(1) Néologisme (ou barbarisme, comme vous voudrez) occitan sans
aucune validité scientifique mais que je me permet d’inventer quand
même et qui vient de “trèva” (fantôme), “trevadis” (errance),
et dont le suffixe en - AIRE signifie que etc...
(2) qu’il extrait.
Christian, bonjour ! Alors, qui es tu ?
Christian Dequesnes : Salut TERTOUS ! Certainement que la première
chose à dire ici en Occitanie, c’est que je suis Picard, je viens
du grand territoire linguistique de Picardie. Natif de Douai dans le Nord,
j’y réside depuis toujours ! A Douai, notre “patois” est l’une des
multiples déclinaisons, variantes, de la langue picarde. Mais curieusement,
si là-haut dans le Nord je dis “Je suis Picard”, on me répond
: “Tu es du Nord ! Tu n’es pas Picard ! Tu es Ch'timi* !” Chez nous (comme
généralement partout en France) ils ont la certitude que
la Picardie c’est le territoire administratif inscrit sur les départements
de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise. Pourtant, d’un point de vue linguistique
et historique, c’est plus vaste, riche et complexe ! Mais hélas
il y a une méconnaissance totale de cette existence du grand territoire
linguistique (et donc culturel) picard. C’est la démonstration notamment
de la réussite de Paris, de la République “unitaire” dans
sa volonté d’imposer une langue et une pensée unique à
la nation française.
Le territoire linguistique picard rassemble la Somme, le Pas-de-Calais,
le Nord, une partie de l’Oise et de l’Aisne et enfin le Hainaut Belge jusque
vers la Wallonie.
L’image d’Epinal que l’on se fait de la picardité c’est les vaches... Mais j’imagine qu’il y a autre chose !
Oui, plein d’autres choses notamment des vagues et des vagues d’autres
cultures issues de l’immigration des Polonais, des Portugais, des Algériens,
des Marocains surtout, bien sûr dans l’importante zone urbaine post-industrielle
issue de l’histoire des mines, et quand on évoque la question des
identités régionales sur cette zone-là on ne peut
absolument pas passer outre ces paramètres. Pour l’avenir, si la
Grande Picardie linguistique veut exister elle doit bien sûr tenir
compte de cette réalité, sa modernité passera là
ou alors elle ne passera pas... et il en sera fini pour elle !
Mais revenons à nos vaches, moi qui suis issu de ce bassin
minier, de cette zone d’urbanisme à outrance, plus je me (re) plonge
dans cette histoire de picardité, plus je tombe avec beaucoup de
plaisir sur cette dimension d’importance : la ruralité... Je trouve
même que très souvent les grands textes de la littérature
picarde sont généralement ancrés, d’une manière
ou d’une autre, dans une tradition/ vision rurale... Notamment chez Florian
Duc (1905-1983) : il nous parle essentiellement de l’univers des mines,
des carbonniers, et pourtant la ruralité est omniprésente.
Puis tout ce territoire que j’évoque en termes de Grande Picardie
linguistique, ça reste essentiellement des campagnes. D’un niveau
purement géographique, les zones urbaines ne sont pas proportionnellement
majoritaires... loin de là ! Mais cela encore une fois le quidam
n’en a plus conscience... La forte vision urbaine du Nord/Pas-de-Calais
est certainement fausse et a été imposée inconsciemment
aux populations par la “pensée unique de Paris”. Et j’entrevois
là une des explications principales à cette question : pourquoi
en matière culturelle, artistique, particulièrement chez
les jeunes, c’est toujours des prises d’appui sur des références
parisiennes ou anglo-saxonnes... peu ou pas d’identité personnelle...
toujours des ersatz, des copies conformes, parfois très adroites,
mais au bout du compte le résultat est une création artistique
où l’essence culturelle picarde est absente, la production “picardisante”
est quantitativement très pauvre dans le registre de la modernité,
pourtant il y a de rares créateurs et créations très,
très fortes... mais si comme Ivar Ch’vavar, Lucien Suel, “l’Ecole
des poètes Tournaisiens”, Paul Mahieu, Francis Couvreur, Paul André...
et pour la musique le fabuleux groupe du Hainaut Belge “Jeanne Elisabeth
Shrapnel binde”... puis il faut citer les traces “laissées” par
Konrad Schmitt**. autant d’actes créateurs puissants qui conjugent
modernité et picardité. Néan-moins tout cela est invisible
à la nation ! Justement on y trouve à chaque fois une forte
empreinte rurale, la terre, la motte de terre... et bérdhoule (la
boue !) est toujours là très proche, sous les semelles !
