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Dimanche 1er août 1999
Une escapade en Corse en tout début de matinée.
Lorsque j'avais sept ans, je prenais déjà plaisir
à prendre ces énormes bateaux qui nous conduisaient
vers cette île de beauté.
Et victime du syndrome Titanic, le film et non le drame -
encore que le film lui-même en soit un - je me suis porté
à l'avant du navire, et quelle sensation ! Le vent qui
entoure mon corps, comme s'il m'enveloppait, l'air marin à
peine humide, un léger parfum de sel, et je contemplais
la mer Méditerranée, à perte de vue. En
ce moment encore, je sentais toute la force du vent et du vide
maritime à l'intérieur de moi. C'est indescriptible.
Peut-être est-ce de la mégalomanie, l'orgueil profond
de chevaucher un navire, d'être sur sa proue, la tête
relevée, le souffle conquérant, brisant les vagues,
seul au monde, encore... le regard porté vers l'avant,
sans un coup d'oeil derrière moi, vers les autres... délire
d'un mégalomane... et pourtant euphorisant...
Quelques enfants gloussent derrière moi... la magie
se brise. Je soupire intérieurement, et leur jette un
coup d'oeil... me voilà de retour sur Terre, parmi eux...
et ils sont mignons ces mômes d'ailleurs, je leur rends
leur sourire. L'un d'eux, assez hardi, souhaite s'avançer
aussi loin que moi sur la proue. Mon instinct maternel frémit,
et je le retiens par les épaules, ses yeux se froncent,
m'ordonnant de le laisser tranquille !
Courtoisement, je marchande sa vie avec lui, et lui offre
de le prendre dans mes bras afin de sentir le vent orgueilleux
en lui, sans qu'il risque de chuter... je lui promets d'autres
sensations, ses bras libres, il pourra même imaginer voler
sur les flots. Une lueur d'envie luit dans son regard. Mes bras
enserrent sa taille, et je le porte au-delà de la proue,
il hurle ! Mais sentant que je le relâche, il crie de plus
belle, m'intimant l'ordre de le laisser aussi haut !
Les minutes passent, je regarde son visage serein, ses yeux
fermés, et je suis sûr qu'il vole...
Mardi 3 août 1999
Certains jours je pense n'avoir jamais grandi. Près
de 15 ans que je n'étais pas retourné dans cette
ville, et son charme est toujours intact.
Mon premier réflexe fût de délacer hâtivement
les noeuds de mes chaussures, puis quasiment arracher les chaussettes,
pour, enfin !, pouvoir plonger mes pieds dans le sable chaud...
quelle délice... neuf heures du matin, une plage encore
déserte, le sable qui roule et souhaite engloutir mes
pieds, quelques cris d'enfants débutant avec excitation
leur carrière d'architecte en fortifiant un château
de sable. Château dont ils savent pertinemment que la marée
viendra l'engloutir... mais tout l'enjeu est là ! La résistance
de ce dernier aux vaguelettes d'eau transperçant les remparts,
les gravissant si aisément, mettant à mal les fondations
du château de sable, qui retournera au sable... je les
regarde avec envie, me souvenant d'avoir moi aussi fortifié
mes talents d'architecte près de la Mer du Nord, qui fût
un juge impitoyable. L'eau s'approchait peu à peu, nous
narguant par le frôlement de nos fortifications, s'attaquant
avec subtilité à notre château. Et l'excitation
me gagnait, la guerre était rude. Tous les coups étaient
permis, je n'hésitais pas une seconde à renforcer
les remparts à coups de poignées de sable, ainsi
qu'à ériger des digues que je voulais infranchissables...
Mais au bout du compte... je perdais, elle l'emportait, trop
facilement. Je haussais alors les épaules, méprisant
cette mer qui avait l'outrecuidance de briser en 3 minutes le
fruit de nombreuses heures de labeur...
Je ne lui en tiens toutefois pas rancune... les règles
du jeu étaient connues de nous deux... et le vainqueur
tout désigné...
Vendredi 6 août 1999
Trois jours de plus à flemmarder...
