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Sur une île déserte...

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« Choisir, c’est renoncer à jamais à tout le reste… »

Vous connaissez sans doute le jeu qui consiste à imaginer un départ forcé et solitaire sur une île déserte et à choisir dix disques ou dix livres à emporter pour survivre. Si le jeu est faussement dramatique et peut sembler stupide, les choix n’en demeurent pas moins intéressants. Ils sont parfois difficiles, souvent significatifs et toujours douloureux. Que prendre avec moi qui me sois à ce point essentiel ? Ne vais-je pas, par appréhension du jugement des autres, me laisser aller à des habitudes culturelles, voire à quelques réflexes mondains, plutôt que de faire confiance à ma sensibilité, puisqu'en dernière instance, il ne s’agit que d’un jeu ? Alors, pourquoi être sincère, alors que l’on peut être brillant ? Même si les deux attitudes ne sont pas nécessairement incompatibles. Le désir d’éviter absolument les fautes de goût, vraies et fausses d’ailleurs, au prix même d’un conformisme illusoirement savant, ne va-t-il pas lourdement peser, de manière plus ou moins consciente, sur mon choix ? Tant pis, il faut se jeter à l’eau, et tenter l’exercice avec la plus grande sincérité possible, sans crainte du jugement des autres, serait-il assassin, ou pire encore, le plus objectif et le plus compétent du monde. Il faut aussi accepter l’idée qu’un enregistrement est bien plus qu’une œuvre isolée, c’est un mélange magique et une douloureuse alchimie constitués d’un interprète, d’un soliste, d’un chef, d’un orchestre, d’un son, d’un souvenir personnel peut-être. Ce sont ces disques que nous avons usés, à l'époque du vinyle, que nous faisons aujourd'hui jouer, sans cesse et sans crainte de les user, sur nos lecteurs laser et qui jalonnent notre vie comme autant de repères intimes, affectifs et culturels. Oui, il est bien question de ces œuvres enregistrées, ces « entités infracassables », qui font partie de nous-mêmes et que nous connaissons par cœur. Au concert, nous en sommes même les tuteurs impitoyables et les légataires intransigeants qui ne pardonnent rien à l’interprète, tant il nous semble qu’on ne peut plus les écouter autrement que ce que notre enregistrement préféré nous a donné à entendre depuis si longtemps, depuis toujours peut-être... Ce mélange de connaissance et de subjectivité, d’enjeu affectif et de jeu effectif, n’est-il pas le fondement même de l’émotion ? Celle qui doit habiter et animer ceux qui aiment les arts, ceux qui ne peuvent penser leur vie sans musique. On n’aime pas d’emblée, la « Pastorale » de Beethoven parce que son écriture est nouvelle, ou encore parce qu’une lecture récente a mis en évidence des richesses syntaxiques jusqu’alors cachées, ni Bach, parce que sa musique ouvre sans doute la voie à celle de la modernité. Ces disques, et il en irait de même pour des livres, sont une part archivée et indéchiffrable de nous-mêmes, un jardin secret, un coin caché où nous nous sommes mille fois réfugiés les soirs de défaite, un espace vital privé où nous pouvons nous retrouver, sans solitude ni désespoir. Ils sont en nous, et lorsque nous partons, n’importe où d’ailleurs, l’idée de les emporter avec nous devient évidente. Ils représentent une sorte de sécurité affective, un repère, aussi émotionnel qu’esthétique. Bref, au fil du temps, ils nous ont constitué, au point de faire corps avec ce qu’il y a, à la fois, de plus intangible et de plus fragile en nous, je veux dire, notre miroir de l’intimité, notre personnalité de survie, celle qu’il convient de situer ailleurs que dans les codes convenus des pratiques psychologiques, sociales, voire familiales... Et maintenant, il est grand temps de partir...
