TOPICALISATION ET PROLEPSE EN OCCITAN*
Les deux constructions occitanes suivantes semblent transgresser les principes fondamentaux de la théorie syntaxique telle que la définit le modèle du gouvernement et du liage (pour ces principes Cf Chomsky 82a, 82b, 85, 86 et pour une présentation systématique Rouveret 87). Elles étaient d'ailleurs tout aussi bien exclues par les versions antérieures de la théorie (en particulier, pour la première, par la Condition des phrases à temps fini ou Condition des Iles Nominatives).
(1) Lo paire semblava que me l'auriá donada . (scil. "sa filha") J.B.C.Fabre Istoîra de Jan l'An Prés (Cf; aussi Camproux 58, p499) le père semblait que me l'aurait donnée "Il semblait que le père me l'aurait donnée" (scil. "sa fille")
(2) Creguèt lo Gripet o poder tot davalar dins lo gorg. (Camproux p283) il crut le Diable pouvoir tout descendre dans le gouffre "Il crut que le Diable pouvait faire tout descendre dans le gouffre"
Dans le premier exemple, si lo paire est monté depuis la position sujet de la subordonnée, la trace qu'il laisse n'est ni proprement gouvernée ni correctement liée en tant qu'anaphore.
Dans le second exemple, la position sujet de l'infinitive est occupée par un syntagme nominal (NP) réalisé. Il s'agit d'une construction bien repréxentée en occitan (Cf. Camproux 58, p285). Ce comportement devrait au contraire selon la théorie du gouvernement et du liage n'être autorisé que par quelques verbes lexicalement marqués qui du coup excluent la construction à contrôle, c'est à dire une infinitive complément à sujet nul (PRO). Or en occitan (3) est parfaitement possible:
(3) Lo Gripeti creguèt PROi o poder tot davalar dins lo gorg. "Le diable crut pouvoir tout faire descendre dans le gouffre"
De même semblar peut fonctionner comme son équivalent français sembler et autoriser la montée du sujet d'une infinitive, (4)a, ou s'employer impersonnellement devant une proposition à temps fini (4)b
(4) a Lo paire semblava la me voler donar. "Le père semblait vouloir me la donner"
b Semblava que lo paire la me voliá donar. "Il semblait que le père voulait me la donner"
Je désigne les constructions dont des exemples sont donnés en (1) et (2) du nom de "pseudo-montée" et "construction à effet d'infinitive" respectivement. Il s'agit d'avancer une explication de leur grammaticalité, sans perdre le bénéfice d'un cadre théorique où l'agrammaticalité de leurs équivalents français où anglais est fondée. L'explication proposée ici reposera sur la prise en compte de la topicalisation, interprétée comme une adjonction à un domaine propositionnel. Les faits de topicalisation en occitan seront donc d'abord présentés. La variation de l'occitan à d'autres langues voisines sera ensuite dérivée d'une mobilisation différente de la position de topicalisation, dues aux conditions plus où moins strictes de légitimation d'un NP.
1 Topicalisation.
La topicalisation est très fréquente en occitan. Elle consiste généralement dans le détachement intonatif d'un groupe nominal initial, repris par le sujet nul, un clitique ou un autre pronom explicite:
(5) [Lo libre de Joan]i , proi es interessant. "Le livre de J., il est intéressant."
(6) [Lo libre de Joan]i, li'ai legit proi. "Le livre de J., je l'ai lu."
(7) Joani, lii ai parlat proi. "J., je lui ai parlé"
(8) Joani, conoissi sasi tissas. "J., je connais ses manies"
(9) Joani, ai pas jamai parlat amb eli. "J., je n'ai jamais parlé avec lui."
Les indices indiquent une coréférence de fait, sans préjuger de son origine.
La topicalisation consiste à rappeler où établir ce dont on va dire quelque chose (le topique). Elle peut donc se caractériser sur une base sémantique, indépendamment des moyens de sa réalisation syntaxique, variables selon les langues . Quand il s'agira ici de topicalisation, il s'agira de ce phénomène tel qu'il est réalisé en occitan.
La topicalisation doit être distinguée des dislocations, dont l'effet est en général contrastif. La différence des deux constructions ressort nettement quand l'élément détaché est un syntagme prépositionnel (PP) repris par un clitique oblique . Comparez:
(10) a Lo libre de Joan, n'ai parlat. (topicalisation) "Le livre de J., j'en ai parlé"
b *N'ai parlat, lo libre de Joan. (topicalisation) "J'en ai parlé, le livre de J."
c Del libre de Joan, n'ai parlat. (dislocation) "Du livre de J., j'en ai parlé"
d N'ai parlat, del libre de Joan. (dislocation) "J'en ai parlé, du livre de J."
Je ne traiterai pas ici de la dislocation. Retenons de la comparaison que l'élément topicalisé se place en occitan à gauche d'un domaine propositionnel.
La topicalisation implique le plus souvent un NP défini:
(11) a L'aucèl, l'ai vist. "L'oiseau, je l'ai vu."
b L'aucèl, a passat. "L'oiseau, il est passé."
c *Un aucèl, a passat. "Un oiseau, il est passé."
On peut toutefois avoir:
(12) a Un aucèl, n'ai vist un. "un oiseau, j'en ai vu un"
L'agrammaticalité de (11)c découle du caractère défini du pronom sujet nul.
La propension au caractère défini découle de la nature même de la topicalisation: il s'agit d'information ancienne, déjà établie par le discours ou le contexte. C'est en tant qu'il représente une information ancienne qu'un NP défini peut être topicalisé sans restriction. Son caractère "défini" reflète le fait que le NP a reçu en discours, à travers un premier emploi indéfini qui l'actualise, ou par effet de savoir partagé (lo solelh, "le soleil"), une référence actuelle (pour ces notions, Cf. Milner 82).
Du point de vue de la topicalisation (et c'est pourquoi on ne peut parler que de tendance à la définition), c'est moins le caractère actuel ou virtuel de la référence qui importe, que la constance du statut de la référence du topique à l'élément qui le reprend. Cette constance est aussi bien assurée en (11)a & b qu'en (12). Dans ce dernier exemple, c'est la référence virtuelle qui est constante. (12) peut bien s'interpréter comme une actualisation (et être suivi de e li ai tirat dessús, "et je lui ai tiré dessus", par exemple). Mais c'est l'indéfini de reprise qui opère l'actualisation (ou qui peut l'opérer). Il est remarquable que dans certains cas un indéfini topicalisé puisse être repris par un clitique ou pro qui impliquent la définition, la référence actuelle acquise. Mais dans ce cas la seule interprétation est générique, c'est-à-dire comporte l'identité des références actuelle et virtuelle. D'où:
(14) a *Un aucèl, l'ai pas mancat. "Un oiseau, je ne l'ai pas manqué."
b Un aucèl, l'auriái pas mancat. "Un oiseau, je ne l'aurais pas manqué."
La constance référentielle constitue un critère intéressant de la topicalisation. En même temps elle invite à s'interroger sur l'origine de l'élément topicalisé. S'il résulte d'un mouvement, l'identité de référence est automatiquement requise.