Il serait temps que je justifie du titre de ce journal, "En
eaux profondes"... ce sera le cas prochainement puisque
je vais plonger cet après-midi dans une crique perdue
sur la côte. Manuel m'a promis que je serais enchanté
de ces fonds marins, la lumière du soleil traversant l'eau
cristalline éblouit les quelques coraux tapissant le sable,
laissant s'échapper les quelques poissons aveuglés
par cette lumière trop perçante... J'ai hâte
d'être aveuglé !
Lundi 9 août 1999
Vendredi dernier, je redoutais de passer ces 3 jours en haute
mer, afin de rejoindre cette crique perdue au milieu de la Méditerranée.
C'était un test très important, depuis quelque
temps je m'interrogeais sur ma capacité à avoir
le "pied marin". La honte m'aurait submergé
si j'avais dû écrire ici que mon coeur se serrait
maladroitement pour cause de roulis. Car j'aime la mer ! Et je
rêve de ses eaux profondes, immensités aux nuances
de bleu infinies, là où l'homme ne peut vivre qu'enfermé,
faute de pouvoir respirer sous l'eau.
Et l'eau par elle-même, celle qui me rend si léger,
celle qui glisse sur ma peau en toute douceur. Et puis sa faune,
et sa flore, accueillantes, ou dont la beauté recèle
des venins, ou encore des dents acérés. Un monde
archaïque, dans lequel on peut se faire dévorer à
tout instant, ou frôler de peu farouches poissons venant
jouer près de nos corps, nous regardant du coin de l'oeil,
juste au cas où... prudence...
Dans mon esprit, je ne pouvais concevoir d'aimer la mer en
restant sur ses côtes, je voulais une autre distance, être
en elle, au plus profond, et au plus loin des côtes. Là
où le bleu se fait noir, signe de profondeur...
Quand le père de Camille m'a proposé ce voyage,
une esquisse d'angoisse a grisé mes entrailles, le grand
jour était enfin arrivé. Et un enjeu d'une autre
importance se déroulait. En septembre dernier, lors d'une
fête foraine, Sophie avait tenu absolument à franchir
le rideau d'une tente, où une voyante prédisait
l'avenir, selon elle. Je riais intérieurement lorsque
je l'ai aperçue attablée, un chat persan noir nous
foudroyant du regard, et sa boule de cristal aux reflets nacrés
trônant sur une table en bois décrépi. Sa
tenue se prêtait elle aussi aux clichés, une robe
aux motifs fleuris, rehaussée d'une écharpe de
laine mauve, en assez mauvais état. Et la diseuse de bonne
aventure, du haut de sa soixantaine d'années, le regard
lourd, les paupières à demi-fermées, scrutant
ma personne avec amusement. Avouons-le, à ce moment je
riais moins.
Sophie m'a poussé dans le dos, et je n'ai pu que m'asseoir
en face d'une sorcière. Et entre autres pénibles
événements, elle m'a parlé de ma mort. Me
promettant certes une longue vie, mais ma mort serait causée
par l'eau, une noyade apparemment. Une personne m'assassinerait...
Immédiatement je pensais à un voyage sur l'eau.
Et si je devais être malade, ou n'avoir qu'un soupçon
de nausée lors de ce voyage, j'aurais sans peine renoncé
à poursuivre ma quête d'eaux profondes, rejetant
ainsi le spectre d'une mort en haute mer...
Le bateau de plaisance de Camille bougeait légèrement
dans son embarcadère, je tenais déjà difficilement
mon équilibre, mais j'aidais pourtant aux manoeuvres...
(à suivre).
Mercredi 11 août 1999
Manuel est un capitaine de bateau de plaisance tenant plus
du pirate Barbe Bleue que de Popeye. Bien que n'ayant jamais
participé à une quelconque manoeuvre afin de détacher
un bateau, il n'a pas hésité à vociférer
de nombreux ordres incompréhensibles à mes oreilles.
Camille rigolait en cachette, sous ses mains, m'observant depuis
l'espace supérieur du bateau, à découvert,
plongeant son regard vers l'avant, où je m'échinais
à tirer deux énormes cordes qui déchiraient
la paume de mes mains. "Mais ne tire pas si fort, ça
doit venir tout seul !". Mais je ne tirais pas fort justement
!!!
