Pierre Aimard
Radiologue
Exposé lors de la conférence L'image le 16 septembre 1995
(relu et révisé en février 1999)
Une société de l'image
Lorsque l'on parle d'imagerie médicale, on fait référence à un domaine spécialisé, cependant tout le monde sait de quoi il s'agit. En effet, la télévision, la presse ont tellement diffusé les images médicales, quelles font partie de notre culture ; chacun sait à quoi ressemble un scanner, une IRM ou une échographie. Or, si la médecine existe depuis des millénaires, l'irruption d'outils diagnostiques comme média entre le médecin et le malade est récente : le stéthoscope a moins de 200 ans, on fêtait, il y a peu le centenaire de la naissance de la radiologie (le même âge que le cinéma) le scanner n'a que 20 ans et lIRM 10 ans. Ces deux applications techniques représentent probablement la plus grande révolution médicale de ces vingt dernières années.
Il existe un engouement du public proche de la fascination pour les histoires médicales, les émissions médicales (qu'elles soient réelles, documentaires, ou de pure fiction) et les images médicalisées du corps humain. Ce mariage de l'image et de la médecine apparaît logique puisque nous vivons dans une société de l'image, de l'audiovisuel, du multimédia, du virtuel et du spectacle. La médecine se prête remarquablement aux règles de l'art, elle semble même très théâtrale avec trois rôles principaux, le bon, la brute et le justicier tenus par des acteurs connus (le patient, la maladie et le soignant). Les décors sont futuristes, les personnages costumés, et l'imagerie médicale explore le corps humain, dévoile son intimité avec parfois la découverte d'un malfaiteur tapi et traqué. La télévision ne s'y est pas trompée le cinéma non plus puisque les images médicales y sont fréquemment utilisées.
En pratique quotidienne, l'examen échographique peut être vécu par les patients comme un spectacle : telle jeune femme se fait accompagner par sa meilleure amie lors d'une première échographie, telle épouse ne quittera pas son mari pendant l'examen. Ces attitudes sont beaucoup moins fréquentes au cours des consultations médicales traditionnelles où ce qu'il est convenu de nommer " le colloque singulier" médecin malade est respecté. L'échographie obstétricale représente probablement le paradigme de cette évolution, il s'agit d'un véritable événement social auquel la famille est souvent conviée ; on commente on s'extasie et le petit acteur déjà très cabot crève l'écran, il gigote comme un cabri, laisse battre son cur à nu, suce son pouce ou urine en public! On repart avec une cassette vidéo qui va sûrement s'intercaler dans le programme T.V. de la soirée et le cliché du charmant bambin a déjà sa place dans l'album photo familial.
Synonyme d'efficacité
Mais par-delà la découverte d'un univers secret fascinant, dissimulé sous notre peau et révélé par l'imagerie médicale, l'attraction réside encore dans la mise en uvre de machines impressionnantes issues de technologies sophistiquées et servies par des opérateurs initiés et efficaces. Pour le public, l'imagerie médicale est en effet souvent synonyme d'efficacité. Le discours des médias et des médecins va dans ce sens. À l'extrême, les machines utilisées, la mise en scène déroutante et les images parfois ésotériques," pour un public qui les déchiffre incomplètement, se situent entre le rite et la technique et ils renvoient le patient aux racines magiques de la médecine" (5). Un article original (1) s'intéressant à la perception du scanner lombaire chez des patients souffrant de sciatique montre bien toute l'importance que les malades accordent à cet examen et même la puissance dont ils le créditent, puisque 27% d'entre eux en espère une amélioration de ses douleurs!
Certes, de nombreuses études le montrent, il s'agit habituellement de la reconnaissance d'une réelle efficacité. Les moyens modernes d'imagerie sont devenus pour beaucoup de pathologies, le pivot du diagnostic les guides de la thérapeutique et les balises de son efficacité. Surtout, ils fournissent une anatomie du vivant, une exploration morphologique, parfois fonctionnelle du corps humain, une véritable dissection sans scalpel. Cependant le concept d'efficacité d'un outil sous entend la définition d'un champ de compétence et le respect d'un "mode d'emploi". Or il semble que l'enthousiasme des patients et des médecins pour l'imagerie, dépasse une simple reconnaissance d'efficacité. En effet, quand ils sont interrogés (7), les radiologues sont d'accord pour estimer qu'un bon nombre des examens prescrits ne sont pas utiles. Mais alors, pourquoi sont-ils prescrits ? Les médecins prescripteurs ont-ils perdu la raison ? Ou au contraire faut-il penser qu'ils ont trouvé "d'autres raisons". Mais alors, quelles peuvent-elles être ? Sans s'arrêter à des motivations triviales de prescription (triviales mais non illégitimes) : permettant de se mettre à l'abri d'éventuelles complications médico-légales ou bien visant simplement a accéder à la demande du patient ; tentons d'identifier des motivations plus cachées et peut-être plus profondes.
