





Un de ces jeudis rituels j'ai rencontré une femme
dont la beauté depuis n'a cessé de me confondre. Tu ne t'en
es pas aperçue... C'était dans la crémerie, tu me parlais,
je suçais mon chocolat brûlant comme mon âme, je me suis
laissé devant toi, avec mon corps, mes habits, mon petit nom inscrit
dans ta poitrine, pour ne pas me perdre tout à fait, et je suis parti
loin, avec cette femme qui venait d'entrer dans ma vie.... Tu parlais à
un fantôme, ce jeudi-là, ma pauvre maman...
Et voilà des années et des années que tu parles à
un fantôme, comme dans cette crémerie adorée où
tu m'as perdu pour la deuxième fois de ta vie, sans qu'on ait à
couper le cordon, parce que l'homme ne servait plus le même chocolat
avec la bonne crème soufflée dedans, parce qu'il s'appelait
Ludwig Van Beethoven, avec une cinquième Symphonie, parce que d'un
trou électrique posé sur une table m'arrivait un océan
de bien-être, avec une traîne qui n'en a jamais fini de se traîner
orgueilleusement, et qu'en remontant cette traîne j'y ai vu la Musique,
et parce que, depuis je m'y traîne et m'y damne ! O Ma Très extraordinaire
Lyrique Dame, venez ! Nous n'avons rien à faire ici. Les mamans qui
font les poètes font aussi les garçons de café, et les
voyageurs de commerce, et les dentistes, et les cordonniers, et les philatélistes,
et les assassins inintelligents, et tout le bottin des métiers, et
tous les retraités.... Pitié, Pitié, Pitié, Pitié
!
Adieu, mon petit ! me criait maman depuis le tramway qui
me l'emmenait loin, loin, loin ...
Je rentrais en classe. Les autres étaient déjà retournés
de la promenade. On avait mis ma michette de pain sur mon bureau -un saint-bernard,
sans doute-, le pain de ma solitude. J'avais les yeux trempés de beauté.
C'est beau, d'être un artiste !
Réédition du roman
BENOIT MISERE
aux éditions La mémoire et la mer
date de parution : avril 2001