corps
LE CORPS C'EST LE LIEU DE L'AUTRE

Premier exposé du séminaire "Corps & Langage" 2002-2003


"Dans la dynamique familiale, c'est beaucoup plus l'inconscient qui est l'agent de l'éducation, réussie ou non, qu'un savoir pédagogique appris"
F.Dolto, L'image inconciente du corps, p 89


Alors j'ai décidé cette année de vous parler du corps. C'est presque un paradoxe qu'un enseignement de psychologie soit consacré au corps. Je me suis dit que c'était une bonne idée parce qu'avec le corps on pouvait aborder beaucoup de choses, la sociologie par exemple, regardez le nombre de gens qui se font tatouer maintenant, tatouer ou trouer, on rajoute des trous en plus, il y a même une revue qui s'appelle "Piercing magazine" et quand on parle du corps en sociologie, cela peut nous amener au rapport que nos ancêtres menaient avec leur propre corps, leurs propre corps ou celui des autres, et je pense là aux odeurs corporelles qui sont maintenant tabous mais qui, autrefois, faisaient parties du quotidien.

"A l'époque (...) il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrières-cours puaient l'urine, les cages d'escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre (...). P. Suskind, Le Parfun, P9.

Mais au bout du compte, pourquoi j'ai choisit le corps, hé bien c'est pour soutenir une seule chose, une chose que je peut vous dire dès à présent : le corps humain est dénaturé par le langage ! Et quand je dis le corps humain, c'est vraiment des organes dont je parle, du bout des pieds à la tête. Notre condition d'être parlant fait que nous n'avons pas de rapport naturel avec notre corps. Le psychanalyste Charles Melman écrit : "je crois que nulle part, aucune population n'a de rapport naturel avec le corps; il s'agit toujours d'un rapport culturel" ; et quand Melman parle de rapport culturel, cela prend appui sur le langage.

Qu'est ce que l'éducation ? Vous connaissez peut être l'éthymologie de ce mot : "educare, sortir de"... sortir de l'animalité, on dit aussi "élever" n'est ce pas ? Le principe de l'éducation c'est le refoulement, et nous savons tous que nous refoulons notre propre corps, en tout cas ses manifestations. Notre époque ou chacun fait soit disant ce qu'il veut, une époque ou dominerait l'émancipation du sujet, vaste connerie, emporte avec elle ses interdits autour du corps, péter, roter, la décence... En fait, l'idéal se situe ou ? Hé bien dans ce que le philosophe de la médecine Lerriche appelait "le silence des organes", avoir un corps silencieux, policé, c'est une des fonctions de l'éducation. L'expérience nous le montre tous les jours : c'est lorsque le corps ne fait pas parler de lui qu'on peut dire qu'on se sent bien, je me sent bien parce que je ne sent rien !

A ce sujet le philosophe Kant écrivait que l'odorat est anti-social, sans-gêne, irrespectueux, envahissant, l'odeur, c'est ce qui me ramène à ma zoologie.

De soutenir que le corps est dénaturé par le langage, cela va très loin, parce que ça nous permet de saisir des choses qu'on ne peut pas comprendre autrement, la pudeur par exemple, quels sont les "parties", les zones à ne pas montrer ? Les pieds, les genou, l'épaule, l'aréole des seins, les tétons ? Quelquesoit les cultures humaines, il y a toujours quelque chose qu'on ne doit pas voir. Et puis on peut se poser des questions qui paraissent aussi bête que celle la : pourquoi certaines parties du corps de l'autres sont excitantes à voir ?

Alors, pour commencer cette année, nous allons partir... du point de départ, à savoir ce qui se joue pour le nouveau né. Car après tout, c'est bien de ça que nous partons, des entrailles de notre mère et cela n'est pas sans effet bien sur. Alors il y a tout de même un point tout à fait remarquable, qui déjà nous différencie de la plupart des espèces vivantes, c'est qu'à la naissance, le bébé est imature, on pourra même dire qu'un enfant qui nait à terme est prématuré ! Prenez par exemple les cochons d'indes, j'en ai une troupe chez moi : à trois minutes ils gambadent, à trois jours ils mangent de la salade et à trois semaines les males tentent de copuler avec leur mère !