La reconstruction d'un monde invisible
En premier lieu, convenons que parmi nos cinq sens la vision occupe une place principale , même s'il faut réserver un rang particulier à l'audition, véhicule du langage. C'est elle que notre culture a privilégié. En outre, une information visuelle est souvent extrêmement riche (8) - (synthétique, multiparamétrique, on peut coder la forme, la topographie utiliser trois dimensions, la couleur). Or l'examen clinique "a capite ad calcem" fait appel aux cinq sens : Hippocrate dans "Epidémies" demande au médecin de "prendre le corps du malade comme objet d'examen : vue, ouïe, odorat, toucher, goût, raison". Si la vue est citée en premier, l'observation est le fruit de "l'action conjuguée des sens et de l'intelligence". Effectivement seule la peau du patient est exposée à la vue du médecin et l'essentiel échappe à l'il. La première ambition de la médecine occidentale depuis l'Antiquité est la reconstruction de ce monde invisible en partant du visible "le visible est l'il de l'invisible" (Démocrite). Les médecins de tradition hippocratique se limitaient à l'observation intelligente des malades et à la dissection animale, s'interdisant de toucher à la dépouille humaine. L'école d'Alexandrie (Hérophile et Erasistrate) ouvre l'ère des dissections humaines. La dissection entre alors dans l'histoire de la médecine, elle connaît ensuite une longue éclipse. Sa place dans la société du moyen âge est controversée. Les historiens se sont complus à entourer de soufre les médecins qui la pratiquaient stigmatisant une violente opposition sociale et une quête de cadavres laborieuse et risquée. Mais les médiévistes actuellement font observer que l'Eglise n'a jamais interdit explicitement sa pratique et que les réticences attribuées aux Chrétiens avaient des racines plus anciennes (JACQUART-4). Elle fut donc régulièrement pratiquée et dès la Renaissance elle devient une étape du chemin vers la modernité (6). Plus tard, cette curiosité anatomique est partagée par la société civile. Les leçons d'anatomie deviennent publiques et les notables affluent. Que cherchaient les participants à ces célébrations anatomiques ? Satisfaire une curiosité aussi légitime que morbide ? Connaître un frisson, partagé dans une communion sociale protégeant de l'horreur, née de ce découpage des chairs qui aboutissait à la déconstruction de la machine humaine ? Tout cela assurément, mais surtout, les hommes ont souvent scruté le secret des corps, en quête de réponses aux questions éternelles qu'ils se posent sur eux-mêmes, la vie, la mort... notons au passage qu'à ses débuts, la radiologie connaît également des séances publiques et foraines. Mais il faut rappeler, que d'une façon plus générale les expérimentations scientifiques (physique, chimie, électricité ) ont longtemps fait l'objet de démonstrations publiques à une époque où les médias n'existaient pas.
Il n'est pas interdit de penser que l'imagerie moderne prend le relais de ces pratiques et renoue avec le fil rouge des dissections et de la science anatomique, d'autant que si l'on observe la fréquence des autopsies dans les hôpitaux, on la voit diminuer nettement à partir des années 1950-1960, ces années marquant par ailleurs l'arrivée de l'imagerie moderne.
L'imagerie, c'est justement une porte qui s'ouvre sur l'intérieur du corps. Le temps d'un examen, l'il va pénétrer sous la peau devenue transparente, observer la vie et la souffrance des organes, puis cette porte va se refermer. Dès lors, on comprend la terrible tentation de vouloir toujours ouvrir cette porte et la frustration qui peut naître de sa fermeture.