1.2 Topique sans reprise.
Il existe en occitan des cas où l'élément topicalisé n'est pas repris dans la phrase qu'il précède. Ainsi:
(15) Lo còp de fusilh, los aucèls s'envolèron. (Cf. Camproux 58, p430) le coup de fusil, les oiseaux s'envolèrent "Le coup de fusil fit s'envoler les oiseaux"
On pourrait, comme Camproux, songer à voir là des circonstanciels à préposition nulle. Ceux-ci sont fréquents dans l'expression du temps:
(16) Lo mes de mai, los jorns son longs. le mois de mai... "Au mois de mai, les jours sont longs"
Toutefois, alors qu'en (16) on peut disloquer à droite le syntagme initial, ce n'est pas le cas en (15, d'où::
(17) Los jorns son longs, lo mes de mai. "Les jours sont longs, au mois de mai."
(18) *Los aucèls s'envolèron, lo còp de fusilh. les oiseaux s'envolèrent, le coup de fusil
Ce contraste conduit à considérer que des phrases comme (15) sont bien des topicalisations. L'effet circonstanciel flou n'est que le résultat de la mise en relation sémantique avec la phrase qui suit. Elle est ainsi interprétée, faute d'être précisée par une reprise. Ces constructions sont un premier indice du caractère non transformationnel de la topicalisation en occitan.
1.3 Topique, île et subjacence.
Une autre raison de ne pas considérer la topicalisation comme une transformation est qu'elle ne manifeste aucune limitation touchant la position syntaxique de la reprise par rapport au topique.
Le degré d'enchâssement est illimité:
(19) a Aquel òme, l'ai vist. "Cet homme, je l'ai vu"
b Aquel òme, cresi que l'ai vist. "Cet homme, je crois que je l'ai vu"
c Aquel òme, cresi que vòlon pas dire que l'an vist. "Cet homme, je crois qu'ils ne veulent pas dire qu'il l'ont vu"
La position complémenteur (COMP) peut être occupée par un élément interrogatif:
(20) a Aquel òme, me demandi consí l'an trobat. "Cet homme, je me demande comment ils l'ont trouvé"
b Aquel òme, me demandi quin ostal li an vendut. "Cet homme, je me demande quelle maison ils lui ont vendu."
c Aquel òme, me demandi qual sap consí lo poiriam trobar. "Cet homme, je me demande qui sait comment nous pourrions le trouver."
L'élément de reprise peut se trouver dans un SN:
(21) a Aquel òme, ai comprat sa bòria. "Cet homme, j'ai acheté sa ferme."
b Aquel òme, cresi que l'ostal qu'aviá comprat s'es arroïnat. "Cet homme, je crois que la maison qu'il avait achetée est tombée en ruines."
Si le topique était le résulat d'un mouvement, celui-ci devrait échapper aux contraintes de la condition de subjacence qui interdit tout mouvement à travers les limites de plus d'un SN ou domaine propositionnel (Cf. Rouveret 87, p39). (19) pourrait résulter d'un mouvement cyclique passant par la position COMP (où une adjonction à cette position), mais pas (20) où cette position est occupée par un interrogatif.
1.4 Topique et focus.
Il est révélateur d'opposer les topicalisation occitanes à une autre construction de cette langue (mise en évidence par Camproux, Camproux 58, p343ssq) et que je désignerai par le terme de "focalisation". Cette construction équivaut à une proposition clivée ou pseudo-clivée:
(22) Ma vaca, ai vendut. (Camproux, p343) ma vache, j'ai vendu
(22) peut se paraphraser, comme le remarque Camproux, en Aquò's ma vaca qu'ai vendut, "C'est ma vache que j'ai vendue", ou Çò qu'ai vendut es ma vaca, "Ce que j'ai vendu c'est ma vache".
La focalisation s'oppose syntaxiquement à la topicalisation et manifeste pour sa part tous les caractères d'une transformation.
Tout d'abord la reprise n'est pas un pronom réalisé. A (22), Camproux oppose (23), une topicalisation:
(23) Ma vaca, l'ai venduda.
La focalisation peut opérer depuis une position enchâssée:
(24) Las vacasi, cresi qu'an vendut ei. les vaches, je crois qu'ils ont vendu
Mais elle ne peut s'appliquer depuis une interrogative indirecte:
(25) *Las vacasi, me demandi a qual an vendut ei. les vaches, je me demande à qui ils ont vendu
De même un groupe nominal est une barrière à la focalisation:
(26) *Las vacasi, l'òme que gardava ei se n'es anat. les vaches, l'homme qui gardait est parti
La focalisation occitane manifeste des propriétés analogues à la topicalisation anglaise et au mouvement d'interrogatif. Elle doit s'interpréter en termes de A-liage d'une variable (pour des raisons typographiques, j'utilise un symbole de la négation, , placé avant la lettre A au lieu de la barre la surmontant habituellement pour noter cette relation). Je ne développerai pas son analyse ici (malgré son intérêt, particulièrement du point de vue de l'interaction avec l'interrogation). Le contraste qu'elle forme avec la topicalisation ne fait que renforcer la présomption qu'un topique est, lui, directement engendré dans la position qu'il occupe.
1.5 Topicalisation et prolepse.
L'occitan pratique assez largement la prolepse (Cf. Lafont 68, p382, Camproux 58, p499):
(27) Sabi ton paire que vendrà. je sais ton père qu'il viendra "Je sais que ton père viendra."
La prolepse partage avec la topicalisation un certain nombre de propriétés. Tout d'abord elle suppose aussi une reprise, par pro, ou par un pronom si le NP en prolepse n'est pas coréférentiel au sujet de la subordonnée:
(28) a Cresi pas los dròllesi que lii aguèsson donat de còcas. je ne crois pas les enfantsi qu'ils leuri aient donné des gâteaux "Je ne crois pas qu'ils aient donné des gâteaux aux enfants"
b Pensi aquel libre que lo trobaràn pas jamai. je pense ce livre qu'ils ne le trouveront pas "Je pense qu'ils ne trouveront pas ce livre."
Comme en cas de topicalisation, la contrainte de constance référentielle joue. La position de prolepse ne peut être celle où s'effectue l'actualisation. D'où la plus grande disponibilité des NP déterminés (actualisés) pour la prolepse.
(29) a Cresi lo libre que los estudiants l'an comprat. je crois le livre que les étudiants l'ont acheté "Je crois que les étudiants ont acheté le livre"
b Cresi un libre que Joan n'a pas jamai dobèrt un. je crois un livre que J. n'en a jamais ouvert un "Je crois que J. n'a jamais ouvert un livre."
c *Cresi un libre que l'a comprat. je crois un livre qu'il l'a acheté
(30) a Cresi lo libre qu'es perdut. je crois le livre qu'il est perdu "Je crois que le livre est perdu"
b *Cresi un libre qu'es perdut. je crois un livre qu'il est perdu
L'élément en prolepse peut entretenir un rapport tout aussi distant avec sa reprise qu'un topique:
(31) a Cresi lo libre que vòlon pas dire que l'an vendut. je crois le livre qu'ils ne veulent pas dire qu'ils l'ont vendu "Je crois qu'ils ne veulent pas dire qu'ils ont perdu le livre."
b Cresi lo libre que sabon pas ont lo comprar. je crois le livre qu'ils ne savent pas où l'acheter "Je crois qu'ils ne savent pas où acheter le livre."
c Cresi lo libre que lo prètz que còsta vos farà paur. je crois le livre que le prix qu'il coûte vous fera peur "Je crois que le prix que coûte le livre vous fera peur."
