Lenga-Cultura-Territorialitat-Identitat
Langue - Culture - Territorialité - Identité

(Cinquième et dernière partie)
[1ère partie|2ème partie|3ème partie|4ème partie]


Jacques Coulardeau

Culture/Langue et Identité

 Les rôles identificatoires ou identitaires de la langue et de la culture sont particulièrement mêlés, mais mettent en jeu des éléments très contradictoires.

 Il s’agit de partir de la psychogenèse de la langue et de la culture. Ici un homme comme Vygotski est fondamental. Il est, parmi les psychologues de notre siècle, l’un des plus inspirés sur ces questions. Cela tient bien sûr au fait qu’il est de la génération de linguistes comme Volochinov ou Bakhtine. Il est de la génération qui a appliqué la première politique des nationalités de l’URSS, à savoir celle qui posait que c’était un droit fondamental de tout Soviétique de recevoir une éducation dans sa langue maternelle et qui encourageait ainsi le développement des cultures portées par ces langues. Ces linguistes, et tous les intellectuels de cette génération, ont  investi beaucoup d’énergie à la codification (écriture) de ces langues et à la constitution de fonds de livres scolaires ou autres dans ces langues. L’URSS de cette époque comptait des centaines de langues et la plupart avaient été négligées jusqu’à n’être ni écrites, ni enseignées, et pour certaines même pas tolérées. On sait, hélas, que cette politique ne durera qu’une quinzaine d’années après le communisme de guerre, et sera brutalement renversée par l’école de Marr, encouragée par Staline au milieu des années 30. Le russe deviendra la langue socialiste, la future universelle quand la révolution socialiste sera achevée dans le monde. On sait qu’en 1952, cette politique sera à nouveau changée, mais on ne reviendra pas vraiment à la politique antérieure, et on aura alors une politique mixte, pragmatique, du russe dominant, et d’une expression dans les langues locales plus ou moins protégée. Mais en 1989, à Lille, au cours d’un débat entre écrivains soviétiques et écrivains américains que j’avais organisé pour Festi-Marx, des écrivains ukrainiens ont clairement répondu à ma question : “Y a-t-il une littérature en langue ukrainienne, et comment, vous Ukrainiens, ressentez-vous le fait d’écrire en russe ?” La réponse fût : “Ce n’est pas un problème.” On sait la suite, et on se souvient que l’Ukraine n’a intégré l’URSS qu’après 1945, tout en conservant son représentant indépendant à l’ONU.


N'exilez jamais le créateur. Il devient prophète. 
Au plus profond de Daniel Mesguich, juif et pied-noir, 
il y a le verbe, déchirement de l'image...
L'histoire qu'on ne connaîtra jamais, juin 1994, Lille.

 Quelle est l’idée principale de la psychogenèse linguistique et culturelle?
 La langue UN de l’enfant est la langue qu’il entend depuis la vingt-quatrième semaine de son incubation utérine et après sa naissance. S’il en entend deux, il pourra être bilingue, voire plus. Mais, toute la saisie des langues suivantes se fera sur la base de cette primo-expérience linguistique. Pour l’immense majorité des résidents en France, le français normé n’est pas la langue UN. La langue UN est une langue étrangère, une langue régionale, un “dialecte” ou “parler” français “subnormal”. Il serait plus juste de dire un dialecte local (géographiquement, socialement, culturellement, etc) du français.

 Il n’en reste pas moins que pour cette immense majorité le français normé, celui de l’école, sera une langue DEUX, donc une langue étrangère, même si elle a des points communs avec le dialecte local que l’enfant parle. On ne prend pas en compte ce fait. François Bayrou a été le premier ministre à indiquer qu’il fallait, pour lutter contre l’illetrisme, utiliser les méthodes de l’Enseignement du Français Langue Etrangère (FLE), y compris pour des enfants notoirement de langue française. Mais cela n’a pas été suivi de beaucoup d’effets, sauf dans des lieux plus difficiles que d’autres (ZEP par exemple), mais le plus souvent comme des initiatives privées d’un enseignant, de quelques enseignants, d’une équipe d’enseignants, voire d’un établissement, et encore, très souvent, en se drapant de la présence non ségrégationnée d’étrangers pour le faire.