Si je devais m’en aller sur cette île théorique et mythique, pour me retrouver seul, je crois que je prendrais en premier des « Transcriptions pour Orchestre d’œuvres de Bach par Léopold Stokowski » . Le vieux maestro, au début des années soixante et dix, enregistre, à Prague avec la Philharmonie Tchèque, des transcriptions pour orchestre d’œuvres de Bach, il est âgé de quatre-vingt-dix ans. Il a joué ces transcriptions toute sa vie et dans le monde entier. Il s’agit bien sûr de la « Toccata et Fugue en ré mineur », de la « Grande Passacaille en ut mineur », du « Prélude en mi-bémol mineur », de la « Fugue Géante » extraite de « Wir glauben all’ an einen Gott », du « Choral » extrait de la « Cantate de Pâques » et de « Mein Jesu » extrait de « Geistliches Lied ». C’est avec ces transcriptions, et plus particulièrement la « Toccata », que j’ai découvert Stokowski dans le fabuleux film de Walt Dysney « Fantasia ». Aujourd'hui encore, lorsque j’écoute l’orchestre symphonique jouer ces pièces écrites pour l’orgue, le violon, la voix ou l’orchestre de chambre, je redécouvre la souveraine intemporalité des thèmes de Bach. Je sais bien qu’il s’agit d’une trahison, du moins sur le plan musicologique, pourtant le résultat est irrésistible d’émotion et d’ivresse sonique, même s’il peut sembler surréaliste. Ainsi, la « Passacaille » apparaît comme une sorte de fondement théorique paranoïaque de toute la musique occidentale, énoncé de la manière la plus séduisante et la plus émotionnelle qui se puisse imaginer. Je reviens très souvent à cet enregistrement réalisé par un chef hors normes, alors nonagénaire, et qui avait conservé à l’égard de la musique un enthousiasme intact et un émerveillement d’enfant. Cet enregistrement sera le premier à entrer dans mes bagages. Il devrait être présent dans toutes les écoles, qu’elles soient de musique ou non...
Le second disque compact est un enregistrement réalisé à la fin des années cinquante par Stokowski à la tête d’un mystérieux et introuvable « Stadium Symphony Orchestra of New York » qui n’est autre que l’Orchestre Philharmonique de New York. La prestigieuse phalange new-yorkaise prenait ce nom pour ses concerts d’été qu’elle donnait à cette époque au « Lewisohn Stadium ». Stokowski dirige une Suite personnelle du ballet « Cendrillon » et « The Ugly Duckling » de Prokofiev, « Uirapurù » et « Modinha », mouvement central extrait du « Premier Bachianas Brasileira » de Villa-Lobos et la « Children’s Corner Suite » de Debussy. Tout l’art de Stokowski se déploie avec un brio étourdissant et saisissant dans ces œuvres du XXe siècle.
La « Suite de Cendrillon » que le maestro a tirée du merveilleux ballet de Prokofiev devient un poème symphonique crépusculaire et bouleversant. Un lyrisme éperdu et irrésistible, servi par un legato d’une beauté à mourir, se répand tout au long de l’œuvre pour se fondre et se métamorphoser en une Valse inquiétante que Stokowski tire du côté de Ravel. L’apothéose finale, grandiose et sublimée, est une surréaliste leçon de direction d’orchestre. Le maestro utilise les basses comme personne au monde n’a jamais osé ou su le faire ! Le thème principal est dilaté dans une alchimie impensable et insensée de couleurs crépusculaires et d’alliages de timbres somptueux... C’est beau à mourir... Loin derrière, Rozhdestvensky et Järvi qui sont d’ailleurs excellents, mais très loin derrière...
« Uirapurù » est un magnifique poème symphonique plein de couleurs vives et de brillants contrastes sonores. Stokowski colorie, impose des tons et des alliages de sonorités incroyables. Cette alchimie sonique qui relève de la magie donne toutes ses lettres de noblesse à une œuvre méconnue qui rappelle en brio et qualité « l’Oiseau de Feu » de Stravinsky.
« Modinha » est le mouvement lent central du « Premier Bachianas Brasileira » écrit pour un ensemble de violoncelles. Stokowski, séduit par l’inouïe beauté du thème, le jouera seul, et le réorchestrera, ajoutant quelques contrebasses pour renforcer la présence de cette indicible nostalgie qui traverse toute l’œuvre. Le résultat est merveilleux. À ne pas écouter si l’on est malheureux, quoique...
« Le Vilain Petit Canard » de Prokofiev est l’occasion pour Stokowski de prouver à quel point il fut un accompagnateur attentif et original de la voix humaine. La voix sublime de Regina Resnik, au sommet de son art à cette époque, devient un instrument, une couleur qui s’insinue naturellement dans le tissu sonique typique de Prokofiev, revu et corrigé certes par les soins du maestro.
« Le Coin des Enfants », orchestré par Caplet, préfigure les aventures imagées de « Fantasia ».
