Août 1999




Archives du mois d'août


Dimanche 1er août 1999

Une escapade en Corse en tout début de matinée.

Lorsque j'avais sept ans, je prenais déjà plaisir à prendre ces énormes bateaux qui nous conduisaient vers cette île de beauté.

Et victime du syndrome Titanic, le film et non le drame - encore que le film lui-même en soit un - je me suis porté à l'avant du navire, et quelle sensation ! Le vent qui entoure mon corps, comme s'il m'enveloppait, l'air marin à peine humide, un léger parfum de sel, et je contemplais la mer Méditerranée, à perte de vue. En ce moment encore, je sentais toute la force du vent et du vide maritime à l'intérieur de moi. C'est indescriptible. Peut-être est-ce de la mégalomanie, l'orgueil profond de chevaucher un navire, d'être sur sa proue, la tête relevée, le souffle conquérant, brisant les vagues, seul au monde, encore... le regard porté vers l'avant, sans un coup d'oeil derrière moi, vers les autres... délire d'un mégalomane... et pourtant euphorisant...

Quelques enfants gloussent derrière moi... la magie se brise. Je soupire intérieurement, et leur jette un coup d'oeil... me voilà de retour sur Terre, parmi eux... et ils sont mignons ces mômes d'ailleurs, je leur rends leur sourire. L'un d'eux, assez hardi, souhaite s'avançer aussi loin que moi sur la proue. Mon instinct maternel frémit, et je le retiens par les épaules, ses yeux se froncent, m'ordonnant de le laisser tranquille !

Courtoisement, je marchande sa vie avec lui, et lui offre de le prendre dans mes bras afin de sentir le vent orgueilleux en lui, sans qu'il risque de chuter... je lui promets d'autres sensations, ses bras libres, il pourra même imaginer voler sur les flots. Une lueur d'envie luit dans son regard. Mes bras enserrent sa taille, et je le porte au-delà de la proue, il hurle ! Mais sentant que je le relâche, il crie de plus belle, m'intimant l'ordre de le laisser aussi haut !

Les minutes passent, je regarde son visage serein, ses yeux fermés, et je suis sûr qu'il vole...

Mardi 3 août 1999

Certains jours je pense n'avoir jamais grandi. Près de 15 ans que je n'étais pas retourné dans cette ville, et son charme est toujours intact.

Mon premier réflexe fût de délacer hâtivement les noeuds de mes chaussures, puis quasiment arracher les chaussettes, pour, enfin !, pouvoir plonger mes pieds dans le sable chaud... quelle délice... neuf heures du matin, une plage encore déserte, le sable qui roule et souhaite engloutir mes pieds, quelques cris d'enfants débutant avec excitation leur carrière d'architecte en fortifiant un château de sable. Château dont ils savent pertinemment que la marée viendra l'engloutir... mais tout l'enjeu est là ! La résistance de ce dernier aux vaguelettes d'eau transperçant les remparts, les gravissant si aisément, mettant à mal les fondations du château de sable, qui retournera au sable... je les regarde avec envie, me souvenant d'avoir moi aussi fortifié mes talents d'architecte près de la Mer du Nord, qui fût un juge impitoyable. L'eau s'approchait peu à peu, nous narguant par le frôlement de nos fortifications, s'attaquant avec subtilité à notre château. Et l'excitation me gagnait, la guerre était rude. Tous les coups étaient permis, je n'hésitais pas une seconde à renforcer les remparts à coups de poignées de sable, ainsi qu'à ériger des digues que je voulais infranchissables...

Mais au bout du compte... je perdais, elle l'emportait, trop facilement. Je haussais alors les épaules, méprisant cette mer qui avait l'outrecuidance de briser en 3 minutes le fruit de nombreuses heures de labeur...

Je ne lui en tiens toutefois pas rancune... les règles du jeu étaient connues de nous deux... et le vainqueur tout désigné...

