Prima de las lengas
L'édition 1998 du "Forum des langues du monde" aura lieu place du Capitole à Toulouse le 7 Juin. Lors de la préparation de l'édition de 1997, Pierre Corbefin avait rencontré Claude Sicre, co-fondateur et théoricien de la Prima de las lengas, pour la revue Pastel.
Fotò Particià Boissièr
Peut-on imaginer partir de l’idée suivante : si Toulouse est une ville où depuis longtemps la vie culturelle ne privilégie pas seulement des manifestations et des actions venues d’ailleurs, mais où des acteurs prennent la parole et font des propositions qui s’appuient aussi sur la culture locale, y a-t-il un lien de cause à effet entre cette situation et la manifestation qui nous occupe ?
Claude Sicre : Toulouse, comme beaucoup d’autres villes de France, a été très provincialisée. Réduite à jouer le rôle d’un gros bourg qui accueille d’abord ce qui se fait ailleurs. Et ça, depuis le XVIIè siècle. Situation qui dure encore. J’ai récemment été interviewé par France-Inter. Pour eux, Toulouse, c’est d’abord le cassoulet, le Pont Neuf, le Capitole. Sympathique, le cassoulet. Sauf qu’on a l’impression que c’est le seul sujet qu’on peut aborder. Or, Toulouse a toujours cherché à redevenir maîtresse d’elle-même. Mais c’est difficile. Le centralisme barre la route à tout. Il n’empêche ! Il y a toujours eu des Toulousains qui ont cherché à dire que, depuis Toulouse, ils pouvaient penser la France et le Monde. Une des difficultés a été le manque de liens entre ces gens-là. Parce que les musiciens, les peintres, les architectes, etc... avaient les yeux fixés sur Paris. S’ils parlaient à ceux de Marseille, c’est à travers Paris qu’ils le faisaient. Isolement complet, donc. Et difficulté à se penser autrement que comme citoyen culturel de seconde zone. Se pensant culturellement de seconde zone, les Toulousains ont puisé dans leur folklore en essayant de l’élever au plus haut niveau. Mais comment y parvenir quand on n’a pas les atouts pour le moderniser, quand il n’y a pas de critique, en particulier ? A Toulouse, les revues et les journaux critiques font cruellement défaut. Sans lieu d’élaboration critique, les créations issues de rencontres entre des gens de cultures différentes, musiciens, peintres, artistes, etc ne sont pas possibles spontanément. Il faut que quelqu’un descende de Paris et réunisse les gens, sinon ils ne se rencontrent pas. Voilà, c’est ce contre quoi certains ont toujours lutté. En s’essayant à des manifestations un peu hérétiques.
Tu penses à des expériences particulières ?
Prenons les Ballets Occitans, par exemple, auxquels nous avons appartenu l’un et l’autre. Voilà un groupe qui, dans les années 1960-70, a tenté un renouvellement de la danse et de la musique populaire. A contre-courant des groupes folkloriques. Démarche difficile, parce qu’il fallait réussir plusieurs choses en même temps. Montrer l’enracinement et la modernité. Et l’affirmer au plan national, voire international. Sans soutien politique au plus haut niveau. Ce qui rend la démarche incompréhensible, malgré le succès public. Dès l’instant où il n’y a pas de volonté politique nationale pour ce type d’expérience, la démarche reste incompréhensible. Malgré son intérêt pédagogique. Malgré son succès auprès d’un large public, que ce type de démarche tire vers le haut. En France, il y a une coupure très nette entre le savant et le populaire. Et dès que quelque chose est tenté dans le domaine populaire, il y a immédiatement des accusations de folklorisme, de régionalisme, de populisme. D’où la grande difficulté à inventer les choses, parce que quand c’est savant, le doute plane immédiatement sur ce savant qui ne vient pas de Paris. Alors tu imagines, quand on essaie comme nous de mélanger les deux. Mais c’est bien ça l’intérêt. Etre hérétique. Prendre tout ça en compte.
Ce n’est donc pas un hasard si l’Institut d’Estudis Occitans a vu le jour à Toulouse ?
