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ALERTE ROUGE (fusil et caméra)
LE SACRE DE L'EMPEREUR BOKASSA 1° (Décembre 1977)
Cet épisode de ma vie de caméraman, a été l'un des éléments déterminants qui m'ont amené
4 ans plus tard à changer de métier.
Chronologie du sacre de l'empereur. Le couronnement. Le défilé. Bangui le retour.
Deux mois avant les festivités nous recevions par valise diplomatique les dispositions générales prises par le grand chambellan et maître de cérémonie, Monsieur Louis pierre Gamba ministre d'état à la cour impériale de Bangui (Centre Afrique). Il avait bien fait les choses de sorte que notre équipe au complet (11 baroudeurs) fut invitée à participer au sacre de l'empereur Bokassa premier le 4 décembre 1977, à Bangui.
J'étais à ce moment là un des cameramen du cinéma de l'armée basé à Ivry sur Seine, au sud de Paris. Notre gouvernement, présidé par VGE ne pouvait faire autrement que d'envoyer la meilleure équipe de reporters du moment pour couvrir l'événement. Certes, d'autres y étaient aussi mais, civils et aux idées plus libres et non officielles.
(cela nous a joué un vilain tour un an plus tard. Une petite pensée pour les collègues d'Antenne 2)
Chronologie des festivités.
Vendredi 2 décembre 1977:
Nous assistons passivement à l'arrivée des souverains, chefs d'état et de gouvernement et chefs de délégations diverses. Ceux ci sont trop vite orientés vers des lieux sécurisés de sorte que nous nous contentons des secondes classes.
Rien à filmer, faut préserver la pelloche et les batteries de nos éclair 16 mm. J'en profite pour démonter et retaper mon vieux 24*36 Zénith (une antiquité fidèle) et chargé mes spéciales diapos (spéciales car c'est de l'East man color négative en bande découpée par mes soins dans du 35 mm, comme cela je peux taper 54 poses d'un seul chargement, et en tirer des Dias ou des papiers)
Quelques invités de marque sont de la fête, et là je rigole un peu moins car je croise un couple bizarrement habillé à la mode Duc de guise (le scoop viendra plus tard) . Nous causons un peu, ils sont français et sont invités par le chef du protocole de la cour impériale suite à une lettre écrite par le mari de la donzelle, six mois plus tôt.
Monsieur le baron et la baronne de la Basoche, héritiers en ligne directe de la haute noblesse de Saint Gatien. Mazette, je suis ébahi de causer à nos royales fréquentations, mais quelque chose semble clocher. Il y a comme un soupçon de gaudriole dans la voix et quelques jurons entendus dans la soirée m'interpellent. J J En fait je comprend pourquoi le baron me demande de ne pas trop parler d'eux à notre chef de protocole chargé de nous piloter pour notre reportage. Le couple de haute noblesse n'est en fait que deux farceurs d'étudiants qui ont domicile à Tours (Indre et Loire) dans la rue de la Basoche, derrière la cathédrale Saint Gatien. Ils risque leurs têtes ces rigolos et ne s'en rendent compte qu'une fois sur place. Bon je resterai muet comme une tombe, c'est promis et nous buvons un coup à la santé de l'empereur
Le samedi 3 décembre 1977:
Ce n'est guère plus réjouissant car la matinée est libre et nous traînons au lit.
Venant de Paris, nous avons pris une superbe claque en débarquant de l'avion. Une chaleur humide vous cloue sur place, difficile de respirer et la chemise est trempée en 10 minutes. Par tracasserie administrative nos bagages plus importants sont encore sous clé. Les autorités savent bien que la Caravelle de Giscard est clean, mais ils font du zèle. Dire que je vais avoir à charger toutes les pelloches des trois caméras au dernier moment. L'humidité colle à la peau mais décolle le chatterton des boîtes vierges (Saint inactinique préservez notre outil de travail).