Vendredi 6 août 1999

Trois jours de plus à flemmarder...
Il serait temps que je justifie du titre de ce journal, "En eaux profondes"... ce sera le cas prochainement puisque je vais plonger cet après-midi dans une crique perdue sur la côte. Manuel m'a promis que je serais enchanté de ces fonds marins, la lumière du soleil traversant l'eau cristalline éblouit les quelques coraux tapissant le sable, laissant s'échapper les quelques poissons aveuglés par cette lumière trop perçante... J'ai hâte d'être aveuglé !

Lundi 9 août 1999

Vendredi dernier, je redoutais de passer ces 3 jours en haute mer, afin de rejoindre cette crique perdue au milieu de la Méditerranée. C'était un test très important, depuis quelque temps je m'interrogeais sur ma capacité à avoir le "pied marin". La honte m'aurait submergé si j'avais dû écrire ici que mon coeur se serrait maladroitement pour cause de roulis. Car j'aime la mer ! Et je rêve de ses eaux profondes, immensités aux nuances de bleu infinies, là où l'homme ne peut vivre qu'enfermé, faute de pouvoir respirer sous l'eau.

Et l'eau par elle-même, celle qui me rend si léger, celle qui glisse sur ma peau en toute douceur. Et puis sa faune, et sa flore, accueillantes, ou dont la beauté recèle des venins, ou encore des dents acérés. Un monde archaïque, dans lequel on peut se faire dévorer à tout instant, ou frôler de peu farouches poissons venant jouer près de nos corps, nous regardant du coin de l'oeil, juste au cas où... prudence...

Dans mon esprit, je ne pouvais concevoir d'aimer la mer en restant sur ses côtes, je voulais une autre distance, être en elle, au plus profond, et au plus loin des côtes. Là où le bleu se fait noir, signe de profondeur...

Quand le père de Camille m'a proposé ce voyage, une esquisse d'angoisse a grisé mes entrailles, le grand jour était enfin arrivé. Et un enjeu d'une autre importance se déroulait. En septembre dernier, lors d'une fête foraine, Sophie avait tenu absolument à franchir le rideau d'une tente, où une voyante prédisait l'avenir, selon elle. Je riais intérieurement lorsque je l'ai aperçue attablée, un chat persan noir nous foudroyant du regard, et sa boule de cristal aux reflets nacrés trônant sur une table en bois décrépi. Sa tenue se prêtait elle aussi aux clichés, une robe aux motifs fleuris, rehaussée d'une écharpe de laine mauve, en assez mauvais état. Et la diseuse de bonne aventure, du haut de sa soixantaine d'années, le regard lourd, les paupières à demi-fermées, scrutant ma personne avec amusement. Avouons-le, à ce moment je riais moins.
Sophie m'a poussé dans le dos, et je n'ai pu que m'asseoir en face d'une sorcière. Et entre autres pénibles événements, elle m'a parlé de ma mort. Me promettant certes une longue vie, mais ma mort serait causée par l'eau, une noyade apparemment. Une personne m'assassinerait...
Immédiatement je pensais à un voyage sur l'eau. Et si je devais être malade, ou n'avoir qu'un soupçon de nausée lors de ce voyage, j'aurais sans peine renoncé à poursuivre ma quête d'eaux profondes, rejetant ainsi le spectre d'une mort en haute mer...

Le bateau de plaisance de Camille bougeait légèrement dans son embarcadère, je tenais déjà difficilement mon équilibre, mais j'aidais pourtant aux manoeuvres... (à suivre).

Mercredi 11 août 1999

Manuel est un capitaine de bateau de plaisance tenant plus du pirate Barbe Bleue que de Popeye. Bien que n'ayant jamais participé à une quelconque manoeuvre afin de détacher un bateau, il n'a pas hésité à vociférer de nombreux ordres incompréhensibles à mes oreilles.
Camille rigolait en cachette, sous ses mains, m'observant depuis l'espace supérieur du bateau, à découvert, plongeant son regard vers l'avant, où je m'échinais à tirer deux énormes cordes qui déchiraient la paume de mes mains. "Mais ne tire pas si fort, ça doit venir tout seul !". Mais je ne tirais pas fort justement !!!