 Le sujet, jusqu’à la fin de sa vie, s’identifiera à cette langue, car ce sera sa langue de la tripe. Elle ressurgira dans des moments de crise, et, avec les Maghrébins de Roubaix ou d’ailleurs à qui leurs parents interdisent d’employer la langue familiale qu’ils comprennent, et qui en deviennent, pour la plupart, incapables de la lire ou de la parler, cette langue UN taboue crée des blocages dans l’expression et perturbe le fonctionnement mental et intellectuel normal, pour ne pas parler du comportement ou de la psychologie. Le refoulé revient toujours au galop, tôt ou tard. Le rôle identitaire de cette langue UN ne peut plus aujourd’hui être nié.

 Mais qu’en est-il des langues régionales, comme le picard ou la langue d’Oc ? Les enfants d’aujourd’hui ne sont de toute évidence pas élevés dans un bain de langue d’Oc, ni même de picard. Le picard se maintient mieux car, dans le Nord-Pas-de-Calais, c’est resté un dialecte, lui aussi plus ou moins créolisé, d’une vieille génération rurale. On remarque même que certains enfants intellectuels qui veulent défendre la culture occitane, ont parfois une connaissance très approximative de la langue. Même Jacques Mallouet, Dans les Monts du Cantal, commet des erreurs de traduction de certains termes. Les termes de “drôle” et “drôlesse”, en occitan, du moins le mien, et cela m’a été confirmé par des Occitans d’Auvergne, n’ont rien de péjoratif et signifient simplement “garçon” et “fille”. Il est vrai que, sous l’influence du français probablement, j’ai vu évolué dans les années 50 et 60 le terme de “drôlesse” vers une valeur péjorative, surtout quand il est employé pour des filles d’un certain âge. Mais c’est le retour d’une valeur, que le terme a pris dans la langue d’Oil, en langue d’Oc. Il suffit de lire le Littré pour comprendre : le terme n’est exemplifié qu’en langue d’Oil et est daté du XVI°siècle.

 Au temps des mass-médias et de l’informatique satellitaire, on voit comment la palette des langues entendues par l’enfant en bas âge ne peut pas être vaste et multiple, et comment le français normé ne peut pas atteindre les coins les plus reculés. Pour résoudre le problème de la position de la langue d’Oc, on ne peut donc que prendre une approche bilinguiste. Il faut assurer la présence de la langue occitane dans l’environnement immédiat de l’enfant en bas âge. Cela ne peut se faire que par une politique volontariste et c’est la responsabilité des autorités locales, territoriales ou nationales d’y veiller, mais c’est aussi celle des populations de l’exiger. Personne ne peut interdire le français, car cela est simplement illusoire et irréalisable. Mais on peut et on doit, et même on doit pouvoir exiger la présence des langues régionales, et plus généralement de toutes les langues UN des enfants qui ne sont pas le français, dans l’environnement de l’enfant en bas âge, d’abord au niveau des mass-médis et ensuite au niveau de la structure scolaire, préscolaire et même dans les crèches. On ne peut pas demander à tous les personnels de parler ces langues dans ces institutions, mais on peut et on doit demander la présence régulière de ces langues dans ces lieux.


Le verbe de cette Antigone qui croyait pouvoir 
être plus forte que la loi, verbe supème.
Antigone, février 1995, Tourcoing.

 On me dira que cela va représenter une véritable Tour de Babel. Doit-on différencier les enfants en fonction de leur langue UN ? Doit-on imposer une langue UN autre que le français à tous les enfants ? Que penser des enfants de dialectes locaux français ? Ne doit-on pas au contraire se concentrer sur une langue étrangère utile plus tard, comme l’anglais ? Et que penser des enfants de langue française normée ? Que penser des enfants qui bougent et passent d’une zone à l’autre à la suite de leur parents ? Il n’y a pas de réponses facile à ces questions. Toutes ont leurs arguments, et toutes ont leurs désavantages. Ce sont des choix politiques à faire. C’est ce que les linguistes de Rouen appellent de la glottopolitique. Je ne suis pas pour les choix uniquement dictés par les seules motivations culturelles locales. Chaque enfant a droit à sa langue UN. Chaque enfant a droit à son avenir professionnel. Chaque enfant a droit à son avenir de citoyen. Chaque enfant a droit à sa mobilité à l’âge adulte. Nous n’avons pas le droit de décider à leur place de ce dont ils ont besoin aujour-d’hui, ni de ce dont ils auront besoin plus tard.

