Paradis et parité.
Ou: De la coquetterie linguistique.*
Rejet des métaphores.
Le discours métaphorique (justement mis en question dans le texte introductif de ce colloque Le double jeu de la langue, p.2) n'envahit pas par hasard la sociolinguistique, sérieuse ou sauvage. Si les langues "meurent" ou "entrent en conflit" c'est que leur institutionnalisation permet de les poser en sujets. La sociolinguistique du conflit est un avatar rusé de l'institutionnalisation des langues minorées. Si elles peuvent être acteurs de conflit (même pour le perdre), c'est qu'elles sont pensables en équivalence à la langue dominante. La sociolinguistique du conflit, en un sens, sort de la proclamation de la mort linguistique, qui ne pose la langue dominée qu'en la niant (comme langue, non comme parole, ou pratique). En domaine occitan, cette affirmation par le conflit se limite quand le conflit posé est aussitôt situé, non entre occitan et français, mais entre francitan et français. Il ne s'agit plus alors de poser une langue face à une autre, mais de contester le fait même de l'institution linguistique, de l'élaboration linguistique... Le conflit occitan-français est ainsi pensé après coup. L'occitan lui-même posé dans ce conflit est pensé après son élimination comme langue. Ainsi se construit un avatar de l'occitan-double sacrifié que j'ai proposé ailleurs.
Les métaphores qui supposent institutionnalisation ne conviennent pas aux langues non institutionnalisées, aux "badumes". S'agissant de ces formes de langue, il importe particulièrement de trouver un cadre réaliste, non métaphorique, de description des comportements linguistiques.
Marché et désir.
Parler en termes de désir linguistique me semble permettre de parler autrement que par métaphore. Au-delà de la base biologique de l'acquisition d'une grammaire mentale, le langage est un objet de désir, d'imitation désirante. Spécifiquement, je recours à l'analyse girardienne du désir, qui pose que, plutôt que l'objet, c'est l'autre, le modèle et le rival, qui est la source et le moteur du désir (Cf. Girard 61, 78, p.14 ss). Cette analyse du désir est d'autant plus appropriée à la langue, aux formes de langue, que la langue est un objet qui se distingue mal du sujet qui la pratique, qui la rend désirable et que l'on imite.
Une analyse en termes de désir linguistique rejoint celle que propose Pierre Bourdieu en termes de marché :
"Qu'est-ce que ce marché linguistique? J'en donnerai une première définition provisoire que je devrai ensuite compliquer. Il y a marché linguistique toutes les fois que quelqu'un produit un discours à l'intention de récepteurs capables de l'évaluer." (Bourdieu 80, p123)
L'évaluer, c'est à dire de le trouver ou non désirable. Le marché est un système de désirs. Mais ce n'est pas le seul système possible où les désirs s'organisent. En ce sens une sociolinguistique du désir peut englober comme un cas particulier une sociolinguistique du marché linguistique. Pour qu'il y ait marché il faut qu'il y ait différenciation linguistique et disparité de prestige, de désirabilité, des formes linguistiques. Il faut aussi qu'il y ait accessibilité (relative, nécessairement relative) des formes prestigieuses. Le marché suppose qu'il n'y ait pas censure totale du désir linguistique, de l'imitation et de l'appropriation des formes prestigieuses.
La censure du désir linguistique donne des diglossies stables: des différences de prestige linguistique établies sans appropriation massive des formes prestigieuses (cf. Sauzet 87a, 88b). La levée de cette censure, s'il n'intervient pas de modification dans le système des prestiges, conduit à des diglossies substitutives. Elle conduit aussi à une démultiplication et à un affinement des échelles de prestige linguistique. La logique du modèle est que le prestige linguistique et l'imitation qui l'accompagne portent sur des différences de plus en plus ténues. Que la pratique s'homogénéise cependant que la recherche de distinction s'exacerbe. Une fois le français acquis (par levée des interdits pesant sur son appropriation), c'est dans le français, ses styles et ses modes que joue la mimésis linguistique.
Disparité/ parité: quand la fondation interfère avec le marché.
Comment comprendre dans ce cadre la structuration parité/disparité proposée par Jean Le Dû et Yves Le Berre, et qui semble spécifique du domaine français? Plutôt qu'une stratification de formes linguistiques dont la possession signale une place sociale et suscite éventuellement convoitise et imitation, cette structuration fait apparaître deux registres, celui des échanges égaux et celui des échanges inégaux, qui tendent, surtout pour le premier, à être partagés et stabilisés dans la société française.
Le texte introducteur à ce colloque insiste sur la mise en évidence de l'axe parité/disparité. Il faut bien sûr relativiser son importance et il ne saurait être la seule raison de la forme des échanges linguistiques. A aucun moment d'ailleurs J.Le Dû et Y.Le Berre ne prétendent qu'il soit cela. La langue de disparité, issue de la norme française, reflète évidemment une maîtrise variable de celle-ci et un rapport variable à cette maîtrise-même. La langue de disparité est aussi non-homogène ne serait-ce qu'en tant qu'elle incorpore, comme J.Le Dû et Y.Le Berre le soulignent, des vestiges des anciens badumes linguistiquement étrangers au français. Il reste qu'un trait spécifique de la situation linguistique française est constitué par l'hétérogénéité des registres que possède un même locuteur et la relative neutralisation d'un usage normé commun (par opposition à des sociétés, anglophones par exemple, où les individus s'identifient davantage par leur pratique en toute situation).
