Sociolinguistique "militante"
et sociolinguistique empirique en domaine occitan:
le débat sur la diglossie.
Andres Kristol, Centre de Dialectologie de l'Université de Neuchâtel (andres.kristol@urbanet.ch)
Tout ethnologue a, comme tout individu, une tendance spontanée à rapporter les autres sociétés à sa propre culture, qu'il considère spontanément comme la seule vraie culture. Comme individu, il appartient à un groupe humain, à une culture, à un système plus ou moins différencié de valeurs; il baigne dans une culture au point de ne pas en être conscient, de ne pas considérer qu'elle conditionne sa perception du monde et de la société [...]. Tout linguiste, victime de son enracinement social, professionnel ou idéologique, risque de s'interdire certaines explications, certains aspects de la vérité.
Ch. Baylon 1991: 47-48
Dans une interview diffusée à France Inter en novembre 1990, l'écrivain et régionaliste breton Pierre Jakez Helias a été interrogé au sujet de ses affinités, c'est-à-dire s'il se sentait plus proche des Celtes de Grande-Bretagne et d'Irlande, ou des Catalans, Occitans, Alsaciens et autres minorités linguistiques de France. Sa réponse a été nette: ce sont les problèmes communs face à la langue "nationale" envahissante, qui unit les membres de toutes les minorités linguistiques de France. Dans ce sens, la sociolinguistique occitane est nécessairement une sociolinguistique "de France": elle est conditionnée par les nombreux phénomènes spécifiques qui découlent de l'histoire politique, linguistique et culturelle de l'Hexagone.
Il n'est aucunement surprenant, dans ce contexte, que la sociolinguistique occitane se soit définie elle-même comme une science impliquée, pour ne pas dire militante. Comme le souligne Robert Lafont (1989: 13-25) dans la rétrospective de "sa" sociolinguistique occitane, qui est celle de l'école de Montpellier, celle-ci est issue d'un net engagement partisan pour la langue et la civilisation occitanes, inspiré par les activités de l'I.E.O. depuis la fin des années 1940.
Nous nous garderions de critiquer ici cette attitude des sociolinguistes (et des autres militants) occitans qui ont tenté de faire ce qu'ils pensaient pouvoir faire pour garantir la survie de leur langue et de leur culture dans un contexte socio-culturel très difficile. Au contraire: il ne fait aucun doute que les efforts du militantisme occitan ont réussi dans une large mesure - surtout après 1968 - à lever le sentiment de "honte" qui pesait sur la plupart des locuteurs occitanophones, culpabilisés massivement par l'endoctrination qu'ils avaient subie à l'école: "L'occitan, le patois, n'est plus la langue 'basse' dont il faut se débarrasser pour survivre socialement [=85]; il devient à l'inverse la langue presque mythique dont il faut, jusqu'à un certain point au moins, assumer la réhabilitation tardive, alors même que se sont effacées très largement les pratiques sociales qui avaient accompagné sa désuétude" (Gardy 1989: 31-32).
Comme nous l'avons déjà constaté dans notre enquête au Béarn (Kristol/Wüest 1985: 55), et comme nous l'avons observé de nouveau dans le Couserans, les Occitans dialectophones sont certainement moins gênés, à l'heure actuelle, de parler leur langue en public, même en présence d'oreilles étrangères, que cela n'était le cas dans les années 50 ou 60. De même, avant 1968, il aurait été difficilement concevable d'entendre régulièrement parler occitan à la radio - ici, l'essor des radios locales a joué un rôle important. Même si, parmi les locuteurs de la génération âgée, le souvenir des punitions qui leur ont été infligées à l'école, lorsqu'ils "s'oubliaient" à parler leur langue maternelle, sont encore très vifs - toutes nos équipes d'enquête ont eu l'occasion d'entendre ces récits - à l'heure actuelle, un grand nombre de locuteurs occitanophones du Couserans, d'un point de vue linguistique, semblent se sentir plutôt bien dans leur peau. Ils utilisent leur langue librement, en privé ou en public, lorsque l'occasion se présente, c'est-à-dire quand leur interlocuteur est également de langue occitane. De cette façon, la présence de l'occitan au Couserans fait encore partie de la réalité quotidienne; elle va certainement au-delà du rôle purement "mythique" auquel Ph. Gardy fait allusion dans le passage cité ci-dessus. Ce n'est que dans la jeune génération couserannaise, parmi les semi-speakers ou les non-locuteurs que nous avons rencontré le genre d'attitude que décrit Gardy.