Cet enregistrement, réalisé à l’aube de la stéréophonie, est renversant. Tout l’art de Stokowski est là, comme une sorte de résumé testamentaire et bouleversant. Je le considère comme un des plus grands enregistrements jamais réalisés. Un incunable donc...
Le troisième disque est entièrement consacré à Tchaïkovsky. À la tête de l’Orchestre d’État de la Fédération de Russie, Evgeny Svetlanov dirige « Francesca da Rimini », « Roméo et Juliette » et la « Marche du Couronnement ». De la folie pure ! Svetlanov est un génie de la direction d’orchestre, un marginal aussi ! « Francesca » est dramatisée à outrance. Des langueurs incroyables succèdent à des violences invraisemblables ! Cette « Francesca » est du niveau de celles de Stokowski et Mravinsky. Comment Svetlanov parvient-il à impulser cette dynamique à son orchestre ? Pour l’avoir entendu en concert avec ce même orchestre dans « Manfred », je puis affirmer qu’il n’y a point de truquage de studio. Sans doute Svetlanov, est-il aujourd’hui le seul chef au monde, avec Carlos Païta, à savoir ainsi jouer de la dynamique. L’inflation du son paraît sans limites ! C’est ahurissant !
« Roméo » est joué comme « Francesca ». Le drame se déroule sous nos yeux, nos oreilles devrais-je plutôt dire, avec fracas et tendresse. Rien ne nous est épargné, tout est dit au premier degré avec une conviction confondante et une puissance terrifiante qui balayent tout devant elle. Cet orchestre monstrueux, avec ses cuivres si russes et ses cordes si slaves, emporte tout sur son passage, même les contresens disparaissent et sont engloutis par cette démesure sonore. Seuls Païta et Stokowski, avec d’autres moyens, ont été aussi loin dans ce parti pris d’extraversion assumée. Et cela marche !!
La « Marche du Couronnement », peu enregistrée contrairement à la « Marche Slave », conclut cet enregistrement comme il avait commencé : dans le fracas sublime de cuivres et de percussions déchaînés et maîtrisés ! Un souffle de forge anime cet œuvre de circonstance. Un enregistrement indispensable et incontournable.
Le quatrième enregistrement est un coffret consacré aux « Cinq Symphonies » de Robert Schumann. Sawallisch dirige la prestigieuse Staatskapelle de Dresde. Le plus grand et le plus bel enregistrement de ces symphonies et de Wolfgang Sawallisch. C’est prodigieux ! Bouleversant, d’une splendeur sonique à couper le souffle ! Le tempo est d’une justesse diabolique, induisant une respiration parfaite, bref du très grand art ! Schumann est là par la grâce d’un chef transfiguré et d’un orchestre sans équivalent au monde dans ce répertoire. Si vous voulez découvrir et aimer l’œuvre symphonique de Robert Schumann, écoutez ce coffret, il contient des merveilles incroyables. Tout d’abord, c’est l’occasion d’apprendre que Schumann est un immense symphoniste qui annonce Brahms, ensuite de comprendre que Sawallisch est un grand chef d’orchestre capable d’habiter totalement les œuvres qu’il aime, il voue un véritable culte à Schumann, et enfin, d’écouter un orchestre qui joue dans son arbre généalogique avec un brio fou et une élégance sonore de rêve. Vous découvrirez aussi une Cinquième Symphonie, « le Triptyque » que Sawallisch dirige de façon hallucinée, et qui est un des plus grands moments de ce coffret indispensable. Aucun autre interprète, et ils sont nombreux à avoir relevé le défi, n’est parvenu à ce degré d’équilibre et de justesse dans l’engagement, à cette plénitude dans le son et la compréhension de l’univers symphonique de Schumann. Une intégrale qui n’a jamais été surpassée et, qui, à mon avis, reste insurpassable.
