Hérodiade
Scène
Hérodiade
O miroir !
[...]
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine
Il est difficile de donner à notre recherche un langage qui lui soit fidèle. Etudier l'espace ne consiste à pas à porter l'attention sur des données acquises a priori. Pour parler plus concrètement, l'espace n'est pas un contenu, mais une forme de contenu, ou la formation de contenu. Il n'est pas une constatation de l'état de choses, mais plutôt un devenir des choses, une extraction des matériaux bruts comme composantes. Il nous a fallu donc feindre, ouvrir l'unité du récit pour en extraire une spatialité, par procédés définis en avance.
Notre étude a démarré à partir d'un principe qui à sa source dans la phénoménologie de Merleau-Ponty : il s'agit d'un rapport de mimétisme existant entre l'espace et nous-mêmes, plus précisément, entre nos propres sens et le monde où nous sommes. Sous cet angle, l'étude de l'espace fictif devient une question de perception : identifier ses couleurs, sentir ses odeurs, palper ses matériaux, mesurer ses dimensions... Aussi s'établit au fur et à mesure de notre recherche un schéma constructif d'étude, calqué d'après le modèle de nos sens. Nous avons élaboré un système complexe qui est apte à saisir la transformation incessante de notre objet d'étude. L'interrelation de divers attributs spatiaux polarise une triade d'images et de pensées dialectiques qui se définit comme suit : euphorique vs dysphorique, dynamique vs statique, plein vs vide. Grâce à ces polarités, l'écriture met à plat des attraits mythiques et évite ainsi de succomber sans réserve à la tentation du symbolisme. C'est dans cette résistance que se dégage une force rédemptrice qui guide l'espace vers la plénitude culminante de sa forme. Rappelons le fait que la densité de la spatialité d'Hérodias est ancrée dans la dimension du réalisme et du symbolique non-désigné. Nous nous sommes aperçue que sous les attributs concrets s'amalgament les expériences originellement mythico-historiques, sous forme de l'immédiateté de la présence sensible. La finalité se manifeste lors de la dissolution de l'espace historique dans l'espace de mythe, une dimension suggérée, voilée. Une sorte d'onirisme mythique joue en permanence ses valeurs dans le texte. Le motif du mythe, ou l'envoûtement mythique, ou plutôt une rupture de l'envoûtement mythique, semble désigner le point de fuite qui permettrait de reconstruire la visée de la plus haut de l'art de ce petit conte.
L'espace est lui-même une histoire, qui a son début, son évolution et sa fin. Dans la deuxième partie, nous avons mis l'espace en contact avec d'autres instances narratives, en l'occurrence, le personnage. En aucun cas, la construction de l'espace n'en est dissociée. Nous avons essayé de mettre au jour le simultanéisme existant entre le mouvement des personnages et la représentation de l'espace. Tous les voyages représentés dans le récit provoquent immanquablement les conjonctions et les disjonctions spatiales. Ils ont comme conséquence la mise en oeuvre de l'espace. Les moindres déplacements deviennent immédiatement signifiants, dès qu'on les considère comme des signaux de l'énonciation de l'espace. L'espace n'est jamais défini a priori, il est déployé progressivement et se ramifie à partir d'une variété des postures, des dispositions et des thématiques. En fait, les entrées en scène, les sorties, comme les franchissements des seuils, sont des "prétextes" qui, justifiant les énoncés spatiaux, favorisent la neutralisation des éléments "véridiques" ou pittoresques qui risquerait de pousser l'interprétation du texte dans le sens purement sémantique. Il en résulte un Hérodias sobre et énigmatique. Il ne faut pas négliger le côté subjectif de l'espace, dû à la technique de points de vue. Nos analyses des paysages d'Hérodias nous révèlent l'existence d'un irrépressible besoin de voir et de rassasier les appétits de l'oeil.
La troisième partie nous a permis de centrer notre attention sur la relation spatio-narrative. Elle a montré que l'espace n'est pas un simple décor, ni un habitacle neutre, mais une composante autonome, voire une instance narrative. Il est sûr que son élaboration subit sans cesse les impulsions immanentes au narratif et son destin est déterminé par la vision du récit. Or, il est important de tenir compte de son rôle actif. Nous avons reconstitué deux grands programmes narratifs. Ni l'origine, ni l'évolution de ces programmes ne se séparent de la conception spatiale. C'est en les suivant que le récit se mène à sa fin. Par le moyen de l'espace, le narrateur parvient à faire suppléer les éléments explicatifs, mettre à plat certaine tentation du pittoresque et trouver un équilibre entre les forces divergentes. En termes précis, les paysages et les lieux décrits dans Hérodias forment un réseau de figures qui permette à la narration de s'évader, au moins momentanément, de la servitude qui consiste essentiellement à raconter une histoire. Transformé en multiples foyers stratégiques, l'espace exerce un pouvoir non seulement sur l'évolution de l'écriture, mais aussi sur le rythme du récit, notamment, sur sa structure en chapitres et en séquences.