Ajoutons que la prolepse peut alterner avec la topicalisation sans différence d'interprétation:
(32) a Cresi lo temps que va cambiar. je crois le temps qu'il va changer
b Lo temps, cresi que va cambiar. "Le temps, je crois qu'il va changer."
c Cresi que, lo temps, va cambiar. "Je crois que, le temps, il va changer."
Je considèrerai donc la prolepse comme une topicalisation et l'une et l'autre comme des adjonctions. Dans le cas de la proposition racine je ne trancherai pas s'il s'agit d'adjonction à CP ou à IP . Dans le cas d'une subordonnée les deux options sont ouvertes, d'où la prolepse (32)b et la topicalisation interne (32)c.
2 Essai d'interprétation.
2 1 Topicalisation et q-critère.
Il y a donc de bonnes raisons de ne pas considérer la topicalisation occitane comme une transformation. D'une part il n'y a aucune contrainte (aucun effet d'île) pesant sur cette relation. D'autre part il existe des topiques sans reprise. Enfin, l'élément de reprise étant un pronom, l'engendrement direct du NP topicalisé n'oblige pas à distinguer artificiellement (pour en faire des traces déguisées) les pronoms reprenant un topique des pronoms ordinaires. Il faut dons admettre que l'élément topique est directement engendré in situ.
Les NP topiques constituent du coup une violation directe du q-critère puisque ce sont des arguments qui ne reçoivent aucun rôle thématique . Pour réduire cette violation, et à moins de poser arbitrairement que la topicalisation est un phénomène marginal, plusieurs voies se présentent:
- poser que le q-critère n'est pas symétrique: qu'il exige bien que tout q-rôle soit attribué à un argument mais non réciproquement que tout argument reçoive un q-rôle,
- poser que le q-critère ne concerne que les NP en position argumentale.
Ces deux approches semblent trop ouvertes. Elles légitimeraient en particulier la présence de NP adjoints à une catégorie quelconque. Or la topicalisation (y compris la prolepse) ne peut-être qu'adjonction à gauche de CP ou de IP, soit des catégories non lexicales qui dominent VP. Cela apparaît dans les exemples suivants:
(33) a Maria pensa [CPJoan [CPque tornarà pas]]. M. pense J. qu'il ne reviendra pas
b Maria pensa [CPque [IPJoan, [IPdegun lo veirà pas mai]]]. "M. pense que J., personne ne le verra plus."
c *Maria conois [NPJoan [NPsas idèas]] . M. connaît J. ses idées
Notons que la topicalisation ne peut prendre la forme d'une adjonction à VP. Ni dans des phrases où V monte dans la position INFL ce qui donnerait, avec une structure différente un phase identique à (33)c, ni, si l'on admet qu'au passif le participe passé occupe la position initiale de V, devant un V réalisé:
(34) a *Los aucèls son estats [VPlo còp de fusilh [VP espaurugats]]. les oiseaux ont été le coup de fusil effrayé
b *Lo libre es estat [VPJoani [VP donat a eli]]. le livre a été J. donné à lui
La topicalisation est donc adjonction à un domaine non lexical contenant VP et son sujet. Le caractère obligatoire du sujet (réalisé ou non) dérive selon Chomsky 85 d'une propriété de la catégorie VP. Cette propriété s'exprime à travers le principe de prédication formulé comme suit par Rouveret:
(35) Principe de prédication: En S-structure, un domaine VP doit se trouver en relation de liage mutuel avec une catégorie NP. (Rouveret 87, p57)
En fait, si l'on admet la montée de V dans INFL dans les langues romanes (Cf. Pollock 89) cette mise en relation (du moins en S-structure) s'opère entre un NP et INFL'.
Considérons que la mise en relation, c'est-à-dire simplement l'adjonction, d'un argument à un domaine VP ou issu de VP (non lexical et dominant VP: IP, CP) est une prédication. La topicalisation est une prédication. J'admets que c'est en tant que telle qu'elle est légitimée. En dehors du sujet proprement dit, la prédication ne s'accompagne pas de l'assignement d'un rôle thématique. En ce qui concerne le sujet précisément, en l'absence de rôle thématique, le principe de prédication ne peut (en français ou en anglais) légitimer en cette position qu'un explétif, un non-argument.
Il s'agit d'exprimer l'hypothèse que la prédication fonde tout à la fois le caractère obligatoire du sujet et la possibilité (dans certaines langues) de la topicalisation. Pour ce faire je pose que tout domaine VP définit un rôle similaire au rôle thématique que je nommerai k-rôle (de kategoreîn, prédiquer) . Le k-rôle est assigné au moins une fois. Le k-rôle est aussi attribué récursivement par toute catégorie issue de VP, et le cas échéant plusieurs fois par la même projection maximale, réitérée par l'adjonction qu'elle légitime. D'où les successions possibles de topiques ("Lo pòrc, lo païsan, de castanhas, jamai li'n dona pas."). Le k-rôle est combinable avec un rôle thématique. Le k-rôle peut dans certaines langues légitimer à lui seul un argument. Dans une langue qui, comme le français, admet des éléments topicalisés (du moins dans certains idiolectes) mais ne manifeste pas de phénomènes de prolepse, seul le k-rôle défini par la proposition racine, à la différence de celui que définissent les propositions enchâssées, peut légitimer un argument. La légitimation par un k-rôle, même si elle est possible, reste une légitimation mineure, en ce sens qu'elle n'est pas actualisante. Seul le q-rôle actualise.
2.2 k-rôle et pseudo-montée.
Les constructions à pseudo-montée, Cf. (1), se rencontrent en occitan avec plusieurs verbes. Elle alternent avec des tours impersonnels, indice que le verbe principal n'assigne pas de rôle thématique à son sujet. Si ce verbe peut avoir pour complément, outre une proposition à temps fini, une proposition infinitive, le phénomène normal de montée se produit. Se dessine donc le paradigme suivant:
(36) a Joani sembla ei venir. "J. semble venir"
b pro sembla que Joan venga. "Il semble que J. vienne"
c Joan sembla que ei venga. J. semble que/qu'il vienne
(37) a Joani s'atròba ei èsser mon amic. "J. se trouve être mon ami"
b pro s'atròba que Joan es mon amic. "Il se trouve que J. est mon ami."
c Joan s'atròba qu'es mon amic. J. se trouve qu'il est mon ami
(38) a Aquel trace de tempsi finís per ei venir en òdi. "Ce sale temps finit par être insupportable."
b e finís qu'aquel trace de temps ven en òdi. il finit que ce sale temps est insupportable
c Aquel trace de temps finís que ei ven en òdi. ce sale temps finit qu'il est insupportable
Dans les exemples (36)a, (37)a et (38)a l'élément nul, ei, peut et doit être interprété comme une trace. Il est proprement gouverné par le verbe principal, auquel on attribue la propriété de déclencher l'effacement de la projection maximale du complémenteur nul . Cette option est exclue dans les formes (36)c, (37)c et (38)c, où le complémenteur est réalisé et où l'élément INFL qui identifie le sujet nul s'est pas un gouverneur propre.
