Olivier Coron
Psychologue Clinicien
Exposé aux journées régionales d'étude: "L'immixtion de la psychanalyse dans l'institution"
Association médecine et clinique psychanalytique
20/21 mai 2000, Gap
Vous connaissez tous cette formule un peu galvaudée dans certains films parodiques : "Y a t-il un médecin dans la salle ?", cela survient généralement quand le corps défaille et que les spectateurs de cette défaillance sont dépassés par l'evennement. Hé bien je crois que cette formule peut maintenant s'appliquer aux professionnels psy de tout poil. Les récents évennements climatiques qui se sont produits à la fin de l'année dernière n'ont fait que confirmer en effet cette impétieuse nécessitée de convoquer les psy pour qu'ils interviennent sur les souffrances humaines induites par les facéties du réel : qu'il s'agisse d'une interruption du courrant, d'un hold up, d'une marée noire, d'une avalanche ou des mines désafectées qui menacent les habitations, rien ne peut plus freiner la course folle qui semble précipiter le social à interpeller le psy pour qu'il passe à l'acte.
Nous pourrions nous satisfaire de ce phénomène qui semble signifier une certaine reconnaissance dans la qualité de notre travail. De quoi se plaint on après tout ? Il y a des gens qui souffrent et l'institution fait appel à ses éléments pour faire le bien. C'est pourtant justement sur cette évidence que nous pouvons dans un premier temps nous interroger : pourquoi cela va t-il tellement de soi que les psychologues et les psychiatres doivent intervenir lorsque survient une catastrophe ? Après tout, le propre même d'une catastrophe, c'est que le sujet n'y est pour rien, si ce n'est la subir. Dans cette évidence de l'intervention psy, n'y a t-il pas tout de même une once d'idéologie ? Au sens ou justement cela ne s'interroge pas.
Citons pour l'exemple ce petit cas clinique : une épouse en deuil vient me rencontrer à la suite du décé de son mari, un décé survenu lors de la chutte d'un téléphérique. Si elle vient c'est parce qu'elle y a été invité par son entourrage. Elle pleure beaucoup, trop peut être, ses proches, en réponse à ses larmes lui conseille d'aller voir un psy. Je l'interroge: n'y a t-il pas des gens avec qui elle peut parler du défunt ? Oui, ses beaux parents, elles leur fait des visites, après ça va mieux.
Le politique, les responsables de la santé, le champ social lui même convoquent le psy de facto lorsque surgit une dimension particulière, une dimension qui ne s'inscrit plus du coté de la maitrise, qui dérange et qui menace et que nous nomerons la dimension du réel.
Alors comment en dire un peu plus sur cet axe puisque justement il se situe en dehors du symbolique et par là, que les mots manquent. On pourra dire par exemple, pour tenter de s'appuyer sur la clinique, que l'effroi devant le cadavre de l'être aimé, c'est le moment où face au réel de la mort, le sujet trouve les limites du symbolique. L'histoire nous a aussi donné un triste exemple de cet indiscible du réel : celui de l'impossibilité pour certaines victimes des camps de concentration de témoigner de ce qu'ils ont vécu. Georges Snyders, dans son livre "Drames Enfouis" (éditions Buchet Chastel), évoque l'histoire de ces juifs Hongrois qui, le jour du Kippour, jour de jeûne, refusèrent la soupe de midi alors qu'ils mourraient de faim, ne s'agissait-il pas pour eux de réintroduire la dimmension symbolique là ou justement le pouvoir Nazi visait à l'erradiquer ?
Lorsque le sujet peut inscrire du discours sur un évennement qui touche au réel, hé bien justement, de ce réel il n'en n'est plus question. Telle cette jeune femme brulée au second degré par des projections d'huile ; qu'en dit elle ?
- Ma mère avait raison, je suis une porte guigne.
Le succès des théories psychosomatiques qui font de certaines maladies le produit d'une histoire individuelle, semble aussi s'inscrire dans cette nécessité pour un malade d'inscrire l'atteinte biologique dans l'ordre du langage et par là, de faire la nique au réel.