Le moins que l'on puisse dire pour l'être humain, c'est qu'il est défavorisé à la naissance, il ne peut pas se mobiliser pour aller chercher de la nourriture, il est incapable d'exprimer correctement ses besoins, il est donc dans l'impossibilité de mettre en branle ses instincts alors que finalement ce n'est qu'à la naissance qu'on peut repérer les instincts à l'état brut chez l'humain.

Qu'est ce que c'est que l'instinct ? C'est l'inscription d'un savoir sur le lieu du corps, un savoir mais pas une connaissance, un savoir hors du langage : lorsque - dans les premièrs jours - le petit homme oriente sa bouche du coté du sein de sa mère, il ne sait pas qu'il sait, c'est cela l'instinct.

Cette question de l'instinct est tout à fait passionante parce que si vous regardez ce qui se joue pour les animaux pas très évolués, la poule par exemple, vous avez la réponse au tissus de conneries que l'on peut entendre à propos du déterminisme des gènes chez l'être humain, l'intelligence, l'homosexualité, la psychose j'en passe et des meilleures. Alors, la poule, ou plutôt le coq, qu'est ce qu'il nous apprend ? Pour une fois, profitons en ! Le coq nous apprend que si nous l'élevons isolé de ses congénères jusqu'à l'âge adulte il sera dans l'incapacité, une fois qu'on le met avec des poules, incapable de copuler : il ne sait pas comment s'y prendre, il fait n'importe quoi, n'importe comment et lorsque son stress devient trop grand, il attaque la femelle. Il y a l'instinct me direz vous, oui mais justement, pour s'exprimer, l'instinct a besoin d'un environnement particulier qui permet aux séquences innées de se dérouler correctement. Ce qui est valable pour notre coq l'est aussi pour Mozart car si son papa ne lui avait pas forcé la main 8 heures par jours dès l'âge de 3 ans, on se demande comment son "instinct musical" se serait exprimé... J'ai trouvé dans le dernier numéro de La Recherche un article à propos des prix Nobel, vous savez que certaines femmes se sont fait inséminées par du "sperme de Nobel" comme on dit... "Avec 109 Nobel obtenus entre 1975 et 2001, les Etats-Unis écrasent le marché. Qu'on l'accepte ou non, cela illustre l'incroyable vitalité de la science américaine. Car, même si le Nobel récompense une personnalité d'exception, il est clair qu'un environnement favorable favorise aussi l'épanouissement de ces animaux rares". Nous reverrons cette question de l'instinct un peu plus tard autour d'un concept inventé par Freud : celui de pulsion.

La vie utérine ne suffit donc pas à préparer un être humain à la vie et c'est son entourage qui va palier à cette prématurité. Elle n'est pas une erreur de la nature, cette prématurité, c'est - pour reprendre l'hypothèse formulée par Bolk au début du sciècle - la condition même de notre statut d'être humain. A savoir que l'homme serait, du point de vue de l'évolution, un primate né avant terme. C'est à dire que nous présentons à la naissance, toutes les caractéristiques que présente un primate dans l'utérus de sa mère plusieurs semaines avant sa naissance : abscence de pilosité sur le corps par exemple, face avant non prohéminente... Ne croyez par que l'hypothèse de Bolk soit farfelue : j'ai trouvé dans un article de "La Recherche" les mêmes commentaires à propos du chien qui présente à sa naissance beaucoup de similitudes avec un foetus de loup qui n'est pas encore parvenu à maturité. Le numéro du mois de septembre dernier de La Recherche évoquait encore cette théorie qui s'appelle l'hétérochronie. Pour ceux que cela interesse, il y a un bouquin de l'évolutioniste Stephen J. Gould, qui ne traite que de cela : Ontogénèse & Philogénèse.