Le cinquième disque est la « Première Symphonie » de Brahms dirigée par Carlos Païta à la tête du National Philharmonic Orchestra. J’ai toujours passionnément aimé l’art de Carlos Païta qui me semble être l’un des plus subjectifs et des plus engagés de ce temps avec celui de Svetlanov. Le chef argentin bouscule cette « Première Symphonie » de Brahms sans rogner le moins du monde la part de lyrisme du second mouvement, mais il est vrai que l’introduction, avec une présence énorme et lancinante des timbales, donne un ton violent et implacable qui ne laisse pas supposer ce répit. Le troisième mouvement reprend cette marche en avant. Les cordes et les bois se déchaînent à nouveau pour mettre en évidence tout le rythme syncopé en totale rupture que l’on retrouve dans toutes les symphonies de Brahms, mais en plus évident. Et l’outrance est là, nécessaire, légitimée et pédagogique ! Quelques fluctuations de tempo pour annoncer des ruptures terribles et le quatrième mouvement débute sur un roulement de timbales que je n’ai jamais entendu ainsi ailleurs. Des pizzicati énormes, surlignés par les timbales encore, mettent la machine infernale « païtienne » en route pour un final surréaliste et violent. Cuivres et timbales rivalisent d’amplitude pour occuper le devant de la scène. Tout l’art du maestro est là, qui donne à Brahms une dimension nouvelle et un éclairage nouveau. Le soleil et l’orage, la passion et la tendresse sont pour une fois clairement mis en évidence dans le ciel de Hambourg, d’ordinaire si voilé et si nuageux. Païta réussira le même tour de force avec la « Huitième Symphonie » de Bruckner. Cette conception hyperdramatisée et ultra violente de ces symphonies, pourtant si germaniques, les rend immédiatement plus humaines, parce que plus contrastées et plus déséquilibrées. Je considère cette « Première » comme la plus originale jamais enregistrée, mais aussi comme la plus belle... Ancerl était infernal, Horenstein marmoréen, Karajan somptueux et Haitink merveilleux ! Païta est tout cela à la fois ! Voulez-vous que je vous dise mes préférences pour les autres symphonies ? La « Seconde » est conduite au néant historique et métaphysique par Mravinsky et son terrible Orchestre de Leningrad. La « Troisième » est hiératique de perfection par Haitink et le fabuleux Concertgebouw. Quant à la « Quatrième », Karajan et son Orchestre de Berlin, assombri comme jamais, dans un enregistrement de 1964, l’ont rendue pour l’éternité à une sorte de majesté originelle rêvée...
Le sixième enregistrement que j’emporte est un festival de musique russe par le « grand » Mravinsky qui dirige l’Orchestre Philharmonique de Leningrad. Au programme, la « Deuxième Suite de Roméo et Juliette » de Prokofiev et des « Extraits » de « Casse-Noisette » de Tchaïkovsky. De 1935, et jusqu’à sa mort, Mravinsky a régné d’une main de fer sur son Orchestre de Leningrad, plus encore que ne le fit Toscanini sur le NBC Symphony Orchestra. De plus, il détestait les studios d’enregistrements. Tous les documents que nous possédons aujourd’hui, à l’exception des trois dernières symphonies de Tchaïkovsky enregistrées par la DG en Allemagne au début des années soixante, ont été réalisés en public. Année après année, le « Commandeur Russe » a imposé à son orchestre certaines caractéristiques sonores rapidement perceptibles, les cuivres crépitent sèchement comme nulle part ailleurs, les bois possèdent des timbres bien particuliers, acérés pour les bassons, acidulés pour les hautbois. Les cordes ont toutes le même grain rêche et la même sonorité mâte. Cette sonorité a toujours servi une conception de la musique, rigoureuse et violente, rythmique et inflexible, aussi éloignée de tout pathos romantique que de toute complaisance sonique. Toutes les interprétations sont à la fois sombres et vives, emportées et structurées, quelle que soit l’œuvre jouée.
La « Deuxième Suite de Roméo et Juliette » s’ouvre sur un tutti de l’orchestre démentiel. Aucun chef, mis à part peut-être Ancerl, n’a atteint cette furieuse puissance. Le ton général est donné. C’est le drame et sa violence qui vont dominer l’interprétation. Le résultat est sublime et irrésistible. « Roméo au tombeau de Juliette » est d’une noirceur irrespirable, les sonorités de l’orchestre sont insoutenables. Une trompette qui semble s’être évadée d’un cauchemar scriabinien, introduit des cuivres graves d’une force effrayante. Le thème principal, l’un des plus beaux que je connais, et j’en connais, apparaît sous des couleurs cendrées dans les espaces, rapidement mais momentanément, abandonnés par les percussions et les cuivres... Éblouissant, éperdu et bouleversant... Un des plus grands moments de l’histoire de la musique enregistrée...