Pendant la guerre, des intellectuels de haut niveau s’étaient réunis à Toulouse, en zone libre. C’étaient des penseurs d’origines diverses. Français ou immigrés, comme Tristan Tzara par exemple. Ces gens ont souhaité rentrer dans le chantier français de la culture, mais par l’occitan. Et bien sûr, cela a été difficile pour les intellectuels français de comprendre qu’une culture d’expression non française puisse poser des questions importantes à la France et au Monde. René Nelli, par exemple, quand il a lancé sa revue Le génie d’Oc et le monde méditerranéen, ça a eu une portée internationale, parce que cette revue a tout de suite prouvé qu’elle était cosmopolite et qu’elle avait, de ce fait, une vision du monde dans sa globalité. C’est sur cette base-là que l’IEO a été fondé, juste après la guerre en 1946. Avec des gens aussi importants que Jean Cassou, dont on ne voit pas que ceux qui l’honorent aujourd’hui se souviennent qu’il fut un pionnier de l’occitanisme moderne, lui qui fut écrivain et chef de la résistance à Toulouse. De même que le docteur Girard, mais aussi Nelli, Tzara, et d’autres. La fondation de l’IEO a été un moment très fort pour la culture française parce que ça a été un acte de décentralisation culturelle de première importance. Qui faisait la démonstration qu’une autre pensée était possible. Dans une autre langue. Mais pas une pensée régionale, ou régionaliste. Pas une pensée locale ou localiste. Une autre pensée tout court, et ailleurs sur le territoire. A Tou-louse, en l’occurence, qui ce faisant, s’est posée comme capitale intellectuelle.
L’IEO d’aujourd’hui est-il toujours ancré dans cette pensée universaliste ?
La suite de l’histoire n’a pas été simple et les problèmes de tous ordres qui se sont posés, en particulier dans les années 1960, ont fait que l’IEO n’a pas pu échapper à un certain régionalisme. Mais il faut bien comprendre qu’il était difficile de ne pas mêler des problèmes d’ordre purement économiques, sociaux, politiques - je pense au Larzac et aux problèmes viticoles en particulier - avec le problème du statut universel de la langue et de la culture occitanes. Mais mêler le combat visant à faire entendre le message universel porté par la culture occitane depuis les troubadours, à travers la littérature et la philosophie, et le combat pour des questions strictement régionales et économiques, c’était s’exposer à semer la confusion dans les esprits. Quand les occitanistes ont rejoint les viticulteurs en lutte dans les années 1970, le dialogue a vite fait apparaître que les problèmes culturels et les problèmes économiques n’étaient pas en phase, même s'il y avait un lien quelque part. Ce n’est pas le même mouvement qui, en France, a d’un côté minorisé la langue d’oc, et de l’autre fragilisé la viticulture. La minorisation des autres langues que le français a commencé aux XVe et XVIe siècles. Le problème viticole est strictement contemporain. Il était facile de mêler les deux. Au risque de créer la confusion. Et beaucoup sont tombés dans le piège. Pareillement en Corse, en Bretagne, etc..., d’où régionalisme, nationalisme.
Comment, dès lors, vous est venue cette idée de raconter en occitan les autres langues du monde, projet qui renoue complètement avec cette problèmatique du couple enracinement/ cosmopolitisme qui, tu le rappelais à l’instant, a présidé à la naissance de l’IEO ?
Là on touche un point central. A ce stade-ci de la discussion, je me dois de citer Félix Castan, sur la pensée duquel je me suis appuyé quans j’ai conçu cette idée de défense de la pluralité dans la Fête des Langues. Ce que Castan a fait surgir, en étudiant la littérature occitane, c’est que cette langue à aucun moment n’a servi à défendre des thèses politiques. Pas de discours autonomiste, ici, ni régionaliste. Mais uniquement l’idée très forte, qu’une langue et une culture c’est quelque chose qui n’a aucunement besoin de se définir par rapport à un Etat, à une nation, une région. C’est quelque chose qui a une importance en soi. Ce qu’a perçu Castan, c’est cette absence de narcissisme des écrivains occitans, qui n’écrivaient pas en occitan pour fonder un territoire politiquement défini, mais simplement pour défendre une langue en tant que telle. Démarche radicalement différente de celle du français, dont l’unité a été fondée par un royaume, puis un Etat. En France, le français a un statut politique exclusif. Il est langue nationale, à l’exclusion de toutes les autres. Félix Castan a été plus loin. Il a montré que cette langue, l’occitan, non seuleument n’était pas la langue d’une revendication politique, mais qu’en outre elle s’était construite sur un projet dont la poésie était le seul enjeu. Ce sont les troubadours qui ont unifié la langue, en choisissant, qu’ils soient d’Auvergne, de Provence, du Limousin ou du Languedoc, la langue occitane pour écrire. Alors que les langues s’unifient d’habitude selon des processus qui relèvent d’une volonté politique, ou marchande, ou religieuse, ici c’est la poèsie qui a été l’élément unificateur. Et ça, à ma connaissance, c’est unique.