 J’ai longtemps travaillé en milieu multi-ethnique. J’ai eu jusqu’à dix langues UN différentes dans mes classes, sans compter les langues UN clandestines comme le kabyle ou le kurde. Il incombe à l’éducation nationale, qui sur cette question ne mérite pas de majuscules, d’assurer à tous les enfants, j’ai bien dit à tous les enfants, un spectre large d’ouverture aux langues du monde, que ce soit les langues UN de son environnement immédiat, ou que ce soit les langues étrangères dont ils auront besoin plus tard. C’est très tôt que nous devons fixer l’habitude d’entendre et de différencier des langues différentes, même si elles sont parfois voisines. Il faut se défendre des parents qui ont des raisons parfois purement personnelles de suivre telle ou telle ligne, parfois purement utilitaires concernant l’intérêt de l’enfant, tel qu’ils se le représentent, et il ne faut pas oublier que les parents projettent nécessairement leurs envies, désirs, peurs, frustations dans la vision qu’ils ont de leurs enfants. L’idéal du Moi dont l’enfant a besoin, et qui sera le seul efficace dans sa vie, c’est celui que chaque enfant se construit lui-même, dans son environnement, en symbiose avec lui et en osmose avec lui, même si cette symbiose et cette osmose sont nécessairement contradictoires. Il est vrai que ces questions que je pose justifient ou au moins poussent certains à ne rien faire : devant l’énormité de la Tour de Babel, certains s’enferment dans leur nombril et se satisfont du statu quo. C’est une lâcheté courante. La solution, s’il y en a une, et raison de plus s’il ne doit y en avoir qu’une, ne peut venir que d‘un examen approfondi du problème, l’étude totale des solutions possibles, de leurs coûts et de leurs conséquences. Il ne faut pas nier le problème du coût, ni le problème des conséquences, en particulier au niveau du jingoisme que ces approches provoquent chez certains qui sont d’autant plus frigides sur ces questions qu’ils sont faibles dans leurs identifications. Il est nécessaire aussi de garder en tête que si nous n‘avons qu’un saupoudrage l’effet sera encore plus négatif car il réduira toutes les autres langues à n’être qu’un bruit, un environnement sonore, un bruit de fond, un bourdonnement que l’oreille cérébrale apprendra à ne plus entendre rapidement, comme le bruit des voitures ou le chant des oiseaux. Quel niveau d’intensité et quel niveau de diversité peuvent assurer l’efficacité ? Personne aujourd’hui ne le sait. Doit-on viser à un trilinguisme européen, comme Bruxelles le veut ? Ou doit-on viser autre chose, comme certains militants le veulent ?
 Une chose est sûre aujourd’hui, c’est que la France ne trouve pas sa réalité sociale et culturelle dans la langue française, dans la seule langue française, et que l’on doit poser la réalité de ce pays, de cette nation, si on veut parler dans cette direction, et ce terme ne m’agrée guère, que dans la permanence d’une diversité et d’une ouverture depuis des millénaires, même quand l’ouverture a été imposée par les armes des conquérants multiples comme les Romains, les envahisseurs germaniques, les tout-ce-que-vous-voulez.


Le verbe de Dieu qui créa l'homme et la femme 
si innocents qu'ils ne sauront jamais faire d'enfants 
qu'après avoir mangé le fruit, la figue sexuelle et érotique du désert.
Je ne suis pas Frankenstein, janvier 1995, Lille.

 Ainsi, en ce qui con-cerne la langue, au niveau identitaire ou identificatoire, pour un adulte, nous avons plusieurs strates.
 1- La langue UN profonde et irrépressible.
 2- La langue UN bis (le français standard) qui pour certains est une langue DEUX, la langue de l’éducation.
 3- La ou les langues étrangères nécessaires à sa vie d’adulte (qui ne sont pas nécessairement celles qu’il a apprises à l’école, ou, autre cas de figure, celles qu’il a apprises à l’école sont devenues ou restées lettres mortes).
 4- Les langues appliquées qu’il emploie tous les jours ; langues scientifiques (le savoir), langues techniques ou technologiques (le savoir et le savoir faire), langues professionnelles (le savoir faire), langues idéologiques (philosophie, religion, politique, etc), langues de créativité (toutes les langues et tous les discours où le sujet joue avec la sémiologie et les sémantismes : certaines sont linguistiques, d’autres ne le sont pas comme la peinture, la musique, la vidéo, l’image, le son, le rythme, la danse, etc).