Les « Extraits » de « Casse-Noisette » sont choisis en fonction de leur densité dramatique et orchestrale et de leur continuité thématique. La sixième scène du premier acte s’ouvre sur des bois virtuoses et rapides. La septième scène, sous-titrée « La Bataille », donne lieu à une démonstration fabuleuse de l’incroyable capacité dynamique de l’orchestre. Les climax sont sombres, rappelant parfois ceux de « Manfred ». La huitième scène du second acte qui est une sorte de promenade hivernale en forêt est menée comme le mouvement lent d’une symphonie, gravement et soulevant encore une dynamique inouïe. La neuvième scène du second acte est une valse légère mais qui garde cependant un fond d’ombre. La quatorzième scène du même second acte qui rend compte du face à face entre la Fée et le Prince, est grandiose, elle met en valeur la démesure sonique de tout l’orchestre, l’homogénéité des cordes et leur sonorité mate. Le thème est exposé, surexposé même, de façon étourdissante. Je n’ai jamais entendu « La Valse Finale et l’Apothéose » sonner avec autant de force noire et de grandeur hautaine réunies. C’est impressionnant ! Mravinsky traite ces deux suites de ballet comme s’il s’agissait de poèmes symphoniques. Le parti pris est largement justifié par un résultat ébouriffant. Une immense leçon d’orchestre comme on n’en fait plus ! Un moment d’éternité...
Le septième enregistrement est un coffret composé de deux disques compacts consacré à Mahler et Schmidt. Zubin Mehta dirige l’Orchestre Philharmonique de Vienne, les Chœurs de L’Opéra d’État de Vienne, Iléana Cotrubas (soprano) et Christa Ludwig (contralto) pour la Seconde Symphonie (« Résurrection ») de Gustav Mahler et le Philharmonique seul pour la « Quatrième Symphonie » de Franz Schmidt . Ce coffret est à distribuer gratuitement à tous ceux qui aiment le romantisme crépusculaire. Mehta livre ses deux plus fantastiques enregistrements, faisant de ces interprétations des références absolues et incontournables. Pour la Seconde mphonie de Mahler, on n’a jamais fait mieux. Ni Solti, violent et grandiose, ni Bernstein, romantique et nostalgique, ni Walter, ni Haitink, ni Klemperer, ni Sinopoli ne sont parvenus à ce degré d’engagement total et parfait, à cette plastique sonore orchestrale ahurissante, à cette violence, à la fois terrible et maîtrisée, sans laquelle il n’est pas d’interprétation possible et crédible de Mahler et, enfin à cette somptueuse maîtrise des chœurs et des deux voix solistes. Le Philharmonique de Vienne chauffé à blanc par un Zubin Mehta que l’on ne connaît plus ainsi aujourd’hui, est en état de grâce. L’introduction du premier mouvement avec une armée de contrebasses en folie est effrayante ! Seul, peut-être, Stokowski a fait « pire » ! Les voix des deux cantatrices sont parfaites et bouleversantes. « L’Urlicht » sombre et majestueux de Christa Ludwig annonce le dialogue sublime du dernier mouvement. Le Final et ses chœurs sont irrésistibles. La lente montée des voix, murmurée et interrogeant le mystère du silence, nous réapprend le sens du frisson. Le dialogue entre Christa Ludwig et Ileana Cotrubas est un moment d’apesanteur et d’éternité incroyable. L’apparition inouïe du soprano fragile et émouvant de Cotrubas constitue un miracle ineffable de grâce irréelle. Cette voix qui descend du ciel avec la légèreté des anges conduit Mahler au panthéon des compositeurs. Il y a une vingtaine d’années, je suis resté hébété et transi à la première écoute, aujourd’hui encore, je ne sais pas si j’ai entendu une musique aussi pure, aussi belle et aussi bouleversante... Les chœurs grandioses, soutenus par une pédale d’orgue monumentale, terminent avec éclat cette immense et sublime symphonie... Le silence qui suit l’écoute est encore empli d’ombres et de sons... Je sais que l’émotion va mettre un temps fou à dissiper ses effets...
La « Quatrième Symphonie » est le chef d’œuvre de Franz Schmidt . Cette impressionnante et imposante symphonie est un « Requiem » à la mémoire de sa fille. Ce thrène douloureux et pathétique est dirigé par Mehta de façon sublime. Le chef, aidé par un Philharmonique de Vienne étincelant, rend compte de la complexité de la partition tout en mettant en valeur ses richesses harmoniques et ses beautés bouleversantes. Une structure unitaire développe ses divers mouvements qui, joués sans interruption, s’identifient aux épisodes successifs d’une unique forme sonate. Dans ce flot continu de musique, si la lumière se présente sous tous les tons possibles et même inimaginables, elle semble privilégier les couleurs moirées et crépusculaires. Les cieux sont d’encre et les clartés livides. L’adieu à la jeunesse, au passé et à l’espoir est évident. Cette symphonie est d’une somptuosité bouleversante. Je connais d’autres interprétations, celle de Rajter, ou encore celle de Welser-Mölst, elles n’atteignent jamais cet engagement fabuleux, ni cette justesse de ton que Mehta a su obtenir d’un orchestre dont je ne sais plus quoi dire, tant les qualificatifs usuels m’apparaissent soudain obsolètes...
