relation hors de l'économie. Une des idées basiques de Granovetter est que le réseau familial est l'espace naturel du réseau originel de l'individu, à partir duquel il se socialise et mène ses activités économiques. Granovetter retrouve ici une des idées de Karl Polanyi sur la réciprocité fondée sur la structure familiale. Pour l'économiste, le réseau n'a plus à être expliqué, du moins momentanément. Il provient de la sphère non économique.

Proximité, Espace et Culture

Le réseau est fondamentalement un phénomène de proximité. La définition de la proximité n'est pas uniquement géographique. Si les analyses des systèmes localisés de production et d'innovation, voir Haas [1996] et Filippi [1996], se fonde largement sur une définition géographique (la Nation, la Région, l'agglomération urbaine), il est clair   que cela est, à la fois, trompeur et insuffisant. La proximité est aussi (et surtout) conceptuelle. C'est ce qui se traduit par le phénomène de savoir localisé, voir Antonelli [1995]. Mais la spatialisation de l'économie, si importante aux yeux de Perroux, joue un rôle non négligeable. Schelling [1978] montre comment la nécessité d'être à un endroit et donc pas à un autre peut induire des effets macroéconomiques significatifs par la tyrannie des petites décisions. Storper [1996] présente une analyse qui mêle les dimensions spatiales et géographiques de la proximité.

Nous avons montré dans la première partie que la relation de don est une relation bouclée, continue, même si la relation n'est pas active (aucune transaction se produit). La proximité s'établit dans un espace d'interactions locales. La proximité s'appuie sur et permet aussi  le partage de certains savoirs et connaissances (shared knowledge), éventuellement communs (common knowledge). La proximité s'appuie sur des représentations partagées du monde, les modèles mentaux partagés de North et Denzau [1993], une histoire similaire d'interactions avec autrui, une culture proche (similar cultural backgrounds). La proximité augmente la compatibilité des représentations que forment les individus. De ce fait, la communication s'en trouve plus efficace, au sens de Weaver. Définir le réseau par l'existence d'une communication facilitée ou accrue permet d'intégrer la transmission de connaissances tacites, bien cadrée par Senker [1995]. Par définition, transmettre des connaissances tacites nécessite une altération de l'information. Le "tacit knowledge" ne se transmet pas "bit pour bit", mais nécessite une communication. Michaël Polanyi, qui a le plus développé la notion de savoir tacite, propose la caractérisation suivante de la communication :

"Connaître une langue est un art fait de jugements tacites et de pratique de compétences non spécifiables... La communication parlée est l'application à succès par deux personnes de la connaissance et la compétence linguistique acquises par cet apprentissage, une personne souhaitant transmettre des informations et l'autre en recevoir. Se reposant sur ce que chacun a appris, l'orateur énonce avec confiance des mots et l'interlocuteur les interprète avec autant de confiance, alors qu'il est comptent mutuellement l'un sur l'autre pour une utilisation et une compréhension correctes de ces mots. Une communication réelle aura lieu si et seulement si, ces hypothèses combinées d'autorité et de confiance sont justifiées dans les faits.", Michaël Polanyi, cité in Williamson [1985, p. 30-31].

Dans les autres types de relations, il n'est pas nécessaire que les individus, les entités, ne communiquent au delà d'une compréhension commune minimale. Le réseau lui autorise une réelle communication entre les entités. Cependant, nous n'ignorons pas que le savoir tacite a tendance à devenir transférable et ce qui entraîne l'apparition de nouveaux savoirs tacites. Nous risquons même à avancer que le réseau n'existe réellement que quand une communication existe entre les entités. Cela signifie bien entendu que la formation de codes, de standards, de normes est une questions centrales de l'analyse réticulaire.

L'obligation de recevoir : le paradoxe de l'intérêt

A priori, l'obligation de recevoir n'est pas problématique. puisque la valeur de l'information est reconnue par tous et que la participation au réseau est bien souvent fondée sur la possibilité de recevoir. Mais, il existe de nombreux cas où un refus de recevoir est envisageable. Il est pratiquement impossible de refuser la réception physique de l'information (par exemple ne pas entendre), même s'il est possible de ne pas lire l'information écrite ou de ne pas se rendre à une réunion. Mais cela implique une sorte de prescience de l'information à recevoir.