Ce qu'il faut retenir, c'est bien cette notion de prématurité, d'insuffisance qui va faire du petit d'homme à sa naissance quelqu'un pour qui l'autre, à savoir sa mère à priori, occupe une place VITALE à tous les niveaux. Cela n'est pas sans conséquences, cette dépendance, dont on sait qu'elle est d'ailleurs de plus en plus tardive. L'année dernière, je vous ai parlé de la fabrication d'une entité sociale, l'adolescence, qui correspond à la mise sous tutelle de jeunes adultes qui autrefois vivaient leur vie d'homme et de femme à 15 ans. Maintenant ils restent à la maison des parents de plus en plus tard et il y a eut même des films récents pour parler de ses adultes d'une trentaine d'années qui sont très bien chez papa et maman.

Cette place de l'autre, on peut vraiment la repérer facilement chez les petits enfants et puisqu'on est à la rentrée, regardez un peu ce qui peut se jouer pour les enfants à la maternelle, les premiers jours : il suffit qu'un se mette à pleurer pour déclencher les pleurs chez les autres, regarder aussi cette capacité d'imitation corporelle, imitation non volontaire, des grimaces chez les tous petits, enfin, je vais terminer sur quelque chose qui - peut être - vous amenera à réfléchir sur cette notion de traumatisme : j'ai reçu il y a quelque temps une jeune personne qui venait de perdre un membre de sa famille, sa question était "mes enfants peuvent-ils nous accompagner à l'enterrement, cela ne va t-il pas les traumatiser ? Voilà une bonne question ! Une question moderne. Qui touche à la fois celle de la victime (qui n'est pas victime de quelque chose ?) et celle de la mort. Je lui ai répondu que ses enfants seraient d'autant plus troublés qu'ils sentiront du trouble autour d'eux. C'est troublant de voir, de sentir que ceux qui sont tout pour nous se sentent en danger. Dolto allait plus loin, à propos de certaines pratiques ambigues d'un éducateur sur un enfant, elle disait que parfois le foin qu'on en faisait causait plus de problème que le geste lui même. Ca peut vous choquer mais allez voir ce qui se passe dans un parc, lorsqu'un petit enfant tombe et que ça mère se précipite sur lui avec un visage d'anxiété vous pouvez être sur que le petit va pleurer, comment voulez vous qu'il soit autrement : si celle qui est la garantie de son existence a peur c'est que c'est grave !

Dans le parc ou ailleurs. Songez qu'au Moyen-âge, chez les vilains, les paysans, un des moyens de supporter le froid consistait à ce que toute la famille dorme dans le même lit avec les conséquences pour les enfants d'assister au coït parental. Vous imaginez maintenant ce qu'on en dirait ?

Ne croyez pas que je cherche à vous provoquer, je tente surtout à vous montrer avec tous ces exemples que l'essentiel c'est ce que perçoit l'enfant de la place dans laquelle l'adulte le met - ou ne le met pas - une place d'objet ou de sujet. Regardez par exemple l'allaitement au sein ; certaines femmes le pratique jusqu'à ce que leur enfant ai 3 ans, pour se justifier elles donnent comme exemple certaines tribus d'Afrique ou c'est courrant, mais la question ne se situe pas là, plutôt sur le fait que dans ces tribus il s'agit d'une pratique ou le choix n'est pas donné à la mère, c'est comme ça ! Alors qu'en France, lorsqu'une femme fait ce choix, on ne peut pas mettre de coté sa psychologie à elle. C'est essentiel.

Bon, cette mère qui allais à un enterrement, qu'à t-elle fait au bout du compte ? Hé bien lorsque je l'ai revu elle m'a dit que ses enfants avaient changé d'avis, qu'ils ne voulaient plus y aller à l'enterrement, elle n'était pas dupe : "ils ont peut être senti que ça m'embettait". Oui madame, ils ont senti. Reportez vous à la citation préliminaire de mon exposé.

