INSECURITE

INSECURITE & PARANOIA
Conférence donnée à Laragne (04) quelques semaines avant l'élection présidentielle 2002...


"On ne peut pas faire une cité avec 10 hommes,
mais avec 100 000 il n'y a pas de cité non plus".
Aristote




Jacques Lacan fait l'hypothèse qu'un sujet est déterminé par ce qu'il appelle "des signifiants maitres", des signifiants qui tiennent une place particulière dans son économie psychique. Nous pouvons faire une autre hypothèse, ce serait de dire qu'une société est elle aussi vectorisée par des signifiants maitres, actuellement il y en a un qui fonctionne à plein régime c'est "victime", tous les jours, nous entendons parler de "victimes", c'est un mot qui court, qui galoppe ! Victime des attentats, de son patron, de son mari, de la Seita ou de ses parents. Voilà un nouveau sujet de notre modernité : celui qui n'y est pour rien.

Mais la victime a un pendant, c'est le bourreau. L'autre pendant de la victime c'est le traumatisme qui, 100 ans après Freud, reprend du poil de la bête : il y a même une spécialisation en psychologie autour de la prise en charge des traumatisés !

Alors, une fois de plus, je vais mettre sur la table ce qui ne s'interroge même plus : l'insécurité. L'insécurité en France. Qui oserait soutenir ajourd'hui que l'insécurité est un fantasme ? Surtout pas les hommes politiques qui ont tous rejoint Le Pen sur ce crénau ! Pour ma part, j'aurai beau rôle que de vous raconter que la délinquance ne progresse pas , non, mon projet ce n'est pas de nier une réalité mais plutôt de m'interroger sur la façon dont cette réalité contamine tout l'espace. Je vais vous raconter une petite annecdote à ce sujet : j'ai assisté sur Gap il y a deux ans à une réunion publique de quartier qu'organisait le maire sur Charance, quartier résidentiel si il en est ! Au bout d'une heure, quelques résidents ont commencé à interpeller le maire sur le faible nombre de rondes de polices dans le quartier : "on ne se sent pas en sécurité" ; c'était la perception de ces propriétaires de villas en bordure du parc des Ecrins. J'ai alors pensé aux Marseillais des quartiers nord, que doivent-ils dirent, eux ?

Voilà ma question : pourquoi ce sentiment, disons le mot, d'être une victime potentielle, est si répendu à notre époque ? Et vous le voyez, dans ma façon de poser la question, j'y vois un symptôme ! Au sens ou j'ai le sentiment que cette insécurité généralisée n'est pas totallement le réflet d'une délinquance réelle auquel chacun de nous aurait à faire tous les jours, qu'elle se situe dans un au-delà. Un au-delà qui va nous amener sur des rivages qui, pour le coup, n'ont rien à voir avec la délinquance !

Noël Mamère dit que l'insécurité est lié à 3 facteurs : le chomage, la précarité et la pauvreté, Jean-Marie Le Pen pense que c'est l'immigration.

Ce qui s'impose, c'est que l'insécurité n'est plus du tout posée comme une question mais comme une affirmation : nous sommes en insécurité. Or, moi, ce qui m'interesse, c'est lorsque justement il n'y a plus de débat ! C'est parce que ce sentiment d'être en danger est si répendu que je peux vous garantir que les états à venir seront de plus en plus policé d'une part, que cela va conduire à une surveillance des lieux publics par caméras interposées sans que cela ne soit remis en question par la population (cf Monté-Carlo) et d'autre part qu'il n'y aura jamais assez de rondes de police !

On parle de sentiment d'insécurité et on en conclu qu'il y a toujours un rapport entre ce sentiment et la délinquance à laquelle on aurait affaire personnellement. Ce que je vais soutenir c'est quelque chose du coté du "sentiment", le sentiment d'insécurité. Qu'est ce qui l'anime ce sentiment ?

Ce qui est tout à fait interessant - et c'est pour cela que nous touchons vraiment du doigt quelque chose d'irrationel, c'est à dire hors ratio, déraisonable - c'est que nous savons tout plus ou moins que nous vivons dans un monde moins dangeureux pour notre vie que ne l'était celui du Moyen âge par exemple, personne n'est dupe, après tout, si les criminels avaient envahis le territoire, la moyenne de vie des Français serait en chutte libre !

En 1660 Boileau écrit : "le bois le plus funeste et le moins fréquenté est, auprès de Paris, un lieu de sureté".

