DEPRESSION
LES ETATS DEPRESSIFS

Olivier Coron

Psychologue Clinicien

Conférence donnée le 11 décembre 1999 à Laragne (Hautes-Alpes)

 

Alors voilà pour le coup, un sujet drôlement d'actualité, un sujet qui s'inscrit en plein dans la modernité. La dépression. Ce n'est pas un mot nouveau, au IV è siècle avant J.C on parlait de mélancolie, pour autant il semble que notre époque soit particulièrement sujette à la dépression. Il n'est pas rare qu'un sujet se présente comme "dépressif" lors du premier entretien avec médecin, un psychologue ou un psychanalyste : l'état dépressif, c'est une nouvelle façon de se présenter.

La question de la dépression, l'air de rien, c'est vraiment une question fondamentale, pas seulement du point de vue psychologique, mais aussi d'un point de vue purement social. La dépression interroge aussi les relations qui existent entre la psychiatrie et la psychanalyse.

Pourquoi c'est une question fondamentale ? Déjà parce qu'on peut s'interroger sur le nombre de personne qui se considèrent comme "dépressives" et que leur médecin traitant considèrent comme dépressives. Durant un colloque international de 70, consacré à la dépression, un orateur annonce que 3% de la population du globe serait dépressive (100 million à l'époque) ! (Alain Ehrenberg, La fatigue d'être soi, p119, ed O. Jacob 1998), dans le domaine psychiatrique, entre 45 et 70% du cout des maladies mentales serait du à la dépression et à l'anxiété (Jean-Paul Beaumont, "Le dépresseur" P13, in "La Célibataire N°1, ed EDK 1998). Entre 1975 et 1984 les quantités d'antidépresseurs prescrites par les généralistes ont progressées de 300%. Selon le CREDES, entre le début des années 80 et celui des années 90, le taux de dépression aurait augmenté de 50% (Alain Ehrenberg, opus cité page 196). Quand à "L'infirmière magazine" de novembre 99, elle nous annonce à propos des dépressions que "les Français sont de plus en plus touchés" puisque "15% des Français de 16 ans et plus sont dépressifs", "20% des femmes et 9% des hommes", que plus de "la moitié des dépressifs Français n'ont pas conscience de la maladie et ne sont pas soignés" et enfin que " Seul 0,5% des Français consomment des antidépresseurs sans avoir de symptômes" (L'infirmière Magazine, novembre 99, p9).

Pour autant, une autre étude évoquée récemment la ministre Martine Aubry (France 2, "Vivement Dimanche Prochain", 21.11.99), fait le constat qu'en France une personne qui se sent déprimée ressort de chez son généraliste dans 95% des cas avec un antidépresseur alors qu'elles ne sont que 60% en Allemagne et 25% en Grande Bretagne ! On peut s'interroger: de quoi parle t-on alors ? Qu'est ce qui justifie un tel écart entre les Dc Britaniques et les Français ? Voilà en tout cas qui explique le triste succès de la France en matière de consommation d'anxiolytiques ! "Vous n'auriez pas pu choisir un meilleur moment dans l'histoire humaine pour vous sentir malheureux" écrit le psychiatre Mark Gold ("The good news about depression") en 95, le Prozac occupe la deuxième place parmis les médicaments psychotropes les plus vendus en France ("Les prodiges de l'effet placebo", Le Point, 29 juin 1995). Dans mon expérience clinique quotidienne, je suis régulièrement frappé d'apprendre que certains patients avec qui j'ai affaire, sont considérés comme "dépressifs" par leur médecin traitant et donc "sous" Prozac, comme on dirait "sous la couette". Ceci dit, ne jettons pas la pierre aux médecins, c'est toute question de la demande qui est posée là : qu'est ce que le sujet demande lorsqu'il va voir un médecin en se plaignant d'être déprimé ? Quels sont les outils que peut proposer le médecin ? Peut-il refuser un médicament ? En pleine société de consommation, quel médecin conseillerait encore du repos, quelques aspirines et des oranges en cas de grippe ? Au moyen âge, déjà, on prescrivait de la poudre de corne de rhinocéros pour éviter "l'abstinence thérapeutique"... Ce phénomène, soit dit en passant, n'est pas prêt de s'arranger puisque l'on rentre dans une l'ère ou du cabinet médical à celui du juge il n'y a qu'un pas. Ceci peut alors amener des praticiens à prescires des explorations somatiques à des patients qui présentent un délire hypocondriaque... on ne sait jamais !