Le pouvoir de séduction d'une image est tel que sa réalisation n'a parfois d'autre justification que l'illustration du dossier d'un patient sans modifier la prise en charge thérapeutique ou l'évaluation du pronostic. Il semble alors que les médecins aient besoin de coller une image sur un malade ou une maladie, comme on colle une photo de haricots sur une boite de haricots. Ainsi, tout le monde est rassuré sur le contenu de la boîte. Paradoxalement l'efficacité et la pertinence des images ne sont pas forcément nécessaires. Par exemple si la thermographie mammaire est un examen qui connût il y a peu un succès important, son utilité ne fut jamais démontrée et même quand son inefficacité fut admise, il fallut encore des années pour s'en débarrasser ; son seul atout était d'offrir de belles images en couleurs. Les images, cela paraît objectif, cela rassure.
Une gloire narcissique
Si l'on examine maintenant la situation du médecin qui réalise l'examen, elle paraît également extraordinaire : il vit le plaisir de voir, de s'introduire dans un monde où les autres n'ont pas accès, il observe un espace inconnu de son patient, ainsi il peut parfois remonter vers son passé, mais également entrevoir son avenir. Pendant quelques instants dramatiques il sera le seul à savoir que le destin d'un patient vient de basculer. Il peut en résulter des sentiments mêlés de puissance et d'effroi . La conscience du radiologue souffre alors de ce que l'intérêt d'une exploration, l'excitation et le plaisir qu'elle lui procure puisse naître des épreuves que traverse le malade. Mais cette "jouissance de l'investigation parfois laisse peu de place à l'humanité de son patient"; le radiologue ressent alors "une gloire narcissique, se contemplant puissant en son patient" (7). Le mystère de l'être humain reste toujours aussi opaque et la curiosité est toujours aussi aiguisée. Lorsque l'on explore le corps des autres, au niveau fantasmatique, c'est toujours son propre corps que l'on dévoile. Toutefois cette recherche de sa propre image peut alors receler des dangers, Narcisse ne fut-il pas puni de trop chérir son reflet ?
La rançon d'un succès
Ceci n'est pas un poumon
Nous rencontrons là un premier danger pour la médecine ; à l'encontre de ce que fit Narcisse, les médecins ne doivent pas se laisser séduire par ce qui n'est qu'un reflet. Et pour paraphraser Magritte, on pourrait dire, en montrant une radiographie du thorax : Ceci n'est pas un poumon . Cette mise en garde n'est pas vaine. Les images que nous fabriquons à partir du corps humain ne sont que des reflets de la réalité, produits par des machines aujourd'hui triomphantes et demain obsolètes. Insistons pour dire que ces images sont fabriquées par des ingénieurs dont le but est de fournir aux médecins des clichés qui leur plaisent, c'est-à-dire des images répondant à l'imaginaire médical et à l'idée que nous nous faisons du corps humain. Il faut bien comprendre qu'aujourd'hui l'apparition d'une technique d'imagerie n'est que rarement la réponse à un besoin médical exprimé, la solution d'un problème posé avec un cahier des charges précis, il s'agit le plus souvent de l'application d'un transfert technologique dont les médecins évaluent l'intérêt pour leur discipline (6). Quand il a découvert les rayons X et inventé la radiographie, Roentgen ne s'intéressait pas particulièrement au dépistage de la tuberculose.
Cependant, une fois produites, les images doivent être soumises à une interprétation. Cette évidence est souvent inconnue et mal comprise du public qui en accordant sa confiance à la machine espère confusément un résultat automatique. L'interprétation est un cheminement intellectuel dont les étapes sont complexes. Il se développe une analyse en boucle comprenant, la perception d'informations, la recherche d'éléments signifiants, leur confrontation à l'état clinique du patient, et l'essai d'hypothèses diagnostiques. Les processus cognitifs mis en uvre peuvent différer selon l'expérience et le degré d'expertise du lecteur (9) mais ils incluent toujours une réintroduction de la dimension clinique du problème avec comme corollaire une relativisation de l'image. Cette interprétation devient alors l'objet d'un débat entre différents observateurs pouvant avoir des avis divergents sur son sens, et s'il existe un aphorisme radiologique qui dit que Les rayons X ne se trompent jamais , l'image peut tromper celui qui la confond avec la réalité.