Le sentiment d'insécurité se développe donc alors qu'il a de moins en moins de raison d'être, même si, en raison de la crise économique, la délinquance progresse, elle concerne de plus en plus les vols plutôt que les crimes.

Nous vivons plus vieux que nous n'avons jamais vécu, en meilleure santé et notre niveau de vie n'a rien de comparable à ce qu'il était il y a soixante ans. On peut ajouter que la campagne présidentielle s'est axée - comme prévue - autour de l'insécurité alors que les morts non naturelles relèvent plus des accidents de la route (plus de 7000 en 2001) que des meurtres !

Hé bien justement ! L'inquiétude sociale augmente lorsque les risques sanitaires diminuent ! C'est pour cela qu'à la fin du XIXè siècle, le sociologue Durkheim rajoute qu'il est vain de penser éradiquer le crime puisque la raréfaction des crimes présents amènera dans le futur la société à qualifier de "criminelle" des fautes auparavant considérées comme peu graves. C'est pour cela aussi que nous sommes inquiets de ce que nous mangeons alors que la nourriture n'a jamais été aussi sure, depuis le lait pasteurisé par exemple, la tuberculose et la brucellose ont chuté, mais c'est justement parce que les cas d'intoxication alimentaire sont devenus rares, que lorsqu'ils arrivent, cela fait la une !

Ce qui est tout a fait interessant, c'est aussi de repérer comment les médias ne cessent de nous dire que franchement, cette insécurité, c'est quelque chose de nouveau. On connait le discours manipulateur des média qui - pour attirer le chaland - présentent toujours leurs informations comme étant des "nouvelles" justement. La logique médiatique ne peut s'intéresser à un problème qu'à condition de le rendre instantané : pour être vendable, il faut qu'il paraisse nouveau, il doit aussi se résoudre très vite parce que l'actualité n'attend pas.

A faire travailler notre mémoire, on se souvient qu'en 80, Jean-Marie Le Pen nous parlait déjà d'insécurité, qu'en février 76 Roger Gicquel prenait un air grave pour proclamer "la France à peur", peur pour le petit Philippe qui avait disparu 10 jours plus tôt, son meurtrier faisait partie des personnes qui participaient aux battues et réclamaient la peine de mort. ... et pour ceux qui s'interressent à l'histoire, je vous donne une phrase d'un journaliste du petit parisien : "L'insécurité est le nouveau mot à la mode", c'était en 1907 ! Jean Pierre Chevennement à parlé des "sauvageons", n'oublions pas les "blousons noirs" en (1959) et les "Apaches" au début du siècle.

Aujourd'hui, si le présentateur du 20 heures disait : "la France à peur", ce serait de quoi ? des hormones, du lait à la dioxine, des lettres à l'anthrax, des vaches folles, des marées noires, des avalanches, des poissons au mercure, des moules, des pesticides, des jeunes en bas de l'escallier, des téléphones portables, des usines à coté de chez nous, du sang contaminé, le fait qu'il n'y a plus de saison ?

D'ailleurs c'est bien vrai qu'il n'y a plus de saison et ne croyez pas que je sois ironique : les tomates se vendent en hiver, les oranges toute l'année (souvenez vous, on offrait des oranges à Noel) et les fraises six mois par an, peut mieux faire !

Depuis les années 70, l'insécurité est placée comme un problème de société et les politiques sont invités à le résoudre. Au même titre que l'état est maintenant d'ailleurs invité à tout résoudre et qu'il est parfois remis en cause pour des accidents qui ne sont vraiment pas de son domaine : regardez avec quelle rapidité les meutres du conseil municipal ont été expliqués par des défauts de fonctionnements administratifs et surtout, regardez comment nous avons du mal à entendre un homme politique nous dire que cela ne peut pas être empéché, que oui, cela pourra encore arriver. Ce qui est interressant, c'est de voir que certains arguments des candidats à la présidentielle entretenaient l'illusion d'un rapport entre la politique socialiste et ces meutres, Jacques Chirac a raison de dire cela, non pas que cela est vrai, mais plutôt parce que cela va dans le sens du poil, c'est à dire que ça s'inscrit dans ce que nous avons tous envie d'entendre : à savoir que tout pourrait être anticipé, controllé; bref, plus d'arbitraire ou, pour reprendre une phrase du journaliste Michel de Pracontal : "l'idéal utopique du "risque zero" tend à devenir l'un des mythes les plus prégnants de l'époque" (Michel de Pracontal, revue Passages N°94).