On se ballade l'après midi en ville. Tiens donc, les jets d'eau sont colorés et plein de mousse, c'est décoratif. Hélas c'est la cata pour les fiers chevaux des haras du pin de Normandie. Transportés en Afrique à bord d'un Transall pour tirer le carrosse de l'empereur, sa femme et le petit prince, ils n'ont aucun point d'eau potable et commence à souffrir de la chaleur. Les cavaliers et conducteurs ne savent plus où donner du porte monnaie. "Un petit biffeton patron et je t'apporte de l'eau." C'est le système débrouille à l'africaine (tiens un canasson qui boit une limonade locale?)
Je commence à moins rigoler et surtout à me demander qu'est ce que je suis venu foutre dans un souk pareil?Je trouve une banque, miracle je peux retirer des sous avec ma carte bleue, en francs CFA.
19 heure, c'est la retraite aux flambeaux. La ville est en liesse et toute la population est revêtue du costume local unique aux couleurs du parti unique, majoritaire à 100% aux élections, celui de Jean Bedel Bokassa. Comme ça , pas de contestations, cool.
C'est ma première nuit à l'hôtel de Bangui, tenu par des français (of course).J'apprécie vraiment le poulet grillé sur les braises au bord de l'Oubangui. Le Zaïre est juste en face et au loin on voit une colline en flammes. C'est normal me dit Charlie (notre chef de protocole attaché à l'équipe). Ils font brûler la colline par le bas et tout en haut ils récupèrent tout ce qui se mange: serpents, rats, oiseaux, et autres bestioles au noms imprononçables. L Beurk!
Mon regard s'évade vers le fleuve en contrebas de l'hôtel. Du haut de ma chambre je regarde avec nostalgie les pirogues et ces pêcheurs qui lancent le filet avec autant de maestria qu'un toréador. Pourquoi pêche -t-ils la nuit? No réponse, ceux là ne doivent pas avoir le droit d'être là, ils viennent sans doute du village voisin.
Effectivement une vedette de la police (conduite par un français) démarre sur les chapeaux de roue (cavalier la comparaison). Interception, jeux de bras et plus rien, le calme, le silence troublé par les crapeaux buffles du marigot d'à côté. J'ai du mal à dormir car un Magouillât (lézard translucide et collant) est fixé au plafond au dessus de ma tête L parait qu'il reste collé des heures sur le visage et qu'il ne faut pas tirer dessus Maman!!!
Minuit, toc toc à ma porte. C'est la dame de service qui passe sans doute m'apporter des serviettes de toilette (j'en suis à ma cinquième douche). Ben non, c'est une certaine Jocelyne qui me demande si je veux bénéficier de ses charmes, c'est pas cher, sans protection patron!! Je reconduis la dame gentiment jusqu'à la porte (ben oui pas fermée à clé) et lui demande de ne pas me réveiller, bon d'accord voilà 10 francs CFA mais laissez moi dormir madame Ouf!
Dimanche 4 décembre 1977.
Le grand jour est arrivé. On s'en douterait. 5 Heure du mat et déjà les cloches de tous les cultes de l'empire sonnent à tout casser. Le café expédié, on saute dans la Peugeot et la simca (si si , historique la Simca.. échangée, pour la journée, avec un quidam contre 3 poulets).
Je reste médusé. Ce sont des fastes d'un âge révolu. Le soleil brille majestueux. La centaine de journalistes et les 2000 invités s'associent aux 30 000 Banguissois au complet. Certes, si on voit ça de France, c'est une vaste rigolade. Mais ici, pour les Centre Africains c'est la fête du siècle. Une fête à la démesure de l'Afrique coloniale, aux mille couleurs, enfantine et immensément pleine de chaleur humaine.
L'initiale B de l'empereur est partout, sur les murs, dans les rues, sur le palais , sur les multiples arcs de triomphe à la gloire de César, à chaque carrefour.
Ce décor superbement kitsch nous le devons à Olivier Brice, un artiste français. Il a mis le paquet.