J'avance l'hypothèse que cette spécificité découle des formes de l'institution du français. Le français est politiquement légitimé et légitimant (cf. Balibar 85, Beaune 85, Sauzet 88a, 88b, 87b). Sa prééminence puis sa diffusion dans le territoire français ne sont pas le produit du seul jeu de la distinction et du marché linguistique. Le marché linguistique, qui hiérarchise les valeurs que prennent les formes linguistiques, est recoupé par une opposition public/privé. Selon cette opposition, le choix du langage dépend de la nécessité ou non de faire allégeance à la langue nationale dans sa forme reçue. Le Dû et Le Berre le signalent dans Le double jeu de la langue (p.10): "Le registre disparitaire identifie le locuteur comme appartenant à la nation tout entière."
On pourrait qualifier à ce titre l'économie des échanges linguistiques dans le domaine français, où l'allégeance à la langue républicaine tempère la distinction et homogénéise relativement la langue légitime, d'économie linguistique mixte.
Une approche des échanges linguistique fondée sur le désir éclaire la diglossie longue comme désir censuré. Elle éclaire la mise en place d'un marché linguistique si au contraire cette censure cède. Elle permet enfin de penser une opération spécifiquement française où la langue est fondée comme une des figures du pouvoir, royal ou républicain, fondation qui inclut la négation de doubles de la langue fondée, doubles parmi lesquels on peut en particulier reconnaître l'occitan. De cette fondation reste un rapport à la langue qui fait de sa pratique, hors de la sphère de parité, une sorte de célébration nationale, excluant l'abandon total aux jeux du marché linguistique. L'affaire récurrente de l'invasion des anglicismes est révélatrice: la distinction, les snobismes poussent à l'anglicisme. Mais une censure patriotique les combat, moins vigoureuse que ses promoteurs la souhaiteraient, réelle toutefois et reçue comme légitime par de nombreux locuteurs.
Une sociolinguistique fondée sur le désir et l'imitation linguistiques me semble pouvoir éclairer encore les attitudes envers la langue de parité.
Le "hors-marché": le franc-parler.
Une vision purement verticale des pratiques linguistiques, hiérarchisant langue A et langue B, empilant des formes au prestige croissant, laisse le "basilecte" comme un rebut mal aimé, une langue faute de mieux et seulement cela (à part la mystérieuse "valorisation compensatoire", évoquée mais non fondée). Cette dénégation de toute valeur ou de toute désirabilité aux formes linguistiques dominées s'intègre bien à une analyse selon laquelle il n'existe pas de culture populaire (Bourdieu 80, p. 15, qui renvoie à Bourdieu 79, p. 459: "S'il n'existe pas d'art populaire au sens d'art de la classe populaire urbaine c'est peut être que cette classe ne connaît d'autres hiérarchies que celles, toutes négatives, qui se mesurent à la distance à la misère et à l'insécurité absolue du sous prolétariat, et reste définie fondamentalement par la relation de dépossédé à possédant qui l'unit à la bourgeoisie en matière de culture comme ailleurs.").
Le concept de "badume", en tant que langue de parité, recharge cette forme linguistique de traits positifs et permet d'en penser une valorisation qu'exclut une conception purement scalaire, et ce hors de toute remise en question de la dite échelle. On peut penser en termes de badume l'activité de l'écrivain patoisant qui accepte le destin patois de ce qu'il parle, jusqu'à la disparition de cette parole éventuellement inscrite dans ce destin, mais déploie néanmoins une forte activité d'écriture dans cette forme linguistique.
A côté du marché linguistique, P.Bourdieu définit hors marché, le franc-parler. "Ilot" selon ses propres termes échappant au marché linguistique et qui recouvre les badumes des classes dominées.
"Plus une situation est officielle, plus celui qui accède à la parole doit être lui-même autorisé. Il doit avoir les titres scolaires, il doit avoir le bon accent, il doit donc être né où il faut. [...] Au contraire quand on dit "blague dans le coin", on peut y aller, comme dans un bistrot populaire: on dit, nous allons créer une espèce d'îlot de liberté par rapport aux lois du langage qui continuent de fonctionner, on le sait, mais on se donne une licence. (Licence c'est un mot typique des dictionnaires). On peut avoir, comme on dit, son franc-parler, on peut y aller franchement, on peut parler librement. Ce franc-parler est le parler populaire en situation populaire lorsqu'on met entre parenthèse les lois du marché. Mais ce serait une erreur de dire: le vrai langage populaire, c'est le franc-parler. Il n'est pas plus vrai que l'autre: la vérité de la compétence populaire, c'est aussi le fait que, quand elle est affrontée au marché officiel elle est détraquée tandis que, quand elle est sur son terrain, dans un rapport familial, familier, avec les siens, c'est un franc-parler. Il est important de savoir qu'un franc-parler existe mais comme un îlot arraché aux lois du marché. Un îlot qu'on obtient en s'accordant une franchise (il y des marqueurs pour dire qu'on va instaurer un jeu exceptionnel, qu'on peut se permettre)." (Bourdieu 80, p. 131)
L'existence de ce hors-marché est paradoxale, si l'on s'en réfère à d'autres propos de P.Bourdieu dans le même article:
"Tout acte d'interaction, toute communication linguistique, même entre deux personnes, entre deux copains, entre un garçon et sa petite amie, toutes les interactions linguistiques sont des espèces de micro-marchés qui restent toujours dominées par les structures globales." (Bourdieu 80, p.124)
Pour expliquer ce paradoxe il faut poser d'abord que la parité n'est pas une.
Il y a d'une part de la disparité détendue à l'extrême, ou ce que P.Bourdieu appelle "l'hypocorrection contrôlée des intellectuels d'aujourd'hui (qui) s'explique par la crainte d'en faire trop et, comme le rejet de la cravate, (...) est une de ces formes contrôlée de non-contrôle qui sont liées à des effets de marché." (Bourdieu 80, p. 123) La remarque est généralisée dans Bourdieu 82, p. 55 où est relevée "l'hypocorrection contrôlée" spécifique "des bourgeois et des intellectuels" en tant qu'"évitement conscient ou inconscient des marques les plus visibles de la tension et de la contention linguistique des petits bourgeois". Le "Je suis crevé" du lycéen et celui de l'académicien, pour reprendre l'exemple du Double jeu de la langue, n'ont en ce sens pas le même statut.