L’occitan a donc un statut tout à fait particulier ?
La langue d’oc s’étant unifiée dans la poésie et la littérature, elle ne peut se défendre que par la culture. Son discours est peut-être le seul au monde à défendre l’autonomie du culturel par rapport au politique. C’est le message de Castan. L’occitan étant en dehors de tout processus politique, il ne peut être défendu que par des gens, écrivains, artistes, qui la défendent en tant que langue, et dans une démarche strictement culturelle. Dès lors, la défense de l’occitan passe par la défense de toutes les cultures du monde. Et son discours consiste à dire : toutes les cultures du monde sont égales. Dire cela, c’est mettre en avant la philosophie de la pluralité absolue. Voilà ce que Castan a trouvé dans la littérature occitane : la philosophie de la pluralité culturelle radicale.
Fotò Particià Boissièr
C’est de cette idée dont vous vous êtes insprirés lors de la première édition de la Prima ?
En fait, c’est plus complexe que cela. En 1984, nous sommes allés en Catalogne, à une rencontre entre Catalans et Occitans. Là, les Catalans ont proposé que, tous les ans à la date du printemps, chaque minorité fête sa langue. Ceci, pour affirmer une force et une cohésion au niveau européen. Rentrés à Toulouse, nous avons décidé de donner suite et c’est l’IEO de la Haute-Garonne qui a pris la fête en charge. En tant que représentant de l’IEO-Secteur musique, j’ai proposé que cette fête ne soit pas seulement la fête de l’occitan mais aussi celle des autres langues minorisées. J’ai été entendu, mais pas exactement comme je le souhaitais. Pour moi, il ne s’agissait pas d’inviter des Catalans, des Bretons, des Corses, etc, à une fête de l’occitan, mais d’organiser, en occitan, une fête de toutes les langues. La langue et la culture occitanes n’étaient plus un simple objet d’étude, mais devenaient sujet organisateur. J’ai mis un certain temps à faire comprendre cette idée. Guy Sengès, le président de l’IEO 31 de l’époque, m’a soutenu assez vite, mais il y a eu de nombreuses réserves - et il y en a encore aujourd’hui -, certains occitanistes estimant que, dans une manifestation de ce type, l’occitan disparaît peu ou prou. En outre, lors d’un voyage à Trieste, dans le cadre de la communauté européenne, j’ai fait un autre constat concernant les langues. Nous étions un groupe très cosmopolite : des Galiciens, des Frisons d’Allemagne, de Hollande, des Catalans, des Bretons, des Frioulans, etc. Et deux Irlandaises. Et il est arrivé une catastrophe incroyable. Nous comprenions tous plus ou moins bien les discours officiels, qui étaient en anglais, et sans grand intérêt, il faut bien le dire. Les deux Irlandaises, elles, comprenaient très bien les discours officiels. Par contre, tout ce qui relevait de la convialité, de la bonne humeur, tout ce qui se disait de vraiment important en fait s’exprimait dans un va-et-vient invraisemblable d’une langue à l’autre. En italien, en espagnol, en portugais, en catalan-occitan, etc. Tout sauf de l’anglais. Et voilà que nos deux Irlandaises ne comprenaient plus rien. Sinis-trées ! Et l’anglais avec elles. Langue assignée au seul discours institutionnel et éliminée dès l’instant où nous commencions vraiment à échanger entre nous. Cette constatation m’a fait comprendre que, finalement, c’était toutes les langues du monde qui souffraient, et qu’il fallait les défendre toutes, même si elles étaient majoritaires. Et que l’occitan avait pour mission de défendre la pluralité des langues du monde. Mais aussi leur égalité complète. Et là je dois citer ce que m’ont apporté mes études personnelles de linguistique, que j’ai reprises dans les années 1980 pour des raisons liées autant à mon militantisme occitan qu’à mes activités musicales de l’époque. La linguistique m’a fait comprendre que les langues n’étant que des systèmes, il existait de fait une égalité complète entre elles. Cela m’a amené à considérer d’une autre façon le discours occitaniste qui consiste à dire que la langue occitane peut dire des choses que les autres langues ne peuvent pas dire. Si c’est le cas, ça n’est pas le fait de la langue en tant que telle, mais du contexte dans lequel elle est parlée. C’est sa situation qui est en cause, son statut. Ce qui était largement confirmé par les travaux des linguistes les plus avancés, comme de Saussure, Benve-niste et Meschonnic. Et j‘en suis arrivé à cette conclusion que si l’occitan se posait en défenseur de l’égalité complète des lan-gues, il devenait pionnier d’une vision nouvelle du monde. A travers la culture.