Puis détacher à l'arrière les deux cordes qui relient cet assemblage de bois à l'embarcadère. Et enfin surveiller pour le départ que notre véhicule maritime ne cogne pas les deux autres bateaux placés sur nos flancs.
Quelques minutes, et je me sens déjà dans la peau du moussaillon qui rêve de serrer ses mains autour du cou du capitaine dictatorial, profitant de l'aubaine que lui apportent ses passagers de fortune en se prélassant sur son confortable fauteuil de commandant, le regard fixé loin devant lui, prétentieusement.

Enfin le glissement du bateau sur les premiers flots ! Sa vitesse est assez faible, je m'en plains, et le capitaine me foudroie du regard, comme si je mettais en doute sa virilité. Si la vitesse est faible, c'est parce que le moteur doit se mettre en route progressivement... je n'affronte pas plus longtemps Barbe Bleue, et préfère la compagnie de Camille, vêtue de son maillot de bain une pièce, déjà sur le pont à se laisser caresser par la chaleur des rayons du soleil.

Camille est une amie d'enfance, et elle ne supporte pas la mer et ses roulis. Préventivement, elle a avalé un cachet contre le mal de mer. J'ai refusé celui qu'elle me proposait. Toujours pour cette maudite expérience, tester mon pied marin, et je ne souhaitais pas qu'un éventuel effet placebo puisse jouer. Quitte à être malade, autant l'être sans médicaments. Et puis vomir constamment n'a jamais tué personne. Ces pensées me rassuraient, je finissais par tant souhaiter de ne pas mourir noyé, que je rêvais d'avoir le mal de mer. Et c'est un cercle vicieux, je n'en doutais pas, la force de ma volonté d'être malade serait une force contre le mal de mer en réalité.

La mer, quant à elle, pour le grand ravissement de Camille, était calme, jusqu'à "peu agitée". Malheureusement, nous nous éloignions des côtes, en plein vers le sud, et les quelques vagues se dirigeaient imperturbablement vers le Nord. Il en résulte que même très faibles, le bateau se levait inexorablement à chaque vague, et retombait avec lourdeur. Et les vagues étaient nombreuses...

Le voyage devait durer trois heures environs... et un soupir intérieur me gagne à cette pensée, la mer à perte de vue, pendant trois longues heures, impossible de lire vu les mouvements du bateau, et la même monotonie des heurts sur les vagues. De quoi forger ma patience...

André, le petit ami de Camille, supposé posséder ce fameux pied marin, commençe à faillir au bout des fameuses trois heures, je souris intérieurement. Car je me sens bien, et même très bien ! J'ai envie de manger qui plus est. J'aurais envie d'être déçu d'avoir le pied marin, mais ce n'est pas le cas, et tant pis pour ma mort annoncée en eaux profondes, noyé.