Plutôt que de supposer une modification paramétrique du gouvernement propre des traces de NP, il semble plus adéquat de rapprocher ces constructions des faits de topicalisation. A l'appui de cette analyse, on remarque que le sujet du verbe principal n'est pas nécessairement coréférentiel au sujet du verbe enchâssé, mais peut être repris par un autre élément pronominal:
(39) a Aquelesi s'atròban que d'amics lii an prestat d'argent. ceux-là se trouvent que des amis leur ont prêté de l'argent
b Aquel tempsi finís que loi pòdi pas mai endurar. ce temps finit que je ne peux plus le supporter
Si ce qui autorise la topicalisation c'est que l'attribution d'un k-rôle suffit à légitimer un NP, le plus simple est d'admettre que le sujet d'un verbe qui ne reçoit pas de rôle thématique de celui-ci est légitimé pour la même raison.
2.3 Impersonnels durs.
Toutefois justifier directement par l'attribution d'un k-rôle, c'est-à-dire par leur rôle de support de la prédication, les NP sujets de verbes impersonnels des constructions (36)c, (37)c, (38)c et (39) n'est pas satisfaisant. Cela n'explique pas en effet que tous les impersonnels ne puissent ainsi accepter un NP sujet, interprétable comme un topique. C'est le cas par exemple de caler dont la flexion, rigoureusement unipersonnelle, atteste l'impossibilité de le construire avec un sujet (autre que pro explétif et en occitan dans certaines conditions PRO explétif). Ce verbe apparaît pourtant régulièrement dans des constructions à topicalisation, à effet d'infinitive ou à prolepse:
(40) a Los òmes, calguèt anar trabalhar . les hommes, il fallut aller travailler "Il fallut que les hommes aillent travailler"
b Calguèt los òmes anar trabalhar. il fallut les hommes aller travailler
c Calguèt los òmes qu'anèsson trabalhar. il fallut les hommes qu'ils allassent travailler
La même impossibilité se manifeste dans le cas de verbes déclaratifs ou d'opinion employés impersonnellement, d'où le paradigme:
(41) a Se ditz que los òmes son venguts il se dit que les hommes sont venus "On dit que les hommes sont venus."
b Los òmes, se ditz que son venguts. "Les hommes, on dit qu'ils sont venus."
c Se ditz los òmes que son venguts. il se dit les hommes qu'ils sont venus
d Se ditz aqueles òmes èsser braves. il se dit ces hommes être serviables "On dit que ces hommes sont serviables."
e *Aqueles òmes se dison èsser braves . ces hommes se disent être serviables
f *Aqueles òmes se dison que son braves16. ces hommes se disent qu'ils sont serviables
Totalement exclue aussi, la présence d'un NP non explétif sujet d'un impersonnel n'ayant pas une proposition objet. Ainsi:
(41) a [Las botas vièlhas]i, pro se beguèt de vin que los amics n'i avián tirat. les vieux tonneaux, il se but du vin que les amis en avaient tiré
b *[Las botas vièlhas]i se beguèron de vin que los amics n'i avián tirat. les vieux tonneaux se burent du vin que les amis en avaient tiré
Si l'on veut exclure ces constructions, tout en maintenant que le k-rôle suffit à légitimer un NP (et comment justifier autrement topicalisation et prolepse?), il faut expliquer l'inaccessibilité de la position sujet. Dans certains cas celle-ci est sans doute occupée par une trace, ainsi dans les constructions pronominales à complétive ou suivies d'un NP défini. L'impossibilité de remplacer la subordonnée ou le NP par un clitique suggère que la position postverbale de ces éléments n'est que superficielle (Cf. Molinier 79). Mais le cas des constructions pronominales suivies d'un NP indéfini et cliticisable:
(42) a Se beguèt de vin. il se but du vin "On but du vin."
b Se'n beguèt. il s'en but "On en but."
demande une autre explication. De même, l'impossibilité de donner à caler un sujet apparent.
La présence d'une proposition enchâssée est une condition nécessaire mais non suffisante pour qu'un NP sans rôle thématique soit sujet d'un verbe impersonnel. J'admets les deux limitations suivantes à l'apparition des éléments topicalisés:
(43) a Un élément topicalisé ne peut être engendré directement dans une position argumentale .
b Certains verbes impersonnels (c'est le type caler) sélectionnent leur sujet non référentiel. J'utilise pour désigner ces verbes l'expression "impersonnels durs".
Un NP référentiel ne peut selon (43)a, occuper la position sujet d'un impersonnel que transformationnellement (par montée).
2.4 Impersonnels durs et montée.
La sélection d'un sujet non référentiel suffit à exclure tout phénomène de montée en position sujet d'un impersonnel dur. Cette sélection vient donc interdire la montée de façon redondante avec l'effacement de S' (= CP) qui reste toutefois nécessaire pour rendre compte, selon que le verbe principal le déclenche ou non, respectivement du gouvernement et du non gouvernement du sujet de l'infinitif enchâssé, identifié de ce fait comme trace ou PRO.
Quelle est l'origine transformationnelle du sujet des phrases (36)c, (37)c, (38)c et (39)? Elle ne saurait être intérieure à la proposition subordonnée. La seule origine plausible est celle d'une adjonction à la subordonnée (à CP ou S'), soit la position de prolepse, identifiée comme topicalisation interne.
Les constructions à pseudo-montée s'analysent dès lors:
(44) Lo pairei semblava [CP ei [CP que proi me l'auriá donada]]
Notons que le lieur occupe une position argumentale, mais non la trace. Comme les analyses qui posent la montée du sujet depuis une position d'adjonction à VP , la chaîne ainsi formée est hétérogène, elle comporte des positions argumentales (A) et non argumentales (A).
Une structure comme (44) est impossible en français parce que le NP sujet superficiel du verbe principal ne reçoit pas de q-rôle. En occitan il est adéquatement légitimé par son k-rôle .
CP étant sélectionné et donc L-marqué par le verbe principal ne constitue pas une barrière et autorise le gouvernement (et donc le gouvernement propre) de la trace ei par le verbe principal . De plus le NP déplacé est dans une position compatible avec l'établissement d'une relation anaphorique avec sa trace dans les mêmes conditions que le sujet superficiel d'une construction à montée (le détail de l'établissement de cette relation de liage varie selon l'approche retenue: soit VP n'est pas une catégorie gouvernante car il ne contient pas de sujet, soit VP contient une trace du sujet qui est un lieur possible, soit la trace de VP est à la fois gouverneur par coïndexation et lieur).
