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Interview de Joe Zawinul - 1983
    Les enfants de Miles Davis sont devenus les pères d'un genre nouveau. Plus band de rock que groupe de jazz, le "bulletin météo" fait la pluie mais aussi le beau temps, sur ce qui bouge dans la musique depuis 1970.


La formation de Weather Report a récemment subi son changement le plus important depuis ses débuts, puisque seuls Wayne Shorter et toi en faites encore partie...

Cela fait plus d'un an. Après l'enregistrement de l'album "Weather Report", nous devions faire une tournée européenne, mais nous n'avons pas pu finir l'album à temps. Les dates ont donc été décalées. Mais Peter Erskine et Jaco Pastorius avaient des projets en solo, et au printemps dernier, nous avons été contraints de chercher d'autres musiciens. Mais ça s'est très bien passé et cela faisait longtemps que nous avions envie de changement.

Je suppose que chaque nouveau musicien affecte la saveur de la musique que vous jouez...

Bien sûr. Et c'est très bien. Peut-être ce groupe est-il encore supérieur aux précédents.

Quand même, vous changez sans cesse de section rythmique!

C'est arrivé comme ça. Si les gens grandissent avec nous, c'est parfait. Notre seule volonté est de nous développer, de toujours progresser. Si certains ne peuvent plus nous suivre, on prend de jeunes musiciens, inconnus la plupart du temps. C'est comme quand Wayne et moi jouions avec Miles Davis ou Art Blakey et Cannonball Adderley, on était les valeurs montantes au sein d'orchestres célèbres. Maitenant, nous essayons de faire de même pour les jeunes musiciens. Au bout d'un moment avec nous, quand ils se sentent prêts à jouer leur propre musique, ils s'en vont et nous les remplaçons. Wayne et moi leur appprenons ce que nous savons. Nous devenons leurs mentors. S'ils réussissent, c'est le plus beau compliment que nous pouvons recevoir.

Peux-tu nous parler de la relation très particulière que tu as avec Wayne ?

Nous avons toujours été amis. Wayne m'a montré récemment une photo prise au Birdland en 1959, quand nous jouions tous les deux dans l'orchestre de Maynard Ferguson. Immédiatement, nous avons développé un rapport musical très puissant. Il était très ami avec John Coltrane. Nous sortions beaucoup et nous pensions toujours : "un de ces quatre, on va jouer ensemble pour de bon". Un mois après son passage chez Maynard Ferguson, Wayne est parti chez Art Blakey et j'ai joué pendant deux ans avec Dinah Washingtown avant de faire partie du groupe de Cannonball Adderley. Wayne, lui, a rejoint Miles Davis vers 1964. Je suis resté près de dix ans avec Cannonball, jusqu'à ce que Miles m'appelle pour enregistrer avec lui. Nous avons dû faire cinq albums et c'est là que j'ai retrouvé Wayne. On ne s'était pas vus depuis des années. Mais pendant les séances de "In a silent way", on a recommencé à parler de travailler ensemble. Il aimait ma musique, j'aimais la sienne. Boom, c'est tout. Weather Report était né.

Miles a fait appel à toi au moment le plus crucial de sa carrière. De plus, il a utilisé deux de tes compositions, "In silent way" et "Pharouh's dance" pour changer le cours de l'histoire du jazz et de la musique du XXe siècle. Qu'est-ce qui l'a attiré vers toi !

Il faudrait lui demander. Je me suis intéressé très tôt à l'électronique et il aimait beaucoup ça. De plus, c'était un fan de Dinah Washington. Chaque fois qu'il en avait l'occasion, il venait nous écouter. En fait, dès l959, il m'avait demandé de faire un disque avec lui, ce que j'ai refusé car je savais qu'il me restait beaucoup à apprendre. Et il m'a respecté pour cela. Je savais que le temps viendrait de le retrouver. Je composais beaucoup pour Cannonball et cela lui plaisait. Il m'a rappelé et la suite est de l'histoire.

Contrairement à beaucoup d'ensemble, Weather Report est né d'abord d'une vision musicale...

Au départ, Wayne avait écrit des pièces comme "Nefertiti", et j'avais composé des morceaux comme "Silent way" et "Pharoah's dance", bien avant que Miles ne les enregistre. On s'est reconnus en tant qu'artistes. Nous avons voulu continuer ensemble et ne nous en sommes jamais lassés. On a toujours trouvé de bons musiciens pour jouer avec nous, certains sont devenus si bons qu'ils sont des artistes qui ont leur propre carrière comme Jaco, Peter Erskine, Miroslav Vitous.