Le temps se gâte légèrement, la couverture nuageuse est assez basse, l'eau de la mer est d'un noir profond, et une pellicule de nuages noirs semble nous happer. Le vent souffle assez fort, et j'ouvre les yeux, car Manuel vient de m'appeler pour que je le rejoigne dans la cabine de commandement. Le spectacle qui s'offre sous mes yeux est apocalyptique. Je vois enfin cette île où nous allons plonger... et mes os se glacent. Cette vision qui s'impose à moi est digne des films catastrophes dans lesquels les bateaux vont s'échouer sur les côtes. L'île est en fait un énorme rocher sur lequel se dresse un phare, elle est assez petite, et de gigantesques nuages noirs l'entourent. L'eau est noire, d'un noir encre qui me glace. Les vagues redoublent, le bateau n'étant plus qu'un jouet porté de la droite vers la gauche. Sincèrement, j'avoue qu'à ce moment je me demande ce que je fais là. J'imagine un atoll à l'eau cristalline, et je me retrouve ici, avec cette vision cauchemardesque, et ces eaux opaques où je suis supposé plonger ! On se rapproche inévitablement de ce rocher, et je cherche déjà une excuse pour refuser la plongée qui s'annonce. Manuel trouble alors mes pensées ! Je dois le rejoindre dans la cabine afin de demander l'autorisation d'accoster aux gardiens de l'île. Je fulmine ! André et Camille parlent aussi bien que moi les langues étrangères, donc très mal, alors je ne vois pas pourquoi je vais devoir bredouiller des mots en espagnol, italien, ou anglais, langues que je n'ai pas pratiquées depuis 5 ans ! Quoi qu'il en soit, on me l'impose, je n'ai pas le choix. Manuel m'a vaguement expliqué qu'on devait accrocher le bateau à une bouée qui se trouve à l'intérieur de la crique protégée par ce rocher l'entourant. Le son émit par la radio est une catastrophe, je ne comprends rien de la langue locale, je bredouille alors l'anglais qu'il me reste "Euh... do you speak english ?...". Et l'homme qui me répond le parle, à sa façon... je ne comprends pas grand-chose, à peine qu'on a l'autorisation d'entrer, et qu'il nous donnera de "better informations" quand nous serons dans la crique. Un "ok" cloue cette conversation entre deux sourds.

Une fois entrés dans la crique, je suis un peu soulagé, l'eau ne bouge plus, le rocher freinant la course du vent. Néanmoins, l'eau est toujours aussi sombre, et les nuages noirs m'angoissent. Manuel ordonne à André d'attraper la corde de la bouée fixée sous l'eau, afin qu'on l'attache à notre bateau. André lâche misérablement le bâton dans l'eau... je soupire... devinez qui Manuel souhaite envoyer récupérer le bâton dans l'eau... moi... et j'y échappe de justesse, André souhaitant impressionner Camille, il plonge sans crainte dans les flots noirs. Il me revient la lourde tâche de tirer à moi la bouée, si lourde, avec le bâton, si mouillée. J'y parviens, ne sachant trop comment !

Et la seconde mauvaise surprise surgit... André remonte sur le bateau avec des marques rouges, comme des filaments... Manuel nous le confie, les méduses sont nombreuses dans cette crique... et voilà, des méduses, des fonds noirs, que demander de plus ? Et pourtant je suis là, comment ne pas me baigner ?... Oui j'ai peur...

Vendredi 13 août 1999

Il est 13 heures, le bateau à l'arrêt, ancré à la bouée. Le moment tant redouté est juste en face de mes yeux, comme murmurant qu'il est temps de chausser ses palmes, son masque, et son tuba...

Camille et André ont toujours le mal de mer, et en profitent pour jeter par-dessus bord le peu qu'ils avaient ingéré le matin même. Et je me sentais assez tristement bien, ne pouvant prétexter un mal de coeur pour échapper à la plongée en eaux profondes, et si noirs. D'ailleurs, approchant le bout de mon nez près de l'eau, je ne la trouvais pas si noire, mais plutôt d'un bleu marine très sombre. Mais en aucun cas elle n'était cristalline, turquoise, telle que je la rêvais.

André observe les remous des flots qui bercent le bateau, afin d'y déceler de visu la méduse assassine qui lui a causé sa blessure. Et il en aperçut ! Un soupir intérieur s'essouffla longuement en moi, comme si la noirceur des eaux n'était pas suffisante, il faudrait encore jongler avec les méduses...