On ne peut recourir au non effacement de S' pour bloquer le mouvement depuis la position de prolepse dans le cas des impersonnels durs. Il faut donc bien maintenir (43)b qui bloque le mouvement en rendant le site d'arrivée indisponible. C'est du coup l'effacement de S' qui doit être remis en question, puisque le non-effacement de S' bloque de façon redondante avec la sélection du sujet non référentiel la montée en position sujet d'un impersonnel dur.
Il s'agit donc de proposer une analyse de la montée (dans sa forme habituelle, impliquant une infinitive enchâssée) qui fasse l'économie de l'effacement de S' et repose sur la seule propriété lexicale (43)b, sélection du sujet non référentiel. Je suppose que la montée met en oeuvre une configuration partiellement parallèle à la pseudo-montée soit:
(45) Lo pairei semblava [CP'' ei [CP'' [IP'' ei [ la me voler donar]...]
La trace intermédiaire est gouvernée et interprétée dans les mêmes conditions qu'en (44). La trace la plus enchâssée est gouvernée par coïndexation par la trace intermédiaire (IP n'est pas une barrière et CP n'exclut pas la trace intermédiaire ).
Cette approche de la montée, fondée sur la postulation d'une trace intermédiaire (dans une position où on a dû en poser une pour la pseudo-montée) soulève deux problèmes liés:
- tout d'abord, et comme pour l'analyse de la pseudo-montée la chaîne n'est pas homogène. Il faut définir dans quelle conditions une chaîne de liage est aussi une chaîne thématique, cette condition ne pouvant plus être le A-liage strictement entendu,
- ensuite il faut s'assurer que le recours à des traces adjointes (et donc dont l'existence n'est plus contrainte par le principe de projection) ne permet pas la formation de chaînes thématiques arbitraires.
Je propose la redéfinition suivante du A-liage:
(46) a Il y a A-liage si la tête d'une chaîne de liage est dans une position A.
b L'identification du A-liage est cyclique.
Seul le A-liage comme défini en (46) permet la transmission du rôle thématique (formation d'un chaîne thématique). L'identification cyclique du A-liage limite la portée des chaînes thématiques (Cf. 2.6) que par ailleurs je suppose maximales.
L'équivalent de (45) est possible en français du fait que le NP sujet du verbe principal reçoit un rôle thématique qui lui est transmis par la trace la plus enchâssée.
Cette approche permet de maintenir une stricte stabilité structurale en éliminant une règle d'effacement de noeud catégoriel. Cela semble correspondre à une exigence légitime, comme le souligne Milner, dans un cadre qui pose des catégories vides (Milner 85). L'invariance structurale est la condition fondamentale de leur récupérabilité. En ce qui concerne la prolepse, elle n'apparaît pas mobiliser une configuration spécifique, puisque cette même configuration est supposée présente dans toutes les constructions à montée. L'impossibilité d'avoir en français (ou en anglais) un NP réalisé en prolepse découle de l'application du q-critère. Celui-ci exclut de même, le A-liage étant la condition de la transmission d'un rôle thématique, qu'un NP dans une construction à montée soit finalement réalisé dans la position intermédiaire d'une structure du type (45). Le filtre sur le cas lui aussi exclut:
(47) Il semble [CP Pierrei [CP [IP ei venir]]].
Structuralement semble peut assigner un cas au NP adjoint à la proposition enchâssée. C'est dans ces conditions que s'opère le marquage casuel des NP proleptiques en occitan. Il est toute fois admis, et c'est ce qui fonde l'analyse du passif, qu'un verbe qui n'assigne pas de q-rôle à son sujet ne marque pas casuellement son objet. Cette propriété est désignée sous le nom de "Généralisation de Burzio" . Les verbes à montée ne devraient donc jamais permettre la prolepse . Cela semble effectivement être le cas, et qu'on ne trouve ni prolepse ni effet d'infinitive après les verbes à montée:
(48) a *Sembla Pèire venir. il semble P. venir
b *Sembla Pèire que vendrà . il semble P. qu'il viendra
2.5 Prolepse, montée et contrôle.
Etant donné le phénomène de la prolepse, l'effet d'infinitive apparaît n'en être qu'un cas particulier. Il n'est pas du coup nécessaire pour interpréter cet effet en occitan de supposer que l'élément INFL des propositions infinitives ait dans cette langue des propriétés autres qu'en français, ou dans d'autres langues, et qui lui interdisent de légitimer un NP sujet exprimé. Cette propriété étant généralement assimilée à l'absence d'un élément ACCORD (AGR) dans INFL, cette approche serait d'ailleurs aussi peu naturelle en occitan, dont l'infinitif ne porte aucunes telles marques, qu'elle est plausible en portugais dans les phénomènes associés à l'infinitif fléchi. Une phrase manifestant l'effet d'infinitive s'analysera donc comme (49), parallèle à (et synonyme de) (50):
(49) Pensava [CP las vacasi [CP [IP PROi manjar son sadol ]]] (Cf.Camproux p283). il pensait les vaches manger à satiété
(50) Pensava [CP las vacasi [CP que [IP proi manjavan son sadol ]]]. il pensait les vaches qu'elles mangeaient à satiété "Il pensait que les vaches mangeaient à satiété."
Dans les deux cas le NP adjoint ne reçoit qu'un k-rôle et se trouve casuellement marqué par le verbe principal. Le q-rôle assigné par le verbe enchâssé est porté par un élément nul identifié respectivement comme pro si la subordonnée est à un temps fini, PRO si elle est infinitive.
En fait (49) pose problème puisque la coïndexation de PRO devrait impliquer son gouvernement.
Dans un contexte analogue, on a posé qu'une trace était gouvernée par un élément (une autre trace) adjoint. La différence fondamentale entre une phrase comme (49) et une phrase à montée comme (45) concerne la nature du liage qui y opère. D'après la définition du A-liage donnée en (46)a, (45) est bien un cas de A-liage. Mais ce n'est pas le cas de (49), puisque la tête de la chaîne y occupe la position d'un topique, une A position. Le liage ne s'accompagne donc pas en (49) de la formation d'une chaîne thématique. Le sujet nul retient son rôle thématique. L'élément proleptique précédant une infinitive, pas plus que celui qui précède une proposition à temps fini, n'a pas de rôle thématique, seulement un k-rôle . C'est pourquoi de telles constructions sont impossibles en français par exemple.
Avant de revenir à la question du gouvernement, il n'est pas inutile de signaler quelques faits qui confirment la nature proleptique des NP précédant un infinitif en occitan puis de développer les implications de cette analyse de l'effet d'infinitive.
2.5.1 L'effet d'infinitive comme prolepse.
Le NP initial des constructions occitanes présentant l'effet d'infinitive n'est pas toujours coréférentiel au sujet non exprimé du verbe de l'infinitive:
(51) Joani prometèt lo trabalhj PROi loj far dins tres jorns. (d'après Camproux p285) J. promit le travail le faire dans trois jours "J. promit de faire le travail en trois jours."