Donc la terre, la ruralité, c’est important pour toi afin de définir “la picardité” ?
Je pense bien, oui, c’est la base ! comment dire ... Revenons aux vaches
justement, c’est important, symbolique ! Exemple : Lucien Suel est un grand
poète du Pas-de-Calais ; il écrit énormément,
en français, depuis toujours sur son pays (NDLR : voir page 33).
Sa littérature n’est donc pas rédigée en picard! Là,
tout récemment, Lucien Suel vient d’écrire son premier texte
en picard, il y parle des veaux !... et c’est fabuleux, il faut lire Suel.
D’un seul coup, il y a une image, une métaphore qui me
vient à l’esprit... ces créateurs, ces actes de création
picarde sont comme des vaches dans nos pâtures... ils/elles sont
bien là, bien “en sol avec la terre, avec la réalité
de notre identité”, mais les voyageurs entassés dans les
compartiments des T.G.V. de la modernité les regardent à
peine de derrière les vitres teintées... quand toutefois
certains daignent s’y intéresser, jeter un regard, ce n’est que
pour avoir une vision furtive, rapide, tronquée... juste celle que
l’on entrevoir à 200 km/h de l’autre côté d’une vitre
de T.G.V. Chés vakes, por mi, ch’ét nin ënne agobile
!***
Et toi, concrètement, que fais-tu ?
Ej dekins ed’ech train por alle r’wettie ches vakes ! D’abord je descends des trains pour aller regarder les vaches ! Ce n’est pas une boutade ! Je veux dire que je prends du temps, je me donne du temps pour aller voir les choses, les gens, tenter de m’en imprégner, essayer de les comprendre ; être sur les terres, (re) chercher les auteurs et leurs livres oubliés, aller dans des villages , des bourgs, sur les lieux chargés de l’émotion et du labeur des gens du peuple... ceux qui ont bâti la vie au quotidien, et ce n’est pas au centre de Lille... et encore moins à Villeneuve d’Ascq (où se trouve le campus de Lille) que je risque de rencontrer cela. Ensuite ce vécu, ces rencontres, ces émotions il faut les partager, les divulguer, les rendre visibles. Pour cela, j’utilise plusieurs vecteurs.
Et quels sont-ils, ces vecteurs ?
Depuis de nombreuses années déjà, j’anime bénévolement
sur le Douaisis une émission de radio, Baroque Bordello, où
je ne passe pas que de la musique... j’y mets aussi en “jeu” ces émotions
évoquées.
Il y a aussi El Baroque Ducasse, un réseau (je préfère
ce terme à celui d’”association”) qui, un peu à la manière
de la Linha Imaginòt, met là-haut en relation, en action,
des gens qui sont justement préoccupés par l’aspect de ces
choses que j’ai évoquées, généralement d’ail-leurs
tous connaissent et attachent de l’importance au message de décentralisation
de Castan, des Fabulous Trobadors et du Massilia Sound System.
Plus personnel, depuis près d’un an maintenant, avec David
Willoqueaux que j’ai rencontré dans cette dynamique d’El Baroque
Ducasse, nous “inventons” notre duo de blues picard et de punkisme rural
- del bleuze picard : “Chés Déssaquaches”... histoire de
conter, de chanter de mettre en “jeu”... de rendre visible notre vision
de la Picardie. Quand je dis vision, ce n’est pas au sens d’interprétation
que nous en ferions mais bien de ce que nous en voyons, ressentons concrétement
! Enfin.. et certainement le plus important à ce jour... c’est d’avoir
avec Olivier Engelaere - rencontré aussi à cause de cette
dynamique engendrée par el Baroque Ducasse - provoqué l’émergence
pour le Nord/Pas-de-Calais d’une Fédération “Insanne” (ensemble)
qui regroupe au moins déjà une vingtaine d’associations patoisantes/culturelles
et des individus qui sont dans la création picarde. Ensemble, nous
allons œuvrer pour une véritable (re)connaissance par les autorités,
mais surtout par le quidam, de la langue, de la littérature et de
la culture picarde. Cela devrait être une étape importante
! Mais le chantier est gigantesque !
Serez-vous au prochain Forum des Langues à Toulouse ?