Il n'y a pas si longtemps de cela, les enfants accompagnaient encore les parents durant les enterrements, ils pouvaient voir le cadavre mais d'un autre coté, c'est le sexe qui était caché. A l'heure actuelle c'est l'inverse, ce qui est devenu obscène c'est la mort, la mort réelle bien sur, parce que la mort en image, on ne cesse de la voir tous les jours, jusqu'à la nausée. Je ne sais pas si vous avez suivi les débats pour ou contre la pornographie et la violence gratuite à la télévision, à propos de la future TNT, mais ce qui me surprend beaucoup c'est de voir comment les journalistes n'interrogent le CSA qu'à propos de la pornographie, et pas de la violence gratuite, il faudra un jour qu'on m'explique en quoi le fait de voir une cinquantaine de méchants et de policiers se trucider, s'étriper pendant deux heures de film, est moins troublant pour les têtes blondes que de voir un tueur en série, un psychopathe...

Revenons à notre question du jour : ce qui est tout à fait interessant, c'est de voir que ce qu'on pourrait appeler "l'inconsistance du nouveau né" favorise le fait qu'il devient dépositaire de l'imaginaire des parents, cela n'arrive pas qu'au moment de la naissance, prenez ces mère qui écoutent des cassettes d'Anglais ou de la musique classique pour éduquer leur foetus, mais dès la naissance, les parents vont faire tenir une place particulière à cette enfant. J'ai reçu il y a quelque temps une personne qui venait pour son enfant, après avoir été alertée par l'institutrice : votre enfant est infernal ! Au fil de l'entretien qu'est ce qui se révèle ? Quelque chose de tout à fait étrange : cet enfant infernal, cet enfant qui se roule par terre, qui hurle, qui désobéï, avant même de l'avoir c'est ce qu'elle imaginait des enfants : "ce n'est pas que je n'aime pas les enfants, disait cette personne, mais je ne voulais pas garder ceux des autres, je voulais pas les entendre pleurer, réclamer des choses...".

Le bébé humain est donc un être faible, démuni, qui reste très longtemps tributaire de l'Autre pour satisfaire ses besoins vitaux, cela l'amène à être à l'affut de tout ce qui se passe autour de lui, il ne perd rien des allées et venues de l'entourage, il entend tout, les cris, les disputes, les sous entendus, les mots échangés, les expressions du visage, les paroles que les adultes lui adresse. S'il il n'y avait pas tout ça, il resterai idiot. L'Autre devient le lieu primordial où se greffe la vie. Les lieux de son corps : bouche, anus, yeux, oreilles se mettent à fonctionner par rapport à l'Autre. Le corps est d'emblée pris dans le réseau relationnel à l'Autre, il est à l'affût de tous les indices qui, en se répétant, lui font signe : la voix tendre ou rude, sa mimique, son sourire, les gestes plus ou moins adaptés à son confort.

Le nourisson a faim, il crie. Ce cri fait apparaitre la mère et la nourriture. Ce cri prend donc vite pour l'enfant, valeur d'appel, il devient signifiant. Mais ce signifiant, c'est du coté de l'autre qu'il prend sens : "tu as froid ? Tu as faim ? Tu veux venir dans mes bras?... tu est méchante, arrête donc de crier !". Ce qui fait dire à Lacan en 66 : "C'est de l'imaginaire de la mère que va dépendre la structure subjective de l'enfant", il rajoutera plus tard : "Le sujet, initialement, commence au lieu de l'Autre, en tant que là surgit le premier signifiant".

Chaque mère va donner à son maternage un style particulier lié à sa propre dynamique psychique. Une mère qui met au premier plan le nourrissage, sera anxieuse si elle a un bébé qui mange peu, devant les biberons à moitié bus elle se sentira mauvaise, elle va peut être alors multiplier les repas, ce qui va engendrer des régurgitations qu'elle entend comme lui étant adressées, "il m'a vomi tout son biberon", cela va renforcer son angoisse et peut être la conduire au gavage "une bouchée pour papa, pour maman..". Une autre pourra investir la zone anale, se préocuper de la quantité et de la consistance des selles, Anny Cordié dans "un enfant psychotique" relate cet exemple entre une mère et sa fille : "ça suffit, si tu manges trop de chocolat, tu auras mal au ventre et tu ne pourras plus faire caca", sur quoi la petite fille se précipite sur le pot et revient aussi vite l'apporter à sa mère, avec à l'intérieur un bel excrément". Elle rajoute cette phrase qui va résumer mon propos : "Quand la mère porte un intérêt particulier à une partie du corps de l'enfant avec la jouissance qui s'y attache, elle marque à jamais de son sceau cette zone corporelle". C'est de ça dont parle Dolto lorsqu'elle évoque l'image inconsciente du corps, l'image inconsciente du corps - qui n'est pas le schéma corporel - (qui, lui, appartient à l'espèce), l'image inconsciente du corps c'est : "la synthèse vivante de nos expérience émotionnelles : interhumaines, répétitivement vécues à travers les sensations érogènes électives, archaïques ou actuelles" plus loin "l'image du corps est à chaque moment mémoire inconsciente de tout le vécu relationnel (...) actualisable par toute expression langagière, dessin, modelage, invention musicale, plastique comme aussi mimique et gestes (P22 & 23).

