Une femme libre est en prison

DALILA JALALI

Dans notre pays les femmes sont libres mais pas de parler encore moins de dire les vérités évidentes et de les dire sur des tribunes publiques-étrangères, hélas! Par la force des circonstances. Ce qui est grave et dangereux c'est que la parole soit publique et entendue par ceux auxquels elle s'adresse, c'est-à-dire, le peuple tunisien. Car le peuple tunisien ne doit entendre qu'un seul discours, celui de son Président qui, seul, définit et détermine l'image qu'il devrait avoir de la réalité.

Dans notre pays il y a un délit de la liberté comme il y a un délit d'opinion et un délit de tout ce qui contredit les directives de nos dirigeants actuels.

Dans notre tranquille et paisible pays, des hommes et des femmes sont menés directement en prison -après un détour par le Palais de Justice pour respecter les formes- parce qu'ils ont pris en public la défense de l'intérêt de la Nation et de la dignité bafouée des tunisiens.

Sihem Ben Sédrine, journaliste militante pour les libertés et le respect des Droits, est emprisonnée pour avoir dit tout haut ce que tout le monde connaît, pense et discute à longueur de journée en privé.

- Que nous vivons sous un pouvoir despotique étranglant toutes les libertés. La preuve en est qu'il nous est impossible de nous exprimer librement chez nous et sommes obligés de quémander des tribunes à l'étranger. La preuve en est aussi l'acte même de l'emprisonnement de tous ceux qui osent élever la voix.

- Que ce pouvoir est faible et incapable de donner des réponses politiques à toutes formes de contestation et d'opposition- qui ne sont pour le moment que verbales et strictement légales et conformes à notre Constitution-.

- Que ce pouvoir est faible et illégitime et conscient de sa faiblesse et de son impopularité car la moindre critique ses seules réponses sont d'ordre policier ou diffamatoires sous forme de compagnes de presse dont l'indigence intellectuelle se le dispute à la malhonnêteté.

- Que ce pouvoir s'est arrogé tout l'espace public tunisien comme son espace privé, pour manipuler et aveugler l'opinion populaire, mais ne pouvant brouiller selon son désir les médias étrangers, il utilise la répression policière contre ceux qui s'y expriment pour continuer à intimider, distiller la peur et cultiver la couardise cher les Tunisiens.

- Mme Ben Sédrine savait cela et avait accepté avec courage de l'affronter. Car le choix n'est plus de se taire, de fuir ou de s'exiler mais d'assumer ses responsabilités de citoyen et de défendre sa dignité.

Je peux vous le dire: la rue de notre pays l'a bien entendu ainsi. La clarté et la lucidité d'analyse de la réalité tunisienne par Mme Ben Sédrine eurent un écho populaire incontestable. Ses prises de position courageuses, simples, sans ambiguïté et profondément patriotiques, furent écoutées et entendues avec un enthousiasme sans précédant. Cela prouve, s'il en est besoin, que le voile de la démission, de l'inertie et de la fatalité qui recouvre le silence des populations est bien léger et qu'une parole vraie et courageuse le lève facilement. Mais cela représente un trop grand danger pour ceux qui font de la peur et de l'intimidation le fondement de leur main-mise sur le pouvoir.