Comment a été reçue cette philosophie autour de vous, laquelle n’est pas sans évoquer la biodiversité, ce fourmillement d’espèces qui est la marque du vivant et qui est par essence profondément égalitaire ?
Lors de cette deuxième phase, en 1991-92, certains ont tout de suite adhéré, comme les responsables de la Calandreta de Sant-Çubran à Toulouse. D’autres, comme les espérantistes, ont débattu avec nous de cette position, qui était sensiblement différente de la leur. Eux défendaient l’idée qu’il n’est pas possible de parler beaucoup de langues, et que la solution est donc de parler sa langue maternelle, qu’elle soit minorisée ou pas, et l’espéranto en plus. Ce qui équivaut en fait à gommer la pluralité des langues. Alors qu’à mon avis l’espéranto doit venir en plus, et non pas à la place. C’est l’espérantiste Floreal Martorell qui a adhéré le premier à cette logique, et qui nous a suivis. C’est à ce moment-là que nous avons créé le Carrefour Culturel Arnaud-Bernard et que nous avons décidé de donner une dimension plus importante à la manifestation. Pour en faire une fête des langues du Monde. Même si cette idée reste encore difficile à admettre pour certains et que des débats courent encore sur la place de l’occitan, par exemple.
Très concrètement, comment se sont opérés les choix des toutes récentes éditions et de celle qui arrive ?
Chaque secteur a désormais son autonomie. L’IEO 31 prend en charge l’ensemble des manifestations proprement occitanistes, regroupées sous le titre "Prima de las lengas". avec du théâtre, de la musique, des conférences, des sorties à bicyclette, etc. Ceci sur plusieurs semaines, et dans toute la Haute-Garonne. Le Carrefour Culturel, quant à lui, a pris la suite de l’IEO-Secteur musique pour l’organisation du Forum des Langues. Le premier Forum a eu lieu au Palais des Sports. Mais il est vite apparu qu’il fallait trouver un lieu plus central. Et une date plus tardive. C’est Joan Claret, le Président du Casal Catala de Toulouse, partenaire pendant un certain temps, qui a suggéré de retarder le Forum pour le faire coïncider avec l’Aplec de la Sardana. Et puis j’ai pensé qu’il fallait organiser le Forum sur la Place du Capitole. Il me semble que la Place du Capitole mérite une telle fête et qu’une telle fête mérite la Place du Capitole. C’est la vocation centrale de Toulouse. Et cette fête, en terme de contenu, est la plus forte que Toulouse puisse organiser. Avec le Forum, Toulouse s’affirme comme la première ville du monde à organiser la fête de toutes les langues du monde. Et ceci de la façon la plus cosmopolite, la plus universelle qui soit. Ce qui ruine du même coup les discours régionalistes, néorégionalistes ou universels abstraits qui peuvent se tenir à Toulouse et ailleurs en matière de culture. Parce que ce sont les occitanistes eux-mêmes qui l’organisent. En s’appuyant sur ce que dit Félix Castan de la littérature occitane, qui a inventé la philosophie de la pluralité. La seule philosophie qui puisse convenir à la diversité des peuples du monde. Et ça, c’est unique. Parce que s’il y a d’autres manifestations dans le Monde où on expose les langues de la planète, c’est généralement organisé par des Etats et ça se passe dans l’inégalité complète. Théorique et pratique. Inutile de dire que l’anglais se retrouve avec un stand de 10km de long et le swahili avec un stand de 10cm. Quant à la promotion et à la communication, elle est exclusivement faite dans les langues dominantes, qui font la charité aux petites, en quelque sorte. Sans qu’aucune réflexion théorique, aucune discussion n’aient lieu sur les problèmes qui se posent. Nous, nous avons fait totalement l’inverse. La pluralité radicale des langues. Elles sont toutes à égalité. Avec un stand identique. Et celles qui ne sont pas physiquement présentes, le sont grâce à des cartes, des atlas, des vidéos. et puis il y a des conférences et des débats où sont exposées et défendues cette pluralité, cette égalité.