Puis détacher à l'arrière les deux cordes
qui relient cet assemblage de bois à l'embarcadère.
Et enfin surveiller pour le départ que notre véhicule
maritime ne cogne pas les deux autres bateaux placés sur
nos flancs.
Quelques minutes, et je me sens déjà dans la peau
du moussaillon qui rêve de serrer ses mains autour du cou
du capitaine dictatorial, profitant de l'aubaine que lui apportent
ses passagers de fortune en se prélassant sur son confortable
fauteuil de commandant, le regard fixé loin devant lui,
prétentieusement.
Enfin le glissement du bateau sur les premiers flots ! Sa
vitesse est assez faible, je m'en plains, et le capitaine me
foudroie du regard, comme si je mettais en doute sa virilité.
Si la vitesse est faible, c'est parce que le moteur doit se mettre
en route progressivement... je n'affronte pas plus longtemps
Barbe Bleue, et préfère la compagnie de Camille,
vêtue de son maillot de bain une pièce, déjà
sur le pont à se laisser caresser par la chaleur des rayons
du soleil.
Camille est une amie d'enfance, et elle ne supporte pas la
mer et ses roulis. Préventivement, elle a avalé
un cachet contre le mal de mer. J'ai refusé celui qu'elle
me proposait. Toujours pour cette maudite expérience,
tester mon pied marin, et je ne souhaitais pas qu'un éventuel
effet placebo puisse jouer. Quitte à être malade,
autant l'être sans médicaments. Et puis vomir constamment
n'a jamais tué personne. Ces pensées me rassuraient,
je finissais par tant souhaiter de ne pas mourir noyé,
que je rêvais d'avoir le mal de mer. Et c'est un cercle
vicieux, je n'en doutais pas, la force de ma volonté d'être
malade serait une force contre le mal de mer en réalité.
La mer, quant à elle, pour le grand ravissement de
Camille, était calme, jusqu'à "peu agitée".
Malheureusement, nous nous éloignions des côtes,
en plein vers le sud, et les quelques vagues se dirigeaient imperturbablement
vers le Nord. Il en résulte que même très
faibles, le bateau se levait inexorablement à chaque vague,
et retombait avec lourdeur. Et les vagues étaient nombreuses...
Le voyage devait durer trois heures environs... et un soupir
intérieur me gagne à cette pensée, la mer
à perte de vue, pendant trois longues heures, impossible
de lire vu les mouvements du bateau, et la même monotonie
des heurts sur les vagues. De quoi forger ma patience...
André, le petit ami de Camille, supposé posséder
ce fameux pied marin, commençe à faillir au bout
des fameuses trois heures, je souris intérieurement. Car
je me sens bien, et même très bien ! J'ai envie
de manger qui plus est. J'aurais envie d'être déçu
d'avoir le pied marin, mais ce n'est pas le cas, et tant pis
pour ma mort annoncée en eaux profondes, noyé.
Le temps se gâte légèrement, la couverture
nuageuse est assez basse, l'eau de la mer est d'un noir profond,
et une pellicule de nuages noirs semble nous happer. Le vent
souffle assez fort, et j'ouvre les yeux, car Manuel vient de
m'appeler pour que je le rejoigne dans la cabine de commandement.