Voilà pourquoi pour Freud le corps est une réalité, c'est à dire quelque chose qui est le résultat d'une construction. On ne naît pas avec un corps, notre corps c'est la conséquence du rapport entre un organisme et le langage.

Pour vous faire vraiment saisir que le corps de l'enfant est subjectivé par l'Autre et que cette subjectivation, en retour, va faire effet sur l'enfant on peut évoquer la sexualisation de l'enfant par ses parents, c'est à dire comment les parents vont induire un mode relationnel différent selon que leur enfant est un garçon ou une fille, en fait, dès le jour de sa naissance, l'entourage du bébé transmet à ce dernier un "mandats" qui concerne la masculinité ou la féminité, "qu'est ce que c'est qu'être une fille" ou "qu'est ce que c'est qu'être un garçon". Les petites filles sont jolies (dit-on aussi souvent à un garçonnet qu'à une fillette qu'il est joli?), délicates, sociables, passives, douces et facile à élever ; les petits garçon sont actifs, vigoureux, robustes, indociles et agressifs. La façon dont cet entourage va se comporter sera donc différente selon que l'enfant est désigné comme étant un garçon ou une fille.

Lorsqu'on se penche sur les parents et les interactions qu'ils ont avec leur bébé, on constate que les mères sourient plus que les pères mais que les deux touchent plus un bébé fille qu'un bébé garçon, les pères seraient par ailleurs plus attentifs à leur premier garçon. Il semble aussi que les mères prennent autant leur fille qui pleure à 3 semaines qu'à 3 mois, alors que la prise au bras du garçon qui pleure diminue entre 3 semaines et 3 mois. Une enquête menée par Jeffrey Rubin et Zella Luria sur le comportement verbal des parents à la naissance constate qu'à taille égale les garçon sont plus grand que les filles mais que ces dernière sont plus belles, gentilles, douces aussi plus distraites, tandis que les garçons sont plus solides, ont les traits plus marqués que les filles.
Dans "Le Deuxième sexe", Simone de Beauvoir faisait remarquer que les jupes des femmes leur laissent moins de liberté qu'un pantalon, pour faire ce qu'elle veulent de leur corps. Mais si on reste sur la petite enfance, on peut se demander si les petites filles ont autant de marge de manoeuvre pour prendre des risques dans les jardins publics que les petits garçons, non seulement en raison de leur tenue mais aussi de l'imaginaire parental qui détermine le rapport qu'elles vont entretenir avec leur corps : a niveau égal par exemple, l'agressivité physique d'une petite fille est moins bien tolérée que celle d'un garçon.

Le langage, c'est donc ce qui fait... ce qui fait corps. Prenez l'accent par exemple, c'est vraiment étonnant l'accent, la façon de poser les sons, de la moduler, d'utiliser les sonorités nasales, les aspirations etc... c'est à dire la façon d'utiliser ses organes de phonations par identification aux voix familiales. Vous connaissez peut être des personnes qui "ont prit l'accent" de la région dans laquelle elles vivent, c'est à dire qui ont changés les modulations de leur voix, c'est très affectif tout ça, très archaïque. Prenez les étrangers qui vivent en France, qui parlent parfaitement Français mais le Français n'est pas leur langue maternelle, he bien lorsqu'ils se mettent en colère, quand ce sont les tripes qui parlent, c'est leur langue maternelle qui vient en premier. Soit dit en passant, cela pose une autre question : peut on faire une psychanalyse dans une autre langue que sa langue maternelle ?