Le huitième disque est la « Sixième Symphonie » de Gustav Mahler interprétée par Sir Georg Solti à la tête du Chicago Symphony Orchestra. Cette symphonie est sous-titrée « Tragique ». C’était, semble-t-il, la préférée d’Alban Berg, en tout cas celle dont il disait qu’elle ouvrait la voie à la musique moderne. Solti est aussi à l’aise dans Mahler que dans Wagner, et cela s’entend ! La violence du propos, les déchirements et extases des mouvements lents, les aspects sarcastiques de la partition sont rendus avec un réalisme confondant. Solti provoque et déploie une orgie sonore invraisemblable ! Il ne laisse pas le moindre répit à l’auditeur. Aucun autre chef n’est parvenu à ce degré maîtrisé d’incandescence et d’expressivité. La dynamique de l’œuvre est rendue totalement. Les cuivres et les timbales sont ahurissants de présence et de signification. Boulez me paraît bien terne dans une récente version de grand luxe. Bernstein est sentimental, trop sans doute, il finit par gommer, voire nier la violence de l’œuvre. Karajan étale toute sa fabuleuse et somptueuse complaisance à l’égard du son. Abbado joue cette symphonie comme s’il s’agissait d’un « remake » anachronique de Pelléas. Sinopoli est d’un pessimisme terrible qui me séduit, mais qui oublie toute la subjectivité dramatique de l’œuvre. L’éblouissant thème d’Alma n’est pas une préparation à l’Adagio de la Neuvième Symphonie, il demeure totalement subjectif et les sonorités sont, si j’ose dire, essentiellement privées ! Järvi, le plus rapide de tous, semble s’épuiser au fil du propos et le dernier mouvement manque cruellement de mordant. Barbirolli ne retrouve ni l’inspiration, ni le souffle qui avaient marqué l’interprétation de la Cinquième Symphonie. Bernard Haitink, avec un orchestre du « Concertgebouw » pourtant merveilleux, prend trop de distance avec le propos. Maazel et ses fantastiques « Wiener Philharmoniker » arrondissent les angles et polissent les aspérités jusqu’à la boursouflure pour séduire, à défaut de convaincre. Comme si Mahler avait besoin de cela ! Inbal reste neutre et le nez dans la partition ! Seul, Tennstedt réussit de manière formidable à concurrencer Solti, avec un orchestre moins virtuose, mais pas moins engagé. Comme la Seconde Symphonie, cette Sixième a donc trouvé son interprète idéal avec Solti. Il faut écouter cette munificente et volcanique version qui est l’un des moments les plus extraordinaires de toute l’histoire de la musique enregistrée...