En (51), l'analyse qui interprète le sujet de l'infinitive comme PRO s'impose. Le NP lo trabalh est typiquement interprété comme un topique, repris par un élément pronominal. On remarque donc que la coréférence de l'élément en prolepse et du sujet de l'infinitive n'est pas obligatoire. Un tel élément a la propriété curieuse de pouvoir suspendre le contrôle obligatoire, donc de fournir en un sens un antécédent plus proche au sujet de l'infinitive (PRO). Mais il ne le fait que facultativement. Le paradoxe est dans cette prééminence possible du facultatif sur l'obligatoire.
Un autre argument incitant à considérer que les effets d'infinitive sont plutôt des structures impliquant un élément topicalisé, pourvu d'un seul k-rôle, et un élément vide de type PRO (conservant son q-rôle) est constitué par les verbes atmosphériques. On ne peut avoir en occitan de phrase comme:
(52) *Cal PRO plòure. il faut pleuvoir
L'agrammaticalité de (52) est habituellement expliquée par l'inexistence d'un PRO explétif, pouvant être sujet d'un verbe n'assignant pas de q-rôle à son sujet ou constituer le quasi argument des verbes atmosphériques (Rouveret 87, p313, qui reprend un argument de Safir 85). Or on rencontre en occitan des constructions, infinitives ou gérondives, où PRO est bien le sujet d'un verbe atmosphérique, (54), en dehors des structures impliquant le contrôle par le sujet d'un verbe du même type (53):
(53) Lo mes de genièr, es rar que proi nève sens PROi fornelar. "Au mois de janvier, il est rare qu'il neige sans qu'il fasse de la tempête de neige." (lit. sans tempêter)
(54) a PRO aver fornelat al mes de mai, (aquò) se ditz/ (aquò) s'es vist. (Cf. Camproux, p285) avoir tempêté au mois de mai, (ça) se dit/s'est vu "Qu'il ait fait de la tempête de neige au mois de mai, on le dit/ on l'a vu."
b En PRO ploguent de longa, poirem pas vendemiar. (Cf. Mistral, Tresor dóu Felibrige, sv plòure) en pleuvant continuellement, nous ne pourrons pas vendanger "Comme il pleut continuellement, nous ne pourrons pas vendanger."
Dans une phrase à un temps fini, le sujet d'un verbe atmosphérique est soit pro, soit aquò:
(55) Aquò / pro plòu, fornèla, eicira, trana, eslhauça, gèla, solelha... ça / pro pleut, fait de la tempête, du blizzard, tonne, éclaire, gèle, fait du soleil...
Or l'agrammaticalité de (52) n'est pas éliminée par l'introduction de aquò (alors qu'un NP réalisé est par ailleurs possible dans cette position, Cf. (40):
(56) *Cal aquò plòure. il faut ça pleuvoir
De manière générale, il est impossible de topicaliser aquò (quand il est quasi-argument):
(57) a *Aquò, plòu. ça, (il) pleut
b *Disiá aquò que ploviá. il disait ça que pleuvait
c *Disiá que, aquò, ploviá. il disait que, ça, (il) pleuvait
d Disiá qu'aquò ploviá. "Il disait que ça pleuvait."
L'impossibilité de topicaliser le sujet d'un verbe atmosphérique est sans doute la conséquence de son caractère non référentiel. Or la topicalisation implique, on l'a vu, l'identité référentielle de l'élément topicalisé avec l'élément de reprise.
Strictement, l'impossibilité de topicaliser le sujet des verbes atmosphériques explique l'agrammaticalité de (56) si cette phrase s'analyse:
(58) Cal [aquò [ PRO plòure]]
Elle n'implique celle de (52), que si l'on pose qu'une forme de topicalisation intervient dans la dérivation des phrases grammaticales où PRO reçoit après caler une interprétation arbitraire:
(59) Cal PROarb partir. "Il faut partir."
Celles-ci s'expliqueraient, à défaut de l'exclusion systématique d'un PRO explétif, par un effet de contrôle implicite (par un complément non réalisé de caler), comme dans toutes les structures à contrôle:
(60) *Vòli PRO plòure. je veux pleuvoir
Le contrôle ne pouvant être suspendu par la topicalisation (prolepse) induit une coréférentialité incompatible avec les caractéristique sémantiques du quasi argument sujet de plòure.
2.5.2 Le contrôle comme liage .
Il est acquis à ce point que les constructions manifestant un effet d'infinitive sont des structures à prolepse où le NP réalisé est adjoint à CP (ou à IP) et où le sujet est nul. Mais ce sujet nul ne peut être une trace comme le laisse prévoir la définition du A-liage donnée en (46) et comme le montre l'impossibilité des structures de ce type en français. Il faut donc admettre que l'élément topicalisé coréférentiel à PRO ne le gouverne pas. Or on a du poser que dans la même configuration, une trace intermédiaire gouvernait la catégorie vide en position sujet, la légitimant et l'identifiant du même coup comme trace.
Supposons en première approche, pour concilier ces deux exigences contradictoires, que le gouvernement par coïndexation est facultatif. Supposons aussi que, pour rendre compte du choix de coréférence entre d'une part le sujet nul de l'infinitive et d'autre part le contrôleur (un NP recevant un rôle thématique du verbe principal) et un NP proleptique éventuel, on dérive le contrôle de la topicalisation. Soit la structure intermédiaire suivante:
(61) ...vouloir [Jeani [ ei partir]
En français le NP Jean ne peut rester en place en aucun cas. Si ei est une trace, la tête de la chaîne thématique est incorrectement placée dans une position qui n'est pas une position A (Cf. le principe (46)). Si ei ne transmet pas son q-rôle, Jean en est dépourvu ce qui est intolérable dans cette langue. Si l'on admet maintenant que le NP ainsi dépourvu de q-rôle peut monter dans une position où il en reçoit un, la position sujet du verbe racine, on obtient la configuration suivante:
(62) Jeani veut [CPe'i [CP [IP e''i partir ]]]
Cette analyse exige que le q-critère ou bien n'est satisfait qu'en S structure, ou bien est satisfait cycliquement (le statut des adjonctions au noeud cyclique CP restant suspendu) par insertion ou déplacement depuis un domaine enchâssé.
Le caractère facultatif du gouvernement par coïndexation permet de poser que le NP réalisé gouverne e' qui est donc une trace et que e' ne gouverne pas e'' qui est PRO. Toute autre configuration est mal formée, soit parce que la chaîne thématique comporte deux q-rôles, soit parce que la tête de la chaîne n'est pas dans une position A, soit, dans l'hypothèse où il y trois chaînes thématiques de longueur 1, parce que la chaîne médiane ne reçoit pas de q-rôle. Notons qu'il faut admettre que l'assignement de cas est aussi facultatif, d'où l'interprétation possible de e' comme trace.