Revenons sur un point que tu as déjà évoqué. Comment réagissent les occitanistes à cette philosophie, très séduisante à mon avis, mais qui n’est pas forcément perceptible dans leur discours ?
Disons que si beaucoup adhèrent spontanément, d’autres sont pris de
court. Parce qu’ils sont restés sur l’idée d’une grande fête occitane qui
invitent d’autres langues. Non, justement. L’occitan est beaucoup plus
que cela. Il est l’organisateur de la pluralité, ce qui donne à cette langue
un statut infiniment plus enthousiasmant, plus efficace. Puisque les gens
qui parlent le berbère, le wolof, l’arménien, etc sont désormais très sensibles
au fait que ce soit la culture occitane qui prenne la défense de leur langue.
Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, à partir du Carrefour Culturel, en France
et un peu partout, se sont constitués des réseaux de défense des langues
du monde.
Ce qui amène à évoquer une autre attitude, celle de l’Etat français face
à la francophonie. Le discours qui est tenu à ce sujet a changé. Avant,
la francophonie se voulait défense de la pratique du français, là où il
était parlé hors de France, et en particulier dans l’ancien empire colonial.
Et ce discours était souvent mal ressenti dans les pays francophones, par
certains qui voyaient là du néo-colonialisme. Aujourd’hui, face à l’uniformisation
par l’anglais, la France a dû trouver un autre statut à la francophonie.
Le discours sur la francophonie est devenu le discours de la défense des
autres langues. C’est le discours que tient le Président Chirac. Mais cette
position n’est pas tenable. La France, en tant qu’Etat, ne peut aller jusqu’au
bout de cette philosophie, puisqu’elle n’est pas prête à accorder un véritable
statut aux langues de France. Au moment de tenir ce discours universaliste,
Chirac a une épine dans son talon. Si bien que c’est nous, les Occitans,
qui tenons le nouveau discours universaliste français sur la pluralité
des langues. Est-ce qu’ils vont comprendre ça ? Et puis il y a encore un
autre aspect, dans cette fête, sur lequel je veux mettre l’accent, parce
qu’il est extrêmement important. Ouvrir la Place du Capitole à toutes les
langues du Monde, c’est aussi l’ouvrir à tous les métèques. Mais pas avec
une revendication violente, pas avec des lazzis et des pierres. Simplement
en montrant aux Toulousains qui viennent Place du Capitole que derrière
l’égalité des langues, il y a l’égalité des cultures. Et que derrière l’égalité
des cultures, il n’est même plus besoin de parler de l’égalité des races.
A partir de là le discours raciste n’a plus aucune prise, parce qu’il se
nourrit du discours sur l’inégalité des cultures et des peuples. Le Forum,
au lieu de manifester contre, manifeste pour. Et il prend ainsi à contre-pied
tous ceux qui croient à une hiérarchie des langues, des cultures, des races.
Je connais des gens très généreux qui croient que certaines langues peuvent
dire des choses que d’autres langues ne peuvent pas dire . Ces gens ne
se rendent pas compte que non seulement ils sont piégés, victimes, mais
qu’en plus ils fournissent des arguments au discours raciste. Dire la radicalité
et l’égalité des langues ruine le fondement de tout racisme. Et là, Toulouse
devient un phare, non pas par le biais de l’antiracisme violent et politicien,
mais en s’attaquant à toutes les inégalités culturelles dans leur fondement.
Tant d’un point de vue français que d'un point de vue occitan, je suis
convaincu que c’est la meilleure chose à faire. Ceci dit, je suis prêt
à admettre que mon analyse pèche, mais jusqu’à maintenant je n’ai entendu
aucun argument qui me démontrait que ma démarche était discutable.
Les métèques sur la Place du Capitole, cela a été accueilli comment par
la Mairie ?