Le retour ! Oui, je l’espère. Nous étions présent en mai 97 avec Olivier Engelaere. Ce que nous avons vu, entendu, vécu à la Prima de las Lengas nous a donné de l’énergie ! Une force ! Une légitimité même ! Car quand on est remontés en Picardie on a notamment pu témoigner, dire combien ici en Occitanie cela avait du sens de dire que nous étions d’un territoire linguistique picard, qu’ici raconter des histoires, lire du picard à autrui avait une résonnance disons généreuse ! Ce que je viens d’évoquer, c’est aussi l’illustration concrète de la force et de l’importance du discours de la Prima de las Lengas, et du message d’amour de la littérature occitane et des troubadours au reste de la nation française, et au reste du monde. Pour Olivier et moi-même, s’il n’y avait pas eu cette étape de la Prima 97, je pense sincèrement que nous n’aurions pas eu la conviction qu’il fallait œuvrer pour relancer, mener à terme ce projet, cette idée de fédération “Insanne”... qu’il faut bien l’avouer était tombée à l’eau dans la tête des anciens... ils n’y croyaient plus, peut-être d’ailleurs qu’ils n’avaient jamais mis la question de la modernité du picard et de sa création contemporaine véritablement en jeu. En tout cas l’investissement de “jeunes” comme nous fait que les anciens se mobilisent à nouveau et à nos côtés. Là, cha arpart rode ! (là, ça repart dur ! ) mais je reste prudent... Car là, tout le monde est dans l’euphorie, il reste désormais à travailler, travailler véritablement !

Il y a eu une autre étape/rencontre avec Culture Commune, en octobre dernier ?
Oui ! Il faut parler de Culture Commune. Ils ont oeuvré à
mon avis sur deux axes importants et parallèles. Il y a d’abord
eu ce projet/expérience de Libercourt (Pas-de-Calais) avec les Fabu-lous
Trobadors. Libercourt est vraiment une zone de relégation sociale
et culturelle profondément marquée par la récession
socio-économique due à la disparition des mines de charbon.
C’est là que la commune, avec le soutien de l’association Culture
Commune, a œuvré pour une action, un travail sur la réappropriation
de la mémoire de l’espace culturel par les jeunes par le biais d’ateliers
de création musicale et de lyrics auxquels notamment Claude Sicre
était associé... Cela a abouti à un concert fin octobre
97... Mais Claude en parle mieux que moi, et le projet se poursuit. Apparemment
il y aura des suites... c’est le plus important !
En parallèle, Culture Commune, toujours en octobre dernier,
avait prévu dans son programme d’action pour la saison 97/98, dans
le cadre du Salon du Livre de Loos-en-Gobelle (Pas-de-Calais), de mettre
sur pied une soirée/veillée thématique sur la question
des identités régionales du Nord/Pas-de-Calais. J’ai été
associé à ce projet. On a pu y introduire pleinement cette
notion de “picardité”, de grande Picardie linguistique. Il y avait
Lucien Suel, Eric Wattiez et Laurent Adam (de Jeanne Elisabeth Shrapnel
binde) et Ches Dessaquaches... Avec le public présent il y a vraiment
eu un impact, un accueil chaleureux, ils ont véritablement découvert
des aspects, des notions qu’ils ne soupçonnaient pas ou peu de leur
pays. Oui, il y a eu beaucoup d’émotion d’un côté comme
de l’autre. “Enne grante bleuze-vue !”
De surcroît cela a entraîné quelques répercussions
assez inattendues, voire inouïes... Tout récemment deux charmantes
personnes présentes à Loos-en-Gohelle m’ont demandé
d’intervenir auprès d’enseignants dans le cadre d’un stage de “sensibilisation
à l’espace et au paysage”, pour leur parler un peu de mon “parcours
picard”.
C’est encore la directrice de Radio Canal Sambre qui nous propose
ses locaux et une équipe technique pour aller enregistrer en studio
dans de bonnes conditions... Maquetter correctement des chansons, des histoires.
C’est d’ailleurs pour Ches Dessaquaches l’objectif à réaliser
pour le premier trimestre 98. Avec Radio Canal Sambre toujours, c'est le
projet d’une série d’émissions sur “la picardité et
les identités régionales”. Enfin, c’est aussi un excellent
contact avec un responsable de la D.A.C.O.R. qui attend notamment de pouvoir
collaborer avec la Fédération Insanne, et des instances culturelles
de Picardie administrative et de la Belgique francophone pour et sur le
projet ambitieux - à réaliser sur plusieurs années
- d’un dictionnaire général du picard, ce qui n’existe
pas encore !
Bien sûr tout cela reste maintenant à travailler
si l’on veut aboutir ! Mais c’est déjà la preuve que l’on
peut innover dans des dynamiques neuves qui vont dans le sens de la décentralisation
culturelle. Ici, c’est encore la rencontre, sur des projets communs, de
l’institutionnel et du non-institué... qui arrivent semble-t-il
à œuvrer ensemble ! Certainement que l’on assiste à des mises
en forme d’actions culturelles décentralisatrices différentes
de ce que l’on peut observer en Occitanie... Mais dans le fond l’ambition
est la même... c’est la décentralisation culturelle et le
printemps des langues du monde.