Le symbolisme est remarquable. Pour se rendre au stade , lieu également nommé "Palais du couronnement", l'empereur doit passer par des endroits qui frisent la complicité d'État: Pour se rendre au palais de la Renaissance, siège du gouvernement d'où doit partir le cortège, il passera devant son effigie en bronze, énorme et majestueuse. la main de bronze est tendue vers un édifice en forme de croix de Lorraine (merci mon général), et sur une place qui se nomme devinez.....Place Giscard d'Estaing.
Tout le monde danse et chante sur le parcours du cortège. Nous sommes en poste depuis 6h30 du matin à l'entrée et à l'intérieur de la salle du couronnement grouillante de monde. (que d'or et de diams!)
8 h45 . Tout à coup une fanfare militaire se fait entendre avec grand éclat. Les pioupious des troupes de marine venus de France sont beaux dans leurs uniformes).
C'est le rêve éveillé, un conte de fées. Les hussards de la garde impériale habillés de vert et de plumet blanc précèdent le carrosse de Napoléon (Sainte Hélène priez pour eux). Sur un gros coussin est assis un petit prince de 2 ans en uniforme blanc, avec grade de général. Il est mignon et pas du tout effarouché par tout ce vacarme.
Du carrosse vert rouge et or descendent maintenant les maîtres de Centre Afrique. Une jeune femme superbe apparaît. Elle est habillée par Lanvin d'une longue robe d'or brodée de rubis. L'impératrice Catherine,. Sur son front brille une couronne en or. Des dames d'honneur l'accompagnent. Elles ont des robes fushia et rose tirées des scènes d'autant en emporte le vent (je vois Scarlett, qu'elle est belle avec son petit nez d'une finesse).
Enfin, le dernier à descendre, Bokassa en longue aube brodée de perles blanches. Il porte sur le front la couronne de lauriers d'or de César Imperator. Cecil B. Demille en serait vert de jalousie.
Pour moi le sacre se déroule à toute vitesse (2 heures). Il faut penser à prendre des photos tout en assurant la prise de vue générale du sacre. La caméra commence a peser sur l'épaule. Les copains sont au bord de la scène, près du trône pour les gros plans. Bon sang, vite une batterie à remettre en charge sinon je tiendrais pas 2 fois 120 mètres.
C'est la longue remontée du tapis rouge jusqu'aux deux trônes en or dressés sur une estrade tendue de velours rouge. Les trônes sont en forme d'aigle, c'est Austerlitz. Pour moi c'est la Berezina sous la chaleur, la poussière et pas une limonade à se mettre dans le gosier.
L'empereur reçoit successivement de la main de ses officiers de la garde, son épée de sacre, sa couronne de diamants, (la même que celle de la reine d'Angleterre), le sceptre de diamants et la cape rouge et or du triomphateur.
L'empereur prête serment, et d'un geste qui laisse sans voix l'assistance, prend la couronne et se la pose lui même sur la tête, s'auto proclamant empereur d'Afrique.
La reine Catherine met un genou en terre, reçoit sa cape et sa couronne de diamants de la main de son mari impérial. La chorale chante l'hymne impérial tandis que le canon annonce au peuple que ses ennuis commencent.
Anecdote: J'ai participé aux répétitions et assisté à la création de cet hymne à Paris. L'artiste français c'est plutôt du style rock métal (pas encore bien à la mode à cette époque) mais là il a fait fort. Sauf qu'il l'avait écrit pour piano et guitare Le chef des troupes de marine a du, 2 heures avant, tout transposer à la clé pour les cors ,trompettes et instruments à vent une prouesse technique de musicien, (20 partitions en clé de fa, à main levée sur du carton d'emballage),chapeau Monsieur le capitaine
La deuxième partie de la cérémonie va me donner froid dans le dos après le coup de chaleur du stade. Une messe d'action de grâce doit se dérouler à la cathédrale de Bangui. C'est une église simple en briques roses et blanches, tendue de velours rouge et or. Les statues en plastique doré font impression à la grecque mais les pauvres thuyas passés à la bombe dorée crèveront sur place. Comme pas mal de chevaux également car le typol versé dans les jets d'eau pour faire joli, c'est pas digeste.
