A prepaus de l'IEO e de la sia istòria (sorna) A propos de l’I.E.O. et de sa (sombre) histoire


Philippe Martel

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l'article de Clau-de Sicre dans Estudis Occitans (n°22), dans lequel il pose la question : “Félix Castan a-t-il démissionné de l’IEO ou en a-t-il été exclu ?“ (NDLR : voir LI  n°31). Puisque je suis cité dans cet article, qui pose par ailleurs de vraies questions, voici quelques remarques et idées sur le sujet.
 
Sicre ne me croit pas vraiment capable de “mensonges idéologiques”, ce dont je le remercie bougrement. Tout au plus me reproche-t-il une “erreur grossière”, concernant les modalités du “départ” de Castan. Allez, un mot d’autocritique : ben oui, Castan n’a pas démissionné ; il a été exclu. Tant pis pour moi. Pourquoi cette “erreur grossière “?

 Ma chronologie de l’histoire de l’IEO du n°18 d’Estudis Occitans  ne se voulait pas et ne pouvait pas être une véritable histoire de l’IEO, dont je ne suis pas - et ne tiens d’ail-leurs pas à être - “l’historien”, officiel ou non. Si j’ai pu écrire sur l’occitanisme du XXème siècle, ici ou là (en général des choses que personne n’a lues), ma spécialité, c’est prioritairement l’histoire du Félibrige au XIXème siècle. Pour mon papier du Cinquantenaire, je me suis donc appuyé sur la documentation à ma dispositon (et que je cite à la fin du papier) : les revues de l’IEO qui n’évoquent en général que par allusions les évènements de la vie interne de l’association, et la Revendication Occitane de Robert Lafont (1974), où la crise de 64 est traitée moins sous l’angle de son déroulement que sous celui de ses enjeux. Lafont, dans le passage consacré à l’épisode (op cit pp 272-274) parle du “retrait” de certains “chefs historiques”. Lafont n’est pas n’importe qui, et son livre n’est pas n’importe quoi, même si le nombre des sujets qu’il y traite l’a conduit à résumer - et donc fatalement à traiter cavalièrement certains épisodes. Bien sûr, il est ici, dans ce cas particulier, dans la situation du vainqueur qui raconte sa vie à sa façon, mais ce nonobstant, je ne pense pas qu’il ait voulu sciemment déformer la réalité de la crise, parce que je ne vois pas qu’il avait à perdre à dire clairement que Castan avait été exclu - au terme de débats qu’il décrit lui-même comme “agités”, ni ce qu’il avait à gagner à le cacher. J’aurais pu et sans doute dû aller plus loin et vérifier mes informations à la source, soit auprès de Castan - que je n’ai jamais eu l’occasion d’interviewer, soit dans les archives de l’IEO - mais mes relations avec cet organisme font que je n’étais pas le mieux placé pour y aller voir. La prochaine fois, je ferai gaffe, promis-juré. Fin de l’autocritique.

 Début de l’entrée dans le vif du sujet. Qu'est-ce qui m’intéresse dans cette histoire ? C’est l’enjeu du débat de 64, au delà des problèmes interpersonnels. Je dis très franchement que je n’ai pas envie d’entrer dans ces problèmes-là. Pas plus que je ne suis entré, à propos de la crise félibréenne de 1878 (c’est l’histoire à laquelle vous échappez aujourd’hui) dans le détail des rapports entre Aubanel et Roumanille que d’autres ont traité en large et en travers et qui me paraissent secondaires (car je suis un vieux con qui croit que les individus ne font l’histoire que dans une certaine mesure). Bien sûr que dans un IEO qui ne compte guère alors que quelques militants actifs, lesquels ne se connaissent que trop bien depuis près de vingt ans qu’ils rament ensemble, la dimension affective intervient, et qu’elle pèse à la fois sur le déroulement des débats et sur ses conséquences, comme sur le souvenir qu’en gardent - à moins qu’ils ne le refoulent - les acteurs. Mais ce serait réducteur de croire que tout se résume à un affrontement entre personnalités, partagées, tant qu’à faire, en gentils et méchants. Ce qui s’affronte alors, et ce depuis dix ans au moins, c’est bel et bien deux lignes, deux façons de définir les fins ultimes de la renaissance d’oc. Pour résumer, il y a d’un côté ceux qui croient que l’occitanisme a son mot à dire dans les débats politiques et économiques qui agitent la France en général, et son Midi en particulier. Et qui pensent donc qu’il faut intervenir, étudier la situation concrète de la société occitane et institutionnelle. Ceux-là suivent La-font, Rouquette et quelques autres au COEA et à la revue Viure. Ils refusent par ailleurs tout nationalisme occitan - ce qui les distingue du PNO - et au plan national, cherchent des alliés dans la nouvelle gauche, celle qui ne se reconnaît ni dans la SFIO ni dans le PC. De l’autre côté, il y a ceux qui pensent que la vocation de l’occitanisme est d’abord de porter la parole d’oc, et de créer un pôle de création culturelle extérieure à Paris. Ceux-là suivent Castan, Girard, et Manciet, étant bien entendu que l’adhésion de ces trois hommes à cette position se fait sur des bases différentes pour chacun, en fonction de leur vision propre de l’occitanisme, et de leur propre positionnement politique. Est-ce que je me trompe si je dis que pour Castan (et probablement pour lui seulement), l’occitanisme n’a pas à intervenir en tant que tel dans le débat politique parce que ce débat politique est national et non régional, et qu’il n’a pas à se mêler de revendications économiques et sociales parce qu’il y a des partis (le PC en particluier) qui font ça très bien ? C’est en ces termes (passage au politique - priorité au culturel) que j’ai posé le débat dans ma chronologie ; Sicre ne me contredit pas sur ce point. S’il veut le faire et donner un autre sens au conflit, on en causera. Mais je répète que pour moi, c’est ce débat qui compte, non les personnalités des uns ou des autres - qui sont tous des hommes honorables, comme dit le poète, et entre lesquels je ne choisirai pas mon héros positif préféré.