Le neuvième enregistrement est la « Huitième Symphonie » de Shostakovich interprétée par Bernard Haitink et l’Orchestre du Concertgebouw. J’ai une passion pour cette symphonie, véritable monument orchestral du XXe siècle. Si elle n’est pas la plus facile d’accès des quinze écrites par Shostakovich, elle me paraît être la plus contrastée, la plus violente aussi, peut-être la plus barbare. Les concurrents de Bernard Haitink sont redoutables, il s’agit de Kondrachine, de Rozhdestvensky et, à un degré moindre, de Previn. Les deux russes sont prodigieux et primitifs. Kondrachine fait démarrer une machine infernale qui ne s’arrêtera qu’engloutie dans le néant. Rozhdestvensky, habitué à fréquenter Bartok et Schnittke, tire l’œuvre du côté de la modernité en mettant en évidence toute la sauvagerie de son langage. Previn est spectaculaire, et ce n’est déjà pas si mal ! Haitink et son phénoménal orchestre, le meilleur de tous, ouvrent l’immense adagio sur des basses crépusculaires et des bois et cuivres brucknériens ! Et cela marche ! Un ton noir et postromantique est concédé. La splendeur des timbres de l’orchestre, une dimension sonique ébouriffante et la direction inspirée et précise du chef vont faire le reste, et donner à cette version une dimension surhumaine et intemporelle inouïe. Le deuxième mouvement est un allegretto typique du style de Shostakovich, sarcastique, violent et tragique. Le troisième mouvement est le moment le plus intense de cette interprétation, le plus grand aussi. Ni Kondrachine, ni Rozhdestvensky ne sont parvenus à ce degré de force, implacable et grandiose à la fois. Tout est impitoyable : la rythmique inexorable et féroce, l’atmosphère violente et démesurée et enfin le sens, terrible et désespéré. Le mouvement se meurt dans des sonorités lointaines et menaçantes des cordes basses, elles aussi menacées par d’immenses fracas des cuivres et des percussions. Ce procédé, à la fois agressif et dérisoire, surprenant et contradictoire, va parcourir les deux derniers mouvements pour y mourir lentement. L’idée de rémission, si elle fait une timidement apparition, ne semble pourtant pas avoir de prise sur le cours des choses... C’est inouï ! Il est impossible de sortir indemne de cette épreuve sonore, de cet affrontement volcanique. Ce que parviennent à faire Haitink et son orchestre est incroyable ! Tous les pupitres de l’orchestre sont mobilisés et répondent avec une virtuosité confondante. Un des plus grands enregistrements consacré à Shostakovich. Un des plus grands disques jamais réalisé...
Arrivé presque au terme de mon choix, j’éprouve beaucoup de difficultés à le terminer. Le dixième enregistrement ne s’impose pas de lui-même. J’hésite entre plusieurs. La sixième symphonie de Tchaïkovsky et la « Fantastique » par Païta, d’autres « Transcriptions » de Bach par Stokowski, la « Huitième Symphonie » de Mahler par Tennstedt, « Le Prince des Bois » de Bartok par Järvi, les Symphonies de Frank et de Chausson par D’Avalos, « Manfred » par Svetlanov, « Salomé » par Studer et Sinopoli, « Pelléas et Mellissande » de Schoenberg par Karajan, la Troisième Symphonie de Saint-Saëns par Tortelier, la Seconde Symphonie de Mendelssohn par Abbado, la Cinquième Symphonie de Shostakovich par Haitink, la Onzième par Stokowski, le Requiem de Mozart par Harnoncourt, les « Gürre Lieder » de Schoenberg par Chailly, « Hamlet », « Francesca » de Tchaïkovsky et « Le Poème de l’Extase » de Scriabine par Stokowski, les « Deux Symphonies » de Walton par Mackerras, etc. Je pourrais continuer ainsi longtemps ! Il faut choisir ! Ce sont les deux symphonies françaises qui l’emportent ! Celles de Frank et de Chausson, magnifiquement interprétées par Francesco D’Avalos qui dirige un Philharmonia Orchestra éblouissant. Ces deux compositeurs français n’ont écrit qu’une seule symphonie et en trois mouvements. Les deux œuvres sont contemporaines, elles datent de 1889. En plein « wagnérisme », elles tentent de se faufiler, tous cuivres dehors, pour exister tout simplement. Je connaissais ces deux symphonies, surtout celle de Frank. Monteux, Stokowski, Munch et Karajan lui avaient donné ses lettres de notoriété et de noblesse. Celle de Chausson, beaucoup moins jouée et enregistrée, doit une fière chandelle à Plasson et à Serebreier. D’Avalos est le premier à avoir pensé à un tel couplage. Le chef italien inscrit les deux œuvres dans une continuité théorique et culturelle qui implique une unité d’interprétation. Il réussit son pari de façon extraordinaire. Les deux symphonies sont « brucknérisées », mais gardent intacte leur fraîcheur thématique. Ainsi, aux rugissements impressionnants des cuivres, succèdent des harmonies douces et séduisantes, même si l’on devine qu’elles s’échappent de l’ombre où elles sont nées. La Symphonie de Chausson sort de ce traitement resplendissante et flattée. Le premier mouvement est quasiment irrésistible. Le thème principal, surveillé et amplifié par des cuivres infernaux, révèle sa superbe beauté, sa plastique impeccable et sa nostalgie en demi-teinte. Étonnant ! Elle mérite le titre de plus grande symphonie française avec la « Fantastique » de Berlioz et la Troisième de Saint-Saëns. Un disque magnifique à tous égards.