Il y a d'autre part des vestiges d'une situation qui ne peut s'analyser comme marché, bien qu'elle puisse toujours s'analyser en termes de désir linguistique et du statut accordé à ce désir. Le franc-parler échappe au marché, mais pas au désir, dont il représente une gestion particulière.
Le hors-marché est un vestige.
Le hors-marché est un vestige d'une situation où la diversification des prestiges ne se double pas de l'accessibilité. C'est celle, je le rappelle, de la diglossie stable, marquée par la censure du désir mimétique dans sa dimension spécifiquement linguistique (Sauzet 88b). Cette censure est un cas particulier d'une prévention antimimétique générale, caractéristique et définitoire, selon René Girard, des sociétés traditionnelles (Girard 78, p. 19 ss.)
Ce vestige existe de manière spectaculaire dans les "badumes" qui sont des formes de langues autres que le français, ou des dialectes historiques du français. Ce qui est spectaculaire, c'est la mobilisation d'une différence massive, excessive au regard de ce qu'exigerait une simple économie de la distinction, qui peut se satisfaire de marqueurs légers, phonétiques ou lexicaux. Il est possible que le même mécanisme s'applique aussi à des badumes construits à travers une appropriation incomplète du français normé, en liaison avec une persistance partielle d'interdits antimimétiques dans les classes populaires, se réalisant dans ce que P.Bourdieu qualifie de "choix du nécessaire" (titre d'un chapitre de Bourdieu 79). Le bistrot, lieu par excellence du franc-parler, selon P.Bourdieu, est aussi un lieu de ritualisation et où fonctionnent des mécanismes organisés autour du schéma du bouc émissaire (Cf. Bourdieu 79, p. 204, et p. 444 pour la ritualisation générale des pratiques populaires). Dans les deux cas il s'agit de contrôle ou de canalisation de la mimésis, contre la tendance à la levée des censures qui la concernent dans la société globale.
Le hors-marché est désirable.
Analyser le marché linguistique en termes de désir permet de penser un avant du marché qui perdure dans le marché sous forme de vestiges, que ces vestiges soient des pratiques linguistiques spécifiques maintenues ou des attitudes. Ce qui ne semble pas s'éclairer directement c'est que ce hors-marché, par définition lieu de désir censuré, puisse lui-même apparaître désirable.
On peut tirer un premier élément de réponse d'un apologue proposé par un témoin lors d'une enquête menée par Jean-Marie Marconot à Vauvert (Gard) (Marconot 85). Ce témoin, répondant au sobriquet du Canard, se présentait en dépositaire de la mémoire de Vauvert, linguistiquement et culturellement. Son apologue, qui vise métaphoriquement la langue et la culture locales occitanes, évoque les meubles vendus à vil prix au "fataire", au brocanteur, et qui sont ensuite regrettés. Mais, devenus trop chers, ces meubles ne peuvent plus être acquis par ceux qui les regrettent, chez l'antiquaire où ils ont fini leur course. Ils sont alors remplacés par des copies ridicules (aux yeux du Canard). On peut interpréter dans ce sens, de la satisfaction d'une nostalgie, l'occitan de pacotille (de pacotille aux yeux de l'occitanophone ou du linguiste) qui fleurit ici et là dans les enseignes ou les marques: "lou grilladou", "lou pinadou"...
Mais parler de nostalgie est plus un constat qu'une explication. En d'autres termes, il faut éclairer pourquoi ce qui est en deçà de l'entrée dans le jeu mimétique de la modernité (langue, modes de vie, choses) peut faire l'objet d'un désir rétrospectif.
Il est clair que la maîtrise de la culture dominante est une condition de la revendication de la culture dominée, quand la culture dominée ne possède aucune des institutions qui pourraient lui donner le prestige qui lui manque. Typiquement, pour entreprendre d'écrire une langue dominée qui ne s'écrit pas, il faut avoir appris à écrire dans une langue dominante qui s'écrit. Mais ce passage n'explique pas l'intérêt pour la culture d'origine. D'autant moins que la renonciation à la culture d'origine est plutôt la règle que l'intérêt pour elle, ou du moins que la volonté de la promouvoir. Il s'agit donc de décrire une désirabilité de certains badumes, des badumes qui sont des langues de parité résiduelles, dans des termes qui n'impliquent pas systématiquement leur revendication.
Centralement, on peut concilier désirabilité et faible appropriation, si l'appropriation est rendue impossible par la nature et le statut de ce qui est désiré. La désirabilité est celle d'une pratique sans horizon de distinction, d'une pratique pleine, sans manque: d'un paradis linguistique. Cela est le résultat de ce que la pratique de l'occitan dans la situation historique de diglossie stable correspond à une renonciation à la promotion linguistique. Cette renonciation, socialement contrainte, est secondairement analysée soit comme une vertu (ainsi la volonté de maintenance attribuée au peuple par les mouvements renaissantistes), soit comme l'indice de la possession d'un bien linguistique absolu . D'une sorte de maîtrise indépassable de la langue. Celui qui ne désire pas, ou affecte de ne pas désirer, celui qui en tous cas n'apparaît pas désirer est, dans une analyse mimétique et triangulaire du désir, supposé posséder ce qui est suprêmement désirable. C'est la figure du narcissisme (Girard 78, p. 510).