 Ceci posé, quel regard rétrospectif puis-je poser sur toute cette histoire ? Avec le recul, il est clair que le passage au politique s’est soldé par un échec - ça a d’ailleurs été le cas de toutes les tentatives antérieures depuis le temps de Mistral. Si des fractions de la société occitane ont pu, à un moment, donner l’impression de rejoindre des positions défendues par les occitanistes - à moins que ce soit l’inverse - ce mouvement n’a été ni profond, ni durable. En gros, la convergence a été possible avant la crise mondiale de 74, et dans la foulée de mai 68, en un temps où les votes méridionaux étaient d’opposition et où le Midi avait le sentiment de ne pas recueillir les fruits des Trente Glorieuses, tout en voyant disparaître les éléments familiers de son paysage économique et culturel antérieur. Après 74, mettons 76, pour laisser du temps au temps, c’est cuit. En gros, ce qui a empêché toute percée véritable de la revendication occitane, c’est le contexte français global : l’absence du local dans le fonctionnement du débat politique, la primauté des grands partis nationaux, à peine ébranlée par le Mai 68, la fin aussi de l’espoir que l’on pouvait changer le système et changer la vie (fin d’ailleurs sans doute toute provisoire). C’est aussi le contexte occitan : le fait que les secteurs qui ont le plus réagi (vignerons, mineurs) sont aussi ceux qui ont été laminés en premier par la “modernisation” de l’économie méridionale, ôtant du même coup toute base réelle aux mouvements sociaux qu’ils avaient pu impulser. Mais c’est aussi, au fond, la nature même de l’occitanisme depuis ses débuts. A la fois son incapacité à définir clairement son véritable champ d’action, son véritable projet, entre culture et politique, là-dessus, les analyses de la bande à Touraine (Luttes occitanes, Le Pays contre l’Etat) mériteraient d’être relues. Et aussi son propre profil sociologique. Depuis le XIXème, l’occitanisme, ce n’est ni les élites occitanes (enfin, “élites”.... les classes dominantes, disons, étant entendu qu’elles sont elles-mêmes dominées dans le cadre des “élites” françaises, à l’échelle nationale) ni les classes populaires, qui ont autre chose en tête que des interrogations sur leur “identité”. Les occitanistes, comme les félibres, ce sont les classes moyennes (une minuscule fraction d’icelles). C’est-à-dire des gens qui ne sont ni en position, ni en attente ou en demande de pouvoir. Et des petit-fils de paysan qui intègre le monde tertiaire au terme d’une scolarité plus ou moins poussée. Ce ne sont pas des gens qui sont le dos au mur. Ni des gens que l’effondrement des structures socio-économiques occitanes traditionnelles frappe de plein fouet, même si à un autre niveau, affectif, ils peuvent en souffrir. Ce ne sont donc pas des gens pour qui l’action politique - moins encore la révolte contre le système - sont question de vie ou de mort. Il me semble, sur le long terme, que le passage au politique a toujours été, consciemment ou non, perçu comme un moyen d’atteindre des fins culturelles par la voie d’une action dans la société davantage mimée que réellement menée. En gros : on parle du pays aux habitants du pays, en espérant trouver les arguments qui leur permettront d’accepter l’idée de l’importance du sauvetage de la langue. C’est en tout cas l’impression que ça donne, pour moi (ce qui me vaudra peut-être quelques commentaires désobligeants de la part de ceux qui aujourd’hui militent encore dans des partis politiques occitanistes. Mais c‘est à eux de voir si, en fonction du contexte nouveau ouvert par la loi Deferre, et de cette régionalisation qui prendra quand même bien trente ans pour entrer dans les mœurs, ils sont capables d’inventer un nouvel occitanisme politique).

