De lorrèna estant De Lorraine


Hervé Atamaniuk

... Pour moi qui habite en Lorraine à l’emplacement exact de la Ligne Maginot, dans le no-man’s-land francique, je peux vous dire que votre lecture est riche et captivante bien que parfois touffue et confuse. Peut-être cela tient-il aussi au style, à la mise en page, au “lay out” comme on dit aujourd’hui en francique contemporain !, à la “ligne” qui fait qu’on se cogne un peu sur les informations..
 Mais au fond, le meilleur est dans le débat, dans l’apport d’informations, dans le souffle qui court au long des pages, à une nuance peut-être (nous y voilà !), avec la reproduction d’un article (non signé) s’intitulant “Chlodwig, dit Clovis était bilingue” (Zweisprachigkeit juin/juillet 1996).
 A côté de la reproduction d’une carte et d’un texte en francique l’auteur nous dit : “sa langue maternelle (celle de Clovis) était le francique rhénan (un dialecte de l’allemand)”. Il est bon de rappeler que le francique (langue parlée aujourd’hui en Lorraine par plus de 300.000 personnes, mais aussi au Luxembourg, en Sarre dans le Palatinat, dans le sud de la Belgique) est bien antérieure à l’apparition de la langue allemande !- Voir pour cela l’excellent livre de Daniel Laumesfeld : Le Francique, culture mosaïque et dissidence linguistique  (éd. L’Harmat-tan, Paris 1996).
 Dire que la langue francique est de l’allemand, revient à dire que le corse est de l’italien, le catalan de l’espagnol ! Mais cette position n’est pas neuve, puisque déjà sous l’occupation allemande en 1940, les nazis voulaient extirper le francique-langue vulgaire (!) pour imposer l’allemand en Lorraine.
 Aujourd’hui en Lorraine comme en Alsace deux courants s’affrontent sur ce sujet. Un courant économiste et libéral qui se réfère à la langue mère allemande pour faire vendre plus de Mercedes aux petits ouvriers bilingues, et un courant bilingue-dingue de gauche, antinationaliste, antifasciste, antinucléaire, et transfrontalier regroupé autour de la Fédération pour le Lothringer Platt.
 Je pense que cette dernière option est plus proche de l’esprit de la Linha et il est important de rappeler que les Mosellans (habitants du département de la Moselle en Lorraine) ont été “sur la Ligne”, victimes des boucheries successives qui opposèrent Français et Allemands autour des mêmes discours nationalistes.
 Vouloir oublier cela, vouloir effacer la relation complexe qui unit la mémoire des habitants de la Moselle aux langues en présence, relève d’une autre forme de boucherie, bien plus fine mais tout aussi insupportable au moment même où l’enfermement communautaire, le manque de perspectives développent en Alsace (voir la création du parti “Alsace d’Abord”) et en Moselle une montée en force des votes FN.
 Aussi que nos frères alsaciens ou tous ces autres en France qui veulent s’élever au rang de puristes de la langue se gardent de tomber dans le piège de la pureté !