Cette fois, je suis mal. 80 mètres de tapis rouge à remonter caméra à l'épaule et en marche arrière face à l'empereur (pour les gros plans). D'après le protocole je suis autorisé à m'approcher à 3 mètres de ses majestés. Allez faire comprendre aux gardes du corps militaires (des collègues africains quoi!) que l'il fixé sur mon cadre, l'autre sur mes talons pour pas s'étaler lamentablement dans le tapis, que je pouvais pas trop évaluer les distances. Hou Là L
C'est pas spécialement agréable de sentir une baïonnette dans le dos se rappeler aux bons souvenirs du protocole.
C'est certain se fut une belle messe. Les âmes chrétiennes ont senti vibrer la fibre paternelle de l'empereur pour ses enfants. Dite en latin et en Sango, la langue centre africaine.
Normalement, Jean Bedel Bokassa, ex sergent de l'armée française, s'est converti à l'Islam pour des raisons politiques et gagner à sa cause les partis et groupes ethniques, plus autres voisins bien armés. C'est sans doute pour cela que le pape n'est pas venu en personne et que la couronne, qui devait être placée sur la tête impériale par le pape en question à l'église, a été auto posée par l'empereur lui même et dans un stade. La messe elle rendait seulement grâce à Dieu de l'événement.
Cette cérémonie a été placée sous l'égide de l'archevêque de Bangui et du prononce apostolique représentant sa sainteté le pape Paul VI. Qu'elle camouflet à la face de l'église. Celle ci n'a fait qu'assister à un simulacre religieux dont elle n'avait ni l'initiative, ni la maîtrise. Monseigneur Ndayen était bien trop occupé, je n'ai pas pu lui poser la question de la validité d'un sacre dans ces conditions aux yeux de l'éternel. J
La soirée de gala qui a suivie m'a permis de boire et manger avec les copains et de retrouver, parmi les 2000 invités, nos deux compères de la Basoche Ils ont eu la trouille de leur vie car les militaires de ce pays ne rigolent pas avec le crime de lèse majesté., ça va remplir les book mémo de l'université de Tours pour un bon bout de temps
J'ai profité aussi de l'occasion pour compléter ma collection de diapos en gros plans de leurs majestés. Mais pourquoi on nous laisse pas aller filmer au kilomètre 5. Hors de Bangui.?
Cette question aura sa réponse au jubilé un an après, quand nous sommes revenus sur les lieux.
Lundi 5 décembre 1977:
Le défilé du lendemain m'a déplu au possible. Le lundi c'est toujours un jour de réveil après la fête et là on avait surtout envie de rentrer chez nous. Les troupes militaires ont fait la parade, suivi des groupes folkloriques locaux et des pygmées bien sympas ne sachant pas trop pour qui ils dansaient.Le peuple lui, devrait mettre quelques années à se sortir du marasme financier de l'évènement et pour rembourser les costumes du parti unique achetés d'office.
Un pilote russe m'a emmené dans son hélicoptère des années 50 (un sykorsky je crois) qui ressemblait plus à une poire rouillée qu'à un objet volant identifié. On a fait quelques vues aériennes en rase motte mais j'ai pas aimé du tout sa vodka chaude et les remontées plein gaz pour éviter les arbres d'en face sur l'avenue Jean-Bedel..
Petit moment de panique devant le trône. Je me fais une prise de 3 minutes puis c'est le copain qui prend le relais (plus de pellicule). Une sorte de sauvage en slip local et plein de plumes se jette sur l'empereur pour lui baiser les pieds, faire adoration quoi. Il prend le pied de sa majesté et le pose sur sa tête en s' allongeant sur le sol. J'ai cru qu'il allait se faire buter sur le champ. Deux gardes du corps de la police spéciale française avaient déjà dégainé leur magnum pour lui en coller une derrière les oreilles et deux baïonnettes étaient en trajectoire descendante vers les reins du malheureux adorateur. Ouf! Bokassa magnanime a stoppé tout le monde d'un geste de la main à la César. Là j'ai eu la trouille mon commandant.
