Psychologues cliniciens
Exposé lors du congrès des soins paliatifs
le 17 novembre 1998 à Embrun (Hautes Alpes)
Voilà bientôt un an que les institutions de soin de notre région se sont attelées au projet d'éradication de la douleur, ce soucis, si il n'est pas nouveau, trouve en cette fin de siècle une ampleur qui dépasse de beaucoup les limites géographique du sud de la France : sur l'Internet, le site consacré à cette lutte (sans-douleur.ch) révèle que la perception du problème est générale. Nous pourrions nous interroger sur ce nouveau combat, ne pas l'accepter les bras ouverts sans chercher à comprendre sa signification : pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ? La sociologie, semble nous donner une piste intéressante sous la plume de Gilles Lipovetski par exemple, qui révèle l'explosion de l'individualisme dans notre société moderne, générant de nouveaux rapports aux corps, qu'il s'agisse du succès de l'euthanasie ou du soucis aigu pour la ma ;trise de la douleur; mais si l'euthanasie fait encore l'objet de débats, une chose est sure : la douleur est consensuelle, personne ne soutient (si ce n'est dans certains milieux intégristes), l'utilité d'une douleur chronique.
Pourtant, à l'opposée de cette nouvelle donne, les résultats statistiques de la campagne menée dans notre région ont révélé ce que nous appellerons des résistances ;, pour en avoir parlé avec un correspondant d'Amérique du Nord, il semble que le phénomène ne soit pas limité à nos contrés, que les campagnes menés ailleurs soient elles aussi confrontées à des problèmes étrangement similaires. Quelque chose semble faire barrage à la prise en compte du corps souffrant, ce quelque chose, nous pouvons l'analyser en tant que symptôme, c'est à dire considérer que ces résistances sont révélatrice d'un ensemble de facteurs; nous en évoquerons trois : le discours médical, l'institution soignante et le rapport du sujet au réel de son corps.
Le discours médical en tant qu'il est fondé sur le discours scientifique à conduit le corps médical à s'éloigner du malade pour se rapprocher de la maladie, Lériche par exemple distinguait la maladie du malade ; et la maladie du médecin ; , il écrira aussi que Si l'on veut définir la maladie, il faut la déshumaniser ; Michel Foucault, dans Naissance de la clinique ;, prolonge ce constat : la maladie -écrit-il- en acquérant un statut scientifique, se sépare de plus en plus de ce que l'intéressé en éprouve. Cela semble ne pas dater d'aujourd'hui puisqu'en 1847 le philosophe Malgaigne écrivait : Qu'un malade souffre plus ou moins, est-ce là quelque chose qui offre de l'intérêt pour l'Académie des sciences ?
Ces quelques références nous amènent sur un point nodal qui concerne la douleur du malade : elle se fonde sur la parole du sujet, une parole qui, par essence, s'avère suspecte si elle n'est pas soutenue par des signes cliniques, Fiessinger qui n'est pas philosophe mais médecin le reconna ;t, écrivant que : Le malade raisonne avec sa sensibilité et son émotion, donc il raisonne faux ; . Dans un bulletin de l'ordre des médecins, cette place particulière du malade est bien repérée, parlant du malade hospitalisé, le bulletin note que : Le malade a quelquefois l'impression de ne pouvoir se faire entendre, de ne pouvoir obtenir les explications qu'il souhaite, et de n'avoir qu'un droit s'il n'est pas satisfait : partir en signant sa pancarte ; .
Récemment, dans un service de médecine, une malade évaluant sa douleur à 9 sur une échelle de 10, était démasquée ; lorsqu'elle fut surprise dans sa chambre, composant des mots croisés ! Quoiqu'elle dise, sa douleur cruciverbiste ne valait plus que 3...
Si la douleur physique n'est pas toujours prise en compte parce qu'elle se fonde sur la parole du sujet, une parole suspecte parce que subjective, en est il de même pour la souffrance psychique ? Il semble que non, tandis que nous assistons parfois à une psychologisation ; de la douleur physique, la réponse somatique (médicamenteuse) d'une souffrance psychique est souvent immédiate, il suffit pour cela de voir avec quelle rapidité l'anxiété exprimée par un malade engendre un cachet ad hoc.
Nous pouvons nous pencher sur ce phénomène paradoxale d'une douleur entendue différemment selon son lieu d'origine : le corps ou le psychisme. La législation draconienne sur la prescription d'antalgiques ou bien la douleur aiguë comme signe d'appel peuvent en partie expliquer cette différence, cependant, nous ne pouvons pas non plus ignorer que l'anxiété d'un malade n'est pas sans effet sur le soignant qui en est le dépositaire : qu'en fait il ? Prend il le sujet aux mots ou va t-il donner une réponse médicamenteuse au plus vite, pour faire taire un parole trop difficile à entendre ? Avec la souffrance psychique, on sait quand on entre dans la chambre, on ne sait pas quand on en sortira !
Mais si le corps médical entend mal le tintamarre des organes, qu'en est il des infirmiers ? Des aides-soignants ? Leur position face aux plaintes des malades se résume t-elle à une indentification au discours médical ? Probablement pas, même si la difficulté pour les infirmiers à soutenir un discours autonome sur le terrain, révèle peut être un tiraillement entre une autonomie toujours périlleuse et une dépendance souvent confortable...