Il reste cependant en (62) l'effet de contrôle obligatoire: la coréférence de e' et e'', qui ne peut être un effet de gouvernement. Si leurs gouverneurs-lieurs spécifiques identifient adéquatement pro et les variables (traces d'éléments wh ou d'éléments assimilés) les catégories vides qui ne sont pas ainsi identifiées sont anaphoriques. Ce sont des traces ou PRO. Pour une trace, si le seul format de gouvernement est par coïndexation (Cf Chomsky 86, p77), la légitimation (gouvernement) et le liage sont une seule et même chose. Cela revient à poser que la légitimation d'une trace ne repose que sur son liage adéquat en tant qu'anaphore et la bonne formation de la chaîne thématique où elle entre. L'exigence de gouvernement propre se réduit à une contrainte de localité (définie par la théorie des barrières), pesant sur le liage des anaphores nulles, plus stricte que celle à laquelle sont soumises les anaphores réalisées. Reste le cas de PRO. L'hypothèse la plus simple consiste à poser qu'il est soumis comme anaphore aux mêmes conditions de liage qu'une trace, mais ne diffère des traces que parce qu'il est tête d'une chaîne thématique.
Posons la procédure d'identification suivante:
(63) a - si une catégorie vide n'est ni pro ni une variable, elle est anaphorique ([+ anaphorique], [u pronominal], interprété dans le cas non marqué comme [- pronominal]) et transmet son rôle thématique (si elle en a un) selon une procédure de formation d'une chaîne thématique maximale,
b - une catégorie vide anaphorique qui ne peut transmettre son rôle thématique reçoit le trait [+ pronominal] (s'interprète comme PRO).
C'est le principe (46) qui permet de distinguer les cas où une chaîne de liage est une chaîne thématique ou non.
Se pose alors le problème de la définition contradictoire de PRO. La solution classique consiste à poser que PRO est non gouverné, que le domaine de liage se définit en fonction du gouvernement et donc que PRO n'ayant pas de domaine de liage peut y être à la fois libre et lié (en fait ni libre ni lié).L'analyse du contrôle avancée ci-dessus établit un liage de PRO strictement parallèle à celui d'une trace. Soit il faut admettre que PRO peut être gouverné ou mieux, à la suite de Manzini 83, qu'il n'y a qu'une catégorie nulle anaphorique qui est non pronominale. Soit il faut admettre que la coïndexation de PRO ne se qualifie pas comme gouvernement propre. Ce résultat est obtenu si on considère que la coïndexation ne définit une relation de gouvernement propre que dans la mesure, non seulement où sont satisfaites des conditions de localité strictes, mais aussi où est formée une chaîne thématique. Dans ces conditions, et par suite de la procédure même d'identification de PRO, le liage de PRO le laisse non gouverné. Dans la position sujet d'une infinitive, où il n'est pas autrement gouverné (par une tête lexicale), l'absence de gouvernement et donc de catégorie gouvernante permet de concilier les exigences contradictoires de la théorie du liage concernant cet élément. Je retiens provisoirement cette approche qui permet de renoncer au caractère facultatif du gouvernement par coïndexation. Elle suppose que l'on considère que, dans le cas du A-liage d'une variable, il y a transmision du rôle thématique déclenché par la nature spécifique (élément interrogatif, opérateur...) du A-lieur (Cf. note 24), ce qui est cohérent avec l'application du q-critère y compris aux éléments en position non argumentale, retenue d'emblée ici, dans l'approche de la topicalisation.
2.6 Limitation de la montée.
La théorie du liage absorbe celle du gouvernement propre (ECP), du moins pour les traces de NP, elle absorbe aussi celle du contrôle. Le principe (46)a défini les cas où une chaîne de liage se qualifie comme chaîne thématique. Le caractère local de la montée est garanti par l'application cyclique de (46)a, stipulée en (46)b. C'est de cette manière qu'est exclue la montée lointaine ("super raising", Cf. Chomsky 86, p76). Soit les phrases suivantes:
(64) a Lo temps sembla que vòl cambiar. le temps semble qu'il veut changer "Il semble que le temps veut changer."
b pro nos trobam que cal partir. nous nous trouvons qu'il faut partir "Il se trouve qu'il faut que nous partions."
Ces phrases sont possibles en occitan, mais leur contrepartie littérale française est agrammaticale. Le sujet du verbe racine ne reçoit donc qu'un k-rôle. Or dans chaque cas une chaîne de liage dont la tête est dans une position argumentale et l'origine dans une position où un rôle thématique est assigné peut être construite:
(65) a Lo tempsi sembla [CPei [que vòl [CPei [CP [IPei cambiar]...].
b proi nos trobam [CPei [que cal [CPei [CP [IPei partir]...].
La trace la moins enchâssée lie adéquatement la trace adjointe à la proposition la plus enchâssée. On a ainsi:
(66) Los òmesi, [CPei [calguèt [CPei [CP [IPei partir]...] (Cf.(40)a)
Ce dernier cas ne présente pas de A-liage ni de chaîne thématique. PRO est lié par un NP qui n'a pas de rôle thématique. La phrase est impossible en français.
Il en va en fait de même en (65), du fait de l'identification cyclique du A-liage. Dans le cycle correspondant au domaine intermédiaire, l'adjonction au domaine le plus enchâssé ne peut s'interpréter comme maillon d'une chaîne thématique.
En (65), la catégorie nulle adjointe au domaine intermédiaire forme finalement une chaîne thématique avec le NP initial. En (65)a la maximalité des chaîne thématique impose que le sujet nul (pro) de vòl forme un chaîne avec le éléments nuls plus enchâssés (qui sont donc des traces). La coréférence de la chaîne constituée du NP initial et de sa trace proleptique avec pro, en (65)a, et directement avec la catégorie nulle adjointe à la proposition la plus enchâssée , en (65)b, est du type de celle qui existe entre le NP topicalisé et le pronom de reprise dans les cas ordinaires de topicalisation.
2.7 Applications.
Examinons pour finir comment l'analyse proposée s'applique à quelques constructions fondamentales.
D'abord notons que, dans ses manifestations élémentaires, la topicalisation, elle-même une prédication, exige de considérer qu'un pronom est libre s'il est dans un domaine prédicatif plus étroit, qu'il soit lui-même sujet ou occupe une autre position et soit disjoint référentiellement du sujet, tout en étant éventuellement coréférentiel à l'élément topicalisé:
(67) a Truquetai, proi a esposat Margòt. "T., il a épousé M."
b Truquetai, Margòt loi conoissiá proi d'ausida. "T., M. le reconnaissait aussitôt."
Considérons les cas impliquant des catégories vides interprétées comme anaphoriques (et secondairement comme des traces ou PRO).
(68) Truquetai es estat [VP e'i [VP penjat e''i. ] ] (passif) "T. a été pendu."