Le spectacle qui s'offre sous mes yeux est apocalyptique. Je
vois enfin cette île où nous allons plonger... et
mes os se glacent. Cette vision qui s'impose à moi est
digne des films catastrophes dans lesquels les bateaux vont s'échouer
sur les côtes. L'île est en fait un énorme
rocher sur lequel se dresse un phare, elle est assez petite,
et de gigantesques nuages noirs l'entourent. L'eau est noire,
d'un noir encre qui me glace. Les vagues redoublent, le bateau
n'étant plus qu'un jouet porté de la droite vers
la gauche. Sincèrement, j'avoue qu'à ce moment
je me demande ce que je fais là. J'imagine un atoll à
l'eau cristalline, et je me retrouve ici, avec cette vision cauchemardesque,
et ces eaux opaques où je suis supposé plonger
! On se rapproche inévitablement de ce rocher, et je cherche
déjà une excuse pour refuser la plongée
qui s'annonce. Manuel trouble alors mes pensées ! Je dois
le rejoindre dans la cabine afin de demander l'autorisation d'accoster
aux gardiens de l'île. Je fulmine ! André et Camille
parlent aussi bien que moi les langues étrangères,
donc très mal, alors je ne vois pas pourquoi je vais devoir
bredouiller des mots en espagnol, italien, ou anglais, langues
que je n'ai pas pratiquées depuis 5 ans ! Quoi qu'il en
soit, on me l'impose, je n'ai pas le choix. Manuel m'a vaguement
expliqué qu'on devait accrocher le bateau à une
bouée qui se trouve à l'intérieur de la
crique protégée par ce rocher l'entourant. Le son
émit par la radio est une catastrophe, je ne comprends
rien de la langue locale, je bredouille alors l'anglais qu'il
me reste "Euh... do you speak english ?...". Et l'homme
qui me répond le parle, à sa façon... je
ne comprends pas grand-chose, à peine qu'on a l'autorisation
d'entrer, et qu'il nous donnera de "better informations"
quand nous serons dans la crique. Un "ok" cloue cette
conversation entre deux sourds.
Une fois entrés dans la crique, je suis un peu soulagé,
l'eau ne bouge plus, le rocher freinant la course du vent. Néanmoins,
l'eau est toujours aussi sombre, et les nuages noirs m'angoissent.
Manuel ordonne à André d'attraper la corde de la
bouée fixée sous l'eau, afin qu'on l'attache à
notre bateau. André lâche misérablement le
bâton dans l'eau... je soupire... devinez qui Manuel souhaite
envoyer récupérer le bâton dans l'eau...
moi... et j'y échappe de justesse, André souhaitant
impressionner Camille, il plonge sans crainte dans les flots
noirs. Il me revient la lourde tâche de tirer à
moi la bouée, si lourde, avec le bâton, si mouillée.
J'y parviens, ne sachant trop comment !
Et la seconde mauvaise surprise surgit... André remonte
sur le bateau avec des marques rouges, comme des filaments...
Manuel nous le confie, les méduses sont nombreuses dans
cette crique... et voilà, des méduses, des fonds
noirs, que demander de plus ? Et pourtant je suis là,
comment ne pas me baigner ?... Oui j'ai peur...
Vendredi 13 août 1999
Il est 13 heures, le bateau à l'arrêt, ancré
à la bouée. Le moment tant redouté est juste
en face de mes yeux, comme murmurant qu'il est temps de chausser
ses palmes, son masque, et son tuba...
Camille et André ont toujours le mal de mer, et en
profitent pour jeter par-dessus bord le peu qu'ils avaient ingéré
le matin même. Et je me sentais assez tristement bien,
ne pouvant prétexter un mal de coeur pour échapper
à la plongée en eaux profondes, et si noirs. D'ailleurs,
approchant le bout de mon nez près de l'eau, je ne la
trouvais pas si noire, mais plutôt d'un bleu marine très
sombre. Mais en aucun cas elle n'était cristalline, turquoise,
telle que je la rêvais.
André observe les remous des flots qui bercent le bateau,
afin d'y déceler de visu la méduse assassine qui
lui a causé sa blessure. Et il en aperçut ! Un
soupir intérieur s'essouffla longuement en moi, comme
si la noirceur des eaux n'était pas suffisante, il faudrait
encore jongler avec les méduses...
Camille semblait parfaitement sereine, et nous annonça
qu'elle refusait d'aller admirer la faune corallienne. Effectivement,
Camille est mon amie d'enfance, et je me souviens qu'à
l'âge de 8 ans, sur l'une des plages de la mer du Nord,
elle avait été piquée par une méduse
de près d'un mètre de diamètre, et elle
en avait pleuré toutes les larmes de son corps. J'avais
le même âge qu'elle, et je pensais déjà
avec amertume qu'elle allait mourir... il n'en fût heureusement
rien, mais depuis elle en garde une peur viscérale. Je
n'en garde quant à moi qu'une légère crainte.