Mais la difficulté, la plainte parfois, des paramédicaux à faire entendre aux médecins la douleur d'un malade, relève aussi une difficulté à objectiver une souffrance entendue, à produire un discours sans affects qui puisse soutenir le symptôme-douleur et par là qui puisse être entendu par le médecin. Au il a mal ;, le médecin répond il a mal combien ? Il a mal comment ? Il s'agit pour l'infirmier de produire un discours à mi-chemin entre celui du sujet et celui de la médecine. L'exercice est périlleux. Parfois aussi il s'agit pour le soignant de s'opposer au médecin en exagérant une douleur, ceci pour bien signifier l'écart entre leur sensibilité et celle du praticien.
La méconnaissance de l'examen clinique dont l'objectif est de valider (ou d'invalider) la parole du sujet revendiquant une douleur, conduit parfois les infirmiers ou les praticiens à l'utilisation de poudre de perlimpinpin dont la fonction consistera à transformer en bla-bla la plainte du malade. Le faux médicament prouvant que l'on a à faire à un faux malade, un malade de perlimpinpin. La plainte du sujet est alors réduite à zéro il n'a rien ; puisque le rien fait effet. Le placebo possède alors une double fonction : nier la validité de la demande tout en la colmatant.
A l'opposé de cela nous trouvons la réglette qui - par le chiffre qu'elle produit - donne l'illusion d'une transmission efficiente entre le malade douloureux et le soignant. Le chiffre de la réglette fait pourtant oublier que le malade est pris dans un réseau relationnel qui ne sont pas sans effet sur son évaluation : j'ai en mémoire le souvenir de cette dame dont l'évaluation variait du simple au double selon que son époux était présent ou non dans sa chambre...
La douleur et son pendant, l'antalgique, possèdent aussi une particularité qui n'est pas sans effet sur la résistance des médicaux et paramédicaux à se montrer efficace : à la différence de bon nombre de protocoles, celui pour lutter contre une douleur nécessite une dynamique soignante particulière, loin des actes répétitifs. L'effet de la prescription médicale doit être interrogé quotidiennement par une équipe, interrogeant quotidiennement le malade ; dans une dynamique institutionnelle fondée sur la répétition, l'incessante remise en question du protocole n'est pas possible et nous retrouvons alors ces malades révélés par les questionnaires : calmés mais insuffisamment.
Un autre point de résistance, plus paradoxal celui ci, concerne le malade lui même, sa résistance à être calmé, ou bien à être suffisamment calmé. Ce genre de patient (qui n'est ni masochiste, ni Janséniste), nous les rencontrons au détour d'un entretien, presque par hasard, ils nous apprennent comme cette dame atteinte par un cancer que pendant des mois je n'ai pas prit de calmants, je pensait que cela allait passer tout seul ;. Sont ils fous ? Ces malades finalement pas si éloignés de nous mêmes qui laissons s'installer un mal de tête, de ventre ou un rhume avant de nous abandonner au pharmacien ? De quoi est il question pour ces malades sous antalgiques majeurs qui ne respectent pas les doses prescrites? Interrogeons les malades : j'ai mis plusieurs mois avant d'admettre que j'étais vraiment malade et alors j'ai prit des calmants ;.
La douleur, en ce qu'elle pointe un dysfonctionnement somatique, renvoi au sujet l'impuissance du réel de son corps. Lutter volontairement contre la douleur parce que ça va passer ;, c'est souvent faire l'économie d'une prise en compte du réel de ce corps disfonctionnant dont le sujet ne veut rien savoir, dès lors, certaines douleurs non calmées ont peut être une fonction qu'on qualifiera de thérapeutique ; en ce qu'elle permettent pour le sujet d'intégrer sa maladie. N'avons nous pas entendu la plainte de ces malades cancéreux ne croyant pas à leur maladie parce qu'ils ne ressentaient aucun trouble ? Je n'ai pas mal, donc je n'ai rien . Dès lors, au même titre que dans la souffrance du deuil, la douleur de l'organe malade pourrait avoir une fonction d'intégration. A d'autre moments, ou chez d'autres sujets, la ma ;trise de la douleur par la volonté est un contrepoids nécessaire pour le patient, confronté à son impuissance de malade à ma ;triser sa maladie.
Nous évoquions tout à l'heure la placébothérapie ; sur des patients douloureux avec comme conséquence l'arrêt de la plainte. Ce silence du malade devrait nous rappeler une autre plainte, des paramédicaux cette fois ci : il nous dit qu'il a mal mais lorsque le médecin fait la visite il ne se plaint pas, conséquence, le médecin ne prescrit rien. Au delà de nous interroger sur les relations professionnelles qui lient certains médecins avec le reste de l'équipe, le silence des malades lors du colloque singulier doit nous rappeler que pour ces derniers, la relation qui les lie au médecin n'est pas purement contractuelle. Etre un bon malade, montrer au médecin qu'on réagit bien à son traitement et par là signifier au médecin qu'il est un bon médecin, ce ne sont pas des fantasmes de psychologues ou de petits enfants hospitalisés en pédiatrie, cela fait aussi partie d'une réalité psychique qui mérite d'être prise en compte.
Vers un hôpital sans douleur ;, tel fut le titre de cette campagne fondée essentiellement sur la transmission d'un savoir, nous voyons bien pourtant que les résistances à la prise en compte de la douleur dépassent de beaucoup la simple méconnaissance. La douleur du malade ne se réglera pas tout à fait à coup de conférences ou de tables rondes, la question de la douleur ne se règle pas au même titre qu'on règle une fracture ou une gastro-entérite... fort heureusement sommes nous tenté de dire, au grand dam du politiquement correct.