Le patois (terme qui scelle le statut de hors-marché des badumes romans) est souvent valorisé par ceux qui le parlent au nom de son adéquation au réel: le patois dit bien, précisément, efficacement. Cette caractérisation est récurrente dans les enquêtes. Cela peut s'analyser en partie comme l'effet d'une langue qui n'est pas en compétition avec d'autres formes d'elle-même. Le français dit mal parce qu'il y a toujours un mieux dire possible en français. Il n'y a pas de meilleur patois que celui que le locuteur natif maîtrise, pour autant qu'il le maîtrise. Ce qui se caractérise dans le patois c'est éventuellement une perte: le meilleur patois est le patois mieux conservé. Le patois est donc parfait en un sens, non en tant qu'il est toujours le meilleur possible (du fait de cette déperdition déjà signalée), mais parce qu'il n'est pas améliorable. Le meilleur patois c'est finalement une affaire de quantité, de richesse (plus de mot, d'expressions propres) et non de formes concurrentes. La variété, aussi abondament évoquée par les locuteurs d'occitan hérité, est toujours extérieure au parler propre: elle ne fait qu'en souligner la spécificité en l'opposant à d'autres. Langue de l'adéquation parfaite aux choses, de la plénitude et donc de la vérité linguistique, lieu d'abolition rêvée de l'arbitraire du signe, c'est en cela que le patois est désirable.
Ce qui définit aussi le patois comme une figure du narcissisme et donc de la désirabilité linguistique, c'est son apprentissage exclusivement spontané, sans médiation scolaire. Cette propriété est évidemment liée à la première, l'absence d'une norme, d'une mesurabilité interne. Le patois se sait par situation ("s'apren pas, se sap", "on ne l'apprend pas, on le sait", selon la caractérisation parfaitement juste d'un locuteur ). La possession du patois signale donc une distinction ontologique. Langue adéquate aux choses, il ne fait qu'un aussi avec l'être du locuteur.
Cette dernière propriété, en même temps qu'elle rend le patois, et en général le badume, désirable, le rend inaccessible. Celui qui recherche la plénitude linguistique du patoisant est toujours frustré des efforts que lui coûte l'imitation de ce qui est spontané dans son modèle.
Le patois est la langue de la renonciation sociale imposée et acceptée. A ce titre il n'est pas censé être appris par d'autres que ceux qui ont à le parler. Il n'y a pas de place pour qui apprend le patois, puisque parler patois c'est affaire de statut donné d'emblée. Cela aussi détermine une inaccessibilité qui ne peut que redoubler le désir. Le désir de patois est a priori inintelligible à ceux qui sont dans le patois. Il est donc interprété à faux: comme condescendance, comme mépris, comme moquerie. La pratique (la volonté de pratique) du patois par ceux qui n'en sont pas les locuteurs natifs peut effectivement être condescendance, en particulier, mais elle ne se réduit pas à cela.
Cette désirabilité spécifique du badume résiduel, comme parole de la renonciation interprétée comme langue de plénitude, permet d'éclairer, si on prend aussi en compte son inaccessibilité, un certain nombre d'attitudes envers l'occitan, en tant qu'il est identifié à sa pratique héritée. Je voudrais seulement ici en caractériser un certain nombre qui me semblent devenir intelligibles à la lumière de ce qui précède.
Figures de la désirabilité du "badume", du patois, ou du franc-parler.
. Figure classique: Jean-Pierre Chabrol et l'inaccessibilité.
"Je m'exerce, je me contrains à aborder dans leur occitan les vieux de ma vallée. Ils me répondent obstinément en français. Avec un sourire triste, ils regardent mes tentatives comme une "originalité" de plus - une sorte de snobisme - ; certains, qui me connaissent peu, y ressentent je ne sais quelle allusion un rien mufle à leur misère culturelle. Pire: si je tombe en pleine discussion occitane, tout se fige. Et c'est mon village! J'y suis né comme mon père, mon grand-père et tous mes aïeux aussi loin que j'ai pu remonter." "Quand vous approchez de l'un de nos mas, si vous entendez de grands rires, c'est que l'on y parle occitan, entre soi. Vous poussez la porte, on se tait, on reprend en français, mais il n'y a plus de gaieté. Mme Servières bredouille: "Je m'excuse! Je parle à mes chèvres en patois, et au chien et aux poules..." Si je lui demandais de continuer pour moi, pour mon plaisir, elle croirait que je me fous d'elle. On nous a si bien inculqué le mépris de ce que nous disions, de ce que nous faisions, de ce que nous étions..."
Jean Pierre Chabrol Le monde de l'éducation. (date ?) (d'après "Lo silenci de la vergonha", in Barta 79)
Ce texte de J.-P. Chabrol décrit bien l'inaccessibilité du patois. Celui-ci apparaît comme une pratique heureuse et fuyante. Il n'est même pas donné d'assister à sa production. Inversement l'auteur est dans l'effort. Son effort tend exactement à parler la langue des autres ("leur occitan"). Son désir s'exacerbe des efforts pour le satisfaire qui ne produisent qu'une incompréhension (son désir est inintelligible) qui éloigne encore plus la pratique qu'il désire susciter et à laquelle il souhaite idéalement adhérer. Il s'agit là d'une expérience banale. Beaucoup d'étudiants d'occitan la font. Je suppose que c'est aussi le cas d'étudiants de breton.
. Bonne volonté: Roger Barthe, le paradis reconstitué.