Plus généralement, l'information peut être reçue mais elle n'est pas assimilée à une information réticulaire. Cas simple, on peut classer cette information comme un bruit, un parasite, c'est à dire comme quelque chose qui ne doit pas être traité comme une information réticulaire. Le refus de recevoir n'est pas une fiction théorique. L'histoire de certains accidents montre bien comment certains individus n'ont pas tenu compte d'informations reçues de leur réseau et qui se révèlent être de véritables messages d'alerte . Ce phénomène de refus de recevoir peut d'ailleurs s'avérer efficient. Prenons l'exemple du physicien newtonien de Lakatos. Confronté à diverses réfutations, ce physicien reste persuadé de l'existence d'une planète inconnue. Le financement de ses recherches nécessite "l'activation de réseaux". Si à l'inverse de Lakatos on choisit de faire exister cette planète, le fait que certaines entités refusent de recevoir les informations concernant les réfutations permet à terme de découvrir la planète. L'aspect identitaire de la relation réticulaire constitue une autre des différences majeures avec les relations de marché et hiérarchique. Dans ces deux cas, l'identité des individus n'a pas d'importance. C'est évidement et bien connu pour la relation marchande. L'hypothèse d'anonymat sur le marché n'est d'ailleurs que l'expression du fait que l'identité n'importe pas. Mais c'est aussi le cas des relations organisationnelles, où la transmission de l'information est déterminée par une fonction et une position . Nous ne voulons pas dire qu'il n'existe pas de relations réticulaires au sein de l'organisation, bien au contraire. Mais l'architecture de l'organisation n'est pas celle du réseau. Les deux peuvent se combiner. Mais si certains papes du management stratégique plaident d'ailleurs pour "mettre du réseau dans l'organisation", c'est bien parce que la combinaison n'est pas évidente et que la nature de chacune est différente de l'autre. Il est évident que l'identité des individus est d'une importance réelle et souvent cruciale dans la performance d'une entreprise. Mais il est tout aussi évident que la plupart des entreprises confirment l'adage que "personne n'est irremplaçable". C'est aussi une question que l'on se doit de poser pour le réseau. L'importance de l'identité dans la relation identitaire explique pourquoi l'information n'est seulement véhiculée par le réseau mais transformée . La spécificité du réseau comme système de traitement de l'information repose dans la connaissance que le récepteur a de l'émetteur. Dans le réseau, l'entité ne reçoit pas une information (nombre de bit)à laquelle il donne un certain sens. Il reçoit une information codée par une entité reconnue. Cela signifie que le sens donné à l'information dépend autant de l'information transmise que de l'émetteur. En particulier, la confiance sur le réseau se différencie de la réputation marchande. La confiance existe ou n'existe pas. La réputation admet des degrés dans son évaluation (de très mauvaise à très bonne, ou par établissement de probabilité). La confiance ne souffre pas le calcul. On a une alternative qui est la confiance ou la défiance. Une des spécificités du réseau est donc de permettre une confiance ou une défiance dans l'information reçue. Quand deux équipes de recherche sont en réseau, elles ne passent pas leur temps à vérifier les calculs transmis par l'autre (sauf si c'est le but de la mise en réseau). C'est encore plus vrai si l'information est de nature qualitative. Réseau et organisation industrielle Selon nous le rôle primordiale du réseau se situe dans la dynamique de la structure industrielle qu'il permet. Nous reprenons les analyses de Garrouste et Gonzales [1995]. Ils proposent deux modèles du réseau basés sur la théorie de l'information. Dans les deux cas, modèle d'Atlan et modèle de von Foerster conduisent à une structuration de l'activité productive. Le modèle d'Atlan s'applique assez bien à des réseaux fermés. L'efficience croissante et la mort par épuisement de redondance semble caractéristique de certains réseaux locaux de production et d'innovation, marqués par une fermeture géographique forte et une croissance auto-centrée. En particulier, on peut voir une application du modèle d'Atlan dans l'histoire de l'industrie informatique à Boston, analysée