Je passerai sur l'après midi où eu lieu deux matches de foot et de basket suivis de mouvement d'ensemble de la jeunesse (pas hitlérienne) mais partisane et embrigadée, pour ne pas dire achetée. (Vêtements neufs, chaussures neuves, costume du parti prélevé sur la paye ) La politique ça commence à sérieusement me courir.
De retour dans notre cher pays la France, je me suis demandé quand même " qu'est ce que notre gouvernement a dans la tête pour cautionner un fantoche doublé d'un dictateur?".
Est-ce le gisement de diamants ? Ce sont les hollandais qui en ont le monopole de l'extraction. Est-ce le pétrole? Pas prouvé qu'il y en ait des tonnes pour longtemps.Est-ce l'uranium? Là je commence à mieux comprendre les intérêts d'une France généreuse et coloniale qui pense à ses bombinettes.L là franchement les vendeurs de mort ça commence à me faire .@ et &.
BANGUI : LE RETOUR.
C'est une aventure qui aurait pu être très marrante mais qui aurait pu très mal se terminer pour le petit groupe de cinéastes des armées envoyé à Bangui pour le jubilé de sa majesté.
Il fallait, sur commande de Giscard, faire un film de prestige sur la centre Afrique, sa beauté sauvage et son chef bien aimé le premier. Sauf que Antenne 2 était passé par là , et là on aurait pu y laisser notre peau.
A l'époque du sacre de Bokassa, la chaîne préférée des français avait, elle aussi, concocté son reportage de l'événement du siècle. Sauf, que le maître de l'Afrique a mal compris le message de la chaîne (et là messieurs les réalisateurs sachez que j'ai défendu votre point de vue) . C'est vrai ,on y voyait en gros plan le petit prince sur le trône, ganté et mignon du haut de ses 2 ans , se fourrer le doigt dans le nez. Bon y a pas de quoi fouetter un ministre.
Pour l'empereur c'était un crime de lèse majesté. Et devinez quoi? Un an après on débarque à Bangui avec notre matériel, pour 2 ou 3 jours. Ben mon colon on aurait pu y rester des années en taule .Pour des raisons techniques on renvoyait notre pellicule impressionnée aux laboratoires Éclairs à Paris. Sauf que Bokassa le divin exigeait maintenant de visionner tous les rushes avant de nous laisser repartir dans notre chère patrie. Là le moral en prend un coup.
Pendant une dizaine de jours on a fait des ballades, des safaris aux moustiques pour tuer le temps. Parfois, le matériel toujours dans nos véhicules, on tournait pour le film, pour l'honneur.
L'hébergement était différent, pas à l'hôtel, mais dans une sorte de grande caserne étudiante J'avais un garde du corps ,comme tous mes potes, qui dormait devant ma porte. On a vite sympathisé car je lui ai payé une paire de tennis pour ses pieds nus et lui donnais 500 francs CFA (pour lui c'était un an de salaire). Avec la confiance on a fini par échouer dans sa case avec sa femme et ses 9 mômes. Qu'est ce qu'on a pu se mettre comme poulets grillés ce soir là.
La nuit on se sauvait avec la complicité de nos gardes. Je commençais à me rendre compte de la vraie vie des Banguissois. Les militaires pas payés depuis des mois. Les pseudo blabla préparant un coup d'état par des étudiants en mal de révolution française et de Jean Paul Sartre. Les combines, la prostitution des gamines de 10 ans, le bidonville du Kilomètre 5.
Kilomètre 5:
C'est un no man's land , interdit aux européens et même aux militaires quand ils ne sont pas en force et en armes.
Grâce à la complicité de nos gardes et de quelques gens du peuple réquisitionnés pour notre confort de nantis, nous avons eu la possibilité d'approcher l'interdit. Hélas pas de photos, pas de caméra, trop dangereux, trop mortel. Quelques militaires policiers à chaque tronc d'arbre ou aux coins des rues, mais on est passé.