Sous la lumière de la critique génétique, le texte se pulvérise en une succession d'instants où il paraît chaque fois différent et nous avons pu le retenir dans ces moments difficiles de naître pour finalement le contempler plus longtemps. La remontée vers le lieu de naissance du texte nous préoccupe autant que le texte tel qu'il est présenté dans son état publié. Chaque tentative de retourner aux manuscrits maintient le récit dans le même instant auroral des éternels commencements. Le regard génétique nous fait découvrir que le destin de l'espace d'Hérodias émerge de l'impulsion profonde de l'écriture. Qu'il s'étende ou qu'il se rétrécisse, tout est en raison de cette attirance textuelle qui régit secrètement tout le laboratoire du manuscrit, la contrée de jeu kaléidoscopique. De ce fait, le texte trouvé est moins une construction rigoureuse des éléments constitutifs qu'une découlée naturelle des rapports des forces des choses, comme l'indique Roland Barthes :
ce qu'il s'agit obtenir, c'est la fluidité, le rythme optimal du cours de la parole, le "suivi", en un mot, ce flumen orationis réclamé déjà par les rhétoriciens classiques.
Malgré la grande distance temporelle et géographique, l'esprit de Barthes fait écho à l'esthétique chinoise de la poésie, comme l'entend François Jullien :
Comme la calligraphie, comme la peinture, le poème constitue un ensemble à la fois global et unifié qui communique d'un même élan à l'intérieur de lui-même. Il n'est pas comme un "melon" qu'on peut "partager en tranches", sa continuité est intrinsèque, elle est la preuve de ce qu'une interaction est bien à l'oeuvre (entre "émotion" et "paysage", mots et sens...), de ce qu'un procès est effectivement en cours : il n'y a de véritable poésie - pour reprendre le titre d'Eluard - qu'"ininterrompue ".
La configuration des choses laisse venir le texte, comme l'eau jaillit de la source, sans artifice, ni ostentation. L'espace est sans cesse contraint par la propension des éléments textuels. Il est aussi la conscience de cette contrainte, le désir de passer outre, le lieu même de la résistance. La fiction flaubertienne est dans chaque instant singulier et dans la totalité. L'oeuvre d'Hérodias ne se fait qu'avec l'idée impérative d'une prose idéale. Elle est tenue et soutenue par la conscience d'une prose inaccessible, qui est une abstraction esthétique, une intransitivité qui noue le réel et l'idéal. Nous citons un beau passage de Luigi Pareyson qui illustre en excellence l'infinité d'une oeuvre d'art :
L'oeuvre d'art (...) est une forme, c'est-à-dire un mouvement arrivé à sa conclusion : en quelque sorte, un infini inclus dans le fini. Sa totalité résulte de sa conclusion et doit donc être considéré non comme la fermeture d'une réalité statique et immobile, mais comme l'ouverture d'un infini qui s'est rassemblé dans une forme.
Dans son heureuse impuissance de contenir, par ses formes prosaïques, des substances du monde dans son épuisement et dans son absolu, l'organisation narrative laisse, par certaines obscurités, par certaines lacunes, une contrée de résonance à l'imaginaire. C'est sans doute une nouvelle façon de voir le monde, de fixer un oeil sur le monde, par conséquent de créer le monde. Est-ce la formule mettre au jour équivaut à mettre en lumière ? et pourquoi pas mettre en obscurité ? Il est impossible d'expliquer l'énigme. Nous constatons que la réponse est dans l'oeuvre, elle y est. Impossible d'exorciser tous les mystères, qui font du dehors des axes constitutifs que nous avons relevés, nous sommes obligée de le prendre pour ce qu'il a d'obscur. Au terme de cette étude, est-ce que l'on peut dire : j'ai vu naître l'espace d'Hérodias? je tiens en main la vérité de cette "chimie merveilleuse" qui lie l'homme à l'espace et qui unifie l'espace et le récit ?
Nous sommes de glace en racontant des passions ou des aventures où le commun du monde met ses chaleurs.
Emergeant du mouvement incessant de la narration, l'espace libère ensuite le récit des lois tyranniques de raconter une histoire : qu'il puisse se laisser enchanter par les secrets du monde où nous sommes et s'égarer dans son immensité qui est la nôtre ; qu'il puisse s'évanouir finalement dans l'image séduisante et insaisissable de la "glace" où il s'expose au vertige menaçant de sa propre disparition, de sa future réapparition. Le mythe d'Hérodias, c'est sa forme, fondée sur la prophétie : "Pour qu'il croisse, il faut que je diminue".