Le texte de Roger Barthe, d'où je tire la citation de J.-P.Chabrol, se pose comme une réponse au sentiment d'inaccessibilité décrit par ce dernier. Ce texte est trop long pour être cité et je me contente de le résumer. R.Barthe y avance un exemple de parole occitane revivifiée sur une base spontanée, par remobilisation de l'occitan hérité, suppression de la vergonha, la honte qui désigne pour le militant occitaniste l'inintelligibilité par le locuteur natif de son désir d'occitan à lui, militant. Les conditions de cette réussite sont un séjour hospitalier prolongé, l'entremise de la femme de l'auteur qui convainc (en français) d'autres locuteurs de s'adresser à son mari en occitan "pour lui faire plaisir". Elle suggère ainsi que l'occitan est l'état linguistique normal et donc inavouable de son mari. L'effacement du désir propre de l'auteur, sa dissimulation sont les conditions de sa satisfaction. Ce qui se reconstitue finalement, c'est une sorte de communauté villageoise, un groupe de connivence forte, dans la parité du pyjama et de la maladie. Plutôt que l'accessibilité de l'occitan hérité, ce texte me semble montrer qu'il ne peut être remis en circulation que sur la base de la formation d'un microcosme, d'un nouveau groupe de familiarité étroit. Le paradis linguistique villageois est reconstitué dans des circonstances exceptionnelles.
Assez globalement, la reconstitution du paradis dialectophone se repère dans nombre de fonctionnements militants: cercles, stages et réunions . Ce qu'il y a en plus dans l'expérience de R.Barthe, c'est que les circonstances ont permis d'impliquer dans la reconstitution des locuteurs qu'on ne peut pas soupçonner, à la différence des autres militants, de ne pas posséder vraiment cette langue du simple fait qu'ils la recherchent.
. Coquetterie majeure: Yves Rouquette, l'installation au paradis.
L'inaccessibilité du patois peut être ressentie douloureusement, ou surmontée au prix de la formation d'un groupe de parité spécifique. Sa possession peut aussi être mise en scène. C'est ce que l'on peut caractériser, en suivant R.Girard, comme de la coquetterie, simulation de l'indifférence pour susciter le désir, imitation du narcissisme supposé d'un modèle désirable (Girard 78, p. 513 ss). Il est difficile de savoir dans quelle mesure celui qui la pratique est dupe de sa coquetterie, et je ne tenterai pas de le faire. Le texte d'Yves Rouquette dont je donne quelques extraits ci-dessous me semble illustrer parfaitement cette attitude. "Andrieu (Lagarda dont Y.R. rend compte d'un recueil de contes, P.S.) t'inquietes pas. Sèm nosautres doas saumas arcaïcas ambe nòstras istòrias vengudas del plus negre del fons de la nuèch dels tempses e qu'ausam pas las tocar brica que coma la Magdalena dins l'òrt, las avèm ausidas nos dire: "Noli me tangere". De vièlhs idolas se cresèm qu'es lo plaser qu'avèm agut a escotar fins qu'a tant que los sapièm de tèsta Blanca Nèu e lo Rei de las Agraulas que sol pòt tenir lo plaser de los tornar contar, aqueles contes. De repapiaires per dire de longa e de pertot qu'aquò's es en content a d'autres lo Cordonièr, la Paura Formigueta, Cendroseta, lo Filhòl de la Mòrt, lo Rei dels Peisses qu'òm se met la lenga en boca, la bona sintaxi pel cap.
“Paures calucs! De qué nos venètz carcanhar ambe vòstras istòrias de ma grand a l'ora dels didacticials, de l'analisi estructurala, de la redaccion ajudada per ordinator, dels arbres de Greismàs (sic), dels I.U.F.M. e dels C.A.P.E.S.ses, de la Tèsi d'Estat e de las Tèsis de Region? Qual vos parla de recitar de poèmas. Lo tot aquò's de saupre çò que se pòt dire dessús!...” Paures calucs, òc. Pauras putas que sèm... [...]
Es evident que d'ont mai donam a nòstra lenga de foncionaris, d'ont pus mal se pòrta, d'ont pus mens se sap parlar. Es evident e cresi qu'o ai escrich fa temps: "Tota lenga qu'es pas la de l'ostal es pas que bruch sens poder sul silenci". Te tires pas d'aquí.
Faràs pas beure la bèstia qu'a pas set. Tot çò que viu es per morir. E mai la lenga. E mai que mai la nòstra. Aquò se sarra. Mas se passarà pas davant qu'age fach mon darrièr badalh e tu lo teu, vièlh camarada."
Alara ten-te fièr e escota: “Un còp èra [...]”
La seguida la te dirai pas que per tu [...]"
Ives Roqueta Occitans n°61 mai-junh 1994
Y.Rouquette est un auteur occitan et un militant occitaniste de premier plan, qui comme tel a accès à une culture occitane élaborée, médiatisée et qui a largement construit sa compétence linguistique dans cette culture. Son choix graphique d'ensemble l'atteste d'ailleurs, ainsi que l'emploi de formes savantes comme "analisi". Or dans ce texte on voit fonctionner la valorisation systématique d'une transmission orale dont l'auteur se présente comme le bénéficiaire, et le dénigrement de toute forme institutionnalisée de transmission. Une analyse de détail repérerait facilement le déploiement de cette coquetterie: style gnomique, choix de formes marquant un refus de norme et donc de rapport médiat à la langue. Je signale ces formes en gras dans le texte. On trouve en particulier une forme de ce type mal construite (hyperincorrection): face au sapiam normatif, la forme populaire languedocienne orientale est sapiem et non *sapièm qui simule le badume.