On constate aussi que certains locuteurs ont pris conscience (ou sont en train de prendre conscience) que leur "patois" était une "vraie langue". Dans ce sens, il y a manifestement eu un revirement de la situation, un réel succès attribuable à l'engagement des occitanistes militants - même dans une région peu touchée par l'occitanisme, comme c'est le cas dans le Couserans. On ne peut que regretter que ce revirement se soit produit trop tard pour renverser les tendances en ce qui concerne la transmission de la langue à la jeune génération: les mêmes locuteurs qui utilisent librement et joyeusement leur langue dans les échanges avec les membres de leur propre génération, ont cessé le plus souvent de l'employer avec leurs enfants.
Par un autre côté, il faut bien constater cependant que le militantisme occitan n'a pas pu atteindre ses objectifs. Comme l'écrit Robert Lafont, si l'occitanisme a réussi à modifier du moins en partie les attitudes envers la langue occitane, il est venu trop tard ou a été incapable de modifier les usages linguistiques. C'est que, en terme d'écologie des langues en contact, en dehors de la niche qu'il possède dans le monde agricole - et d'une deuxième niche, parmi les membres d'une certaine intelligentsia occitane - l'occitan a perdu depuis longtemps sa fonction comme langue de la communication spontanée dans de larges couches de la société. Cette faiblesse fonctionnelle va de pair avec l'échec de l'occitanisme dans sa tentative de créer un sentiment de "nationalité occitane" à l'image de ce qui s'est passé en Catalogne voisine. En effet, la plupart des occitanophones que nous avons interviewés au cours de nos enquêtes se sentent Français et sont fiers de l'être. Mis à part leur enracinement local indéniable, peu d'Occitans ont développé un sentiment de loyauté linguistique englobant toute l'Occitanie traditionnelle.
Comme elle ne parvenait pas à enrayer le recul de l'occitan dans la grande masse des locuteurs "naïfs", la sociolinguistique occitane semble s'être orientée vers une réflexion de plus en plus théorique, cherchant un modèle d'explication de son échec en empruntant des concepts que la sociolinguistique catalane avait développés dans un contexte socio-culturel et politique bien différent. Alors que le nombre de locuteurs, dans les campagnes de l'"Occitanie profonde" s'effritait peu à peu, la sociolinguistique occitane a travaillé sur le concept de l'aliénation et a développé la thèse du conflit linguistique; elle s'est acharnée enfin dans une lutte stérile contre "la diglossie", présentée comme la source de tous les maux dont souffrait la langue occitane. Et pourtant, il aurait fallu se rendre compte que le maintien de l'occitan, pour la majorité de ses locuteurs, ne pouvait pas passer par un refus du français. (Quel occitaniste militant a jamais renoncé à l'usage du français? Quel occitaniste militant a choisi de parler exclusivement occitan à ses enfants?) Certains concepts théoriques qui, dans la situation du catalan face à l'espagnol, ont pu être efficaces (1), ont produit ainsi un effet inverse dans les pays occitans, où l'introduction du français était déjà trop avancée et n'était pas liée - comme c'était le cas en Catalogne - à l'action d'un gouvernement dictatorial.