Quand j’ai rencontré Domi-nique Baudis, il s’est montré favorable. De même que l’adjoint à la culture, le Professeur Puel. Je crois que ce dernier a été d’autant plus motivé que nous lui parlions d’un sujet sur lequel il a réfléchi et travaillé. Je pense en particulier à l’araméen, qui est encore parlé au Liban, et qu’une petite communauté immigrée parle aujourd’hui à Toulouse. Moi je croyais cette langue morte depuis longtemps. C’est la langue du Christ. L’araméen nous l’avons accueilli Place du Capitole, et cette langue a rencontré là les autres langues du Monde. Et puis, ce qui est extraordinaire dans le fait de tenir ce forum à cet endroit-là, c’est que les gens qui passent là par hasard, avec leurs gosses, découvrent une foule de choses en même temps. La diversité des langues, bien sûr, et de façon très vivante. Mais aussi des choses qui les concernent d’encore plus près et qu’ils ignoraient. Certains découvrent que le patois qu’ils parlent, c’est de l’occitan. Et qu’ils sont en possession de quelque chose qui dépasse infiniment les limites de leur village. Qui est en liaison non seulement avec les autres dialectes de l’occitan, mais aussi avec la planète entière. Et qu’avec ce patois de leur village, ils peuvent communiquer avec le Monde entier.
Cette philosophie, convaincante et complexe à la fois, n’avez-vous pas, au moment de médiatiser la manifestation, quelques difficultés à la faire comprendre en peu de mots ?
Ce n’est pas simple, c’est vrai. Autant c’est facile à expliquer quand on prend le temps, autant c’est plus périlleux quand il s’agit de synthétiser. Ce message, en fait, il faut le faire passer à la longue, par la pluralité aussi des gens et des associations qui sont rassemblés. Sans compter le public, qui passe dans un lieu aussi ouvert que la Place du Capitole et qui est très divers. Moi ce que j’ai souhaité très fortement, c’est ce côté foire. Que les gens viennent au Capitole comme ils vont voir des tracteurs ou des frigos à la Foire exposition. Au lieu de regarder des robots modernes, ils regardent des langues. J’ai écrit “Ma ville est le plus beau park”, parce que j’ai la nostalgie d’une ville-park. Pour moi la ville, c’est un park d’attraction. Et la Place du Capitole, c’est le centre du park d’attractions. Où les gens viennent pour se divertir, pour jouer aux langues, pour être curieux. Et puis quand ils sont là, tous, à parler entre eux, boum ! Débat central. Et débat de très haute teneur. Où se traitent les problèmes les plus importants qu’on puisse traiter au monde sur le sujet des langues. Je suis très attaché à cette interaction entre l’aspect “foire” et le débat de l’après-midi. Mais elle continue de faire peur aux “ghettoïstes”. Ce qu’ils craignent dans un échange aussi ouvert, c’est de ne plus être entre eux, c’est de voir des gens arriver qui vont poser des questions très diverses. Et c’est justement ça qui me paraît extrêmement intéressant, c’est d’associer un public large, de base, venu là un peu par hasard pour certains, avec des scientifiques de haut niveau. Cela écarte du même coup les intermédiaires. Et ceux qui ont des petites revendications sectaires à défendre. Dans un cadre comme celui-là, ils n’osent pas prendre la parole.
Peux-tu donner quelques précisions sur ce débat de l’après-midi, sur son contenu et sur ses acteurs ?
En 1995, le débat a rassemblé Félix Castan et Henri Meschon-nic. J’ai
déjà dit ce que je dois personnellement à la pensée de Castan. L’inviter,
c’était lui rendre l’hommage qu’il mérite, parce que, sans sa réflexion,
ce Forum n’aurait pas eu lieu. Ce qu’a dit Castan en 1995 à propos de la
littérature occitane, c’est qu’une langue doit être défendue pour son contenu.
Sinon à quoi bon dire en occitan des choses qu’on peut dire en français
? Or en occitan, le discours est directement fonction du statut de la langue.
Et partant, écrire en occitan c’est dire autre chose que ce qu’on dit en
français. Et pas seulement parce que les mots ont une couleur différente.
Parce qu’en écrivant en occitan on se place dans un autre rapport au Monde.
Et le rapport que l’occitan entretient avec le Monde est un rapport de
langue minorisée, non soutenue par un Etat, des institutions, une édition,
etc. L’occitan, de ce fait, a un rapport différent au peuple, un rapport
direct. Un peuple dont la parole a été occultée, puisque la langue qu’il
parlait a été occultée. Et cette situation, la France en souffre. Par rapport
à d’autres pays, elle souffre d’un déficit de parole populaire, de livres
écrits par des paysans, des ouvriers. Parce que beaucoup de gens ont appris
à lire et à écrire dans une langue qui n’était pas leur langue maternelle.
