Le coût de l'arrestation arbitraire de Sihem Ben Sédrine
Mustapha
KRAIEM
Professeur
Universitaire
Université
Tunis 1
On a souvent dit et répété qu'il n'y a pas de pire aveugle que celui qui refuse devoir. Pour avoir ignoré des vérités premières et des réalités élémentaires à la base de la gestion politique, admise de nos jours, le régime tunisien risque d payer un prix considérable, vis-à-vis de son peuple et vis-à-vis de l'extérieur. Les arrestations arbitraires de Sihem Ben Sédrine et de Mohamed Moada ont finalement servi de catalyseur pour provoquer un véritable rejet d'un système qui ne recule pas devant l'incarcération et l'humiliation de démocrates coupables à ses yeux, d'avoir exprimé leurs opinions dans une chaîne de télévision tuniso-arabe, installée à Londres.
Vis-à-vis de l'extérieur, la crédibilité du régime a reçu un coup fatal, après les déclarations au journal Le Monde du ministre des droits de l'Homme qui cherchait à replâtrer a vitrine brisée du pouvoir. Les arrestations de Sihem et de Moada ont finalement convaincu, définitivement, les observateurs politiques de l’abime qui existe entre des déclarations et des pratiques objectives.
C'est cependant l'évolution de l'opinion publique et des élites dirigeantes des diverses institutions et des organisations de la société civile qui représente, à nos yeux, l'intérêt majeur.
Par son activité militante, par ses déclarations et surtout par son arrestation, Sihem Ben Sédrine a provoqué un choc salutaire dans la conscience des Tunisiens.
Le choc a éclaté d'une façon spectaculaire, le 5 juillet 2001, dans l'enceinte du palais de justice, lors de la comparution de Sihem devant le juge. Cette cérémonie a donné l'occasion à une manifestation mémorable, organisée par les démocrates, venus en nombre considérable pour crier leur solidarité à Sihem. Ce jour là, la crise n'était pas dans les rangs des démocrates et encore moins chez Sihem ou dans sa famille! Je témoigne que j'ai vu un juge déprimé et des policiers abattus quand Sihem apparut, sereine et souriante!
Depuis l'arrestation de Sihem, le front intérieur de l'ensemble de l'opposition s'est considérablement consolidé. Après la contestation des démocrates, toutes tendances confondues, nous assistons désormais à une dissidence qui éclate au sein même d'institutions et d'organisations soumises jusque là à l'hégémonie du pouvoir. Des partis, satellites du régime ont dénoncé l'autoritarisme du système et réclamé, pour la première fois, une amnistie générale.
Des voix semblables ont résonné au sein même de la chambre inconditionnelle des députés. Pour la première fois dans l'histoire de la Tunisie indépendante, la dissidence apparut au sein de la justice tunisienne. Un groupe de juges tunisiens et un juge du tribunal de première instance de Tunis défient le pouvoir en lançant des accusations les plus graves touchant l'inféodation et la sujétion du pouvoir judiciaire et sa manipulation scandaleuse par l'exécutif. En comparaison, les affirmations de Sihem Ben Sédrine, qui ont constitué les raisons de son incarcération, apparaissent comme de timides témoignages. Et maintenant?
Le régime entend-il arrêter les personnalités politiques, les juges, les universitaires, les journalistes et tous les représentants de la société civile qui pensent comme Sihem, ou va-t-il, comme moyen de dissuasion, se contenter de sélectionner des individus pour en faire des exemples? Nous disons que de telles pratiques ne peuvent qu'enfoncer davantage, le régime dans l'impasse. Tôt ou tard, le pouvoir se rendra compte qu'il ne peut gouverner un peuple contre ses volontés en recourant à une répression multiformes. Il ne lui reste qu'une seule voie qu'il doit, vaille que vaille emprunter: libérer les hommes et la parole et s'engager dans la réconciliation avec la société.