BESSIS, rapporte une anecdote ou la vérité de l'image transcende la réalité : un obstétricien pratiquant une échographie anténatale, annonce le sexe de l'enfant à venir. Pour diverses raisons, l'accouchement a lieu sous anesthésie générale, et il s'avère que l'enfant est du sexe opposé à ce qui avait été annoncé. Les parents refusent de reconnaître ce nouveau né qui ne saurait être le leur, puisqu'ils ont vu sur l'écran le sexe de leur enfant ! Poussant la logique de leur raisonnement, ils poursuivent le médecin pour substitution d'enfant.
Interprétation et fantasme
Si l'image se prête à l'interprétation, elle se prête aussi aux fantasmes. Tous les médecins connaissent le désappointement de certains patients devant un résultat normal. Plus rarement il arrive que parmi ces patients, un certain nombre échouant à faire entendre aux médecins leurs souffrances, s'approprient le décryptage de leur examen et pointant telle ombre suspecte sur leur cliché ou tel mot du compte rendu, identifient l'origine de leur mal. Les propos rassurants du médecin n'y peuvent rien, dans ce cas, l'imaginaire du patient vient au secours de ses maux et il comble le caractère énigmatique de l'image par une appropriation fantasmatique (5).
Le médecin n'est pas à l'abri non plus de ces projections imaginaires. Le Breton a collecté quelques réactions, exemplaires témoignant de la puissance fantasmatique de ces images, qui au siècle dernier n'a pas épargné les scientifiques qui les ont reçues avec un mélange de fascination et d'effroi. Le physicien américain Delbear, découvrant les images radiologiques parle d'entreprise satanique. Le professeur Czermack, de l'université de Ganz ayant accepté de se faire radiographier le crâne, découvre horrifié une tête de mort. Il en perd le sommeil et déclare que ces images doivent rester la propriété des scientifiques, qu'il ne faut pas les révéler au public. Thomas Mann décrit dans "La montagne magique", le choc de l'homme vivant qui regarde sa propre tombe et se découvre sous les traits d'un mort. La radiographie gommait la frontière symbolique entre la vie et la mort et provoquait un sacrilège.
Aujourd'hui, la banalisation de ces images en a tempéré l'effroi ; cependant, le contenu latent, potentiellement terrifiant de l'imagerie médicale perdure, ces images illustrent souvent la maladie et peuvent annoncer la mort. c'est ainsi que l'association Act Ut, a réalisé à l'occasion d'une journée nationale d'action contre le SIDA, une campagne d'affiches montrant deux mains radiographiées de face, accompagnées d'un court texte : L'épidémie est hors de contrôle. l'image radiographique des mains n'a été choisie que pour son caractère effrayant, comme symbole mortifère. Elle n'illustre pas la maladie, car malgré ses atteintes ubiquitaires, le SIDA épargne le squelette périphérique.
De façon plus ludique, les images médicales peuvent se prêter à une lecture projective, et c'est un jeu pratiqué dans plusieurs grandes revues de radiologie américaines où l'on retrouve sous un titre variable une rubrique de l'image dans l'image. Les lecteurs envoient des clichés, et tous les mois paraît l'image la plus insolite. Il faut deviner une figure intruse et dissimulée au sein des ombres d'une image radiographique. Parfois, l'image est associée à l'histoire du patient tel ce jeune marié dont la tumeur osseuse dessine un cur, mais il n'y a habituellement aucun rapport et les silhouettes le plus fréquemment rencontrées sont celles d'animaux, ou de visages diaboliques!
Une tâche bien visible
Envisageons à présent la situation d'un patient qui découvre dans son crâne, la tâche bien visible de cette tumeur, qui lui mange le cerveau, ou bien sur son poumon cette étrange araignée aux pattes informes qui menace sa vie ; n'est-il pas rempli d'effroi ? Le mal est là, visible, illustré, inéluctable. Son angoisse va probablement s'approprier ces images, s'y investir, s'en nourrir. Dans sa psyché, son schéma corporel en sera modifié et la représentation de sa maladie en portera l'empreinte. Une fois la guérison obtenue, l'image ne revient pas toujours à la normale, le bilan d'imagerie témoigne des mutilations chirurgicales, il montre parfois des opacités tumorales résiduelles et ces cicatrices de l'intérieur, ne sont elles pas d'obscures menaces, de nouvelles sources d'angoisse pour un patient ? l'image participe à notre vie affective, elle est source d'émotions.