Nous pensons que le principal malentendu provient probablement de la définition de la diglossie telle qu'elle a été formulée tout d'abord par Ferguson (1959), dans laquelle les rapports entre les langues en contact sont de type hiérarchique (H[igh] et L[ow]). En outre, dans les exemples analysés par Ferguson, il s'agissait surtout de rapports entre une forme standardisée et des formes dialectalisées d'une même langue. Un tel modèle de la diglossie doit forcément être rejeté à partir du moment où les langues en contact sont toutes les deux des langues de culture, comme c'est le cas en Catalogne (catalan/espagnol), en Occitanie (occitan/français) ou encore au Québec (anglais/français); dans tous ces cas, la définition de Ferguson ne fournit pas de modèle explicatif suffisant. Il vaut donc beaucoup mieux renoncer, pour une définition opérationnelle de la diglossie, à toute hiérarchisation des langues en contact, et se limiter au critère de la spécialisation fonctionnelle de celles-ci. Une telle spécialisation peut être du type H /v/ L, mais d'autres types de spécialisation sont aisément concevables (langue de la communication régionale /v/ langue de la communication supra-régionale (2); langue de la communication écrite /v/ langue de la communication orale, etc.). A partir de ce moment, rien n'implique d'ailleurs qu'une telle spécialisation s'accompagne nécessairement d'un conflit linguistique. Une situation diglossique peut même être parfaitement équilibrée et stable, lorsque les langues "concurrentes" ont chacune leur "point fort", leur domaine d'emploi incontesté (3). Nous sommes convaincus, en effet, qu'une réelle complémentarité des ressources linguistiques à disposition d'un groupe social donné peut garantir le maintien à long terme d'une langue régionale face à une langue "nationale" (ou supra-nationale), quelle que soit par ailleurs l'importance de cette dernière4.
A nos yeux, la faiblesse de l'occitan, dans la deuxième moitié de notre siècle, tient donc surtout au fait que celui-ci a perdu toute spécialisation fonctionnelle. Comme le révèle notre enquête sur le Bilinguisme à Balagué (Wüest/Kristol 1993: 182-184), l'occitan ne possède plus aucun domaine linguistique qui lui soit propre, même dans le monde agricole, où sa vitalité est encore relativement bonne; à l'heure actuelle, c'est un véhicule linguistique complètement interchangeable avec le français, qui ne permet plus de distinguer une "société occitane" d'une "société française". Si le militantisme occitan a donc réussi, dans une certaine mesure, à revaloriser l'occitan, il a échoué dans la tache de lui conserver - ou de lui assigner - des fonctions qui lui soient propres. Au lieu de savoir apprécier la diglossie dans sa richesse réelle - l'accès à différents registres linguistiques complémentaires, à différents mondes culturels - et de favoriser toutes les manifestations de la culture occitane traditionnelle (c'est dans le domaine des traditions folkloriques &endash; chant, danse, etc. - qu'il est le plus facile de passionner et de mobiliser un nombre relativement important de personnes de tous les milieux sociaux), les intellectuels occitanistes ont souvent rejeté le monde agricole où pourtant l'occitan se porte le mieux, jusqu'à nos jours. Ils se sont ainsi coupés de leurs propres racines et se sont aliéné la masse des locuteurs de la communauté linguistique dont ils se réclamaient. En outre, ils se sont privés ainsi de la chance de définir le rôle spécifique de l'occitan dans le monde actuel.
(1) Cf. à ce propos G. Lüdi (1989: 238), qui écrit sur le débat catalan au sujet de la diglossie: "Le combat de la nation catalane contre la répression de son identité linguistique et culturelle mérite toute notre estime. A l'idéologie diglossique de l'état franquiste, il fallait opposer une politique de l'antidiglossie. Que les linguistes s'engagent dans de telles revendications n'est que légitime. Et nous ne contestons pas qu'il puisse être utile, dans la perspective simplificatrice d'une polarisation politique, de concevoir un modèle strictement dichotomique: diglossie vs. bilinguisme fonctionnel. Pour la linguistique, il est pourtant gênant de voir mettre dans un seul et même creuset toute la richesse de situations de langues en contact en Catalogne, à Valence et dans les Îles. Face à la diversité énorme des situations, il faut chercher des réponses plus linguistiques et plus nuancées [=85]. Dans ce contexte, on remettra aussi en question l'affirmation que toute situation diglossique doit nécessairement être conflictuelle."