Comment accepter cette opulence, ce débordement impérial et tolérer le KM5?
Des enfants - vieillards aux joues creuses, aux cheveux blancs et au ventre gonflé de la malnutrition. Comment dormir le soir dans un lit de soie avec son climatiseur en sachant que son peuple meurt à petit feu? Je n'ai jamais aimé les politicards, là je haïssais ce fantoche et le pire était à venir quand on suit l'histoire de ce pays.
Combien de responsable du protocole et d'hommes avec qui nous mangions et buvions en fraternité sont vivants un an après? Nous ne les avons plus revu. Ceux qui nous accompagnent sont nouveaux, réquisitionnés, ne savent pas ou ne veulent pas parler.
Une journée, nous décidons d'aller filmer les chutes de Bouali et les pygmées.
Après 30 Km dans la brousse à nous gaver de poussière , nous arrivons sur les hauts plateaux. Le chauffeur est un mariole.
Son 4*4 Toyota est superbe, mais je lui demande comment on fait si on crève car je ne vois pas de roue de secours.? Ah! patron! Pas la peine de roue de secours. Ici on achète le Toyota avec option roue de secours ou radio. Moi j'aime la musique patron. Logique, j'y avais pas pensé Oui mais si on crève? Pas de problème patron, on met de l'herbe dans le pneu et c'est okay! Bon je vais essayer ça à Paris sur la place de la concorde..
Les chutes de Bouali sont extraordinaires. Une cascade d'eau fraîche après le désert de poussière ocre. Une chute d'une cinquantaine de mètres, des oiseaux de couleurs, des sons et des odeurs. Houa! le pied.
Nous remontons à pieds vers notre 4*4, il fait soif car nous marchons depuis 2 heures. Là je ne comprend plus ce qui nous arrive. Au lieu du 4*4 habituel et du coup de flotte dans la gourde, j'en laisserai échapper ma caméra.
Une table est dressée avec une nappe blanche. Des verres à pied en cristal plein de glace nous attendent tandis que le responsable du protocole nous balance (comme si il disait : fait chaud aujourd'hui) "messieurs , si vous voulez bien m'honorer de votre présence pour ces quelques mets , Rhum ou four roses "? Là j'en suis tombé sur les godasses. Et lui , de diriger le service avec un serviteur en gants blancs, habillés d'un costard de velours par 40 degrés à l'ombre?
Un autre moment des plus typiques de l'Afrique ancestrale, fut la découverte des pygmées.
Sont vraiment petits les gars, mais costauds. Nous venions de traverser la brousse pour rejoindre un bout de forêt sortie de nulle part. Notre guide chauffeur rigolait déjà de ses blagues à l'africaine. Nous on ne marchait plus on courait.
"Peut-on voir les pygmées, on a apporté du gros sel et des casseroles" ( Ben oui c'était conseillé par le protocole )? Pas de problème patron! Un petit village de nains, des cahutes de paille , pas un chat.. Ben sont où?
Le guide soudain se met à crier dans une langue indéchiffrable avec des hululements et raclements de gorge
" aiollolliouiolaloiuou"(a peu près). Sortis d'on ne sait où des petits êtres charmeurs et nus nous entourent de leurs piaillements de bienvenue et se mettent à danser pour nous. La caméra tourne pendant longtemps., et le magnéto aussi. SUPER.Mais où est le chef du village pour lui donner le sel? Pas de problème patron (rebelote pour le cri de sioux).
Alors, du fond de la jungle sauvage pleine de serpents on entend un bruit bizarre, lugubre, inconnu . et apparaît le chef.. 1m80 de haut, nu comme un ver, sauf un cache sexe, des chaussures noires vernies aux pieds, se déplaçant sur une mobylette Peugeot bleu délavé.