par Haas [1996], où le réseau meurt faute d'avoir été trop efficient. Dans cette perspective le réseau est une forme transitoire de coordination qui va se dissiper en organisations (le cristal) et en marchés (la fumée). Le réseau est assimilable à un mécanisme séparateur tel que la théorie des jeux a développé cette notion. Le modèle de von Foerster s'applique aux réseaux ouverts. Notons qu'à la différence de Garrouste et Gonzales, il nous semble difficile de caractériser le réseau par son ouverture constante et ses contours fluctuant; même s'ils nuancent cette position dans leur conclusion. Cette vision que nous qualifierons de "régénération permanente" suppose une efficience adaptative du réseau, ce qui n'est en rien nécessaire. Dans le modèle de Von Foerster, le réseau est une forme durable et nécessaire de coordination. S'il n'est pas certain que les analyses de Garrouste de Gonzales soient entièrement compatibles avec celles développées ici, il nous semble exister des convergences fortes. Premièrement, le modèle de von Foerster est une forme spécifique de coordination, ni marché, ni organisation ni hybride. Cette logique propre peut être interprétée par les relations de don. Le cas du Génie BioMédical (GBM) qu'ils analysent ensemble tout à fait correspondre aux analyses de von Hippel sur la transmission de savoir-faire et sur le transfert de connaissances tacites de Senker qui sont des relations de don. Réseau, conflit et pouvoir Un autre rôle du réseau qui devra ultérieurement être relié au premier est sa capacité à médiatiser les conflits et offrir un cadre à l'expression du pouvoir. Outre sa dynamique industrielle, le réseau génère et abrite une dynamique sociale. L'analyse du don contre don de Mauss montre bien toute la complexité et l'ambivalence de cette pratique. Mauss insiste sur la dynamique sociale à l'oeuvre dans le don. La position des individus, les institutions donc, traduisent le statut social de chacun. Le don est un enjeu de pouvoir politique et économique. A travers la pratique du don, ce sont nombre des conflits qui traversentla société qui s'expriment, se règlent, se pacifient pour mieux reco'invectiver. Nous retrouvons là l'analyse faîte par Dufourt [1995]. Effectivement, les économistes se focalisent trop sur les problèmes de coordination. La société est un lieu de conflits, avec des rapports de force, des effets de pouvoir. Cette idée est un corollaire à la troisième proposition de la NSE. Callon [1991] bien qu'il se démarque de Granovetter propose une approche convergente. Les relations entre les individus sont une suite d'interfaces (réseaux technico-économiques), produites par l'interaction humaine. La "construction" de ces interfaces fait l'objet d'arbitrages, de consensus, de médiations, de concessions réciproques ou d'imposition unilatérale. Bref, pour partie, ces interfaces incorporent la dimension conflictuelle. L'existence de conflit dans une société où existe simultanément des gains à la transaction signifie que la société humaine et l'économie en particulier est un problème de coopération. La coopération est une situation mixte de coordination et de conflit, Schelling [1960]. North [1990] consacre un chapitre entier à expliquer que la coopération est le problème théorique principal de l'économie. Faire de l'économie un problème de coopération, c'est se démarquer nettement du programme de recherche hayékien où l'économie est un problème de coordination, O'Driscoll [1977, particulièrement le chapitre 7]. Dans la vision présentée par O'Driscoll, la dimension conflictuelle de l'activité économique est occultée. Surtout, en oubliant cette dimension, on réduit l'analyse à la concrétisation des gains potentiels à la transaction. Refusant cette vision, même nuancée par les coûts de transactions positifs, les radicaux américains ont proposé une alternative qu'il nomme "contested exchange". Microéconomiquement, cette analyse est basée sur l'idée qu'une poignée de main n'est pas une poignée de main, c'est à dire que les individus sont en permanence susceptible de révoquer leur engagements. Dans cette optique, le rôle des institutions est notamment d'éviter la révocation. Mais macro-économiquement, "contested exchange" peut être rendu par "l'échange ne fait pas le bonheur" ce qui est la traduction que la coordination n'est