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L'admirable coeur à corps
C'est un endroit où les songes et les vies peuvent se laisser aller au fil de l'eau en un rêve émeraude. Une tentation de plaisirs fugitifs court sur les bords de ce lac qui s'insinue, ample, gris et lent, entre les terres inhabitées. Quelque part, n'importe où, loin de la ville qui angoisse dans l'écho des souffrances, ils vont aller au bout de presque tout et de l'effort dans un immense coeur à corps. Ils vont avoir une idée de l'avant-mort. Ce sont les rameuses et les rameurs immergés dans le plus dur des sports.
Le coup de pelle ne saurait y être réduit tel le coup de pédale car, au coeur de cette douleur, on n'est pas seul à s'embarquer. Ailleurs, on lâche, on est lâché, c'est dans l'ordre des choses et des arrivées. Ici, on redoute de lâcher car c'est l'autre, son partenaire, son équipier que l'on entraînerait. Ailleurs, on s'impose une cadence, une résistance, et si l'on ne peut les respecter il y a mille et une façons de masquer, de s'esquiver. Ici, même à bout de tout il faut accompagner l'autre, les autres, jusqu'au bout. Entre trente et quarante coups à la minute et, à 240 pulsations, on ne va pas mourir, tout juste tenir. Nul ne se dépasse, cette baliverne, mais chacun donne ce que peut donner sa carcasse de la tête aux pieds. Et l'on ne s'appartient plus dans le même temps où tout est partagé.
Une exigence d'authenticité
C'est cela l'aviron avec ce qu'il aura encore laissé d'une admirable leçon. Pour aller si loin, si profond, dans cette quête d'absolu qui emporte de fines embarcations, pour hisser à ce point d'humilité la manière de se livrer, il connaît le prix des choses et ne s'abandonne jamais à tous les tics d'aujourd'hui, poings serrés, poses soignées. Il nourrit, dans la moindre de ses attitudes, une exigence d'authenticité et aucune facilité, nulle concession aux lois du spectacle tarifé ne vient le polluer.
Quand tout est fini, ligne franchie, on ne pourrait concevoir l'approche de ces micros chers aux vélos. Ils sont pliés, vidés, et ne peuvent proposer que des regards de noyés. Ils vont mettre du temps pour revenir à la surface, puis longer la terre sous l'escorte de sobres applaudissements avant d'attendre leur tour pour approcher le ponton où ils quitteront, enfin, l'embarcation. Là, sitôt le pied posé sur le bois, en des gestes si discrets qu'ils suggèrent une délicate fraternité, ils vont serrer le partenaire, puis l'adversaire, et attendre ce moment où il leur restera quelques forces pour se pencher à l'invitation d'un ruban et d'une médaille. Steven Redgrave, un Anglais saisi par la postérité, plus grave que raide, en vérité, tant il est brisé, ajoutera une ultime peine à l'instant de prendre un bouquet puis de le poser à ses pieds. Le cercle de famille des sympathisants s'est élargi, ils sont près de trente mille à leur réserver le régime exceptionnel de quelques acclamations.
Mais le pli intime est pris qui entraîne les rameurs dans une même modestie, les lave de tout artifice pour les laisser, dignes et touchants, à fleur de vie. En une suprême différence avec les autres, ils resteront à hauteur de femmes et d'hommes, sans podium, comme si, par une noble tradition, ils ne pouvaient être célébrés que dans un sentiment d'égalité. Quand tout paraît fini d'une cérémonie elle-même soumise à la simplicité, ils s'embarquent à nouveau pour se diriger vers d'autres rives désertées. Là ils toucheront terre, retireront les avirons, retourneront l'embarcation et la porteront d'un pas encore douloureux dans le garage à bateaux.
Christian Montaignac
Je ne suis pas seulement un amoureux des Pyrénées, je suis aussi passionné par l'aviron, sport selon moi trop peu connu ou trop peu reconnu. A travers quelques photos et quelques lignes, j'espère pouvoir vous donner envie découvrir, aimer et essayer ce sport magnifique, qui conjugue à la fois grâce, finesse, puissance et glisse (entre autres ...).

Depuis le 2 07 2000
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