Lorsqu'on voit la place actuelle accordée au deuil on constate que loin d'être une époque de permissivité, notre siècle est tout aussi normatif que les précédents. La normativité par rapport au deuil, on peut la voir dans le fait que la tenue de deuil a disparue et que le temps légal de deuil est de 3 jours, après faut passer aux affaires sérieuses. Dans un tel contexte, ce n'est pas rare, lorsqu'une personne est affectée par la mort d'un proche, qu'on lui propose d'aller "voir un psy" ! Est-elle folle ? Freud parlait, à propos du deuil, d'une "maladie naturelle", pour autant, la sagesse des nations imagine t-elle que son état est pathologique ? Y a t-il encore un espace social, non professionnel, où une personne qui a perdu un être cher peut en parler sans qu'on la prie d'aller voir un spécialiste ?

Je vais vous donner à cette occasion un cas clinique qui me parait bien mettre en lumière la façon dont la perte est traité dans l'espace social : je reçoit une dame qui a perdu son mari dans une catastrophe qui a fait beaucoup de morts. Elle est vraiment triste et pleure beaucoup. Elle me décrit sa souffrance, sa colère vis à vis des journalistes. En fait, elle vient sur les conseils de son entourage, sa tristesse qui n'arrette pas ont conduit ses amis à lui conseiller d'aller voir un psy. Je lui demande si il n'y a pas des gens à qui elle peut parler sans qu'on lui propose un psy. Oui, les parents de la victime, avec eux elle peut parler, d'ailleurs quand elle parle avec eux, après elle se sent mieux.

Revenons à ce terme de dépression, en 72, lors des assises régionales de médecine consacrées aux états dépressifs, plusieurs intervenants signalent que le terme de dépression perd de plus en plus sa signification médicale pour se vulgariser : les médecins accordent de plus en plus facilement ce diagnostic et emploient aussi ce terme vis à vis des familles de malades psychotiques pour les rassurer (A. Ehremberg, opus cité page 110).

Le diagnostic de "dépression" est donc posé à tord et à travers, on pourra même aller plus loin et parler d'une "hystérisation" sociale qui fait de la dépression le "répertoire des malheurs (...) elle devient le bouc émissaire de tous les maux" (Louis Sciara, "Les antidépresseurs guérissent-ils du transfert ?", journal français de psychiatrie N°7, p50), cela conduit d'ailleurs de plus en plus de sujets à revendiquer le statut de "dépressif" afin de désubjectiver leur plainte (c'est une maladie) et par là d'être pris au sérieux.

Alors, d'un point de vue clinique, la dépression qu'est ce que c'est ? Hé bien là nous rencontrons une nouvelle difficultée, si on s'en tient à une position du coté du diagnostic les manuel de psychiatrie déterminent qu'il y a dépression à partir d'une série de troubles :

- Une humeur de type tristesse, irritabilité, découragement

- L'existence de 5 critères parmis ces 8 (manque d'apétit ou perte de poid, trouble du sommeil, perte d'énergie ou fatigue, agitation ou ralentissement, perte d'intérêt, sentiment d'autoacusation ou de culpabilité, troubles de la concentration, idées de mort ou de suicide)

- Les symptômes doivent durer depuis au moins un mois

Le problème du diagnostic psychiatrique d'état dépressif, c'est qu'il n'est pas du coté du sujet mais du coté de "l'humeur". La notion d'inconcient a disparue et la structure de la personnalité est tout à fait secondaire ; une fois qu'on a trouvé une majorité de signes, on peut aller voir ailleurs : "poser un diagnostic en se référent à une échelle d'évaluation, ça n'a rien de très réjouissant ni surtout de très stimulant pour la réflexion" écrit Werner Rein ("Le DSM : un nouveau maitre", Journal français de psychiatrie N°7, page 32). L'autre problème c'est celui de l'origine de l'état dépressif : il peut s'agir d'un trouble endocrinien (post partum blues), d'un problème de surmenage (cf 1er ministre Autrichien en 98), d'une affection cérébrale (tumeur, trouble circulatoire), d'une attrophie cérébrale, des premiers signes d'un cancer qui n'apparaitra que quelques mois plus tard ou du début d'un délire psychotique dans le cadre de la mélancholie ! Une chatte y perdrait ses petits.

En fait, cette tendance à faire d'un symptôme une maladie (car c'est bien de cela dont il s'agit) me semble bien révéler l'état de la clinique psychiatrique de cette fin de siècle, assujétie au traitement chimiothérapeutique. Il n'y a pas d'unité de la dépression même si le manuel international de psychiatrie (DSM4) définie la dépression comme une entité. Werner Rein écrit dans le même numéro de ce Journal Français de Psychiatrie que "du fait que ça existe dans un livre (le DSM4), ça c'est transformé comme si cette convention était une réalité, une réalité de la Nature en quelque sorte", ( "Le DSM : un nouveau maitre", Journal français de psychiatrie N°7, page 31).