Mais j'imagine on ne peut mieux une énorme méduse
venant s'agripper à mon torse et me serrer entre ses tentacules.
C'est à ce moment que Manuel tente de nous raisonner,
arguant que les méduses sont inoffensives ! On ne s'y
pique qu'en les frôlant, ce ne sont pas des pieuvres...
c'est ce qu'il dit... Manuel n'est pas réputé pour
sa diplomatie, et si on lui dit qu'on a peur des méduses,
il en rit, et serait plutôt de l'avis de plonger l'intéressé
au sein d'un banc de méduses...
Bref, quoi qu'il en soit, je décide d'y aller. Pas
tant par courage plutôt que par énervement. Je n'ai
pas passé 3 heures d'un mortel ennui sur ce bateau pour
"rester à quai", et ne pas communier avec les
poissons exotiques de ces eaux. Nous sommes dans une réserve
naturelle de poissons, en haute mer, je pense être certain
d'y admirer de très jolis poissons aux couleurs chatoyantes.
Et je parviens ainsi à occulter la présence de
méduses.
Une planche de bois composée d'à peine quelques
lattes, à l'arrière du bateau, nous permet de nous
asseoir pour enfiler nos accessoires de plongée. La planche
rase l'eau, et mes pieds y baignent déjà, freinant
l'idée que des méduses puissent venir goûter
à la douceur de mes mollets. Et dès ce moment,
je suis surpris, je vois parfaitement mes pieds sous l'eau. Elle
me semblait si sombre, alors que je vois mes pieds ! Je découvre
à l'instant qu'une eau peut paraître a priori opaque
et pourtant recéler de la transparence. Et ce n'était
que la première agréable surprise !
J'enfile prestement mes palmes et mon masque, préférant
gagner au plus vite l'eau, redoutant de ne pas voir ce qui arrive
près de moi... la vieille hantise des Dents de la mer...
Je me laisse glisser, vite submergé par les flots...
avec un soupçon de panique, je me tourne sur moi-même
afin d'observer un éventuel assaillant... mais point de
méduses... ou plutôt, je ne vois pas les méduses
qui étaient ancrées dans mon imaginaire, celles
que j'imaginais translucides, et se baladant à toute profondeur...
Le bateau est ancré à quelques mètres
d'un récif, je suis alors Camille, avec prudence. Et je
vis alors des instants magiques, même avec cette douce
frayeur me tenaillant. Une fois sous l'eau, les couleurs prennent
vie, ce bleu si sombre est en réalité si clair
! Je vois à plusieurs mètres devant moi, et un
banc de poissons virevolte plus loin sur ma droite. Ce bleu est
identique à celui de la photo en page d'accueil de ce
site, ni plus ni moins ! Le fond marin n'est qu'à sept
mètres environ... malheureusement, comme je l'ai dit,
le temps est nuageux, et le soleil ne filtre pas sous l'eau,
ne dessinant aucun trait mouvant et doré sur le sable,
ou sur mes mains... toutefois, dans son immense générosité,
un rayon de soleil filtrera, et s'engouffrera dans les eaux...
le soleil apparaît luisant, comme cette image de Dieu sous
forme de lumière, qui traverse une lucarne haut placée...
Ils sont là tous ces poissons, me frôlant avec
la plus grande hardiesse, manquant parfois de se cogner contre
moi lorsque je change brutalement de direction. Je joue au mort,
ne bougeant plus, la respiration toutefois haletante, et cette
faune aux couleurs chamarrées m'émerveille, je
me sens comme adopté, même si les plus curieux poissons
passent près de moi avec un oeil en coin, juste au cas
où... et les minutes se prolongent, l'eau réchauffe
ma peau, et toute cette vie marine me subjugue, je les regarde
s'agiter, se courser les uns les autres, jouer à cache-cache
dans les creux des récifs... face à tant de sérénité,
je regagne au plus vite notre embarcation afin d'encourager André
et Camille à me rejoindre. J'ai beau me faire suppliant,
et affirmer qu'aucune méduse ne m'a croisé, Camille
refuse de plonger, et j'en suis profondément triste, je
sais que si elle venait elle en serait charmée. Je comprends
ses peurs, et pourtant je sais qu'elle aimerait ce spectacle...