pas le seul problème à résoudre. Les institutions médiatisent et incorporent la dimension conflictuelle de l'activité économique. Chez Sugden [1986] et [1989] et Peyton Young [1996], on trouve la transformation des conventions en jugements moraux. En fait, une solution contingente peut devenir norme de justice. Avec les contrats de fermage dans l'Inde rurale de Peyton Young [1996], on voit comment des conventions, qui peuvent être basées sur des asymétries de pouvoir à l'origine, deviennent des normes de répartition. Si ces normes venaient à être contestées, nul doute que les nouveaux rapports de pouvoir entreraient en jeu. Chez Mauss, on voit comment avec le don on peut matérialiser son pouvoir et sa volonté de changement. Si vous refusez le don, vous déclarez la guerre ou du moins vous manifestez votre envie de faire changer les choses. Dans la perspective maussienne, le pouvoir c'est contrôler le fonctionnement du réseau dans la définition des positions individuelles. Formaliser le réseau autour de la théorie de l'information Il est possible de retenir quatre manières de formaliser un réseau : la théorie de l'information, les modèles stochastiques de contagion (dont les processus markoviens), les structures de percolation et les réseaux de neurones artificiels. Il ne s'agit pas de discuter ni de présenter chacun des modèles. Nous voulons plutôt indiquer les possibilités offertes et les limites de chacun. Les processus stochastiques sont désormais bien connus en économie. L'intérêt de tout processus stochastique dynamique est de faire apparaître des états limites (des équilibres) ayant des particularités intéressantes. En général, un processus converge vers un équilibre qui est soit un état absorbant (c'est le lock-in technologique par exemple) ou un bassin d'attraction. A la rigueur on peut même assimiler l'absence d'équilibre comme un équilibre dans la mesure où c'est un phénomène de non-convergence nécessaire . Ces modèles ont surtout un intérêt dès qu'il existe des équilibres multiples. Il s'agit alors de déterminer les conditions (en général traduit par des seuils de probabilité) de sélection d'un équilibre. Les structures de percolation sont finalement assez proches de cette logique. Comme les processus stochastiques, ils permettent de souligner des conditions de convergence (qui sont aussi des seuils de probabilité). La différence réside d'abord dans la connaissance a priori des équilibres "intéressants" : percolation ou non percolation. Mais surtout, ces modèles permettent de distinguer deux phénomènes dans la circulation de l'information : la connectivité et la réceptivité. La connectivité "mesure le nombre de connections en place entre les agents" Antonelli [1996, p.281]. La réceptivité mesure "la capacité de chaque agent à absorber l'information reçu" Antonelli [1996, p.281]. Cela permet de distinguer entre la circulation et "l'utilisation" de l'information. Ces structures possèdent une propriété générale d'où l'on tire une conséquence économique majeure : "The receptivity of the system is more "fragile" than the connectivity", Antonelli [1996, p.288]. "This property suggests that technological information percolates more easyly via an imperfect set of connections between receptive nodes than through a completely connected network whose nodes are imperfectly receptive.", Antonelli [1996, p.288]. Pour les politiques technologiques, cela signifie entre autre qu'améliorer la diffusion d'une information (donc d'une technologie) vers des entreprises qui ne sont prêtes à l'adopter est pratiquement inutile. Compte tenu de la propriété générale, il est plus efficient d'aider à la mise en place des innovations qu'à l'information (et la formation) des individus. Derrière les notions de connectivité et de réceptivité se trouvent beaucoup de réalités sociales dont en particulier l'acceptation d'une innovation. La théorie (mathématique) de l'information fonctionne sur un homomorphisme de l'information et de la communication avec la thermodynamique et plus exactement le phénomène d'entropie (le désordre). De son origine de la technologie de télécommunication, elle a été rapidement reprise pour la science des systèmes, des cybernéticiens (Von Foerster) jusqu'au biologistes (Atlan). Il est inutile de retracer ici les rapports et les influences entre la