Selon le sociologue Alain Ehrenberg, (opus cité page 81), il semble bien que ce soit à partir de l'invention des antidépresseurs et des anxiolityques que la dépression a trouvé son envol médical et social, une maladie a été inventée en fonction des effets d'une molécule sur des troubles psychiques (cf Kuhn, cité par A.Ehrenberg, sp92), le psychiatre Thierry Jean, écrit à ce propos que l'avennement de la notion de maladie dépressive : "résulte de l'ambition d'intégrer pleinement la psychiatrie à un corpus médical et scientifique où dominent à la fois les idéaux hygiénistes et normatifs, les préocupations épidémiologiques et les questions de santé publique". ("Le concept de maladie dépressive", Journal français de psychiatrie N°7, p27), aussi, lorsque certains auteurs affirment que "la dépression est ce qui guérit sous antidépresseurs" (J-P Olié : "Les maladies dépressives", Flammarion 1997), c'est réellement à prendre au pied de la lettre !

Le psychiatre Edouard Zarifian pose bien cette question dans son dernier livre : "La force de guérir " (ed Odile Jacob, 1999), pour lui, la palette de médicaments dont dispose maintenant le psychiatre a eut des effets très positifs sur la condition des malades mentaux (qui sont largement sortis de l'asile), sur la durée des hospitalisations aussi, mais dans un même temps, elle a conduit de très nombreux psychiatres à abandonner tout un pan de leur approche clinique du malade pour ne s'interresser qu'au effets de leur traitement sur les symptômes, c'est à dire endosser l'habit d'enquêteur et jeter celui de clinicien aux orties. Cette faillite de la psychiatrie est repérée en d'autres termes par Jacques Alain Miller qui déclare : "la psychiatrie a dit "je t'aime" à la biologie qui lui a répondu "crève!"".

Jean Clavreul fait le même constat pour l'alcoolisme que Thierry Jean pour la dépression : l'alcoolisme est devenue une entité clinique alors qu'il y a autant d'alcoolisme qu'il y a d'alcooliques, ("L'alcoolisme est une maladie", L'information psychiatrique N°47, 1971). Dans la série des coupeurs de tête, on peut aussi évoquer "le gène de l'homosexualité" ou les maladies "typiquement psychosomatiques".

Alors, il y a tout de même une question fondamentale qu'on peut poser en ce qui concerne l'apparition des antidépresseurs, c'est l'usage qui en est fait dans le cadre d'une souffrance psychique liée à une perte réelle : j'évoquais tout à l'heure le deuil, et la tendance est d'ailleurs de la part même des endeuillés, à ne plus parler de leur deuil mais de "dépression": "lorsque j'ai perdu mon mari, j'ai été dépressive pendant deux ans"... Il y a d'autres pertes dans la vie d'un individu qui conduisent à une grande souffrance, par exemple la perte d'autonomie du sujet âgé, son institutionnalisation : "on me met à droite à gauche... mon fils a déjà loué mon appartement... je pourrais plus y retourner... il m'a dit "tu sera bien là bas" mais c'est chez moi que je voulais aller...", cette souffrance là peut-on la considérer comme une maladie, la maladie dépressive ? Je ne sais pas si, comme on peut l'entendre, le fait de donner des anti dépresseurs à un sujet l'empêche d'élaborer psychiquement quelque chose autour de la perte, mais le psychanalyste Charles Melman est plus inquiet à ce sujet puisqu'il compare - en terme de frein au travail d'une psychanalyse - un patient sous neuroleptique et un autre qui s'alcoolise régulièrement.

En ce qui me concerne, la question que je me pose tourne autour du fait de désigner comme maladie un phénomène naturel est de me demander si, dans le cas des personnes âgées en institution, le diagnostic de "dépression" n'est pas aussi lié à la capacité pour les soignants de supporter une souffrance réelle : celle d'un vieillard qui a tout perdu. Une psychiatre titrait ainsi son article : "Fallait il mettre Hamlet sous sérotoninergique ?" (Pascal Belot-Fourcade, Journal Français de psychiatrie N°7, p9). Faire d'une souffrance naturelle une maladie, ça me semble tout de même appartenir à quelque chose de la négation au même titre que l'idéologie actuelle qui veut faire parler à tout prix les personnes en soin palliatif.