 Un individu adulte se définit ainsi par un spectre de langues auxquelles et par lesquelles il s’identifie.

 Qu’en est-il de la culture ?
 C’est un tout autre problème.

 Nous avons aussi parlé de la psychogenèse des cultures, de la culture d’un individu. Nous avons les mêmes situations, mais il ne s’agit plus seulement des domaines qui sont portés par de la langue, mais de tous les domaines, de tous les bombardages dont l’individu est l’objet du matin au soir, où que ce soit. Le résultat, et il faut bien être jingoiste et aveugle, étroit d’esprit et narcissique, pour ne pas voir qu’il n’y a pas deux individus, même dans la communauté la plus fermée, même les deux vrais jumeaux les plus enfermés dans leur univers clos et feutré d’un narcissisme à deux, qui soient parfaitement identiques. Il n’y a pas une seule communauté, même la communauté religieuse la plus carmélite, où tous les individus ont une totale communauté de culture, de pensée, de comportement, de rédaction,de sentiment. Même le groupe social le plus terroriste n’est pas capable d’imposer une parfaite conformité à tous ses membres. Il y a, dans chacun de ces membres, une petite variation, aussi minime soit-elle. Et la richesse d’une société est fondée sur ces différences, comme le disait Saussure ou Lévi Strauss, ou bien d’autres avant et après eux. La société ne peut construire sa vie et sa richesse que sur la base des différences.

 Le problème des cultures minoritaires ou des cultures locales, c’est de ne pas mourir, donc d’être assurées d’un lieu d’existence et d’un espace de vie. Mais une culture n’est vraiment riche que dans la mesure où elle est capable d’investir ses éléments dans les dynamiques culturelles du monde entier, et d’inspirer les plus grandes créativités dans tout un chacun et en particulier dans ceux qui font métier, profession ou vocation de dépasser les limites de la norme et d’inventer, d’explorer, de créer le monde de demain, qui ne pourra être qu’au-delà de la norme, des normes.

 Chaque individu ainsi s’identifie quelque part à une culture, à des éléments de culture. Pour certains ce sera le football spectaculaire, ce que je regrette profondément, mais que je respecte quand même, même si je ne ferais pas le moindre effort pour aller voir une telle chose. Pour d’autres, c’est l’opéra baroque. Pour d’autres ce sont les cartes postales. Pour d’autres c’est l’art culinaire. Mais la culture d’un homme est nécessairement multiple et variée et identitaire ou identificatoire.

 Le problème que je me pose à ce niveau, c’est que ce discours identitaire et identificatoire au niveau d’une culture particulière nourrit hélas les débordements les plus regrettables et les plus haïssables. On sait ce que les trois K veulent dire aux USA. On sait aussi ce que les trois K voulaient dire et veulent dire encore, en Allemagne. De Ku Klux Klan en Kinder Küche Kirche on finit toujours  par poser une KULTUR, avec un K qui lance son écho dans mes oreilles comme une balle qui rebondit sans fin sur un court de tennis. Et je ne le doublerai pas, car c’est trop facile. Mais hélas ce spectre en forme de K menace toutes les sociétés qui poussent leur identification à leur culture jusqu’à en exclure celles des autres. Si on ne défend une culture qu’en la fermant aux autres, on la tue, on l’étiole, on la massacre. Les partisans de la culture narcissique sont les PM 6 coups, les Pistolets Mitrailleurs de leur propre culture.

 Autant le rôle et la valeur identificatoire d’une langue est important, car c’est la première pierre sur laquelle on construit l’acquisition d’autres langues, et sans laquelle on ne peut pas le faire, autant le rôle identificatoire d’une culture a tendance à devenir un cadenas sur la liberté de l’individu et de la société, une chaîne qui empèchera longtemps la porte de s’ouvrir et il n’y a pas culture si les portes ne restent pas ouvertes. Mais cette dernière phrase est parfaitement idéologique. C’est un choix éthique, religieux, absolu.

