Sihem
El Kalima courageuse
Mustapha
KRAIEM
Professeur
Universitaire
Université
Tunis 1
Lors d'une discussion relative aux rêves que les opposants imaginaient en cas d'un changement démocratique, Sihem Ben Sédrine affirma tout naturellement qu'en ce qui la concernait, elle se trouvera toujours en face de tous les gouvernants, comme un gardien de buts, pour consolider et renforcer la société civile et pour dénoncer toute atteinte à la démocratie et aux droits de l'Homme.
Eh oui!Fidèle à elle-même, Sihem n'a jamais cessé, aux risques de sa liberté, de sa sécurité et celle de sa famille, de mobiliser sa voix de journaliste et son activité de militante, avec talent et courage, pour parler au nom de ceux qui sont interdits de paroles au point de donner à son journal l'appellation symbolique de Kalima.
Membre éminent, fondatrice de la Ligue Des Droits de l'Homme et du Conseil National des Libertés en Tunisie, Sihem devenant, depuis deux décennies un des axes majeurs autour desquels tournaient les activités de défense des droits humains et de dénonciation de l'arbitraire, de l'oppression de la torture dans notre pays.
Jouissant d'une énergie débordante, d'un optimisme contagieux et mobilisateur, et pétrie de qualités de meneur pour défendre les causes du droit et des libertés, Sihem est, partout, l'animatrice infatigable des campagnes et des luttes pour la libération des victimes de l'arbitraire politico-policier et de la dépendance de certains juges. Elle savait qu'elle était constamment menacée par l'arbitraire du pouvoir et de ses acolytes, mais rien ni personne ne pouvait la dissuader. Le pouvoir aveugle ne se rend pas compte que sa décision arbitraire d'emprisonner Sihem est acte superflu, car Sihem a déjà semé dans la tête et le cœur des femmes et des hommes de ce pays le germes de courage, de dignité et de liberté qui donne au slogan -plus jamais peur à partir d'aujourd'hui- sa pleine plénitude.
Le jeudi 5 juillet 2001, lors de la comparution de Sihem devant le juge, représente une journée mémorable qui a démontré au régime que des centaines de personnalités représentatives de la société civile étaient là déterminées à proclamer avec force et à haute voix, leur ras le bol de pratiques attardées de gouvernement qui ne font plus peur à personne et que la mise à l'ombre de Sihem a encouragé l'émergence de plusieurs centaines de nouveaux Sihem, phénomène qui s'est manifesté clairement à l(occasion de la réunion constitutive du Comité National de Défense de Sihem, de Moada et de Marzouki où l'on a jamais vu autant de personnalités prestigieuses, toutes tendances politiques et toutes générations confondue poser leur candidature pour faire partie du Comité.
La Kalima courageuse de Sihem a ébranlé les fondements fragiles d'un régime en fin de règne. Comme les courants fondamentalistes de type Nahdha, le régime de Ben Ali est un courant politique passéiste salafi. Les représentants du régime tunisiens ne veulent ni apprendre ni évoluer. Ils sont déterminés, en ce début du troisième millénaire, à imposer indéfiniment un pouvoir absolu d'un autre temps, fondé sur le culte de la personnalité, l(arbitraire, la subordination du législatif et du judiciaire, la négation de la société civile, une répression rampante et multiforme, le bâillon de la presse, de la libre expression et de la pensée. Les régimes totalitaires sont des régimes contre-nature. Leurs obsessions sécuritaires les conduits à vouloir régenter le fonctionnement biologique de l'individu. Est-il normal d'ordonner à un nez de ne pas respirer, à un estomac de ne pas digérer, à une main de ne pas toucher or, les dictatures décrètent à une bouche de ne pas s'exprimer, aux yeux de ne pas voir et regarder et surtout à un cerveau de ne pas penser, réfléchir et évoluer. Dans l'aire arabo-musulmane, les régimes veulent stopper l'avance de la grande horloge de l'histoire. Leur temps, leurs mentalités et leurs cultures sont ceux de la période de la pré-modernité, du XVIe et du XVIIe siècle. Ils ne veulent pas prendre conscience que, depuis, plusieurs révolutions d'ordre politique, philosophique, culturel, scientifique, éthique et économique avaient éclaté pour engendrer les valeurs de la modernité et celles, aujourd'hui, de la post-modernité. Nos gouvernants, y compris les prétendus universitaires, qui évoluent, sans complexe, dans les arcanes de pouvoir, nous imposent par leurs pratiques et leurs discours des débats d'un autre temps ceux de la tyrannie et de l'obscurantisme. Derrière ces débats, il est vrai, il y a la volonté de protéger et de sauvegarder des privilèges et des positions sociales dont le maintien et la consolidation sont conditionnés par l'absence des libertés et de la démocratie. Les systèmes totalitaires de type stalinien, fasciste, nazi ou tiers-mondiste ont produit une loi quasi historique que le XXe siècle a largement démontré. Ces régimes commencent au départ, par lancer un discours mobilisateur développementaliste mais ils ne tardent pas à glisser vers un contrôle serré de l'ensemble de la société dont les organismes vivants se transforment en appareils bureaucratiques au service de la répression policière. La société, désormais soumise, ne tarde pas de subir une véritable oppression et finit par assister, impuissante, au spectacle de la corruption et de l'émergence de réseaux mafieux qui étouffent le potentiel productif, créatif et inventif des populations. Nous n'en sommes pas heureusement, encore là!
Il est urgent cependant de stopper la marche folle du rouleau compresseur. Il est, en effet, opportun, de rappeler, que les sociétés qui ont connu des périodes d'oppression politique, comme les sociétés russe, allemande, italienne, irlandaise, basque et celles de l'Amérique du Sud ou de l'Asie, sont celles qui ont les mouvements terroristes, les implosions sociales et la désagrégation du tissu social par les réseaux mafieux.
Cette réflexion, suscitée par l'incarcération de Sihem nous ramène évidemment à cet événement pour dire que l'activité et la parole de Sihem ont constamment tendues à stopper ce processus catastrophe Profondément imbue de liberté, de justice et de valeurs démocratiques, non contaminée, peut être parce qu'elle est femme, de la passion du pouvoir et de la compétition pour la conquête du leadership Sihem a su distinguer la validité des véritables batailles pour la défense des causes justes. Elle a tout risqué par amour de ce peuple, de sa jeunesse, de ses pauvres. Elle n'a pas attendu l'élargissement de la contestation pour proclamer sa dissidence contre la dictature. Dès le début, elle st convaincue que la lutte pour le droit la dignité et la justice est l'affaire de chaque individu en particulier, confronté uniquement avec sa conscience. L'implosion des dictatures est suscité, de nos jours, grâce au courage inébranlable de quelques dissidents qui symbolisent les aspirations de leurs peuples et expriment le ras le bol de leur société terrorisée. Le régime tunisien, devenu expert pour déceler les menaces démocratiques, a voulu, le 26 juin 2001, par une décision arbitraire exécutée d'une façon honteuse, à tuer l'espoir, feignant d'oublier que le mouvement irréversible de l'histoire a toujours jeté dans ses poubelles les dictateurs et les oppresseurs des peuples et que la mémoire des hommes a toujours élevé des statues aux défenseurs de la dignité et aux bienfaiteurs de l'humanité.
Nous tenons à promettre à Sihem que le Comité élu pour sa défense, pour celle de Mohamed Moada et de Moncef Marzouki ainsi que tous les démocrates tunisiens n'épargneront aucun effort légitime pour la revoir de nouveau insuffler sa foi parmi nous.
C'est une question d'honneur et de dignité!