Alors j'ai dit en introduction, que l'explosion de la plainte dépressive révélait une dynamique sociale particulière. On peut alors s'interroger : quel rapport peut-il y avoir entre cette mutation sociale et l'humeur dépressive ?

Dans un entretien qu'il a accordé en décembre 99 au magazine "Psychologies", Umberto Eco déclare à juste titre que la révolution de notre siècle n'est pas technologique mais sociale, un nouveau mode existentiel est apparu au cours de ces 50 dernières années. Nous sommes plongé dans une culture hédoniste fondée sur l'exaltation non pas du sujet (comme le pense Lipovetsky), mais du moi. Une culture fondée sur la réalisation de personnelle, où il faut être performant, rester jeune, bander dur, ne pas encombrer avec notre tristesse. Au travail il faut être responsable, être capable d'évoluer, de former des projets, être motivé, flexible... A la maison, les parents ont une mission de la plus haute importance : permettre l'épanouissement de leurs enfants. Le monde a changé de règles, au panier l'obéissance, la discipline, le respect de la morale, il faut être maitre de soi, souple et capable de s'adapter dans un monde de plus en plus instable ! Le magazine "Réponses Santé" de décembre 99 titre : "Devenez enfin celle que vous méritez d'être". En somme, il y a moins de contraintes morales mais plus de contraintes psychiques, être soi même cela ne va pas de soi. D'un point de vue purement sociologique l'émancipation sociale a donc un prix : l'insécurité identitaire. Le sentiment d'insuffisance "est à la personne contemporaine ce que le conflit était à celle de la première moitié du XXe siècle" (A. Ehrenberg, opus cité page 235). Bref, ce que le sujet a gagné en terme de culpabilité, il l'a perdu en terme de déprime.

Notre société moderne, dont l'idéal semble se situer du coté de la jouissance (cf l'invite publicitaire) et de la performance phallique voit d'un très mauvais oeil le sujet qui devient moins productif, qui devient triste alors que justement, l'idéal narcissique se situe plutôt du coté d'une certaine "décontraction fun", comme dirait Lipovetsky: on se tutoie, on se fait la bise, on se raconte des histoires drôles et trop de sérieux dans les relations ou dans les choix vestimentaires passe pour de la rigidité. Les week end sportif dans les entreprise avec saut à l'élastique ou aventure dans les bois appartiennent à ce nouvel idéal de gagneur, de sportif et d'aventurier, de battant. Le dopage sportif dont on parle beaucoup cache une autre face: celle du dopage au quotidien, qu'il s'agisse de celui du Viagra, des anxiolytiques ou du "Guide des 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement", le psychiatre Henri Ey évoquait déjà en 55 la notion "d'aspirine psychiatrique". Lorsque je parle de "position phallique", histoire de mettre ça en image, j'évoquerai celui qui incarne actuellement cette position au cinéma : James Bond. Il y a quelques années un chef d'entreprise occupait en France cette place : Bernard Tapie.

On a peut être à partir de ces quelques éléments sociologique, une piste de compréhension de cette humeur dépressive : "qui ne serait pas déprimé à tel ou tel moment de sa vie étant donné les exigences du monde moderne auxquelles nous sommes soumis ?" (Louis Sciara, opus cité page 51). Les êtres parlants ne seraient-ils pas plus démunies en cette fin de siècle qu'ils ne l'étaient auparavant ? Le psychanalyste Gérard Miller semble le penser : "La dissolution des idéaux collectifs, l'affaiblissement des maitres dénudent la pulsion de mort" ("La France des hérissons", le seuil 1992) ou bien, sous la plume de Jean-Paul Beaumont : "la faillite des discours favorise l'état dépressif" (Le dépresseur, in La célibataire N° 1, automne 98, éditions médicales et scientifiques).

Maintenant, si on quitte la sociologie et que l'on se place plus du coté de la clinique psychanalytique, les choses deviennent plus compliquées parce que ni Freud ni Lacan n'ont parlé de dépression. Freud a publié un article "Deuil & Mélancholie" ou il s'interesse aux différences entre la souffrance du deuil et celle du mélancholique qui se situe, elle, du coté de la structure psychotique avec délire, un délire que les psychiatre appelaient "folie du doute" ou "délire de culpabilité". Alors qu'est ce que la psychanalyse pourrait nous apprendre sur cette humeur, puisqu'il ne s'agit pas d'une maladie ? Hé bien je crois que si l'on veut saisir ce qui est en question dans l'humeur dépressive, on peut déjà repérer un phénomène d'une grande banalité, en général, nous attribuons notre mauvaise humeur à une causalité externe : le temps qu'il fait est un bouc émissaire assez généralisé et je suis toujours surpris que des personnes qui viennent me voir depuis plusieurs mois continuent encore en début de scéance, à attribuer leur mauvaise humeur proportionnelement au nombre de nuages... en début de séance du moins, après ça se complique.

