Des rumeurs disent que vous - Fabulous Trobadors - auriez refusé des tournées en Francophonie proposées par l’AFAA (1) et divers organismes francophones ou français de l’étranger. Peux-tu nous renseigner sur ce fait, si c’en est un ?
Nous avons effectivement un certain nombre de propositions extrêment intéressantes pour aller jouer en Afrique, Amérique du Sud, Asie, Europe de l’Est etc... Le responsable de l’AFAA, entre autres, mais c’est un peu le décideur en dernière instance pour la plupart des propositions, puisque c’est lui qui finance ou non les projets, met les affaires étrangères au service des tournées, etc. Dans son esprit, nous a-t-il dit, Fabulous Trobadors est le type de groupe idéal pour faire de bons contacts avec les populations. Bien vu. Trop bien, belèu.
Contrairement à ce que tu dis, nous n’avons pas refusé formellement de partir en tournée ou en résidence dans ce cadre (les Fabulous vont passer une semaine à la Réunion en Mai), nous avons essayé de soulever les questions que ça nous posait, relatives aux rapports Nord-Sud et à la présence française dans ces pays, ou le rôle de la culture française. Nous avons eu un débat de politique générale, dans lequel nous avons essayé de faire valoir nos conceptions. Sur le plan pratique, je me vois mal aller faire l’artiste en Afrique, avec de l'argent français, pour des Africains qui prennent tout ce qu’on leur donne, parce qu’on leur donne et que c’est le pape-français qui envoie, public captif comme ceux des animations dans les hôpitaux, alors que c’est l’Afrique qui musicalement, culturellement, a des choses urgentes à nous apprendre à nous Français. Si il y a un message que nous pouvons porter en Afrique et ailleurs c’est: “vous avez des trésors, prenez-en conscience, venez nous les vendre chez nous et organisez-vous sur place pour recevoir des stagiaires du Nord et les faire raquer pour appren-dre, organisons les échanges d’associations à associations, à la base... etc.”
Beaucoup de groupes français qui par ailleurs se revendiquent progressistes seraient désireux de faire ce genre de tournée, ou le font, en se posant moins de questions...
Ethique, politique, civique, artistique, tout est interdépendant. Non pas la même chose. Mais la posture essentielle est la même partout. On ne le sait, on ne peut le voir qu’en étudiant à fond chaque domaine séparément. Il faut se garder de faire des liens mécaniques entre ces domaines, comme le fait le marxisme, l’anarchisme aussi, et le libéralisme pareil. C’est marrant, mais la pensée marxiste et la pensée libérale ont exactement la même conception des rapports entre la politique et l’éthique, le politique et l’artistique. Simplement elles se proposent des buts opposés. Nous avons nous une vision différente de ces rapports. Bon ceci dit chacun sa vision, sa posture. Je n’affirmerai pas que la nôtre est la meilleure, mais c’est elle qui nous semble sourdre le plus logiquement de notre réflexion générale. Et puis je crois que pour beaucoup d’artistes, la réflexion est très courte. Méca-nique justement, dans les rapports politique-artistique. Il suffit d’avoir un discours politique généreux, une attitude anti-colonialiste, et puis on peut à côté ne pas se poser de questions sur ce fait politiquement, éthiquement, sa musique, ses paroles, son théâtre, etc. Il y a toujours cette vieille dichotomie fond-forme. La forme c’est subjectif, mystérieux, le fond c’est ce que je dis dans les paroles ou dans les interviews, les intentions que je déclare. Mais pour moi le contenu c’est la forme justement, enfin ce qu’on appelle forme. Je crois que la plupart, sinon la quasi-totalité des artistes français sont dans cette logique. D’ailleurs c’est pas un hasard, je ne peux pas me dire artiste, la France a besoin de musiciens folkloriques, pas d’artistes, putain on en a de trop, de soi-disant artistes. Je crois que ça leur ferait du bien à tous d’aller en résidence en Afrique. 3 ou 4 ans. Avec le salaire moyen africain.
C’est ça que vous avez dit ?
Non, on est entré plus à fond dans les détails, et en même temps on a plus parlé de politique générale, et de la musique de France, histoire, éducation, politique du ministère, etc. Ceci dit, par rapport aux possibilités de l’AFAA, nous avons dit que, par contre, nous étions prêts, et désireux, d’aller attaquer les U.S.A. Comme cheval de Troie des civilisations du Sud. Malheureuse-ment la France a peu de moyen là-bas. Et pas de stratégie. Personnellement c’est les U.S.A. qui m’intéressent. Per-sonne ne croit qu’on peut y marcher, bien sûr, ni les ministères français, ni notre maison de disque. Mais moi je crois que oui. Et puis c’est le seul défi qui me plait. Le responsable de l’AFAA nous a cité des groupes français ayant gazé là-bas, même vendu des disques. 30.000. Moi, c’est 1 million que je veux vendre. Il nous a dit : “Effectivement, les Américains peuvent être intéressés, parce que c’est original, le rock, le jazz, le rap français ils s’en foutent, le grand public, ils ont déjà, ils veulent pas d’imitations provinciales”. Il y a l’exemple des Gypsy Kings, mais d’un point de vue purement commercial, originalité de marchandise exotique, ce qui est déjà pas mal. Mais nous il y a un discours derrière, le politique-éthique-artistique-castano-meschonniquien. Tourner aux U.S.A. pour le public américain de base, pas pour les francophiles. Un tourneur nous a demandé au moins 2 chansons en anglais, plus toutes les présentations des autres en anglais. Je vais essayer d’en faire 4 ou 5. Je veux bien être aidé financièrement par un ministère français pour partir à la conquête de l’Ouest. Mais on essayera quand même sans aides. Je suis prêt à aller jouer dans le métro ou dans les trucks-stops et à recevoir des cannettes de bière sur la gueule comme les Blues Brothers. Nous c’est les Fallus Blues Brothers, Trobadors.
Dans un autre domaine, tu as joué en soutien à une liste occitaniste candidate aux élections régionales du 15 Mars dernier (ou pour les cantonales ?). Ce soutien est en contradiction avec tes propos et tes écrits sur l’occitanisme politique. Alors pourquoi ?
Pierre Boissière et les militants qui se présentaient avec le Parti Occitan en Lot et Garonne ne sont pas des idéologues nationalistes. Ils sont occitanistes et ils cherchent ce qu’il faut faire. J’ai saisi l'occasion qu’il me proposaient pour aller les rencontrer et leur parler. Ils m’ont offert une tribune, en même temps qu’ils me demandaient d’être là pour les soutenir. Ils m’avaient promis de me laisser dire ce que je voulais. Ça s’est très bien passé, avec le talent de Rita Macedo et DD Minvielle à la rescousse. La soirée, je veux dire. Leurs résultats aux élections (2% environ de moyenne) montrent que mes vues sont justes, pour là-bas ou ailleurs : la majorité des gens ne savent pas encore ce qu’est la culture occitane, ses valeurs et son intérêt. Les élections ne sont pas un moment ni le lieu pour faire cette pédagogie, comment veut-on que ces gens votent pour quelque chose d’aussi éloigné de leurs grandes préoccupations ?
(1) Agence Française Artistique