"Qu'est ce que la langue maternelle pour vous ?" Demande Charles Melman dans son séminaire sur la névrose obsessionnelle. "Quelle représentation, je veux dire quelle spécification en donnez vous ? C'est important pourtant ! rajoute t-il, On pleure en écoutant sa langue maternelle quand on ne la pas entendue depuis longtemps. On souffre !" (p286).

Ce que je vous avance aujourd'hui, sur la place de l'Autre dans le lieu du corps, ce n'est pas que du coté des enfants que nous pouvons le voir, prenons cet exemple trivial, plutôt du coté masculin, cette facilité à laisser gérer par une femme ce qui concerne leur corps : les vêtements. Comment de nombreux hommes ne sont pas eux, capable de donner leurs mensurations alors que leur tendre épouse le sait ! Etonnant non ? De toute façon c'est peut être elle qui choisit les slip et les pantalons, alors... Ne croyez pas qu'on peut s'en sortir en parlant de machisme, c'est une affaire de structure.

Pensez aussi aux vieillards, aux vieillards en institutions. Des vieillards dont on dit qu'ils "régressent vers la petite enfance", on pourrait se demander jusqu'à quel point le champ social (ou les institutions), ne favorisent pas cette régression. Vous savez, l'être humain n'a pas 36 possibilités, en tout cas il n'a pas la possibilité de faire du sur-place, je parle d'un point de vue psychique : soit il avance, soit il recule.

Alors qu'est ce qui se passe et qui concerne le corps, qu'est ce qui se passe dans les institutions pour personnes agées ? Hé bien les équipes soignantes ont le soucis - qui n'est, à priori, pas du tout suspect - d'empêcher les personnes incontinentes de "faire sur elles" comme on dit. Pour cela, les services mettent les personnes agées sur les toilettes à des heures précises. Il y a pourtant une incidence psychique à de telles pratiques : c'est que pour ces vieillards qui sont placés sur le trone en fonction d'un protocole, c'est l'autre qui prend le pas sur leurs perceptions internes. Hé bien lorsque l'autre occupe ce terrain là, le terrain de mieux savoir que le sujet lui même ce qu'il en est de ces besoins, je peux vous assurer que ça participe à la régression psychique. Je me souviens de cette vieille dame qui ne cessait de parler de sa merde, "j'ai bien fait caca aujourd'hui ?", "J'ai envie d'aller sur la chaise pot", "je crois que je suis constipée". Il y a deux moment dans la vie d'une personne ou l'autre s'interesse à ses excréments : lorsqu'il est bébé et lorsqu'il est mlalade en institution. Bon, les équipes n'en pouvaient plus ; je suis allé voir cette vieille femme qui - immédiatement - m'a proposé... des bonbons !

Ouf !

Vous imaginez bien qu'en tant que psychologue, ma neutralité bienveillante ne pouvait que me conduire à... les accepter. Mais ils sont vraiment bon vos bonbons. Hé bien vous êtes bien le premier à me dire ça, ici personne n'en veut ! J'ai imposé aux équipes de soins d'accepter les bonbons que cette vieille femme pouvait leur proposer. C'est à dire de sortir de cette connerie de neutralité "il ne faut rien accepter des malades", ce qui la conduisait -elle- à ne leur donner qu'une seule chose, de la merde. Qu'est ce que les vieillards en long séjour peuvent donner d'autre? Voilà une question essentielle ! Qu'est ce que les institutions donnent comme moyen aux vieillards grabataires de fabriquer, de fabriquer quoi ? De fabriquer du lien ! Du lien qui va faire que quelque chose va circuler entre le vieillard et le soignant, quelque chose du coté de la parole et pas du déchet. Parce que si les équipe ne rentrent voir une personne que pour ramasser ses déchets : changer sa couche, la nettoyer, balayer le sol, laver les vêtements, hé bien la pente vers l'identification au déchêt est vraiment glissante : je suis un déchêt.

 

Copyright Olivier Coron

 

Contacter l'auteur

Retour à la page d'accueil