Bon, inutile de dire combien nous avons déchanté car les danses, le cri et tout le toutim c'était prévu par le protocole depuis la veille. Nous on a couru comme des bleus, mais quel succès quand on raconte ça aux parigots.
Merci Monsieur l'ambassadeur de France.
Nous passions de bons moments chez l'ambassadeur car son fils était notre assistant réalisateur sur ce tournage.
Là c'est sur, on buvait du bon champagne, rhum et coca. Mais le plus important pour nous c'était l'espoir et le soutien d'une famille qui nous conservait le moral. En résidence pseudo surveillée et sans possibilité de quitter le pays par ordre de l'empereur ça commençait à craindre. La famille Picquet était notre seul lien avec la France et nos familles.
Le moral de l'équipe commençait à tourner au vinaigre. Même la beauté des sites et la possibilité de tourner de chouettes images sur l'Oubangui et en forêt nous laissaient ternes et sans joie.
Le fiston de l'ambassadeur avait ses entrées un peu partout. Nous allions parfois le soir dans un café-épicerie-dancing. Certes, on n'y voyait pas de blancs, plus habitués à la valse musette et au tango entre gens civilisés. Mais là on se défoulait avec des danses africaines (à la mode biguine créole) sauf que à la sortie mon jean était couvert de beurre de palmier ou d'huile de morue. Bon faut pas être regardant ....c'est l'Afrique patron. J
Enfin un petit matin glauque (pas vrai il faisait beau et chaud) avant que ne se lève le soleil, nous recevons la visite de l'ambassadeur. Comment s'y est-il pris ? Mystère et boule de gomme , mais, en quelques minutes ,on étaient tous dans la caravelle de Giscard et salut l'Afrique.
Partir comme des voleurs c'est la honte. Il faudra quelques semaines et quelques films à Salon de Provence, à s'éclater avec les jets, pour que ce vague malaise de la France humiliée par un bouffon ne soit plus qu'un souvenir diffus. Le film en question a été remisé au placard pour 50 ou 90 ans. Peut-être qu'un jour il servira de cas d'école pour hommes politiques de gauche.
C'est vrai qu'à l'époque l'affaire des diamants de Giscard avait fait la une de quelques
journaux et de beaucoup de charognards.
(ceux là même qui s'étaient remplis les poches et le ventre à la santé de l'empereur).
La morale de cette aventure africaine.
J'ai ressenti un profond dégoût pour la politique coloniale. L'histoire prouvera plus tard que les hommes sont à ce niveau des loups entre eux. Le mensonge, la corruption, les affaires tombées aux oubliettes, les morts ou disparitions mystérieuses de gens gênants tout ce monde là m'a conduit à voter Mitterrand dans les années 80. Depuis , avec François, je constate que de gauche ou de droite, il y a des pourris dans toutes les figures de style et c'est le peuple qui paye à la sortie.
J'ai aussi rencontré des gens extraordinaires. Qu'il soit Chamnan, sorcier, paysan d'une terre aride et pauvre, tous m'ont accueilli chez eux pour le verre de l'amitié ou une petite bouffe (même si c'est moi qui apportait le poulet). J'ai eu infiniment plus de plaisir à boire un coup assis sur la terre battue d'une case qu'à la table des ministres. Là au moins le rire et la main serrée ce n'était pas du conventionnel.
Depuis, un homme a éveillé en moi des sentiments superbes et le sens de l'honneur: L'Abbé Pierre et ses compagnons d'Emmaüs. Puis une femme a touché ma fibre paternelle: Françoise Dolto pour la cause des enfants Il y en a eu beaucoup d'autres , de sorte que 15 ans de service derrière la caméra ont été balayés par le désir de devenir éducateur. 1981 a été dans ce sens une année de changement.
Ce désir du travail social est né en Guadeloupe , à fréquenter les "sales nègres", mes copains d'enfance , dans le bidonville en bordure de Pointe à Pitre. Quand on a 12 ans on commence déjà a être sensible à l'injustice, au racisme et à la méchanceté des adultes ..
Mais c'est une autre histoire.
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A suivre.........