Camille semblait parfaitement sereine, et nous annonça qu'elle refusait d'aller admirer la faune corallienne. Effectivement, Camille est mon amie d'enfance, et je me souviens qu'à l'âge de 8 ans, sur l'une des plages de la mer du Nord, elle avait été piquée par une méduse de près d'un mètre de diamètre, et elle en avait pleuré toutes les larmes de son corps. J'avais le même âge qu'elle, et je pensais déjà avec amertume qu'elle allait mourir... il n'en fût heureusement rien, mais depuis elle en garde une peur viscérale. Je n'en garde quant à moi qu'une légère crainte. Mais j'imagine on ne peut mieux une énorme méduse venant s'agripper à mon torse et me serrer entre ses tentacules. C'est à ce moment que Manuel tente de nous raisonner, arguant que les méduses sont inoffensives ! On ne s'y pique qu'en les frôlant, ce ne sont pas des pieuvres... c'est ce qu'il dit... Manuel n'est pas réputé pour sa diplomatie, et si on lui dit qu'on a peur des méduses, il en rit, et serait plutôt de l'avis de plonger l'intéressé au sein d'un banc de méduses...

Bref, quoi qu'il en soit, je décide d'y aller. Pas tant par courage plutôt que par énervement. Je n'ai pas passé 3 heures d'un mortel ennui sur ce bateau pour "rester à quai", et ne pas communier avec les poissons exotiques de ces eaux. Nous sommes dans une réserve naturelle de poissons, en haute mer, je pense être certain d'y admirer de très jolis poissons aux couleurs chatoyantes. Et je parviens ainsi à occulter la présence de méduses.

Une planche de bois composée d'à peine quelques lattes, à l'arrière du bateau, nous permet de nous asseoir pour enfiler nos accessoires de plongée. La planche rase l'eau, et mes pieds y baignent déjà, freinant l'idée que des méduses puissent venir goûter à la douceur de mes mollets. Et dès ce moment, je suis surpris, je vois parfaitement mes pieds sous l'eau. Elle me semblait si sombre, alors que je vois mes pieds ! Je découvre à l'instant qu'une eau peut paraître a priori opaque et pourtant recéler de la transparence. Et ce n'était que la première agréable surprise !

J'enfile prestement mes palmes et mon masque, préférant gagner au plus vite l'eau, redoutant de ne pas voir ce qui arrive près de moi... la vieille hantise des Dents de la mer...

Je me laisse glisser, vite submergé par les flots... avec un soupçon de panique, je me tourne sur moi-même afin d'observer un éventuel assaillant... mais point de méduses... ou plutôt, je ne vois pas les méduses qui étaient ancrées dans mon imaginaire, celles que j'imaginais translucides, et se baladant à toute profondeur...

Le bateau est ancré à quelques mètres d'un récif, je suis alors Camille, avec prudence. Et je vis alors des instants magiques, même avec cette douce frayeur me tenaillant. Une fois sous l'eau, les couleurs prennent vie, ce bleu si sombre est en réalité si clair ! Je vois à plusieurs mètres devant moi, et un banc de poissons virevolte plus loin sur ma droite. Ce bleu est identique à celui de la photo en page d'accueil de ce site, ni plus ni moins ! Le fond marin n'est qu'à sept mètres environ... malheureusement, comme je l'ai dit, le temps est nuageux, et le soleil ne filtre pas sous l'eau, ne dessinant aucun trait mouvant et doré sur le sable, ou sur mes mains... toutefois, dans son immense générosité, un rayon de soleil filtrera, et s'engouffrera dans les eaux... le soleil apparaît luisant, comme cette image de Dieu sous forme de lumière, qui traverse une lucarne haut placée...