La formation d'une chaîne est obligatoire si le NP réalisé doit avoir un rôle thématique. En (68) j'ai admis une analyse comportant une catégorie vide adjointe à VP. Pour Chomsky c'est celle de l'auxiliaire dont la coïndexation avec le sujet résulte de l'accord (Chomsky 86, p75). Ce peut être aussi bien celle du sujet initialement adjoint à VP (Sportiche 87). A moins qu'on n'admette à la suite de Manzini 88 que VP n'est pas distinct de IP pour les langues romanes, c'est dans ce cas le sujet qui gouverne directement la trace en position objet. En occitan on pourrait envisager une analyse alternative où le NP sujet ne recevrait qu'un k-rôle. La trace la plus enchâssée ne peut être PRO puisqu'elle ne serait pas libre dans un domaine prédicatif. La catégorie vide intermédiaire pourrait être PRO si l'adjonction à VP, position profonde du sujet, définit, comme il semble naturel, un domaine prédicatif. Toutefois l'impossibilité d'engendrer directement un topique dans une A position, (43)a, exclut cette interprétation.
(69) *Lo borrèli [VP (e''i) [VP pengèt e'i ]] le bourreaui pendit ei
Si e' est une trace la chaîne thématique résultante reçoit deux q-rôles. Si e' est PRO, il n'est libre dans aucun domaine prédicatif.
(70) Lo tempsi sembla [ ei [ ei voler [ ei [ [ ei cambiar]...]. (montée) "Le temps semble vouloir changer."
L'attribution d'un q-rôle au sujet de la phrase racine demande la formation d'une chaîne maximale (je n'ai pas fait figurer la position adjointe à VP, de même en (71)). Les deux traces adjointes ne peuvent être tête d'une chaîne thématique. Les traces en position sujet de chaque verbe à l'infinitif peuvent s'interpréter comme PRO en occitan. Un topique intermédiaire réalisé ne peut suspendre la coréférence avec le sujet du verbe racine puisque semblar ne le marquerait pas casuellement. Si la formation de la chaîne thématique est maximale, il faut qu'il n'y en ait qu'une. Mais il n'est pas sûr qu'il faille exclure l'interprétation (sémantiquement équivalente) à plusieurs chaînes coréférentielles: elle serait parallèle aux construction à pseudo-montée.
(71) Lo borrèli vòl [ e''i [ e'i [ penjar Truqueta]]] (contrôle) "Le bourreau veut pendre T."
Le q-critère impose que e' soit PRO. e'' n'étant pas en position argumentale ne peut être qu'une trace.
(72) *Lo borrèli vòl [CP ei [CP [IP ei [VP ei [VP penjar ei ]...] le bourreaui veut pendre ei
La catégorie vide en position objet est exclue pour les mêmes raisons qu'en (69).
(73) Lo pairei semblava [ ei [ que me l'auriá donada ]] (pseudo-montée)
La catégorie vide adjointe ne saurait être qu'une trace. Elle ne transmet pas de q-rôle au NP qui la lie mais atteste de son origine transformationnelle. Celui-ci, comme un élément topicalisé est légitimé par son seul k-rôle.
(74) Lo jutgej voliá [CP (ej) [CPlo borrèli [CP [IP ei penjar Truqueta]...] le juge voulait le bourreaui PROi pendre T.
La catégorie vide la plus enchâssée est PRO. Elle est liée par un topique exprimé. Celui-ci peut coexister avec un topique nul, une trace,liée par le NP sujet du verbe racine. D'où dans la première lecture (sémantiquement la plus logique) de (75) la prééminence du topique nul. Mais la deuxième lecture montre qu'elle n'est pas obligatoire.
(75) a Lo borrèli prometèt [CP Truquetaj [CP ei [CP [IP ei [VPloj penjar proj ] d'aquí tres jorns.]...] le bourreaui promit T.j PROi lej pendre d'ici trois jours "Le bourreau promit de pendre T. d'ici trois jours."
b Lo borrèli prometèt [CP Truquetaj [CP ei [CP [IP ej [VPloi penjar proi ] d'aquí tres jorns.]...] le bourreaui promit T.j PROj lei pendre d'ici trois jours "Le bourreau promit que T. le pendrait d'ici trois jours."
On peut admettre que du point de vue du liage, l'ordre des topiques multiples de la phrase enchâssée est indifférent. Tout se passe comme s'ils occupaient la même position.
(76) i Lo borrèli prometèt [CP (ei) [CP Truquetaj [IP ej èsser [VP ej penjat ej ]...] le bourreau promit T.i PROi être pendu "Le bourreau promit que T. serait pendu."
Le premier élément nul ej est PRO, lié par la prolepse. Les autres éléments nuls sont des traces.
Les contreparties française des exemples (68) à (72) s'analysent de même. Les équivalents des exemples (73) à (76) sont exclus du fait qu'ils contiennent tous un NP légitimé, en occitan, par son seul k-rôle.
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L'analyse qui a été proposée tente de dériver d'une seule différence, la valeur légitimante ou non du k-rôle, l'existence en occitan et l'inexistence en français de phénomènes comme la prolepse, la pseudo-montée ou l'effet d'infinitive. Elle nous a amené à poser une analyse de la montée qui recourt à la même position que la prolepse et à mobiliser de même cette position pour rendre compte du contrôle. Ce dernier n'est plus du coup qu'un cas particulier du liage. Développant la proposition de Chomsky consistant à faire du gouvernement par coïndexation la seule forme de gouvernement d'une trace, j'ai proposé d'admettre que les traces n'exigent que d'être liées en tant qu'anaphores. Le liage ne s'opérant que si aucune barrière ne le bloque et se qualifiant cycliquement comme A-liage si la tête de la chaîne est dans une position argumentale, suffit à garantir la localité de la relation entre la trace et son antécédent. Le contrôle se réduisant au liage, PRO est lié comme une trace. Il n'en diffère que comme interprétation conjointement pronominale de la catégorie vide anaphorique imposée par le q-critère. La définition d'un domaine de localité suffisant pour les pronominaux (le domaine de prédication) permet à PRO d'être à la fois libre dans ce domaine et lié selon le format général de liage des anaphores.
Si la voie explorée mérite de l'être davantage, il serait souhaitable de relier entre eux de manière fondée diverses stipulations qui ont été utilisées et qui concernent directement ou indirectement la prédication: l'impossibilité d'engendrer directement un topique en position argumentale (en fait en position sujet), l'identification d'une chaîne de liage comme chaîne thématique par la présence de sa tête dans une A-position, les variations paramétriques de l'effet légitimant du k-rôle. Il faudrait aussi aborder les faits de A-liage impliquant des interrogatifs, des opérateurs, des focus qui ont été laissés de côté ici et tenter d'intégrer les deux formats de liage. Enfin, le statut d'adjonction a joué un rôle important dans notre analyse et cela semble représenter une caractéristique commune à plusieurs approches actuelles. Ce qui s'esquisse ici et demande à être approfondi est peut-être une révision de la théorie X', qui ne reconnaîtrait plus que deux niveaux de projection X° et Xmax. Une telle réduction serait intéressante dans la mesure où le recours au format X' en phonologie ne semble pas nécessiter d'autres projections et où la théorie X' a vocation à fournir une caractérisation de la notion de constituant dans une grammaire. Sa validité devrait donc être coextensive à la constituance même.
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