Après tout, dans un premier élan, Lionel Jospin promettait "zero SDF" pour la fin de sa présidentielle : nous sommes d'autant plus déçu par les hommes politiques que nous attendons tous d'eux, durant cette campagne à t-on entendu une seule fois de la bouche d'un candidat "je ne peux pas tout" ?

Dans une certaine mesure, le journal télévisé qui nous abreuve de catastrophes, produit aussi - au dela de sa mission d'informations - un discours qui va nous permettre de conforter notre interprétation du monde. En somme, lorsque le journal d'information nous montre des scènes de délinquance, il nous permet d'étayer notre sentiment d'insécurité sur des exemples précis, même si ces exemples ne concernent pas notre vie réelle ! En somme, la délinquance cristallise la peur, comme si les hommes contemporains voulaient trouver des danger réels pour cristalliser une angoisse diffuse, cette insécurité souterraine.

Ainsi, jamais les hommes n'ont été aussi protégés qu'aujourd'hui, jamais ils n'ont vécu aussi longtemps, jamais ils n'ont connu une telle liberté, jamais les habitants des pays industrialisés n'ont eut aussi peu de raisons d'avoir peur et pourtant, jamais un tel sentiment d'insécurité diffuse ne s'était développé.

Lorsqu'il m'arrivait de regarder les images du journal de 20 heures avant le premier tour des élections, j'avais vraiment l'impression que la fin du monde etait proche. Le journaliste Philippe Vandel, dans l'émission Arrêt sur Image du 14 avril a compatilisé le nombre de fois ou le présentateur du 13 heures sur France 2 et sur TF1 prononçait le mot "insécurité" : 40 pour TF1 et une bonne soixantaine pour France 2 au mois de mars dernier.

Jean-Michel Thenard : "Pour l'essentiel, la campagne n'aura tourné qu'autour de l'insécurité, cela a contribué à donner une vision noire d'une société française hors du monde et seulement préocupée d'elle même, comme si son avenir ne dépendait que de ses délinquants, comme si tous les jeunes étaient des sauvageons" (Libé, 19.4.02).

Depuis, les choses ont mystérieusement changées, les délinquants ont-ils peur de M. Rafarin ? En tout cas, ce dont je suis certain, c'est que le pourcentage de M. Bayrou au premier tour est lié à la gifle qu'il a donné à celui qui tentait de lui faire les poches. Mais cette gifle en dit long sur ce malaise de notre société autour de l'idéal moderne : il est interdit d'interdire.

"L'insécurité avait totallement disparue des petits écrans dans l'entredeux tours ou plus exactement, elle était reléguée à la place qui est traditionnellement celle des faits divers" (Patrice Lestrohan canard enchainé 7.5.02)

Il y a un point qui est tout à fait stupéfiant : comment se fait-il que naturellement, nous ne pensons pas à nous dire qu'un journal télévisé est de droite ou de gauche ? Alors, tout de même que nous le faisons pour les journaux papier. Nous savons tous que le Figaro est à droite ou Libé à gauche. Hé bien cela est lié - et cela nous concerne aujourd'hui - au fait que les images, celle du journal d'information, nous donnent l'impression que le journal télévisé est objectif. Les images ne tromperaient pas. Lorsqu'on pense à ça, on se dit qu'il y a quelque chose qui cloche. Le soir du 14 juillet 2001, après l'allocution de Jacques Chirac qui a critiqué le gouvernement et évoqué l'insécurité (qui allait être manifestement le sujet de sa campagne), TF1 avait deux sujets tout chaud là dessus... Mais si on croit au sondage d'opinion publié par le magazine Marianne l'année dernière, on apprend que 80% des journalistes seraient de gauche, alors on peut se demander si le catastrophisme du journal d'information n'est pas purement un catastrophisme qui est là aussi pour sckotcher le télespectateur au même titre qu'un film d'angoissse va nous coller au fautueil... Ne zappez pas !

Alors, quand je faisais des études de psychologie, j'ai apprit que les enfants avant 10 ans n'étaient pas capables de relativiser les évennement, qu'il fallait par exemple leur dire que si il y a eut 20 morts sur la route ce week end, il y a beaucoup de gens qui sont rentrés chez eux sain et sauf ! Cela nous parait évident. Et bien je vais vous dire : je n'y crois pas. Je pense que nous ne sommes pas plus capable de relativiser un évennement que nos enfants. Je pense que le journal d'information, même lorsqu'il parle de catastrophes, de meurtres et d'attentats qui se situent à 10 000 kilomètres de chez nous, le journal d'information, transforme, il modifie notre rapport imaginaire au monde. En un mot, il participe aussi à cette insécurité générale. C'est ainsi que FIP, une radio Parisienne, met en garde contre les risques d'avalanches en haute montagne...