au bout de très longues minutes, j'abandonne, renonçant
à la convaincre... et puis quelques mètres plus
loin, je refais surface, et je l'aperçois à un
mètre du bateau, dans l'eau ! Je me rapproche, et je l'entends
pleurer, comme la petite fille que j'avais connue, elle pleurait
à chaudes larmes, hoquetant, désignant avec son
bras les méduses, plus loin, près de l'échelle
du bateau...
Elle les a vues, et pleure, nous accusant de lui avoir menti,
et elle est là, immobile... ne bougeant plus, craignant
ces méduses... et je reste là à la regarder,
tentant de trouver la solution miracle. Et je la trouve ! Je
lui prends affectueusement la main, et je sens qu'elle la serre
très fort dans la sienne, puis je lui murmure des mots
apaisants, lui communiquant ce qu'on vient de m'apprendre, les
méduses d'ici ne sont pas translucides et blanches, elles
sont marrons, toutes petites, et flottent à la surface...
il est impossible de les rater. Et j'avoue que moi je commence
à avoir peur, car ces méduses on ne les voit qui
si notre tête est sous l'eau, et en restant là près
d'elle, la tête hors de l'eau, je crains qu'elles soient
tout près de nous, et que Camille pleure de plus belle.
Et je lance alors mon argument massue, puisque les méduses
cernent le bateau, autant aller près du récif,
où je n'en ai vues aucune, et je continuerai à
serrer sa main très fort dans la mienne, la protégeant
d'éventuelles méduses... et Camille m'écoute,
porte son masque à ses yeux, et nous plongeons, puis nous
éloignons rapidement... Je ne lâche pas sa main,
et enfin les récifs sont à portée de vue...
Avec une fausse assurance, je joue au guide, lui montrant
les plus beaux poissons qui passent...
Trois minutes plus tard, André surgit à nos côtés,
prenant la main libre de Camille, sa fiancée... et je
ne peux m'empêcher de me sentir fier, terriblement fier.
Lui qui prétend être son amoureux, et qui n'avait
trouvé qu'à lui lancer quelques mots du bateau
pour l'encourager, et moi, son ami, ayant trouvé la solution
pour la rassurer et la faire voyager... une bouffée de
fierté m'envahit et je n'en ai pas honte. Je suis fatigué
de ces gens sans la moindre once de psychologie, qui pensent
que seule une thérapie de choc peut vaincre les peurs,
alors que quelques mots rassurants et une action originale peuvent
parvenir à guérir...
Dimanche 15 août 1999
Manuel, alias Barbe Bleue, nous indique avec sa voix si chaleureuse
et entraînante - c'est de l'ironie - que dans 10 minutes
nous larguerons les amarres.
Je sens monter en moi l'enfant boudeur, prêt à froncer
de manière menaçante les sourcils, peu content
de ce départ précipité. Barbe Bleue est
un de ces marins d'eau douce qui regarde la faune marine 10 minutes,
histoire de dire qu'il l'a vue, puis il se retire, tel l'amant
ayant estimé avoir suffisamment comblé celle qui
partageait son lit cette nuit-là.
Je ne poursuivrai pas cette image, encore que je me sentais si
bien sous ces eaux, dont le silence était à peine
brisé par l'air s'engouffrant à l'intérieur
de ce tuba de fortune. Les palmes offraient même à
mon corps une rapidité et fluidité étonnantes
, et j'aurais pu aisément me convaincre être dans
mon milieu naturel, l'eau.