Ceci dit, c’est très louable d’avoir fait des efforts très démocratiques
pour que tout le monde accède aux outils du savoir. Mais ce que la Républi-que
n’a pas vu à cette époque-là, c’est qu’en n’autorisant pas le bilinguisme,
voire le trilinguisme, elle créait un déficit. Si elle avait encouragé
cela, il y aurait une prise de parole beaucoup plus importante du peuple
dans l’art, dans la littérature, etc. Alors que dans ce pays, il y a une
très forte coupure entre le savant et le populaire. Coupure qu’on retrouve
dans la musique. Ce qui explique pourquoi les jeunes se sont tournés vers
la musique nord-américaine. Ils sentaient là une vraie démocratie d’expression.
En France, à cause de ce problème de langues, des passerelles n’ont pas
pu être tendues entre le savant et le populaire. Cette pensée de Castan,
que je connaissais, je l’avais retrouvée identique dans les travaux de
certains linguistes, et en particulier chez Henri Meschonnic. Meschonnic
est professeur à Vincennes. Il a prolongé les travaux de Saussure et de
Benveniste, en même temps qu’il a critiqué la linguistique structuraliste,
la linguistique chomskienne, Jakobson et une partie de l’intelligentsia
française. Pour se placer sur un autre plan. Sur celui du rapport entre
la linguistique et l’histoire, entre la linguistique et la littérature.
Ce qu’a montré Meschonnic, entre la linguistique traditionnelle et ses
sous-produits, c’est que les langues n’avaient pas de caractères (le génie
du français, l’anglais pragmatique), c’est les discours qui en avaient.
Et ce qui m’a beaucoup frappé, en découvrant la pensée de Meschonnic, c’est
qu’en fait elle rejoignait complètement celle de Castan, mais par une toute
autre trajectoire et avec des moyens très différents. Le linguiste mondialement
connu, traducteur, conférencier - il a travaillé au Japon, aux USA - rejoignait
l’occitaniste, le poète, le théoricien du baroque, de la peinture... Et
la rencontre a été superbe. Tant entre les deux hommes qu’avec le public.
Et de réunir ces deux penseurs, issus de mondes très différents, ça a permis
de dépasser tous nos clivages. Cela portait sur la question occitane, en
particulier, un éclairage très différent. Et beaucoup de sympathisants
sont repartis avec une vision nouvelle.
L’an dernier Félix Castan étant malade, Henri Meschonnic est venu seul.
Cette année nous les réinvitons tous les deux. Nous essayons également
de joindre Umberto Eco et le vice-président de l’UNESCO. Ceci pour donner
une dimension de géopolitique mondiale à la rencontre. De même nous invitons
un responsable de la francophonie pour qu’il nous éclaire sur sa politique
dans ce domaine.
Peux-tu rappeler quels sont les organisateurs et qui les soutient ?
J’ai déjà cité les Ecoles calandretas, et en particulier celle du quartier Saint-Cyprien. Ainsi que l’association Méditerranèa. Les gens d’Esperanto-Kultur-Centro, Floreal Martorell et son équipe. L’IEO de la Haute-Garonne, bien sûr, qui s’occupe globalement de cette Prima de las lengas, et qui a “cédé” le Forum au Carrefour culturel Arnaud-Bernard. Que tous ces gens soient ici chaleureusement remerciés. Du côté des institutions, il faut remercier en priorité la mairie de Toulouse qui a compris l’intérêt et l’am-pleur de la manifestation. Le Maire, Dominique Baudis, mais aussi le Professeur Pierre Puel, adjoint à la culture, ainsi que madame Jacqueline Baylé. Côté Conseil Régional, c’est à Alem Surre-Garcia que va notre reconnaissance, pour nous avoir soutenus depuis le début. Et puis je voudrais clore ces remerciements en rendant un hommage particulier à celui qui, au Carrefour Culturel et à la Prima, est depuis 1992 la cheville ouvrière de la manifestation, je veux parler de Francis Blot. Il y a fait un travail énorme. Tant au niveau de l’administration, que de l’organisation matérielle, des contacts, de la recherche des financements, de la publicité, etc de tout, en fait ; Francis Blot a été l’homme à tout-bien-faire de la manifestation.
Comment vois-tu l’avenir de cette manifestation ?
Je pense que notre Fête des Langues peut et devrait devenir la fête
la plus importante, intellectuellement et emblématiquement, de la France
à la recherche d’un nouveau message universel.
Propos recueillis le
26/02/97