Tu es surtout connu comme compositeur...

En fait, mes compositions sont des improvisations. Elles sont réécrites à partir de bandes enregistrées de mes improvisations, parfois raccourcies pour des problèmes de longueur. Toute la musique de tous nos disques est improvisée.

Je suppose que les disques nous proposent les moments les plus inspirés de tes improvisations. Est-ce de ce calibre chaque fois que tu te mets aux claviers ?

Tout le temps. Pourquoi, je n'en sais rien. Je suis inspiré par les sons. Quand je programme mes synthés et que je trafique tous mes boutons, je tombe parfois sur un timbre, une résonance qui me plaît. Je branche mon magriéto et je joue immédiatement. Et il en sort toujours quelque chose de valable. J'en utilise très peu par la suite, parce que je fais ça tous les jours et que j'ai des années d'idées stockées sur bande. J'en remplis au moins une heure par jour. Je ne me force jamais.
J'ai beaucoup d'autres occupations. J'ai une maison à la campagne, je travaille au jardin, je coupe du bois, je m'occupe de ma famille. Mais mes instruments sont toujours branchés. Je m'assieds et le moindre bruit m'inspire. Un combat d'oiseaux par exemple. Il y a beaucoup d'oiseaux différents, j'habite dans la forêt. Mes machines sont prêtes et c'est parti. Quand j'ai besoin de musique, je retourne dans mes archives et je réécoute mes bandes avant d'entrer en studio. Je prends une feuille et je recopie ce que j'avais joué, note pour note, sans rien y changer, même si je pense qu'une harmonie pourrait être améliorée. Je concerve les idées originales pour garder cette vérité, qui était là au moment de la création.

Si je dis que la musique de Weather Report est de l'impressionisme vivant, es-tu d'accord ?

Je pense que tu exprimes correctement ce qu'elle veut être. Je dirais poèmes timbrés (sens musical). Exprimer des sentiments par un timbre sonore.

Weather Report lorgne souvent vers l'Amérique du Sud...

C'est une erreur. Je ne crois pas. Je suis plus attiré par les gens, la couleur de leur langage, leur rythme de parole. C'est là que je puise mes idées de tempo. J'écoute très peu la musique des autres. Wayne, lui, est fasciné par l'Amérique Latine. Je suis plus influencé par l'Orient. Et puis, je suis européen, j'ai grandi parmi les tziganes.

En fait, ce sont surtout les pochettes qui font sud-américain...

Certainement. Si tu écoutes "Procession", tu verras qu'il n'y a rien de sud-américain là-dedans. C'est du swing en 4/4. Les pochettes, et celle-là en particulier, suggèrent peut-être que nous sommes en Amérique Latine, mais dans le monde entier, il y a des endroits comme celui-là. Je suis sûr qu'en France aussi, les gens se comportent ainsi. Je sais qu'en Autriche, ils le font.

Sur l'album "Procession", vous avez utilisé les voix de Manhattan Transfer. Comment est-ce arrivé ?

Comme tu le sais, ils ont enregistré une magnifique version de Birdland. En 82, nous étions les vedettes du Festival Playboy à l'Hollywood Bowl. George Wein m'a demandé d'inviter des artistes qui joueraient avec nous. J'ai d'abord demandé à Miles, qui m'a dit oui, mais il a été malade ou je ne sais quoi, et ça n'a pas pu se faire. Manhattan Transfer, eux avaient été l'attraction de l'année précédente et ils nous ont rejoints pour faire "Birdland" en rappel. Quand j'ai écrit cette chanson, "Where the moon goes", j'ai fait d'abord la voix moi-même sur scène avec un Vocoder. Puis cette fille, Nanette O'Byrne, m'a écrit des paroles et nous l'avons enregistrée en quelques heures. Si nous avions eu un jour de plus, ça aurait pu être vraiment bien.

Les chanteurs avaient presque disparu du jazz. Les voilà de retour, pour des raisons commerciales souvent. Tu es tenté ?