On a même connu des maladies dont le succès a été assuré par des images spectaculaires, c'est ainsi que la lombalgie, qui est un symptôme fréquent, accepte de nombreuses causes. Mais lorsque l'on effectue des radiographies du rachis, on retrouve chez les patients d'un certain âge, des excroissances osseuses ostensibles, qui furent poétiquement nommées bec-de-perroquet. Ces becs-de-perroquets sont très rarement la cause des douleurs, cependant, en raison de leur aspect caractéristique, ils connurent une véritable mode et furent tenus pour responsables de tous les troubles. aujourd'hui, cette fièvre s'est calmée et ils ont rejoint le rang d'images peu significatives... mais le scanner de la hernie discale a pris le relais.
Il existe un domaine où les implications psychologiques de l'examen ont été plus particulièrement étudiées, c'est celui de l'échographie obstétricale (8). La diversité des opinions émises à ce sujet témoigne de sa richesse, de sa complexité et finalement du peu de connaissances que nous avons de l'impact des images que nous produisons. Certains auteurs ont décrit le syndrome de la femme transparente, ils disent avoir observé le désarroi de femmes se plaignant à l'issue de l'examen de n'être envisagées que comme une enveloppe qui porte un enfant, comme si elles avaient été dépossédées de l'état symbiotique de la grossesse. Cela pourrait se résumer par cette phrase d'une patiente : Depuis mon échographie, je ne suis plus enceinte, je porte un enfant. D'autres auteurs expliquent que la femme, bouleversée par l'image, se sent enfin mère non plus à travers des sensations physiologiques, mais par la découverte de cette image, confondue avec le réel. Cette transparence peut aussi être vécue comme la violation d'un tabou : je ne veux pas voir, cela portera malheur. On a même évoqué un syndrome de rapt, l'échographiste par son savoir volant l'enfant à sa mère.
Il est vraisemblable que toutes ces interprétations, bien qu'apparemment contradictoires, détiennent une part de vérité. Elles renvoient à la problématique de chaque patiente et du rapport que le médecin a lié avec elles. Cependant, il apparaît sage de les accepter avec prudence, ainsi que l'illustre cette petite histoire pleine de charme. Voici donc un enfant très perturbé par la grossesse de sa mère, au point que son comportement quotidien en est modifié et ses parents s'en plaignent. Arrive le jour de l'échographie et sa mère lemmène, comme cela est fréquent, assister à l'examen. Le petit découvre alors l'image d'un ftus sur l'écran. Au contrôle suivant, la mère annonce ravie au médecin, que depuis cette visite, son petit garçon n'est plus turbulent. Perplexe, le médecin rapporte le cas lors d'un séminaire, et propose une interprétation : linquiétude de lenfant naissait de l'inconnu, quand il a pu voir le "bébé", son anxiété s'est apaisée. Un collègue amusé fit alors remarquer qu'il était tout aussi probable que lorsque le petit a vu ce tas de points noirs et blancs sur l'écran, il ne s'est pas senti très menacé et est reparti rassuré (2).
Même l'utilisation du scanner à des fins de tromperie n'a pas manqué. Il s'est trouvé un médecin pour inventer une utilisation para-scientifique du scanner : sur un concept voisin de l'iridologie, il a développé un système de lecture para-anatomique et irrationnelle du scanner cérébral. En examinant les clichés de ses patients, il déterminait l'organe malade (foie, rate, thyroïde...) et la pathologie en cause. Nous avons ici tous les ingrédients pour une bonne para-science, l'image est un produit de haute technologie elle est complexe, et reste énigmatique pour qui ne possède pas les codes de lectures mais elle est précédée d'une aura médiatique et scientifique puissante. L'amalgame devient subtil entre le support scientifique et le champ de la pensée irrationnelle, d'autant que le cerveau cristallise pour notre société, l'essence de l'humain. En outre la confusion peut être entretenue avec la représentation des aires corticales de Brodmann.
Si l'on s'éloigne maintenant de l'imaginaire médical pour se pencher sur la pratique médicale et que l'on tente d'identifier les changements que l'imagerie a introduit dans la pratique quotidienne ils ne paraissent pas moindres.