(2) C'est le type de diglossie que semble préconiser à présent la sociolinguistique catalane, même si elle récuse le terme de diglossie: "Abans d'entrar en la discussió dels models em sembla oportú d'introduir una noció que ha elaborat recentment Aracil: la d'interposició (1983, 171 ss.). En examinar la situació de les llengües minoritàries (per exemple, la llengua x) en relació amb la llengua en contacte, generalment d'ampla difusió (per exemple, la llengua y), Aracil considera que hi ha "interposició", és a dir "el fet que (quasi) totes les relacions entre la comunitat lingüística de l'idioma x i la resta de la Humanitat passin per l'idioma y (1983, 176). I despres d'assenyalar que "el meu concepte de la interposició no implica en principi, de fet, cap bé ni cap mal", fa la següent precisió: "la interposició és ambivalent", perquè ho és la funció mateixa de l'idioma mediatitzador, que transmet i intercepta, mostra i amaga, obre i reclou &emdash; és un punt que uneix, i una barrera que separa" (Vallverdú) 1990: 49-50).
(3) Même si certains chercheurs semblent incapables de concevoir une telle situation (cf. p. ex. Kremnitz 1990: 36, 1991: 29-36), nous croyons savoir de quoi nous parlons. Nous sommes originaires nous-mêmes d'une région où ce dernier type de diglossie est la réalité vécue de tous les jours: elle est du type "codique" (on l'a aussi appelée "médiale") dans le sens que l'écrit appartient à l'une, et l'oral à l'autre des deux langues qui coexistent. De cette façon, la langue qui domine l'oral n'est pas du tout ressentie comme "langue L" par la masse des locuteurs de notre communauté linguistique. - Vallverdú (1979: 21) a d'ailleurs admis qu'il concevait l'existence d'une "diglossie neutre": "[...] veig dos tipus bàsics de diglossia: la diglossia neutra i la diglossia conflictiva. En el primer cas, el conflicte lingüístic ha estat neutralitzat a nivell ideologic, però no es pot parlar que hi hagi una autèntica alienació lingüística, perquè no respon, almenys en el moment actual, a unes tensions socials reals: l'exemple més clar ens el dóna la Suïssa germànica, i també podríem citar alguns països àrabs" (cité d'après Kremnitz 1991: 31).
(4) Nous ne sommes pas les seuls à penser que la diglossie peut contribuer à la survie d'une minorité linguistique. Ainsi, J. Leclerc, qui étudie la situation du Québec, écrit: "La diglossie, c'est-à-dire la répartition inégale des rôles sociaux au sein de deux communautés, contribue aussi au maintien des langues faibles. [=85] Tant et aussi longtemps que la langue minoritaire peut exercer ces fonctions minimales, elle se perpétue tout en se folklorisant. Le bilinguisme diglossique enraye l'assimilation et élimine les situations conflictuelles en spécialisant les langues en contact" (1986: 190).
ARACIL, Lluís (1983): Dir la realitat. Barcelona: Ed. Països Catalans.
BAYLON, Christian (1991) Sociolinguistique. Société, langue et discours, Paris: Nathan
FERGUSON, Charles A. (1959): «Diglossia»,Word 15 : 325-340.
GARDY, Philippe (1989): "L'occitan au miroir de la sociolinguistique: vingt ans après" (1968-1988)", Lengas 25, 27-50.
KREMNITZ, Georg (1990): Gesellschaftliche Mehrsprachigkeit. Institutionelle, gesellschaftliche und individuelle Aspekte. Wien: Braumüller.
KRISTOL, Andres / WÜEST, Jakob Th. (1985): Drin de tot. Travaux de sociolinguistique et de dialectologie béarnaises. Bern: Lang.
LAFONT, Robert (1989): "Trente ans de sociolinguistique occitane (sauvage ou institutionnelle)", Lengas 25, 13-25.
LECLERC, Jacques (1986): Langue et société. Laval: Mondia.
LÜDI, Georges (1989): «Situations diglossiques en Catalogne», in: Günter Holtus/Georges Lüdi/Michael Metzeltin (éds.), La Corona d'Aragó i les llengües romàniques. Miscel.lània d'homenatge per a Germà Colon. Tübingen: Narr, 237-266
VALLVERDÚ, Francesc (1990): L'ús del català: un futur controvertit. Qüestions de normalització lingüística al llindar del segle XXI. Barcelona: edicions 62.
WÜEST, Jakob / KRISTOL, Andres (1993) Aqueras montanhas. Etudes de linguistique occitane: Le Couserans (Gascogne pyrénéenne). Bâle/Tübingen: Francke