"On nous met tellement en garde contre tout que nous finissons par tout mélanger. Un cyclone sur les Antilles et j'achète un chien de garde ; un massacra à Kaboul et je fais blinder ma porte ; un ami atteint du cancer et j'apprend le karaté..." (J. Girardon, Quand la ville dort mal, Stock2, 1980, p75).

Cet été, la radio va nous rapeller que, durant les vacances, il faut se méfier des voleurs, qu'il ne faut pas laisser d'objets de valeur dans la voiture et qu'il faut renforcer si possible la porte de son appartement, d'ailleurs, les assureurs aiment les portes blindées. Les assureurs participent d'ailleurs aussi à cette dynamique de l'insécurité, ce sont des marchands institutionnels de peur. Ils nous inquiètent en évoquant l'improbable pour mieux nous "r-assurer". Ce qui est tout a fait stupéfiant, c'est qu'il suffit qu'on nous évoque un danger, même improbable, pour qu'on ai beaucoup de mal à refuser "l'option piratage carte bleu dans le commerce en ligne" parce que maintenant qu'on m'en a parlé, je sais que c'est possible !

Il y a un phénomène dont vous avez peut être entendu parler, c'est le succès de la généalogie : la recherche de ses ancêtres. Il y a des club très actifs qui s'échangent leurs trouvaille, beaucoup de sites internet, des programmes informatiques pour fabriquer son arbre généalogique. C'est très étonnant, cette recherche du passé dans un monde qui valorise autant l'avenir, le progrès, le déracinement aussi, les hommes ont quitté les villages pour aller vivre en ville, près des usines, d'ailleurs : "on ne construit plus des usines là où vivent les hommes, on envoie vivre les hommes là où l'on construit des usines" (Girardon, p34). Alors, ce n'est peut être pas si étonnant que ça, ce succès de la généalogie, plus ça va vite, plus les reperres se dispersent au quatre vents, plus certains vont être tenté d'aller voir du coté de quelque chose d'intangible. On peut se poser la question : un monde ou les paysages ne cessent de se transformer, ou nous n'arrivons plus à reconnaitre les quartiers de notre enfance lorsqu'il n'a pas été reconstruit, totalement transformé, ce monde là, perpétuellement en travaux est il rassurant ?

Aussi, je crois qu'il n'y a pas que les immigrés qui ont du mal à s'intégrer : les Français aussi !

Le sociologue Jacques Girardon, ramène un entretien à propos du thème de l'insécurité : " Pour moi, dit un vieux, c'est fini maintenant. Ma vie est derrière moi et je ne suis plus vraiment concerné. Tout a tellement changé, et si vite... Je ne comprends plus rien à ce qui se passe. C'est sans doute normal. Mais je ne crois pas que ce sois bon. C'est pour mes petits-enfants que je suis inquiet : je me demande dans quel drôle de monde ils vont vivre. Non, vraiment, je n'aimerai pas être à votre place" (p20). En somme, plus on se sent en position de vulnérabilité, plus un évennement peut devenir dramatique : l'idée d'une bagarre est plus inquiétante à 70 ans qu'à 20.

Madelaine Laïk écrit : "lorsque votre appartement est conçu de telle sorte que vous êtes condamné à organiser votre intérieur exactement sur le même modèle que l'autre, à faire les même gestes que lui, aux mêmes heures la plupart du temps et qu'en plus, le même extérieur télévisé est injecté chez vous par la même boite, siruée au même endroit, à cause d'un même branchement électrique d'une salle à manger jumelle de la votre, alors on peut se demander si l'on est soi-même ou si l'on est l'autre, les séparations ne sont plus très claires, l'égo vacille et monte l'angoisse de se faire osmoser" (La peur qu'on a, Robert Laffont).