Ils sont là tous ces poissons, me frôlant avec la plus grande hardiesse, manquant parfois de se cogner contre moi lorsque je change brutalement de direction. Je joue au mort, ne bougeant plus, la respiration toutefois haletante, et cette faune aux couleurs chamarrées m'émerveille, je me sens comme adopté, même si les plus curieux poissons passent près de moi avec un oeil en coin, juste au cas où... et les minutes se prolongent, l'eau réchauffe ma peau, et toute cette vie marine me subjugue, je les regarde s'agiter, se courser les uns les autres, jouer à cache-cache dans les creux des récifs... face à tant de sérénité, je regagne au plus vite notre embarcation afin d'encourager André et Camille à me rejoindre. J'ai beau me faire suppliant, et affirmer qu'aucune méduse ne m'a croisé, Camille refuse de plonger, et j'en suis profondément triste, je sais que si elle venait elle en serait charmée. Je comprends ses peurs, et pourtant je sais qu'elle aimerait ce spectacle... au bout de très longues minutes, j'abandonne, renonçant à la convaincre... et puis quelques mètres plus loin, je refais surface, et je l'aperçois à un mètre du bateau, dans l'eau ! Je me rapproche, et je l'entends pleurer, comme la petite fille que j'avais connue, elle pleurait à chaudes larmes, hoquetant, désignant avec son bras les méduses, plus loin, près de l'échelle du bateau...

Elle les a vues, et pleure, nous accusant de lui avoir menti, et elle est là, immobile... ne bougeant plus, craignant ces méduses... et je reste là à la regarder, tentant de trouver la solution miracle. Et je la trouve ! Je lui prends affectueusement la main, et je sens qu'elle la serre très fort dans la sienne, puis je lui murmure des mots apaisants, lui communiquant ce qu'on vient de m'apprendre, les méduses d'ici ne sont pas translucides et blanches, elles sont marrons, toutes petites, et flottent à la surface... il est impossible de les rater. Et j'avoue que moi je commence à avoir peur, car ces méduses on ne les voit qui si notre tête est sous l'eau, et en restant là près d'elle, la tête hors de l'eau, je crains qu'elles soient tout près de nous, et que Camille pleure de plus belle. Et je lance alors mon argument massue, puisque les méduses cernent le bateau, autant aller près du récif, où je n'en ai vues aucune, et je continuerai à serrer sa main très fort dans la mienne, la protégeant d'éventuelles méduses... et Camille m'écoute, porte son masque à ses yeux, et nous plongeons, puis nous éloignons rapidement... Je ne lâche pas sa main, et enfin les récifs sont à portée de vue...

Avec une fausse assurance, je joue au guide, lui montrant les plus beaux poissons qui passent...
Trois minutes plus tard, André surgit à nos côtés, prenant la main libre de Camille, sa fiancée... et je ne peux m'empêcher de me sentir fier, terriblement fier. Lui qui prétend être son amoureux, et qui n'avait trouvé qu'à lui lancer quelques mots du bateau pour l'encourager, et moi, son ami, ayant trouvé la solution pour la rassurer et la faire voyager... une bouffée de fierté m'envahit et je n'en ai pas honte. Je suis fatigué de ces gens sans la moindre once de psychologie, qui pensent que seule une thérapie de choc peut vaincre les peurs, alors que quelques mots rassurants et une action originale peuvent parvenir à guérir...

Dimanche 15 août 1999

Manuel, alias Barbe Bleue, nous indique avec sa voix si chaleureuse et entraînante - c'est de l'ironie - que dans 10 minutes nous larguerons les amarres.
Je sens monter en moi l'enfant boudeur, prêt à froncer de manière menaçante les sourcils, peu content de ce départ précipité. Barbe Bleue est un de ces marins d'eau douce qui regarde la faune marine 10 minutes, histoire de dire qu'il l'a vue, puis il se retire, tel l'amant ayant estimé avoir suffisamment comblé celle qui partageait son lit cette nuit-là.
Je ne poursuivrai pas cette image, encore que je me sentais si bien sous ces eaux, dont le silence était à peine brisé par l'air s'engouffrant à l'intérieur de ce tuba de fortune. Les palmes offraient même à mon corps une rapidité et fluidité étonnantes , et j'aurais pu aisément me convaincre être dans mon milieu naturel, l'eau.