 Je crains autant quand j’entends je ne sais quel discours d’une quelconque association de défense de la bourrée que quand j’entends le même discours d’une quelconque association de défense de la danse des canards. Ces discours, et on nous les met parfois en scène, comme à Gannat en 1996, vont de pair avec le vin ou la bière, l’alcoolisme, la violence, la bagarre, je ne sais quel dérèglement du cerveau. Je haïs les bals des conscrits, non pas seuleument parce qu’ils parlent d’armée et de guerre, mais parce qu’ils font émerger dans les jeunes qui y vont, les instincts les plus bestiaux, les formes culturelles les plus malingres, en fait la négation même de ce que j’appelle la culture. Quand oserons-nous enfin abattre et détruire tous les monuments à tous les morts de toutes les guerres dans tous les pays ? Chaque fois que je passe devant une telle chose, je sens mes talons se coller au goudron et je revois la face idiote de quelque sergent ou adjudant qui trouvait un malin plaisir à faire chanter “Heili Heilo” tous les soirs dans la cour de ma caserne française, ou qui s’amusait certains soirs, ou certains matins à faire des inspections de slips ou de chaussettes, et à faire ramper les conscrits dans la neige dans des tenues vestimentaires qui n’ont plus rien de l’accoutrement, car il leur restait bien peu du vestimentaire. Et on nous dit, c’est-à-dire que ces gens là nous disent, qu’un mégot à un bon goût bien nourrissant quand il descend vers la gorge, surtout s’il est encore allumé.
 Les bourrées que je préfère sont celles que l’on trouve en leur temps dans des pièces classiques, parois anciennes. Brahms a plus fait pour la musique folklorique hongroise avec ses danses du même nom, que toutes les associations de défense de la culture hongroise. Et comme je l’ai déjà dit, Maryse Delente a plus fait pour la Tarentelle que tous les festivals de folklore. Mais il est vrai qu’un Centre Chorégraphique National Occitan qui aurait pour mission de produire des ballets de niveau mondial à partir des rythmes et des harmonies occitanes, serait une excellente chose, à condition bien sûr que ce ne soit pas le seul Centre Chorégraphique National d’Occitanie. Le Ballet National de Bolivie défend mieux la culture bolivienne que nous ne le ferons jamais tant que nous en resterons à un militantisme associatif de village ou de quartier. Je suis contre tous les intégrismes et quand j’entends certains demander encore le droit de vivre et travailler au pays, je réponds que mon pays c’est la planète, et que si dans un village de montagne on trouve mon accoutrement trop provoquant, d’abord je leur donnerai la leçon dont ils ont besoin pour comprendre que les œillères ne sont pas des lunettes, encore moins des loupes ou des microscopes, et puis j’irai quelque part dans le monde où les vaches sont moins folles et les taureaux moins machistes.

 Dans le Nord, j’ai appris le picard, j’ai fouillé la culture picarde, j’ai donné des heures et des heures d’antennes radiophoniques à la culture picarde pendant des années, j’ai participé à sa renaissance, y compris dans les théâtres, comme le Théâtre Louis Ri-chard, et dans la presse, l’édition, le disque, la vidéo, les CD et tout ce qu’on peut imaginer. Et pourtan j’étais occitan. Mais c’est peut-être pour cela que je l’ai fait. Ici en Occitanie, il est nécessaire de passer une étape, surtout en Auvergne où je suis, pour quitter ces chansons langoureuses, certes, mais désopilantes et navrantes, à la gloire d’un monde disparu, que l’on appelle culture. Il faut défendre et faire vivre la langue. Il faut défendre et faire vivre la culture. Mais il ne faut certainement pas regarder cette culture comme l’apanage d’un passé. Sinon, comme les maisons, les bois, comme les champs, comme les routes et les voies ferrées mêmes, certains viendront de loin pour tout racheter et tout refaire à leur bon plaisir. C’est déjà commencé, et quand Lestat de Lioncourt revient dans les années 1990 visiter le château de son père, qu’il a quitté quelque part entre 1786 et 1787 , il ne trouve plus que des ruines. Mais c’est bien l’Américaine Anne Rice qui a remis l’Auvergne sur la carte de la culture universelle. Qu’attendons-nous bon dieu pour en faire autant, pour faire encore mieux, pour conquérir les âmes de ceux qui ont encore des fenêtres entre les yeux et des portes derrière les oreilles ?

  Jacques Coulardeau