Alors il y a le temps, il y a aussi les rêves qui semblent avoir un effet particulier... on se réveille de mauvaise humeur et puis un évennement très banal peut aussi nous mettre de mauvaise humeur. Et puis il y a la bonne humeur, qui est communicative... la mauvaise humeur aussi d'ailleurs, les langues Anglaise et Italienne pointent bien ce lien en utilisant le même mot pour l'humeur et l'humour (Humor, Humore), bref, il semble que l'humeur vienne de l'autre. Le déprimé est d'ailleurs, pour reprendre le psychanalyste Charles Melman, "le spectateur ou la victime de cet affect (...) la dépression intervient comme un affect auquel le sujet assiste comme s'il était impuissant" (Charles Melman, La dépression, in Clinique psychanalytique, 1973-1990, Bibliothèque de l'Association Freudienne). On constate même parfois qu'il ne suffit pas que tout ce passe bien autour de nous pour que nous soyons de bonne humeur : parfois c'est l'inverse et là c'est beaucoup plus interessant parce que pour le coup, le sujet ne peut pas trouver d'explication plus ou moins à son état. Il y a quelque chose d'exterieur à ma conscience qui s'impose : l'humeur peut-on dire, c'est un effet de l'inconscient.

Hé bien si l'on prend les choses par ce bout là, ce qui, pour le coup n'est vraiment pas aller très loin dans l'élaboration théorique, cela nous conduit à nous pencher sur l'humeur à partir de l'histoire du sujet, c'est à dire de la situer dans un contexte spécifique et dans le discours du sujet, bref, d'interroger la causalité.

Je rencontre une dame d'une quarantaine d'année, hospitalisée pour "Syndrome dépressif" et traitée depuis plus d'un an par son généraliste avec un antidépresseur et un anxiolytique.

Je vais pas bien... ça date depuis plusieurs années... je me confiait à ma soeur ainée et à mon père... mon père était comme moi, il parlait pas beaucoup... il est mort cette année et j'ai pas encore fait le deuil... et puis il y a ma mère, elle a toujours mené son monde sauf mon mari, j'ai toujours dit oui à ce qu'elle me demandait... cet été ma fille a été agressée par un homme, si on touche à ma fille, on me touche... quand mes enfants sont dehors ou même mon mari, j'ai toujours peur qu'il leur arrive quelque chose... je dors peu, l'angoisse, ça arrive le matin au réveil et ça disparait à deux heures l'après midi... dans la journée je n'arrête pas, j'ai toujours quelque chose à faire, ma famille me dit de faire des choses pour moi mais après je culpabilise... j'ai des copines de travail qui m'invitent à des soirées, je dis oui et puis après j'y vais pas... ma belle famille c'est difficile, ma belle mère commande tout le monde... il faut bien aller manger chez eux sinon on se reconcillit pas... ma belle soeur parle toujours de ses problèmes, elle ne m'écoute pas, avant j'allait promener avec elle mais je revenais plus angoissé après alors mon mari me l'a interdit... le Dc m'a prescrit un mois de congé, vous pensez qu'il faut que je les prenne ? Que va penser mon patron ? Ca fait du bien de parler, ça débarrasse.

Voilà quelques bribes d'un entretien. C'est clair que d'un point de vue du diagnostic psychiatrique, nous avons assez d'éléments pour parler de "Dépression" : tristesse, culpabilité, trouble du sommeil, hyperactivité etc... Mais pour autant, si on ne s'interesse pas aux symptômes mais, pourrait-on dire, à la place qu'occupe le sujet dans son rapport à l'autre, on voit bien se dessiner toute une problématique qui fait appel à la structure.

On peut donc penser me semble t-il que l'inflation des diagnostics "d'état dépressif" de "maladie dépressive" est un effet d'une approche qui fait l'impasse sur la structure mais aussi sur les les effets de transfert: "la tendance actuelle consiste à reconnaitre des déprimés partout en ometant qu'il puisse encore y avoir des hypocondriaques, des hystériques ou des pervers" (Louis Sciara, "Les antidepresseurs guérissent-ils du transfert ?, Journal français de psychiatrie N°7, page 52).

 

Copyright Olivier Coron

 

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