Et c'est avec un brin de tristesse que je m'éloigne
des récifs... et c'est à ce moment que je vois
deux méduses rôder près de l'échelle
du bateau. Certes !, elles sont assez petites, mais leurs filaments
le sont moins, et le poison qui les recouvre n'est pas le moins
du monde une illusion. Ma paranoïa ne demandait qu'à
resurgir, et j'imaginais le complot fomenté par ces deux
animaux visqueux et translucides, chacune se rapprochant à
grande vitesse de l'échelle, afin de couper ma route...
non ! Pire encore, leur rapidité était assez artificielle,
comme si elles me laissaient entrevoir que j'aurais le temps,
non seulement regagner l'échelle, mais encore de me déchausser
de ces palmes très encombrantes pour se déplacer
sur une échelle de bois si ridiculement petite !
Et je n'ai pas vraiment réfléchi, j'ai juste pensé
à accélérer le mouvement... ce qui fût
une erreur, j'ai sous-estimé leur vitesse ! Je me retrouve
à quelques centimètres de l'échelle, mais
toujours avec ces maudites palmes ! Je sais qu'elles sont toutes
deux proches de mon corps, et le drame s'intensifie, ma tête
hors de l'eau, je ne les vois plus !!! Je panique, et retire
avec précipitation ces chaussures sous-marines. Toute
la maladresse qui me caractérise incite mes pieds à
se frotter contre l'hélice rouillée du bateau !
Je ne m'en aperçois pas sur le coup. Je ne ressens de
douleur qu'une fois sur le sécurisant plancher de bois,
où j'observe de fines rayures zébrant le haut de
mon pied gauche, le sang ne cessant de couler...
La vue de mon sang ne me gêne pas tant, alors que je serai
bien incapable de piquer le bout d'un de mes doigts avec une
fine aiguille. Une fois que le mal est apparu, je l'accepte.
En infirmière attentionnée, Camille sort prestement
la trousse de secours, nettoyant avec délicatesse cette
plaie. Toutefois, l'alcool à 70 degrés brûle
cette peau si fragile, et c'est contre mon gré que j'émets
un "aïe !", puis un "ouille !" très
enfantins !
Manuel, toujours aussi marin d'eau douce, possède un
petit tuyau d'arrosage, qui permet de nous nettoyer du sel de
la mer, avec cette eau si douce, si neutre... quelle délice
! Sentir cette eau s'infiltrer par la commissure des lèvres,
si douce, et si rafraîchissante...
Mardi 17 août 1999
Eau douce... très peu à l'horizon. Manuel nous
propose de dormir à la belle étoile, ou de panser
nos courbatures dans les deux cages à lapins qu'il appelle
"cabines". Son bateau n'est certes pas du plus grand
luxe, mais ces matelas compressés entre quatre parois
de bois font peine à voir. Mieux vaut ne pas être
somnambule, à moins de rejeter toute idée de sommeil
réparateur. Car ces placards aménagés en
chambres ne doivent pas épargner tout geste un tantinet
brusque !
Et si c'est pour se réveiller aux aurores en comptant
de nouvelles blessures, je préfère encore mon dos
endolori sur le sol rocailleux de ce rocher qui tient lieu d'île.
Comme je l'avais signalé, ce n'est qu'un petit rocher
rehaussé d'un phare en piteux état. Une habitation
fût aménagée à quelques mètres
de lui, afin que quelques étudiants entretiennent ce qui
reste du phare, puis surveillent cette réserve naturelle
de poissons, et de méduses... ne les oublions pas !
Les heures passant, la lumière s'évanouissait
à l'approche des ténèbres, et les quelques
nuages noirs qui rasaient l'horizon laissaient leur place au
vide du ciel, illuminé par la lune naissante. L'expression
"dormir à la belle étoile" pouvait enfin
trouver sa pleine signification. Tout comme le sol caillouteux,
effectivement très irrégulier, et jonché
de cailloux. Une douleur virtuelle apparût soudain en bas
de ma colonne vertébrale, comme pour implorer la pitié
de ma raison, ce sol est trop caillouteux, vraiment !
Je laisse rarement mon corps décider pour moi, et imaginant
le sifflement nocturne de Manuel ou le grossier ronflement d'André,
perché en haut de son hamac, je préférais
encore la compagnie des pierres et de la douce fraîcheur
de la nuit... sans hamac, sans sac de couchage, à peine
vêtu d'un poncho aux couleurs chamarrées.