 Ceci dit : sans ce passage par le politique, il n’y aurait très probablement plus guère aujourd’hui d’occitanisme. Et c’est pourquoi on ne peut pas se contenter simplement de donner raison au Castan de 1964, trente-quatre ans après. Ceux qui ont participé  au mouvement dans les années soixante et soixante-dix l’ont fait dans le cadre de cet occitanisme un peu tout fou, même s’ils ont d’abord adhéré sur des bases profondément culturalistes. Il avait tout pour séduire les jeunes déjà sensibilises à la révolte, qui faisait partie du climat de l’époque, et des jeunes au surplus qui avaient vécu directement, dans leur enfance, l’agonie de la société traditionnelle, et la modernisation inégalitaire de l’espace français. C’est ce climat qui a permis à l’occitanisme de sortir de la confidentialité, d’inventer les nouvelles formes d’expression - chanson, théâtre... - qui ont pu ensuite toucher d’autres secteurs de la société occitane, voire même, très latéralement, la société française dans son ensemble. Sans oublier le fait que la réflexion engagée alors, dans Viure  notamment, ou dans les livres de Lafont, a ouvert la voie aux réflexions ultérieures, même si elles ont pu parfois prendre la forme d’un démarquage critique. Tout cela ne compense peut-être pas l’échec de l’action politique, mais ce n’est pas totalement négatif quand même.

 Il y a effectivemnt, dans la mémoire occitaniste, des armoires à cadavres qu’il est urgent d’ouvrir - c’est d’ailleurs à çà qu’on reconnait que la mémoire occitaniste est comme toutes les autres - comme la mémoire française pour prendre un exemple au hasard. Sont-ce, comme le dit Sicre, les “détails” comme l’épisode Castan qui pèsent sur l’inconscient collectif occitaniste, et “empoisonnent” la vie de l’IEO ? Je ne suis pas sûr, ou plus exactement je ne vois pas comment. La plupart des adhérents actuels de l’IEO ignorent tout (et se foutent complètement) de l’histoire de l’organisme - de la même façon qu’un militant syndical ou politique normal ne sait pas grand chose de l’histoire de son parti et de son syndicat, parce que ce n’est pas au nom de cette histoire qu’il adhère, au moment où il adhère. En d’autres termes, la crise de 1964 n’intéresse pas grand monde, en dehors peut-être de ceux qui étaient à l’IEO cette année-là. Je ne suis pas sûr que beaucoup s’intéressent davantage aux crises ultérieures, et il y en a eu. C’est à peine si le souvenir de la plus récente, celle de 80 et 81 (aux temps de l’Alternative) a pu être évoquée dans les débats préparatoires à la dernière AG.

 Faut-il alors prendre le problème par un autre bout, et considérer que la crise de 1964 renvoie à des mécanismes, à un fonctionnement d’appareil qui n’a jamais été remis en cause et qui continue donc d’exister, souterrainement, et de surdéterminer les réactions actuelles, chez certains, face à tout débat, perçu comme une menace pour l’IEO ? Ce n’est pas impossible, mais à mon avis, ça préexistait à la crise de 64, et, loin d’être propre à l’IEO, c’est peut-être commun à la plupart des associations, quelles qu’elles soient. Dans ce cas, l’affaire Castan n’est qu’une illustration de plus de la difficulté à gérer sereinement un vrai débat à l’intérieur d’un groupe, sans recourir à l’excommunication. Vue sous cet angle, elle peut jouer aujourd’hui le rôle pédagogique de révélateur du type de fonctionnement qui l’a provoquée, et elle peut aussi permettre de reposer plus sereinement les problèmes de fond que rencontre l’occitanisme, en premier lieu celui de sa nature, de son champ d’action et de son projet. Sicre a commencé. Il a des documents, il a des idées : pourquoi ne pas en débattre ? Je lui passe la parole (bien qu’il n’ait pas besoin que je la lui passe pour la prendre).