Par
Saïd MESTIRI
N’en
doutons plus un seul instant, puisque, l’étape des manœuvres préliminaires
étant supposée franchie, deux journaux du parti au pouvoir disant traduire le
vœu d’un grand nombre de militants, viennent de demander au Président de la
République de «répondre à l’appel du devoir» et de solliciter un quatrième
mandat présidentiel. C’est incontestablement dans la perspective de cette échéance
primordiale qu’il faut situer, aussi bien les velléités répressives et
l’incohérence de la conjoncture actuelle, que les pseudo initiatives
d’ouverture ou les déclarations d’intention, faites à des «médias étrangers»
qui, hier encore étaient voués aux gémonies.
Si
donc, par quelque «arrangement» fallacieux de la constitution, qui serait éventuellement
opéré -dit-on- avec
l’assistance de certains juristes toulousains,
le Président Tunisien actuel manifestait l’intention de postuler pour
un quatrième mandat, il aurait, sans aucun doute administré la preuve formelle
qu’il a refusé définitivement à son pays toute forme d’alternance démocratique,
civilisée et pacifique au pouvoir.
Il
faut donc rappeler, ce que l’Histoire nous enseigne en d’innombrables
exemples, que si cette solution antidémocratique était finalement adoptée,
elle porterait en son sein les germes pernicieux de l’aventurisme et ouvrirait
la voie à un cycle infernal d’instabilité dont nul ne pourra prévoir
l’issue.
Cela
reviendrait aussi, à instaurer à tout le moins, une fâcheuse tradition
perverse, incitant tout successeur éventuel -car il faut bien qu’il y en ait
un, un jour, par quelque manière que ce soit- à
suivre fidèlement le chemin tracé par le prédécesseur.
Quelles que soient les clameurs actuelles
d’approbation, sincères ou téléguidées, auxquelles d’ailleurs,
aucun observateur sérieux n’accorde crédit, elles n’empêcheront pas les
frustrations populaires, celles des élites et de la société civile de
s’accumuler, de se renforcer rapidement
et de déboucher sur des conséquences imprévisibles.
Il
est, certes, communément admis que les successions de ces régimes totalitaires
comportent, presque obligatoirement une certaine part d’hésitations, de
turbulences, parfois même un certain degré d’instabilité. Tout cela est lié
à la nature même des régimes totalitaires qui répugnent à organiser leur
succession, peut-être en raison d’une obstacle
psychologique, mais surtout en raison de leur omnipotence, des graves
revers infligés à l’opposition, à la société civile et à l’intolérance
absolue de tout contre-pouvoir.
Il
reviendra à l’opposition actuelle de redoubler de vigilance et d’efforts
pour prendre en charge l’opinion tunisienne et œuvrer en vue de l’établissement
d’un large consensus démocratique. On peut à coup sûr parier sur’ la
maturité de la société civile et de l’ensemble des Tunisiens, pour réduire
au minimum -comme ils ont eu plusieurs fois l’occasion de le faire dans leur
passé- l’effet et la durée de ces «turbulences», dont les retombées éventuelles
seraient de toute façon moins sévères que celles nées de la poursuite d’un
régime totalitaire et moins graves que les risques d’aventure générés par
des coups d’état successifs.
Au
terme d’un voyage effectué au siècle dernier (XIX° siècle) en France, en
compagnie du Bey Ahmed I°, dont il était le secrétaire, l’historien
tunisien Ahmed Ibn Abi Dhiaf, réfléchissant sur les causes de la décadence et
de la stagnation des peuples arabes et musulmans, n’avait pas hésité à
mettre au premier rang de ces causes l’ivresse du
pouvoir absolu totalitaire qu’il a appelé «Al Hokm al Motlaq».
Quelque temps plus tard, le ministre, Kheireddine Pacha, au décours d’un même
périple en Europe, tirait des conclusions similaires.
Il
n’en sera donc que plus affligeant de constater qu’aujourd’hui, prés de
cent-cinquante ans plus tard, rares sinon exceptionnels sont les dirigeants
arabes et musulmans qui ont pu méditer et tirer quelque profit des sages
conclusions de leurs historiens et de leurs penseurs.