L'auteur se pose comme étant du côté de la langue donnée spontanément, source à ce titre d'un plaisir ineffable (le terme est récurrent dans l'article), inaccessible à ceux qui sont du côté de la transmission consciente et médiatisée. D'où l'invitation finale: le vrai de sa parole est réservé à l'oralité intime avec un camarade. D'où aussi l'évocation de la mort de langue: Y.Rouquette a eu accès au paradis linguistique, mais il est (avec A.Lagarde à qui il s'adresse et dont j'ignore s'il accepte le compagnonnage exclusif qui lui est proposé) le dernier à avoir pu y entrer. Parce que, nous dit-il, il y a toujours été. Notons aussi le léger durcissement de sa propre pensée qu'opère l'auteur quand il se cite lui-même. "Tota lenga es la de l'ostal / o pas que bruch sens poder sul silenci" ("Toute langue est celle de la maison / o seulement bruit sans pouvoir sur le silence") du recueil de poèmes Lo fuòc es al cementèri (Il y a le feu au cimetière), devient: "Tota lenga qu'es pas..." ("Toute langue qui n'est pas..."). L'insistance sur l'importance de "la lenga de l'ostal" (exactement: le badume) comme lieu décisif, constaté ou programmatique, de sa vie devient condamnation des pratiques autres. De "il faut tenir compte de ce que l'occitan est badume et doit le rester", on passe à "l'occitan ne peut être que badume".
Quand la valorisation de l'occitan dans la figure du patois n'aboutit pas à la frustration devant l'inaccessibilité, elle déplace l'inaccessibilité en l'opposant aux autres pour leur donner le spectacle d'un plaisir linguistique qui les exclut.
. Coquetterie mineure: Le jardin secret de Michel Serres et de Pierre Bourdieu.
La coquetterie majeure se joue en occitan. Elle donne en spectacle et à désirer la possession du plein linguistique.
La coquetterie mineure consiste à suggérer un accès, une communication avec la parole paradisiaque sans se prononcer sur la maîtrise et la pratique qu'on en a. Il s'agit, à côté d'une distinction linguistique assumée en français, d'en tenir écarté un jardin secret de badume inaccessible. Et pour cacher parfaitement le jardin, il ne faut même pas affirmer qu'il existe. La phrase suivante de M.Serres me semble typique de cette attitude:
"La terre porte les inerties et les invariances du temps. Elle se moque assez de l'histoire, par cette douce ironie que pratiquent ceux qui parlent vraiment le patois, à l'égard des autres, qui l'ont appris, pour le défendre." Michel Serres, La traduction, "Roumain et Faulkner traduisent l'écriture", éd. de Minuit 1974, p256.
Récuser l'apprentissage et la promotion du "patois" (et tout d'abord utiliser précisément le terme "patois") au nom des valeurs de ceux qui pratiquent le patois, c'est, en se plaçant en complicité avec un savoir incommunicable, suggérer imperceptiblement qu'on détient ce savoir. Le statut d'allusion, de terme de comparaison en passant, de la citation de M.Serres renforce la plausibilité de cette interprétation.
Au-delà d'une critique bienvenue des tendances essentialistes de l'occitanisme des années 70 (Bourdieu 82), d'une invitation à ne pas ignorer la complexité des échanges linguistiques en domaine béarnais et occitan (Bourdieu 89), de la suggestion enfin d'une sociologie des acteurs de la revendication régionaliste (Bourdieu 80), l'entreprise occitaniste ou les efforts de promotion du béarnais font l'objet de la part de P.Bourdieu d'une récusation plutôt abrupte. Il est tentant d'y voir une façon de protéger l'aptitude à fonctionner en "îlot de franc-parler" de son badume béarnais.
"La célébration officielle du centenaire de la naissance d'un poète de langue béarnaise, Simin Palay, dont toute l'oeuvre, langue mise à part, est dominée, tant dans la forme que par les thèmes, par la littérature française, crée une situation linguistique tout à fait insolite: non seulement les gardiens attitrés du béarnais, mais les autorités administratives elles-mêmes transgressent la règle non écrite qui fait que le français est de rigueur dans toutes les occasions officielles, surtout dans la bouche des officiels. D'où la remarque du journaliste (qui exprime sans doute très fidèlement une impression largement ressentie): "L'intervention la plus remarquée revenait tout de même au préfet des Pyrénées-Atlantiques, M. Monfraix, qui s'adressait à l'assistance dans un excellent patois béarnais. (...) M. Labarrère (maire de Pau) répondait à Mlle Lamazou-Betbeder, présidente de l'école, dans un béarnais de qualité. Cette attention toucha beaucoup l'assistance qui applaudit longuement" (La République des Pyrénées, 9 septembre 1974)." (Bourdieu 82, p62)
Relevons la dénégation en passant de l'élaboration autonome du Béarnais dans une oeuvre littéraire. Il est possible que l'oeuvre de Simin Palay soit dominée par les modèles de la littérature française. Il faudrait néanmoins moduler la portée de cette affirmation en repérant le poids d'autres influences revendiquées par Palay (Pirandello, Shakespeare), le poids aussi du fond folklorique gascon (Cf. Lafont & Anatole 70, p. 692-694). Par ailleurs, combien de littératures européennes sont ou ont été dominées par les modèles de la littérature française (ou en général par des modèles étrangers) sans que la légitimité de l'élaboration des langues qui les véhiculent soit de ce fait remise en question? Ce rejet a pour effet d'éliminer du champ de la langue béarnaise tout ce qui ressemble à une langue légitime (même faiblement instaurée), tandis que P.Bourdieu sait qu'il faut compter avec la langue légitime, même pour dégager ses enjeux et en faire la critique, s'il s'agit du français (Cf. Bourdieu 80, p. 110). Le rejet des formes élaborées littérairement ne laisse au béarnais, pour cesser d'être référé uniquement au français, que le statut de franc-parler.