Nous n'aborderons pas ici le problème très actuel du coût de l'imagerie, ni de ses risques, souvent négligés mais bien réels, ni même des luttes, parfois âpres, que son contrôle et son appropriation peuvent susciter entre les différentes spécialités médicales. Envisageons plutôt les nouvelles pratiques nées de l'imagerie et ce qu'elle a changé dans le rapport entre le médecin et le malade.
Une perte de confiance
L'attrait de l'imagerie et la séduction qu'elle exerce sur les patients masque d'une certaine façon un réel désarroi et peut-être une perte de confiance en la médecine. Plus précisément il pourrait traduire une perte de confiance du patient dans son médecin, dans son jugement et son diagnostic (1). La consommation d'examens d'imagerie est un des avatars de cette nouvelle attitude au même titre que le reste du consumérisme médical et de ce que l'on nomme aujourd'hui le nomadisme médical. Dans beaucoup d'autres activités l'automatisation des tâches et l'assistance informatisée sont présentés comme une amélioration de la performance, de la qualité, et de la sécurité. Un ordinateur ne vient-il pas de battre le champion du monde des échec? L'imagerie par sa technicité et l'objectivité dont elle est créditée devient donc un élément de sécurisation pour le patient, le protégeant des défaillances éventuelles de son médecin. Ceci pourrait expliquer son désarroi quand il découvre que ces images doivent encore faire l'objet d'une interprétation. Cette crise de confiance n'atteint-elle que les patients, les médecins sont-ils épargnés et ont-ils gardé foi en leur art ? Il semble permis d'en douter.
Il y a trente ans Michel Foucault publiait un ouvrage intitulé Naissance de la clinique, on pourrait aujourd'hui écrire la suite Mort de la clinique. Bien sûr, il ne s'agit que d'une boutade, l'imagerie ne remet pas en cause la démarche anatomo-clinique, qui reste le concept fondateur de la médecine occidentale actuelle ; mais on peut se demander si l'imagerie ne conduit pas à un refoulement sophistiqué du corps du malade ? De même que la société ne tolère qu'une image lustrée, aseptisée, du corps, refoulant le corps différent, déformé, âgé, odorant... l'examen physique du patient est de plus en plus négligé (10). Et la science clinique, qui aurait pu progresser s'affiner, s'enrichir, de sa confrontation à l'image a, au contraire, souvent abdiqué de son primat. Les jeunes générations de médecins pratiquent de moins en moins l'examen clinique, et l'on retrouve paradoxalement à la fin de ce vingtième siècle, une situation qui ressemble à celle du moyen âge, époque où le médecin ne déshabillait pas les patients. Il existe cependant des études (11) qui démontrent qu'un examen clinique bien conduit peut être très efficace et dans certaines circonstances dispenser un chirurgien de tout bilan complémentaire. Néanmoins en pratique quotidienne, même dans ces circonstances le bilan d'imagerie reste toujours prescrit. Bientôt les investigations para-cliniques ne complèteront plus l'examen du patient elles le remplaceront. L'archétype d'une consultation moderne pourrait s'écrire ainsi :"vous avez mal au ventre ? Faites réaliser les examens suivants "Puis un peu plus tard : "votre bilan biologique est normal, l'endoscopie, l'échographie, et le scanner également, vous pouvez être rassuré". Cette acculturation clinique est préjudiciable à la médecine, au patient et à la radiologie. En effet, l'examen radiologique ne déroge pas à l'axiome commun qui veut que l'on ne trouve que ce que l'on cherche. Le radiologue ne peut travailler efficacement que s'il a à répondre à une question; il mettra alors en uvre les moyens nécessaires et suffisants à la solution du problème... Encore faut-il poser un problème, ce qui se fait de moins en moins dans un contexte où les demandes d'imageries ont, de plus en plus, un caractère systématique et se substituent à l'examen clinique.
Cette nouvelle relation, médecin malade, appauvrie, laisse souvent le patient frustré d'un réel contact avec son médecin. La symbolique de cette relation implique que le médecin occupe une autre place que celle d'un simple prescripteur d'explorations complémentaires et de remèdes.
En effet cette imagerie est merveilleusement confortable pour les médecins, elle permet d'évacuer à la fois le corps , corps malade, souffrant, et la "personne" du patient, qui interpelle qui regarde et qui juge. Elle permet de répondre à l'ultime désir des médecins : faire de la médecine sans malade. Les malades sont remplacés par les images de leur corps, et les médecins peuvent se réunir, les étudier les commenter, s'exprimer librement, plaisanter même, loin du regard du malade.