Les valises sont prêtes, et emplies de ces œuvres et interprétations qui ont jalonné ma vie et marqué mon histoire. Ces choix sont significatifs de bien des choses... M’ont-ils mis à nu ? Oui, certes. Je ne puis imaginer un instant ma vie sans musique. Mais encore... J’éprouve à présent quelques regrets qui vont, je le sais, peu à peu se vivifier. Je crois que Mendelssohn me manque déjà, et aussi d’autres transcriptions de Bach, réalisées par Stokowski, notamment l’immense « Chaconne » tirée de la Deuxième Partita pour Violon que le maestro jouait avec un orchestre symphonique au complet ! Je ne puis revenir sur mes choix, d’ailleurs, cela ne changerait rien à leur sens profond ! Trop tard ! Même si j’ai l’impression qu’une part de moi-même va souffrir... Mais qu’il fut difficile de choisir ! « Choisir, c’est renoncer à jamais à tout le reste... », disait, me semble-t-il, Gide. Il avait raison...

Repères discographiques :

Mes dix enregistrements.

Bach. « Transcriptions pour Orchestre » par Léopold Stokowski et l’Orchestre Philharmonique Tchèque. 1 CD Decca. AAD.
Musiques du XXe siècle par Léopold Stokowski et The New York Stadium Symphony Orchestra. 1 CD Everest. AAD.
Mahler. Sixième Symphonie par Sir Georg Solti et l’Orchestre Symphonique de Chicago. 1 CD Decca. ADD.
Mahler. Seconde Symphonie. Schmidt : Quatrième Symphonie par Zubin Mehta et l’Orchestre Philharmonique de Vienne, les Chœurs de l’Opéra d’État de Vienne, Christa Ludwig, Ileana Cotrubas. Un coffret de 2 CD Decca. ADD.
Prokofiev. Suite de « Roméo et Juliette ». Tchaïkovsky. extraits de « Casse-Noisettes » par Evgeny Mravinsky et l’Orchestre Philharmonique de Leningrad. 1 CD Philips ou Melodyia. ADD.
Schumann. Les Cinq Symphonies par Wolfgang Sawallisch et la Staatskapelle de Dresde. Un coffret Emi de 2 CD. ADD.
Tchaïkovsky. « Roméo et Juliette », « Francesca da Rimini » et « Marche du Couronnement » par Evgeny Svetlanov et l’Orchestre d’État de la Fédération de Russie. 1 CD Canyon. DDD.
Brahms. Première Symphonie par Carlos Païta et le National Philharmonic Orchestra. 1 CD Lodia. DDD.
Shostakovich. Huitième Symphonie par Bernard Haitink et le Royal Concertgebouw Orchestra. 1 CD Decca. DDD.
Frank et Chausson. Symphonies par Francesco d’Avalos et le Philharmonia Orchestra. 1 CD ASV. DDD.

Enregistrements cités.
Première Symphonie de Brahms : Horenstein (1cd Chesky). Karajan (1cd DG). Haitink (1cd Philips).
Sixième Symphonie de Mahler : Barbirolli (2cd Emi). Tennstedt (2cd Emi). Boulez (1cd DG). Järvi (1cd Chandos). Sinopoli (2cd DG). Maazel (2cd Sony). Abbado (2cd DG). Bernstein (2cd DG). Haitink (2cd Philips).
Seconde Symphonie de Mahler : Solti (2cd Decca). Sinopoli (2cd DG). Haitink (2cd Philips). Walter (2cd Sony). Klemperer (1cd Emi).
Quatrième Symphonie de Schmidt : Rajter (4cd Opus). Welser-Mölst (1cd Emi).
Huitième Symphonie de Shostakovich : Rozhdestvensky (1cd Olympia). Previn (1cd Emi). Kondrachine (1cd Chant du Monde).
« Roméo et Juliette » : Prokofiev : Ancerl (1cd Supraphon).
« Roméo et Juliette » : Tchaïkovsky : Païta (1cd Lodia).
« Francesca da Rimini » : Tchaïkovsky : Stokowski (1cd Everest ou 1cd Philips). Mravinsky (1cd Erato ou Melodyia.).
Symphonie : César Frank : Karajan (1cd Emi). Monteux (1cd RCA).
Symphonie : Chausson : Plasson (1cd Emi). Serebreier (1cd Chandos).
« Cendrillon » de Prokofiev : Järvi (1cd Chandos). Rozhdestvensky (1cd Melodyia.).