Posons nous une autre question : un monde où la performance individuelle, le dépassement de soi devient la norme en cours, un monde ou l'idéal nous invite à rester jeune, svelte, sportif, sentir bon, être drôle, décontracté, dans l'air du temps (regardez un peu le succès de l'initiation à l'Internet à l'UTL !), ce monde là, disons le mot, obsédé par la normalité, n'est-il pas profondément inquiétant ? A quel moment va t-on défaillir ? Il nous faut toujours plus de recettes pour lutter contre la décrépitude, la science nous promet qu'un jour nous vivrons jusqu'à 150 ans, oui mais après ? après il y a la mort, une mort qui, faute de religion, est vraiment devenue la fin de tout ; Et la DHEA, elle est au point ou pas ? Franchement, les Français sont-ils les plus grands consommateurs d'anxiolitiques à cause de la délinquance ?

Il y a dix ans le téléphone portable fait son apparition avec le succès qu'on lui connait, quinze ans avant apparaissait le Walkman. Il y a un point commun entre ces deux appareils: avec le balladeur on emporte sa musique et on se coupe de la foule, avec le portable, on emporte tout son réseau de connaissance, mais si le téléphone portable et le balladeur se vendent, c'est aussi parce qu'ils nous permettent de ne plus avoir à faire avec l'autre, l'inconnu dans les lieux publics. Mais de toute façon, ces inventions n'ont pas connu le succès que l'on sait par hasard, "lorsque dans un café on voit quelqu'un se lever pour aller prendre un cendrier lui même plutôt que de le demander à son voisin qui n'aurait eu qu'un geste à faire, lorsqu'on voit quelqu'un montrer au marchand le titre du journal qu'il a pris pour éviter d'avoir à lui parler, on se prend à rêver des pays où il faut marchander un quart d'heure pour acheter un kilo d'oranges et où on ne s'en sortira pas sans avoir donné des nouvelles de toute la famille" (Girardon, p90). La ville est un gigantesque rassenblement d'inconnus et l'inconnu inquiète. D'ailleurs, même la topologie des villes change : Virilio l'a bien analysé : les espaces publics nous incitent de plus en plus au mouvement, les trottoirs rétrécissent, la place du village n'a pas d'équivalent dans les villes (l'insécurité du territoire, p261).

Je vais vous raconter une petite annecdote qui va étayer ce que je viens de dire : il y a quelque jours, j'avais rendez-vous avec le mari d'une personne dont l'état de santé était vraiment préocuppant, le monsieur entre... accompagné de 4 autres personnes, la famille. Dans ce petit groupe, il y avait une femme, en face de moi, qui ne disait rien et qui me regardait fixement. Au bout de 10 minutes, je lui lance : "vous me paraissez en colère" et elle de me répondre : mais pas du tout ! On peut la croire. Essayez donc de fixer sans expression, sans parole, quelqu'un pendant quelques minutes : vous venez de le persécuter expérimentalement !

J'ai appris de façon tout à fait fortuite, que Loréal invite les personnes qui se colorent les cheveux de se colorer tout d'abord une petite zone afin de vérifier si il y a allergie. Lorsque l'on sait que la substance colorante doit être tilisée rapidement, cela revient à acheter deux boites de 20 euros chacunes, une pour tester et l'autre pour se colorer si ça marche ! On voit bien que le soucis du fabriquant, c'est de se protéger contre un client mécontent qui porterait plainte pour allergie, le fabriquant se couvre contre l'exception qui confirme la règle, à savoir que la plupart du temps tout ce passe bien. Ce fabriquant se protège au même titre que l'entreprise qui fabrique un des ballons que j'ai acheté, un ballon de plage sur lequel il était écrit : à dégonfler après utilisation, risque d'éclatement en cas d'exposition au soleil ! Tout un programme.

Bon, pour peu que je me colore les cheveux avant d'aller à la plage, je risque les boutons sur la tête, voire la pelade, et je risque aussi d'être défiguré si mon ballon éclate ! La journée s'annonce bien... Surtout que sur la plage, j'ai eut le malheur d'apporter quelques vieux numéros du magazine Que Choisir ? Que Choisir ? Bonne question ! Je découvre en février 2001 que café et chocolat contiennent de l'ochratoxine A, cancérigène, qui peut entrainer une baisse des défenses immunitaires, des troubles rénaux et qu'il est tétratogène pour le foetus ! En juin de la même année, je lis que la surcharge en fer peut conduire à la dépression, à une baisse de la libido et peut endomanger mon foie, mon pancréas, provoquer des cancers et même un arrêt cardiaque ! En septembre 2001 (une année maudite !) on peut lire que l'éther de glycol qui se trouve dans le liquide lave vitre des voitures, dans certaines colles, des shampoings, des laques... peut lui aussi avoir des effets sur les foétus et entrainer des cancers du foie, de l'estomac !