P.Bourdieu fait un sort à l'expression: "Béarnais de qualité". Il y voit l'indice que tout en recherchant un effet de condescendance, celui-là même qui recherche cet effet tient à différencier sa pratique du béarnais de celle des paysans. Je pense que l'expression est en fait mal interprétée et que cette "qualité" est ici une qualité selon les critères du béarnais hérité (contre certaines approximations condescendantes précisément). Vraie ou fausse, cette qualité ne me semble pas signaler un écart avec la pratique "naturelle" mais une adéquation à elle (comme "dans un excellent patois béarnais" auparavant). "Béarnais de qualité" veut dire, dans l'article de la République des Pyrénées, non pas: "Il parle béarnais mieux que les paysans" mais: "Il ne parle pas mal béarnais pour un ministre". La conservation du mot "patois" en est en soi un indice fort. La revendication d'une forme normée ou élaborée le récuserait. La mésinterprétation de l'expression a pour effet de placer P.Bourdieu du côté du locuteur de patois pour qui le désir que peut susciter son parler est inintelligible. Il pose qu'un parler, un badume (qui est peut-être en quelque sens sien), ne peut être désiré (ne peut donc recevoir pour ce qu'il est l'appellation "de qualité"). Il pose, inversement, que ce qui est en vue de ceux qui font acte de volontarisme linguistique en parlant béarnais ne peut être qu'un parler élaboré et savant méritant à ce titre le qualificatif "de qualité". Par là, il laisse entendre que ce désir, qu'il ne comprend même pas, ne saurait l'affecter lui-même, et suggère que s'il ne la désire pas, c'est qu'il possède, où a accès de plain pied à, cette forme linguistique, susceptible de suspendre les jeux épuisants de la distinction pour établir l'éden provisoire du franc-parler.
Refuser de percevoir le désir de la pratique héritée de l'occitan suggère la possession de cette pratique. Récuser les élaborations de l'occitan en langue fait de cette pratique de l'occitan hérité, du patois, du badume, la seule pratique acceptable. La récusation ne s'exprime pas chez P.Bourdieu comme un rejet idéologique, mais comme une ambiguïté polémique du discours scientifique: pour rappeler que le mot "occitan" recouvre un projet, une entreprise de réinterprétation d'un héritage culturel et non le simple enregistrement d'appartenances déjà pleinement assumées, les termes utilisés sonnent comme des condamnations. P.Bourdieu écrit ainsi:
"Le fait d'appeler "occitan" la langue que parlent ceux qu'on appelle les "Occitans" parce qu'ils parlent cette langue (que personne ne parle à proprement parler puisqu'elle n'est que la somme d'un très grand nombre de parlers différents) et de nommer "Occitanie", prétendant ainsi la faire exister comme "région" ou comme "nation" (avec toutes les implications historiquement constituées que ces notions enferment au moment considéré), la région (au sens d'espace physique) où cette langue est parlée, n'est pas une fiction sans effet." (Bourdieu 82, p. 140)
Deux notes accompagnent ce passage. La première est appelée par la première occurrence du mot "occitan":
"L'adjectif "occitan", et, a fortiori, le substantif "Occitanie" sont des mots savants et récents (forgés par la latinisation de langue d'oc en lingua occitana) destinés à désigner des réalités savantes qui, pour le moment au moins, n'existent que sur le papier."
La seconde note est appelée à la fin de la citation:
"En fait, cette langue est elle-même un artefact social, inventé au prix d'une indifférence décisoire aux différences, qui reproduit au niveau de la "région" l'imposition arbitraire d'une norme unique contre laquelle se dresse le régionalisme et qui ne pourrait devenir le principe réel des pratiques linguistiques qu'au prix d'une inculcation systématique analogue à celle qui a imposé l'usage généralisé du français."
Les deux reproches faits au terme occitan sont sa circularité (l'occitan est la langue des Occitans définis comme ceux qui parlent occitan) et son artificialité (polémiquement renforcée de l'évocation soulignée d'une origine "savante", "latine" et "récente" qu'aucun occitaniste ne récuse , cf. sur ce point Lafont 84).
Concernant le premier reproche, P.Bourdieu convient bien lui-même implicitement, ici et ailleurs, que le terme occitan a un référent et n'est pas un flatus vocis vide de sens. "Occitan" décalque "langue d'oc", terme dont P.Bourdieu use régulièrement pour désigner les parlers romans du sud du territoire français. Il y a donc bien un ensemble de parlers qui ont assez de traits en commun pour qu'on puisse les désigner d'un terme commun. Se posent alors plusieurs questions. Savoir s'il est légitime, pour un usage technique de linguistique descriptive ou historique d'utiliser le mot "occitan" ou s'il faut lui préférer "langue d'oc", "provençal", "gascon", "idiome roman méridional" &c. Au-delà il y a une entreprise de promotion culturelle dont le sociologue peut mesurer et interpréter l'ampleur ou la faiblesse, les réussites ou les échecs, et à laquelle le citoyen peut ou non choisir d'adhérer.