systèmique et les sciences sociales, en particulier l'économie. La théorie de l'information assimile l'information au tirage aléatoire d'un message (ou d'un symbole) dans un ensemble de messages. Les réseaux de neurones artificiels sont nés de la volonté de formaliser certaines propriétés des systèmes neuronaux naturels. A la base on trouve l'observation que nombre d'animaux effectue des tâches complexes avec des volumes cérébraux microscopiques. La conjecture est donc que les réseaux neuronaux naturels ont un fonctionnement différents (et plus efficients) que les ordinateurs fabriqués par les humains . L'intérêt de cette formalisation provient de questions semblables à celle de l'économie : l'apprentissage, la mémoire distribuée. En fait, si on remplace le neurone formel par l'individu ou l'organisation, on se trouve avec la formalisation du problème de l'utilisation du savoir (partagé) dans la société. Mais, la grande limite a priori est que les RNA sont contrôlés par le modélisateur qui connaît le résultat à atteindre (la tâche que l'automate doit réaliser). Il peut donc à loisir modifier le comportement des entités pour atteindre ce résultat. L'utilisation de règle d'apprentissage (c'est à dire une réaction par rapport à la différence entre état actuel et état final souhaité) pour l'économie implique une sorte de prescience du résultat pour les entités, ce qui est assez gênant. De plus, les RNA sont par définition efficients puisque fabriquer pour. Mais les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement efficients et leur adaptation ne repose pas sur la volonté d'un modélisateur. Par contre, les RNA permettent grâce à la notion de réseaux en couche de rendre compte du phénomène de transformation de l'information par les entités lors de la transmission. Apparemment, les autres modélisations ont beaucoup de mal à rendre compte de cela. La notion de réceptivité couvre que très partiellement cette réalité. Il est possible de contourner l'efficience nécessaire et l'influence du modélisateur en n'imposant pas d'attracteurs au modèle. Ainsi, le résultat final n'émerge pas naturellement mais il est le résultat de l'action des entités. Cette seconde possibilité est l'idée d'ordre spontané et c'est aussi celle de l'énaction de Varela. En fait, l'économie procédurale dans la mesure où elle retiendrait ce type de formalisation chercherait effectivement à garder un rôle aux individus. Plus clairement, elle se démarque (légèrement mais significativement) de l'économie historique de David et Foray sur ce point. Il existe indéniablement des contraintes systèmique qui empêchent l'action héroïque d'un individu. Cependant, il ne faut pas trop oublier les individus, les dissoudre dans l'ordre macro-économique de "la conduite collective d'un système d'agents". L'économie procédurale n'accepte pas de réduire l'individu à un automate réagissant aux phénomènes collectifs . Ces grandes familles ont en commun l'utilisation des probabilités, ce qui leur donnent à toutes les caractéristiques de la stochastique dynamique. Elles ont aussi de fort lien. La théorie de l'information est naturellement présente dans toutes les formalisations, à des degré divers. Le point que nous voulons souligner, c'est la possibilité de coupler ces modèles avec l'analyse transactionnelle de la première partie. En tant que modèles, ils ne constituent que des ensembles cohérents de relations. Mais leur pertinence provient d'une hypothèse d'homomorphisme entre les relations formels et la compréhension que nous avons de la réalité. Nous ignorons ici les interactions complexes entre modélisation et perception de la réalité. Notre idée est que l'évaluation des probabilités et en particulier des seuils peut s'appuyer sur la prise en compte des institutions qui structurent les transactions d'information. Nous avions dit que la position de l'individu pouvait s'analyser comme une probabilité. Même dans les formalisations markoviennes les plus simples -celles les plus à même d'ignorer les structures sociales, il est alors possibles de tenir compte de ces structures. Pour ce qui est des structures de percolation, la position de l'individu se rapproche de la connectivité. Il semble possible alors de mieux évaluer les possibilités de percolation.

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