Et c'est avec un brin de tristesse que je m'éloigne des récifs... et c'est à ce moment que je vois deux méduses rôder près de l'échelle du bateau. Certes !, elles sont assez petites, mais leurs filaments le sont moins, et le poison qui les recouvre n'est pas le moins du monde une illusion. Ma paranoïa ne demandait qu'à resurgir, et j'imaginais le complot fomenté par ces deux animaux visqueux et translucides, chacune se rapprochant à grande vitesse de l'échelle, afin de couper ma route... non ! Pire encore, leur rapidité était assez artificielle, comme si elles me laissaient entrevoir que j'aurais le temps, non seulement regagner l'échelle, mais encore de me déchausser de ces palmes très encombrantes pour se déplacer sur une échelle de bois si ridiculement petite !
Et je n'ai pas vraiment réfléchi, j'ai juste pensé à accélérer le mouvement... ce qui fût une erreur, j'ai sous-estimé leur vitesse ! Je me retrouve à quelques centimètres de l'échelle, mais toujours avec ces maudites palmes ! Je sais qu'elles sont toutes deux proches de mon corps, et le drame s'intensifie, ma tête hors de l'eau, je ne les vois plus !!! Je panique, et retire avec précipitation ces chaussures sous-marines. Toute la maladresse qui me caractérise incite mes pieds à se frotter contre l'hélice rouillée du bateau ! Je ne m'en aperçois pas sur le coup. Je ne ressens de douleur qu'une fois sur le sécurisant plancher de bois, où j'observe de fines rayures zébrant le haut de mon pied gauche, le sang ne cessant de couler...
La vue de mon sang ne me gêne pas tant, alors que je serai bien incapable de piquer le bout d'un de mes doigts avec une fine aiguille. Une fois que le mal est apparu, je l'accepte.
En infirmière attentionnée, Camille sort prestement la trousse de secours, nettoyant avec délicatesse cette plaie. Toutefois, l'alcool à 70 degrés brûle cette peau si fragile, et c'est contre mon gré que j'émets un "aïe !", puis un "ouille !" très enfantins !

Manuel, toujours aussi marin d'eau douce, possède un petit tuyau d'arrosage, qui permet de nous nettoyer du sel de la mer, avec cette eau si douce, si neutre... quelle délice ! Sentir cette eau s'infiltrer par la commissure des lèvres, si douce, et si rafraîchissante...

Mardi 17 août 1999

Eau douce... très peu à l'horizon. Manuel nous propose de dormir à la belle étoile, ou de panser nos courbatures dans les deux cages à lapins qu'il appelle "cabines". Son bateau n'est certes pas du plus grand luxe, mais ces matelas compressés entre quatre parois de bois font peine à voir. Mieux vaut ne pas être somnambule, à moins de rejeter toute idée de sommeil réparateur. Car ces placards aménagés en chambres ne doivent pas épargner tout geste un tantinet brusque !

Et si c'est pour se réveiller aux aurores en comptant de nouvelles blessures, je préfère encore mon dos endolori sur le sol rocailleux de ce rocher qui tient lieu d'île. Comme je l'avais signalé, ce n'est qu'un petit rocher rehaussé d'un phare en piteux état. Une habitation fût aménagée à quelques mètres de lui, afin que quelques étudiants entretiennent ce qui reste du phare, puis surveillent cette réserve naturelle de poissons, et de méduses... ne les oublions pas !

Les heures passant, la lumière s'évanouissait à l'approche des ténèbres, et les quelques nuages noirs qui rasaient l'horizon laissaient leur place au vide du ciel, illuminé par la lune naissante. L'expression "dormir à la belle étoile" pouvait enfin trouver sa pleine signification. Tout comme le sol caillouteux, effectivement très irrégulier, et jonché de cailloux. Une douleur virtuelle apparût soudain en bas de ma colonne vertébrale, comme pour implorer la pitié de ma raison, ce sol est trop caillouteux, vraiment !
Je laisse rarement mon corps décider pour moi, et imaginant le sifflement nocturne de Manuel ou le grossier ronflement d'André, perché en haut de son hamac, je préférais encore la compagnie des pierres et de la douce fraîcheur de la nuit... sans hamac, sans sac de couchage, à peine vêtu d'un poncho aux couleurs chamarrées.
Je cherchais déjà un espace confortable, lorsque je fus surpris par une silhouette éclatante de lumière, se reflétant sur un arbre en état de décomposition avancée. Une femme ! A ce qu'il me semblait, tenant un chat dans ses bras... (à suivre)

Jeudi 19 août 1999

Des soirées comme celle-là je m'interroge sur ma vie dans la réalité. Ou plutôt... la façon dont j'intègre la réalité à ma vie...