Mais est-il question de cela lorsque les psy interviennent sur le terrain dans les heures qui suivent une catastrophe ? Ce que révèle le témoignage des professionnels impliqués dans ces équipes, c'est que justement il ne s'agit pas ici de psychologie et encore moins de psychothérapie mais que l'enjeux se situe plutot du coté de la tasse à café, d'une main sur l'épaule et parfoit, lorsque c'est possible, de l'écoute d'un récit, les réponses à donner il n'y en a pas, parce que lorsque le réel a pointé le bout de son nez, c'est l'impuissance des mots qui gagne.
Dans cette gestion des vivants, dans cette protocolisation psychologique de l'affect n'y a t-il pas tout de même un parti prit ? Celui que le sujet est désespérement seul. Où sont les proches ? Où se trouve la famille ? Lorsque le trauma ne rend pas impossible le lien social, jusqu'à quel point les psy ne participent pas à cette négation de l'entourage en se supposant les seuls dépositaires efficaces de l'ébranlement subjectif ? Si le protocole prend le pas sur les particularités individuelles, c'est peut être que les plus déstabilisés ne sont pas ceux qu'on croit. Evoquons cette catastrophe qui a fait de nombreux morts dans les Alpes, il n'y a pas de survivants. Une équipe spécialisée est convoquée, prend en charge (formule qu'il s'agit d'entendre) l'entourage. Une famille ne veut pas participer aux groupes de parole, des Turcs, ils font discidence et gèrent à travers un rituel religieux le décé de leur enfant dans l'accident.
Une psychiatre, avec qui il m'arrive parfois d'échanger quelques points de vue sur nos pratique, le reconnaissait : il y a quelque chose de l'ordre de la forfaiture dans le fait d'inviter la psychiatrie à médicaliser la souffrance humaine du vieillard institutionnalisé et dont la plainte, à n'en pas douter, est porteuse d'une légitimité pour peu que l'on se sente appartenir à l'espèce humaine. Médicaliser cette plainte en la désignant comme dépression avec le cortège médicamenteux qui s'en suit, n'est ce pas faire constat d'échec ?
Mais n'allons pas aussi loin, on peut tout autant se pencher sur l'évidence du "suivi psychologique" ou du "soutien psychologique" lorsqu'un sujet est tout bêtement frappé par le réel d'une maladie. Cela va maintenant de soit qu'un pervers soit psychothérapétisé, au même titre qu'il est évident qu'une personne en fin de vie a besoin de rencontrer un psy pour aller mieux. La Ligue contre le Cancer en a même fait un argument dans une publicité radiophonique : "parler à un psychologue cela est très important lorsqu'on est malade du cancer". Une enquête de la DDASS des Hauts de Seine1 a tout de même révélé la surestimation des besoins d'aide psychologique pour les séropositifs (Cité par Patricia Paillet : Création d'un poste de psychologue dans un réseau ville-hôpital, in Psychologues et Psychologies N°147, avril 1999, page 19); effectivement, en quoi le fait d'être malade serait de facto la condition pour aller en parler à un professionnel du fonctionnement psychique ? Et pour ce professionnel, la plainte face à la maladie organique est elle une condition suffisante pour proposer à un individu de le revoir ?
Une jeune femme me raconte ses galères depuis qu'elle se sait séropositive, ça a transformé sa vie, elle s'enferme chez elle, s'alcoolise et ne sort que pour aller voir son médecin traitant qui lui prescrit sa trithérapie qu'elle prend à la lettre. Dehors ça va pas, elle est agoraphobe, elle croise des gens et s'interrogent : savent-ils que j'ai le Sida ?
J'interviens : cette question de ce que les gens savent sur vous, elle est récente ? Non, dit elle, je me suis toujours un peu posé cette question, maintenant c'est sur le Sida.
Une question proprement éthique emmerge : que privilégie t-on ? La maladie ou le sujet ? Y a t-il un sujet derrière la maladie ? Y avait-il un sujet avant la maladie ?