Justement, en termes d’expériences occitanes, tu as pu observer Arnaud-Bernard, le Rural Baleti de Nadia et Fernando, Larrazet... des commentaires ?
Un commentaire ! Ça fonctionne et ça fonctionne même
plutôt bien, mais dans des formes qui, je pense, doivent leurs forces
à leur spécificité occitane. J’ai envie de dire aux
Imaginotistes qui ne sont pas Occitans que l’important, ce n’est pas d’essayer
de reconduire, de reproduire ce qui se vit à Toulouse, Marseille,
Nice, Uzeste ou Larrazet... mais c’est de chercher, chez vous, dans votre
histoire, dans votre peuple, dans votre littérature, dans
vos cités et vos campagnes la spécificité, le sens
de votre, de vos identités régionales... et ces caractéristiques,
si vous vous les réappropriez, feront que vos projets, vos dynamiques,
vos réalisations, auront un écho, une résonnance populaire
beaucoup plus profonde.
Pour moi, “thiot grémion picard”, Arnaud-Bernard c’est
très bien ! C’est une oasis ! J’y retournerai mais je n’y vivrais
pas ! Mon clocher n’est pas Saint-Sernin mais le Beffroi de Douai. Ce que
je crains c’est que les gens, notamment les jeunes qui écoutent
les Fabulous Trobadors, se réfèrent à Castan (sans
le lire !), adhèrent à la Chourme du Massilia Sound System
et tout ça... sans rien entreprendre de concret là où
ils sont ! Où ils vivent !... J’ai la crainte que ces gens n’aient
qu’une vision exotique, idyllique d’Arnaud-Bernard, de la Linha Imaginòt
et de tout le bazar occitan. Tu sais Arnaud-Bernard au quotidien ce n’est
pas tout rose ! Et heureusement ! J’ai pu observer qu’il y a comme partout
du “Jeu/Je” notamment entre ceux qui gèrent le Comité, la
maison de quartier. Le mendiant sur le trottoir d’Arnaud-Bernard n’est
ni plus triste, ni plus souriant qu’ailleurs ! Il est mendiant ! A Arnaud-Bernard,
sur la Linha Imaginòt, tout n’est pas résolu, les problèmes
subsistent mais la grande leçon à retenir c’est surtout que
tout cela se gère, fonctionne, sans “professionnels de l’encadrement”
rémunérés par je ne sais quelle institution légitimée
directement ou indirectement par l’état. C’est véritablement
une expérience de démocratisation dans les rapports sociaux.
De plus il y a un formidable sens de l’accueil de l’étranger.
Enfin, peux-tu nous dire quelques mots à propos de la boulangère de Blaton ?
Oui, avec plaisir. C’était cet été, j’avais décidé
de m’offrir un “road-movie” en terre picarde, pour me rendre sur des lieux
où ont vécu des auteurs picards (hélas !) oubliés
dont les œuvres sont fabuleuses (Théophile Denis, L.F. Dechristé,
Florian Duc, Géo Libbrecht, Konrad Schmitt...), et peut-être
retrouver des traces, des témoignages, des livres.
A Blaton, ma dernière étape dans le Hainaut belge,
c’est une vieille dame toujours boulangère qui m’a parlé
de Florian Duc car elle l’avait connu ! Et c’est encore grâce à
elle que j’ai pu avoir accès à la bibliothèque (qui
était fermée) pour me procurer les derniers exemplaires des
ouvrages de Florian Duc qui ne sont bien sûr plus en vente, et encore
moins réédités. Cette rencontre avec la boulangère
de Blaton reste pour moi quelque chose de très émouvant !
J’ai vraiment eu le sentiment que Florian Duc était présent,
qu’il veillait sur cette "transmission" de sa mémoire ; je ne peux
pas vraiment expliquer ce que j’ai ressenti à ce moment-là...
c’était “Toussaint-Ducasse-Blues” quand on m’a remis entre les mains
ses livres.
* Un mot à honnir car inventé en 14/18 par les parisiens
pour désigner les poilus originaires du
Nord/Pas-de-Calais dans les tranchées.
**Lo “trevadaire” escompte bien début 98 éditer les textes inédits (et décapants) de K.Schmitt... ainsi qu’une biographie de Théophile Denis accompagnée d’une dizaine de textes en picard douaisien de cet auteur du siècle dernier, hélas ! oublié.
*** Les vaches, pour moi, ce n’est pas une chose sans valeur !