Lorsque "cette langue" (l'occitan) est désignée comme "un artefact social", il n'est pas clair si la référence est au regroupement des dialectes d'oc comme formes de la même langue (regroupement dont la ressemblance objective desdits dialectes est une condition nécessaire mais non suffisante), ou à des tentatives de standardisation. Dans le premier cas l'artifice (dès que le mot quitte la sphère technique de la romanistique) est celui du choix d'un horizon culturel proposé à chaque parler "occitan": l'ensemble (géographique et historique) de la langue ainsi nommée. Il s'agit bien d'une "décision" et il ne peut s'agir que de cela (sauf à tomber précisément dans l'essentialisme ). Il s'agit bien d'un artifice, d'une opération humaine de construction, mais non sans prises et arguments dans la réalité linguistique et sociale qu'elle interprète et travaille (non sans obstacles, refus et indifférences non plus, bien sûr). Dans le second cas, ce qui est visé par "artefact" est le recours à une ou plusieurs variétés standard, recours qui constitue une modalité pratique particulière d'institutionnalisation de la langue occitane revendiquée. Notons en passant que ce recours ne fait, ni dans son principe, ni dans ses formes, l'unanimité des occitanistes. La standardisation n'a pas nécessairement vocation à absorber toute la pratique (cette vue, en revanche, est constitutive de l'utopisme linguistique que l'école française hérite de la Révolution: l'école ne prétend pas instaurer la langue distinguée mais celle qui abolit la distinction), et surtout aucune entreprise de standardisation ne nie (par définition) que la masse des pratiques qu'on propose de référer à un standard peuvent en différer. La dérive polémique est me semble-t-il présente dans cette ambiguïté même de la dénonciation de la langue occitane comme "artefact social": l'artifice patent de l'instrument qu'est une langue standard à la diffusion minime est reporté sur la pertinence du regroupement des pratiques linguistiques au sein desquelles ce standard a vocation à s'inscrire. Ainsi se dessine, en creux, la seule légitimité du parler hérité, du badume (idéologiquement "naturel").
Précisons que l'expérience directe ou indirecte du plein d'un paradis linguistique n'est pas nécessairement élaborée en coquetterie linguistique et ne se réduit pas à cette élaboration. Cette qualification me semble clairement adéquate pour les citations d'Y.Rouquette ou de M.Serres. Dans le cas des textes de P.Bourdieu, l'évocation extrêmement indirecte d'une implication dans la parole occitane héritée que je propose de repérer dans ses écrits peut se lire comme simple désir de protéger le franc-parler, de conserver son statut à la parole restée hors marché parce qu'elle est vestige d'un ordre d'avant le marché. C'est ce maintien que la promotion de l'occitan, qui implique la mise en place d'un marché linguistique occitan, menace. Aussi bien que coquetterie, le refus de l'intégration d'un parler hérité (pratiqué, fréquenté ou présent au seul souvenir) dans ce marché peut être un attachement pathétique (qui ne se livre même pas, la percevant vouée à décevoir, à la quête que décrit J.-P.Chabrol). Sans compter que coquetterie et souffrance peuvent se mêler.
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J'ai proposé de mettre le désir linguistique, entendu comme désir mimétique au sens de R.Girard, au centre des approches sociolinguistiques, ce qui permet de sortir du discours métaphorique sur les langues comme nous y invitent J.Le Dû et Y.Le Berre. On peut, en termes de désir, penser des situations de marché linguistique comme des situations d'ordre linguistique (diglossie sans substitution). Les premières sont des situations où la mimésis linguistique n'est pas censurée au contraire des dernières.
La situation linguistique française ne semble pas pouvoir être réduite sans restes à un marché linguistique. C'est ce que fait ressortir la mise en évidence par J.Le Dû et Y.Le Berre de l'axe parité/disparité. J'ai proposé de voir dans cette spécificité un effet de l'institution fortement politique du français qui vient interférer avec le marché. Ce qui peut se caractériser comme une économie linguistique mixte, où le marché est croisé par l'allégeance.
L'opposition entre ordre linguistique (censure de la mimésis) et marché linguistique (ouverture à la mimésis) n'est pas absolue. La levée des tabous antimimétiques a été progressive, d'où en fait une substitution lente dans la période d'ordre linguistique en France. Inversement il subsiste, sous forme de hors-marché, des vestiges de l'ordre antimimétique inclus dans le marché linguistique. Ces vestiges se trouvent pris dans le jeu de désir mimétique dont ils sont en eux-mêmes la négation. J'ai suggéré que cette intégration prend la forme de la nostalgie, de la quête insatisfaite de la parole pleine ou de diverses coquetteries linguistiques.
Je voudrais pour terminer souligner les conséquences pour les langues régionales ou minoritaires des analyses précédentes. D'une part la forte association du français avec l'Etat royal puis républicain censure a priori d'autres institutions linguistiques dans le territoire français. La promotion des langues de France ne peut pas faire l'économie d'une redéfinition des relations de l'Etat, de la République, de la citoyenneté à la langue et aux langues. D'autre part le désir qui porte vers les langues minorées peut être intrinsèquement voué à l'échec quand il prend ces langues pour objets en tant qu'elles sont des vestiges d'ordre antimimétique. Dans le domaine occitan, le désir qui prend les badumes hérités, c'est-à-dire le patois (l'occitan pensé comme patois), pour objet est condamné à rester incompris et insatisfait, ou à jouer, de manière plus ou moins spectaculaire, sa propre satisfaction pour susciter le désir d'autrui. C'est ce que j'ai nommé coquetterie linguistique, corrélative de la construction de la langue héritée, des badumes hérités, en paradis linguistique. La perception de l'occitan comme paradis linguistique, quelle que soit l'attitude qui en découle, est sans doute le plus fort obstacle au développement de nouveaux fonctionnements linguistiques danc cette langue. Contre cette édénisation de la langue, il faut donc penser la promotion de l'occitan, et sans doute en général des langues régionales, dans une continuité possible avec les parlers hérités, les badumes, mais sans identification à ces parlers hérités. Il faut, en d'autres termes, proposer des standards, au sens que J.Le Dû et Y.Le Berre donnent à ce mot: une forme élaborée qui complète les parlers locaux, interagit avec eux et rend la langue accessible. Que la langue ainsi accessible soit aussi l'objet d'un désir d'appropriation, c'est affaire de contenus: à quelle culture, à quelle relation au monde, à quels savoirs (y compris issus des formes héritées de la langue) ouvre-t-elle? C'est aussi, dans la droite logique du caractère mimétique du désir, affaire de modèles: quelle figure prestigieuse et suscitant l'imitation du locuteur moderne d'occitan ou de breton pouvons-nous proposer?
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