Cette dépendance de l'image peut même s'avérer dangereuse dans certaines situations d'urgence. À titre d'exemple un enfant admis à l'hôpital, peut mourir d'une invagination intestinale si le radiologue à qui l'on demande une échographie n'est pas joignable Linvagination est une urgence grave, aujourd'hui, son diagnostic est assuré par l'échographie. Cette affection ne date cependant pas d'hier, les Chinois avaient découvert, il y a bien longtemps que l'on pouvait la guérir en soufflant dans l'anus des enfants ; elle est décrite en Europe depuis le moyen âge. Avant l'ère de l'échographie, un enfant dont l'état s'aggravait dheure en heure, aurait été confié au chirurgien qui l'aurait opéré. Mais dans des circonstances, peut-être particulières, l'échographie a pu apparaître une étape incontournable du diagnostique, et son absence entraîner le décès d'un enfant.
Déficit d'humanisme
Enfin, il faut mettre à jour une des conséquences les plus fondamentales de l'imagerie, il s'agit du risque de synecdoque, le risque de prendre une partie pour le tout et de prendre l'image pour le patient. Mais est-ce bien une conséquence de l'imagerie ou l'imagerie n'intervient-elle ici que comme un outil issu de l'application d'une pensée médicale plus globale ? Ainsi que l'illustrait le modèle de consultation que nous venons d'évoquer la médecine moderne est une médecine du corps, elle propose un discours sur le corps en apparence irréfutable et culturellement admis. Elle sépare l'homme de son corps, la maladie devenant un désordre du corps plus précisément, le désordre d'un organe. La radiologie est issue de cette conceptualisation et elle la renforce, elle introduit le risque de réduire l'être humain malade à l'image de sa maladie et de soigner des images et non plus des gens. Certes cette démarche donne tous les jours des preuves d'efficacité, mais elle laisse une part de l'humanité des patients en souffrance. Ce déficit d'humanisme est un des reproches formulés aujourd'hui à l'encontre de la médecine, c'est lui qui ouvre la porte à des médecines alternatives prenant mieux en compte la symbiose de l'homme avec son corps. Michel Foucault nous invitait déjà à cette réflexion lorsqu'il écrivait en parlant de la médecine comme nous la pratiquons : Cet ordre du corps solide et visible n'est cependant qu'une des manières pour la médecine de spatialiser la maladie. Ni la première sans doute, ni la plus fondamentale. Il y a eu, il y aura des distributions du mal qui sont autres.
(1) BERTHOLOT, J.M., "Perception de la tomodensitométrie lombaire. Etude chez 150 patients hospitalisés pour sciatique discale" Press Med 1998 ; 27 : 51-56.
(2) BESSIS, R., "Aspects psychologiques de la représentation imagée du ftus", Echographie en Gynécologie et Obstétrique", COMMUNICATION 95, 1985.
(3) GIORDAN, A., "Histoire et leçon des innovations : le scanner médical", LA RECHERCHE ; 1996 ; 288 : 93.
(4) GRMEK, M.D. (sous la direction de), Histoire de la pensée médicale en Occident, volume 1, Seuil 1995
(5) LE BRETON, D., "Le squelette du vivant de l'homme", Contrastes, 1995, p.4 et 5.
(6) LE BRETON, D., La Chair à vif , Métailié, 1993.
(7) MERIOT, PH., " Radiologistes : états d'âme et questionnement", J Radiol ; 1995; 76: 487-489.
(8) RAO, R., " Quand l'information parle à nos yeux", LA RECHERCHE ; 1996; 285 : 66-73.
(9) RAUFASTE, E., "Expertise et diagnostic radiologique. II. Etude empirique", J Radiol ; 1998; 79: 235-240.
(10) SICARD, D.," Corps et images du corps", AUTREMENT, septembre 1989, n° 109, p. 37 à 40.
(11) WHITE, M.C., "sensitivity and Cost Minimization Analysis of Radiology Versus olive palpation for the Diagnosis of Hyperthrophic Pyloric stenosis", J Pediatr Surg ;; 1998 ; 33 : 913-917.