Cette femme est toujours tapie dans l'ombre, et la moindre hésitation abolie, un chat persan trône inévitablement dans ses bras. Ses pupilles me fixent gravement, et le moindre battement de ses paupières félines résonne dans ma tête comme autant de lames de guillotine s'abattant sur la nuque de feu Louis XVI.

Et voilà la réalité, un simple chat m'observant à la tombée de la nuit, blotti dans les bras d'une femme elle-même recouverte par les ombres, et je me prends à imaginer un épisode sanglant, où l'innocence incarné par ce chaton est éludée juste pour me dévorer, moi, ou griffer sauvagement le bout de mes pieds, à moi, sans la moindre pitié, de moi. Une imagination trop fertile ? Une vie si peu trépidante au point de trouver la mort sous les yeux ou dans les attitudes de quiconque ?

Et pourtant, une fois endormi au pied de l'arbre, quelques hurlements de terreur me semblaient bien réels...

Samedi 21 août 1999

Le texte qui suit n'est pas une apologie du suicide. Toutefois, sa lecture est déconseillée aux personnes sensibles.

Fascination morbide que l'envie de s'engouffrer dans ce vide, tel est le credo des âmes attachées à la vie comme certains chiens à leur os. Une mort parfois vue comme la fin de tout, alors pourquoi la devancer ? Hein, oui, pourquoi ? La vie et ses mystères, ses charmes prétendument secrets, la vie !

Autant de paroles trouvant un écho à l'intérieur de moi, reflétant le vide de mes attachements à cette Terre.
Mort volontaire... la tentation de l'inconnue, le mystère si important de ce qui se cache au-delà de la vie, un néant ?, un paradis ?, un enfer ? Mais la suite, vite !, la suite !
Devancer la mort par curiosité, ou par lassitude de ce cher monde, ou de ce monde cher, et ses êtres aussi uniformes, lisses, jouant leur partition aussi fidèlement qu'elle leur a été enseignée.

Autant de mystère que le voile qui se lève sur le visage de la danseuse étoile. Danseuse qui tournoie à nous en faire perdre la tête, gesticulant, avec grâce, si légère, créant un monde autour de ses envolées. Un monde toutefois aussi semblable, seul l'air est brassé, seul son petit corps gesticule, puis s'arrête, au bord de l'épuisement, et tente de trouver le regard admirateur de quelque être invisible. Et enfin, elle s'écroule, à terre, ou à Terre, puis contemple ses pieds douloureux. Tant de peine, les tourbillons qui ont emprisonné son âme, puis le repos qui ravive ses pensées. Danser à nouveau, pour tourner à nouveau, et oublier la douleur aux pieds.

Puis la vie, puis la mort. Et alors l'inconnu.
Et vivre, à quoi bon ? Chercher un sens, c'est entendre en elle le vide qui a besoin d'être comblé, par ce sens. Heureux ceux qui se satisfont du chemin tracé, de cet emploi, de cette famille, de ces loisirs, pré-mâchés, prêts-à-consommer.
Autre artiste, souffrant de lucidité, cherchant refuge dans le tendre confort de son imagination, sublimant ce vide sidéral qui nous envahit, le transformant en une attente douce, et offrant cette douceur à qui veut la saisir. La mort qui trouve refuge dans cette création et ce partage. Un partage de l'irrésistible attrait de la mort, un partage tout le long de la vie, puis la vie qui cesse, involontairement cette fois, et enfin la réponse, attendue, et méritée...

 

Page d'accueil