Je cherchais déjà un espace confortable, lorsque
je fus surpris par une silhouette éclatante de lumière,
se reflétant sur un arbre en état de décomposition
avancée. Une femme ! A ce qu'il me semblait, tenant un
chat dans ses bras... (à suivre)
Jeudi 19 août 1999
Des soirées comme celle-là je m'interroge sur
ma vie dans la réalité. Ou plutôt... la façon
dont j'intègre la réalité à ma vie...
Cette femme est toujours tapie dans l'ombre, et la moindre
hésitation abolie, un chat persan trône inévitablement
dans ses bras. Ses pupilles me fixent gravement, et le moindre
battement de ses paupières félines résonne
dans ma tête comme autant de lames de guillotine s'abattant
sur la nuque de feu Louis XVI.
Et voilà la réalité, un simple chat m'observant
à la tombée de la nuit, blotti dans les bras d'une
femme elle-même recouverte par les ombres, et je me prends
à imaginer un épisode sanglant, où l'innocence
incarné par ce chaton est éludée juste pour
me dévorer, moi, ou griffer sauvagement le bout de mes
pieds, à moi, sans la moindre pitié, de moi. Une
imagination trop fertile ? Une vie si peu trépidante au
point de trouver la mort sous les yeux ou dans les attitudes
de quiconque ?
Et pourtant, une fois endormi au pied de l'arbre, quelques
hurlements de terreur me semblaient bien réels...
Samedi 21 août 1999
Le texte qui suit n'est pas une apologie du suicide. Toutefois,
sa lecture est déconseillée aux personnes sensibles.
Fascination morbide que l'envie de s'engouffrer dans ce vide,
tel est le credo des âmes attachées à la
vie comme certains chiens à leur os. Une mort parfois
vue comme la fin de tout, alors pourquoi la devancer ? Hein,
oui, pourquoi ? La vie et ses mystères, ses charmes prétendument
secrets, la vie !
Autant de paroles trouvant un écho à l'intérieur
de moi, reflétant le vide de mes attachements à
cette Terre.
Mort volontaire... la tentation de l'inconnue, le mystère
si important de ce qui se cache au-delà de la vie, un
néant ?, un paradis ?, un enfer ? Mais la suite, vite
!, la suite !
Devancer la mort par curiosité, ou par lassitude de ce
cher monde, ou de ce monde cher, et ses êtres aussi uniformes,
lisses, jouant leur partition aussi fidèlement qu'elle
leur a été enseignée.
Autant de mystère que le voile qui se lève sur
le visage de la danseuse étoile. Danseuse qui tournoie
à nous en faire perdre la tête, gesticulant, avec
grâce, si légère, créant un monde
autour de ses envolées. Un monde toutefois aussi semblable,
seul l'air est brassé, seul son petit corps gesticule,
puis s'arrête, au bord de l'épuisement, et tente
de trouver le regard admirateur de quelque être invisible.
Et enfin, elle s'écroule, à terre, ou à
Terre, puis contemple ses pieds douloureux. Tant de peine, les
tourbillons qui ont emprisonné son âme, puis le
repos qui ravive ses pensées. Danser à nouveau,
pour tourner à nouveau, et oublier la douleur aux pieds.
Puis la vie, puis la mort. Et alors l'inconnu.
Et vivre, à quoi bon ? Chercher un sens, c'est entendre
en elle le vide qui a besoin d'être comblé, par
ce sens. Heureux ceux qui se satisfont du chemin tracé,
de cet emploi, de cette famille, de ces loisirs, pré-mâchés,
prêts-à-consommer.
Autre artiste, souffrant de lucidité, cherchant refuge
dans le tendre confort de son imagination, sublimant ce vide
sidéral qui nous envahit, le transformant en une attente
douce, et offrant cette douceur à qui veut la saisir.
La mort qui trouve refuge dans cette création et ce partage.
Un partage de l'irrésistible attrait de la mort, un partage
tout le long de la vie, puis la vie qui cesse, involontairement
cette fois, et enfin la réponse, attendue, et méritée...
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