Tu vas être surpris, mais nous chantons cette chanson, Omar, Victor et moi sur scène. On s'en tire bien. Mais au-delà de ça, je ne sais pas. J'ai entendu un chanteur étonnant il y a peu, à La Nouvelle-Orléans. Il chantait dans les rues en jouant de l'harmonica. Peut-être qu'on y viendra. J'aime les gens qui chantent vraiment bien. Mais je ne sais pas si notre musique laisse de la place au chant, cependant. Nos instruments chantent déjà beaucoup.

Ça fait maintenant plus de dix ans que Weather Report existe. Quels ont été les temps forts ?

Je ne sais pas. Rien n'est jamais fini. Nous avons toujours fait le maximum vu les circonstances. Chaque disque représente le meilleur de ce que nous pouvions faire dans le temps imparti. Nous ne nous sommes jamais répétés, quoi qu'en disent certains critiques.

Reste-t-il une musique dans ta tête que tu n'as pas encore réussi à capturer ?

Je l'aurai ! Elle est là. Il faudra juste la bonne combinaison de musiciens, de forme, de chance. Mais elle est là depuis longtemps. Des fois, je la sens, mais les conditions ne sont pas encore remplies. C'est ce qui m'a amené à écrire les parties de batterie sur le dernier album. Ainsi, les musiciens n'ont plus qu'à se concentrer sur leur interprétation. Je pense qu'avec ce concept, et en jouant les morceaux longtemps avant de les enregistrer, comme nous le faisons désormais, nous vendrons des millions de disques sans jamais nous être compromis. Nous sommes passés prêts de la perfection plusieurs fois, pour répondre à ta question de tout à l'heure."Mysterious traveller" a été un des sommets de Weather Report. Le premier album, et "Mr Gone" aussi, étaient des concepts entièrement nouveaux. "Heavy Weather" bien sûr, était le meilleur. "8:30" était excellent pour un quartette en public. J'aime "Night passage", j'aime "Procession", je les aime tous. L'autre jour en Espagne, j'ai entendu à la radio un vieux titre que Jaco avait écrit pour nous, "Barbary Coast". Ça sonnait super. Quoi qu'il arrive, il y aura toujours Wayne et moi et puis des changements incessants.

J'ai lu quelque part que Jaco affirmait toujours être un membre spirituel de Weather Report...

Jaco Pastorius : pour beaucoup le bassiste du siècle
Probablement. Il ne connaîtra certainement plus jamais ce qu'il a vécu dans ce groupe, et il ne sonnera jamais aussi bien. La raison, c'est que nous savions comment l'utiliser, de manière à ce que le meilleur de lui s'exprime. Il était comme dans un placenta où les idées arrivaient sans cesse. C'est comme dans le groupe de Duke Ellington, quand ils sont tous devenus célèbre, Johnny Hodges, tous, ils ont voulu former leurs orchestres et ça n'a pas marché. Il y a une grande différence entre être un leader et un super musicien.
Jaco Pastorius et le meilleur des instrumentistes, mais jusqu'à présent - et je ne veux pas lui porter malheur, parce que nous sommes les meilleurs amis du monde qu'il est un musicien exceptionnel, et que je lui souhaite beaucoup de chance - j'ai peur qu'il ne s'impose pas comme leader. Il y a si peu de musiciens visionnaires. Même Miles a ce problème. Il était à son maximum quand il disposait de grandes compositions. Aujourd'hui, il a de nouveau un grand groupe, mais il n'ont pas grand chose à jouer...

Qui t'a vraiment impressionné, qui admires-tu ?

Art Tatum, Dizzie Gillespie, son premier big band, Miles Davis en 48 avec "Birth of the cool", ça, ça m'a vraiment assis. Lennie Tris-tano, certaines choses qu'a faites Stan Kenton avec Lee Konitz et Zoot Sims, le big band qui est venu en tournée en Europe en 1954. Quel orchestre ! Billie Holiday m'a beaucoup inspiré par son utilisation des mélodies. Tout ce qui est vivant.

Et que penses-tu de toute la génération de musiciens nourris au jazz-rock, tes enfants...

Je n'en pense rien car je ne les entends que rarement. C'est OK, c'est tout.

A quoi va ressembler la musique de Weather Report demain ?

Elle sera différente et très vivantes pour le corps, avec beaucoup de mélodies. Nous voyageons, nous avons des familles. J'apprends beaucoup de mes enfants : ils sont tous musiciens, ils m'apportent beaucoup d'idées nouvelles...

Propos recueillis par Yves BIGOT
Bimestriel N­23 - Claviers Magazine - Septembre 1983