Tout ceci est drôle lorsqu'on le met bout à bout, pourtant je pense que nous sommes innondés par des informations qui d'ailleurs ne nous concernent pas spécialement, qui ne traitent pas d'incivilité ou de délinquance mais qui participent à la perception d'un monde dangeureux peuplé d'éléments imprévisible et surtout : que nous ne maitrisons pas !

Ce dont je parle, on le retrouve par exemple dans la traçabilité sur les produits alimentaire, traçabilité à laquelle maintenant le consommateur a accès, la traçabilité permet - en partie - de supprimer ce que Carl Marx appelait "le fétichisme de la marchandise", le produit est décrit tel qu'il est ; le consommateur devient donc de moins en moins innocent et de plus en plus expert mais cela conduit aussi à un phénomène particulier et que j'appèlerai : l'ère du soupçon.

Si vous achetez un paquet de jambon NF, vous y verrez écrit : sans polyphosphates, conformément à la réglementation, et puis que les jambons NF sont préparés "à base de cuisse de porc entière", vous pouvez alors conclure qu'il y a des jambons reconstitués, ce que vous ne saviez peut être pas ! La marque NF a donc deux effets, d'une part elle rassure mais d'autre part elle élève la vigilance ! La traçabilité allimentaire, loin de rassurer le consommateur contribue donc à entretenir les peurs allimentaires.

On ne peut donc pas séparer cette question de l'insécurité d'une dynamique tout à fait moderne, située autour du "risque zéro", c'est à dire située autour du refus d'un arbitraire.

L'état est pour notre bien, de plus en plus protecteur, la ceinture de sécurité est -je vous le rapelle- obligatoire, le monde médical veut aussi notre bien, nous recevons sans cesse des conseils pour nous épargner des jours difficiles, je lis par exemple un dépliant publiée en 2002 par le ministère de la santé qui tente de prévenir les danger hypothétiques (c'est un avatar du principe de précaution), des téléphones portables, : il faut prendre garde aux zones sensibles du corps, zones génitales des adolescents ou périombilicales des femmes enceintes, il vaut mieux prévenir que guérir n'est ce pas ? Le discours médical qui a envahi le champ de notre vie quotidienne - nous en avons parlé - il ne cesse de nous mettre en garde contre les effets de l'alcool, du tabac, des graisses, du sel, du sucre, de l'inactivité, des bruits trop intenses etc...Voila qui a de quoi nous rassurer.

Tout ceci n'est pas sans rapeller Jacques Chirac qui promet l'impunité zéro, c'est à dire l'idée que tout serait maitrisable, que rien n'échapperait. Cela avait conduit les humoristes de Jalons a faire - durant un hiver au début des années 80 - une manifestation ayant pour slogan : "la France à froid, Mittérand complice". C'était drole en 80, aujourd'hui c'est vraiment d'actualité !

Il était question lors des dernières élections municipales, du désistement des maires qui ne voulaient plus renouveler leur mandats en raison des procès qui les menaçaient de plus en plus pour des histoires d'argent mais aussi pour des incidents qui pouvaient survenir dans la commune. Lorsqu'un accident imprévisible survient, il faut trouver un coupable qui lui, aurait dû prévoir. Dans un monde que l'homme pense avoir entièrement maitrisé, les catastrophes naturelles n'ont plus de raison d'être.

Si un accident a lieu au cours d'une course de bateaux, on inculpe les organisateurs, en fait, l'homme a tellement l'illusion de dominer maintenant les éléments que le réveil des éléments ne peut venir que d'une faute humaine : voyez les procès contre Météo France ou, l'été dernier, l'affaire autour d'un vieil arbre qui s'est abatu sur une tente, pendant quelques jours, les journalistes - qui sont bien dans l'air du temps - ont fait parler des "spécialistes" qui certifiaient que non, vraiment, cet arbre aurait dû être coupé depuis longtemps.

Voyez aussi ce qui se passe avec les saisons, il n'y a plus de saison - je l'ai déjà dit - il n'y a plus de saison parce que nous ne supportons plus les saisons ! Il pleut trop, pas assez, il fait trop chaud. Un hiver normal, ce n'est pas normal, trop de neige sur les routes, pas assez de neige sur les stations à 1200 mètres d'altitude, le front du froid avance et la gendarmerie est sur le pied de guerre !

Copyright Olivier Coron

 

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