Derrière cette demande généralisée du psy -demande que l'on repère aussi dans la mode des supervisions institutionnelles- se dessine - me semble t-il - une tentative d'instrumentaliser la subjectivité. En cela, j'ai le sentiment qu'on assiste bien à une obsétionnalisation du fonctionnement social, au sens ou l'obsétionnel c'est celui tente de faire l'économie de la subjectivité. Notre fin de siècle a fait de la "glisse", une valeur en plein essor dont le snow-board et le roller sont l'illustration sportive : on surfe sur l'Internet, on zappe devant la télé, tout est "fun" et certains sociologues voient dans le succès de la "cyberculture" l'emmergence de l'idéal d'une humanité hors corps (cf David le Breton, "Une humanité hors corps", Libération, 18 février 2000), quand aux institutions de soin, elles attendent des formations de tout poils qu'elles permettent aux agents de faire enfin l'économie des effets de transfert.
"On m'a dit que le moral c'est 50% de guérison mais quand je pleure en pensant à mon cancer, je culpabilise !".
Cette demande généralisée à l'adresse du psy est donc bien le produit de notre société post moderne dont les valeurs contemporaines ne sont plus "obéissance, discipline, conformité à la morale, mais flexibilité, changement, rapidité de réaction, (...) maîtrise de soi, souplesse psychique et affective (...)", (Alain Ehrenberg, La fatigue d'être soi, ed Odile Jacob 1999, p200), il faut rester zen, maitre de soi en toute occasion, bref, la subjectivité et l'arbitraire n'ont plus leur place, nous entrons, pour citer Maryvonne Febvin dans son intervention d'hier, "dans un monde où tout serait explicable" : parents, professeurs et médecins de tout poil ont de quoi s'inquiéter ; quand aux assureurs, ils veillent et envisagent de nous proposer "garantie contre les accidents de la vie" (Le Monde, 17.2.2000 page 9).
Les psy ne serait-ils pas alors conviés à soutenir à la fois ce déni de l'arbitraire et cette nouvelle ethique du moi ? Ethique qui s'inscrit en tout point dans le discours capitaliste l'on résumera par la formule suivante : "il faut que ça tourne !". Permettre au sujet de redevenir performant au plus vite, telle pourrait être la nouvelle fonction attendue et qui n'est pas sans évoquer l'ego psychologie américaine fustigée par Jacques Lacan. "Les difficultés normales de la vie ont leur remède, écrit Charles Melman, le deuil, le chagrin, la tristesse, l'émotion, la colère, l'insomnie, relèvent d'une palette non plus affective mais médicamenteuse" (Charles Melman, éloge de l'inconfort, revue Passages N°91, été 98, p6).
Derrière cette invite se dévoile une tentative d'instrumentalisation et les petits curieux qui iront faire un séjour aux Etats Unis pourront faire l'expérience d'ouvrir l'annuaire des pages jaunes de n'importe quelle grande ville de la cote ouest pour constater jusqu'à quel point les psy se sont spécialisés pour offrir toute une gamme de compétence spécifique selon que vous êtes dépressif, stressé, anxieu, en crise d'adolescence ou de vieillesse, blonde ou que vous aimez les rillettes de veau !
"L'idée de l'incurable est devenue d'autant plus insupportable que le mythe de la maitrise absolue du réel et du biologique a pris de l'ampleur et, nourrit de surcroît l'idée que l'on doit vaincre tout ce qui dérange ou menace" (Sylvie Nerson Rousseau, Soigner n'est pas punir, Libération 8/8/97), la facilité avec laquelle un traitement antidépresseur est maintenant prescrit lors d'un deuil, qualifié maintenant de "dépression réactionnelle", ou bien les nouvelles formations professionnelles proposées aux étudiants en psychologie, (qu'il s'agisse des diplomes de "psychopathologie du troisième âge", ou de celui de "psychologie de la santé"), participent de ce mouvement gestionnaire - indépendement de la question de la structure de personnalité - et semblent alors nous indiquer où se situe l'invite: participer à cet idéal qui s'inscrit dans le discours de la science. Après le "silence des organes" évoqué par Lériche à propos de la santé, l'ère est au silence psychique.
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