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Joe Zawinul
    Plus que pianiste sans faille ou précurseur jamais rattrapé des claviers électronique, Joe Zawinul est un musicien complet. Plus que musicien, il se fait véritable peintre sur bandes magnétiques. Ses compositions racontent des histoires où la poésie des sons forme la syntaxe, l'intensité des émotions, le vocabulaire. Le coup de foudre commence par l'accordéon, et aboutit à un concept global, où toutes les racines se rejoignent.

   "Lost Tribes", son nouvel album avec le Zawinul Syndicate, symbolise cette réunion des origines, qu'il voit comme intrinséquement humaine : "Personne ne peut chanter comme moi la ligne complexe et rapide de la chanson Lost Tribe, explique-t-il, et bien qu'à part Youssou'N'Dour, je ne connaisse rien à la musique sénégalaise, des amis de ce pays m'ont affirmé que la mélodie ressemble aux antique mélopées tribales, aux messes païnnes du Sénégal. J'en suis ravi, car c'est une preuve supplémentaire de ce que j'ai toujours pensé, que nous coulons tous de la même source."

   Sa vie commence en Hongrie ; issue d'une lignée de Slaves à laquelle se mêle un peu de sang gitan de sa grand-mère paternelle, il est élevé dans un village autrichien, apprend et s'éprend très tôt de l'accordéon. Adolescent, il trafique déjà le résonnateur de son instrument ( avec une chute de tapis de billard ) pour transformer le son. Son répertoire est pourtant encore traditionnel. Né en 1932, il entend du jazz pour la première fois en 1954, lors d'un séjour en Tchécoslovaquie, alors qu'il est élève pianiste au conservatoire de Vienne. Un musicien du cru joue - plutôt bien - des morceaux de Duke Ellington. Mieux qu'une révélation, cette musique sonne simple et naturelle à ses oreilles, car d'un pâturage tyrolien à un champ de coton d'outre-Atlantique, il n'y a qu'un pas : "Pour moi, dit-il, toute musique à fortes racines vient de la terre des paysans, et dans le monde entier, on retrouve des similarités."

   L'avenir lui donnera raison d'avoir écouté l'instinct qui le pousse vers le jazz car, en 1959, parti étudier à Berklee (Boston), il n'a pas à se battre beaucoup pour s'imposer auprès des plus grands, et ce, en quelques semaines. C'est à cette époque qu'il délaisse l'accordéon, tout en conservant les spécimens qu'il possède, y compris le tout premier qu'il ait jamais eu. Nous verrons qu'il y reviendra plus tard, sur le fond sinon sur la forme.

   A partir de là, sa vie n'est plus qu'une suite d'heureuses coïncidences. Remplaçant un pianiste malade dans un club de Boston, il entend parler d'auditions le lendemain à New-York. Il s'y rend pour être embauché avec Maynard Ferguson, Art Blakey, Slide Hampton, Wayne Shorter (qui auditionne lui aussi, remportant le paquet devant Eddie Harris et Georges Coleman), Don Ellis, etc. Le jour où ils veulent faire entrer Freddie Hubbard dans le groupe, Maygnard Ferguson, qui a peur de ne plus être le patron chez lui, en vire quelques-uns, dont Joe. Quelques jours plus tard, vers deux heures du matin, il ressent dans son appartement de Brooklyn un besoin irrésistible de descendre à Manhattan. Dans le taxi qui l'emporte vers le Birdland, il ne sait pas encore qu'il a rendez-vous avec Dinah Washington. Celle-ci l'invite à son concert du jour suivant, au Village Vanguard, où elle le fera monter sur scène (avec Roy Haynes et Kenny Burrell, entre autres). Il restera deux ans avec la chanteuse, jusqu'à remplacer un mois durant au sein du groupe du Count Basie le pianiste Joe Williams. Le jour où il rentre de tournée (en avion car sa voiture est en panne), et réintègre son nouveau logement du Village plus tôt que prévu, le téléphone sonne tandis qu'il tourne la clef dans la serrure. Au bout du fil, Cannonball Adderley appelle de Norvège pour embocher Joe, qui ne le quittera plus pendant neuf ans et demi.

   Dès 1959, Miles Davis, qui était un vrai fan de Dinah Washington, fusa. "J'ai dit non parce que je voulais être prêt pour le gros truc, explique-t-il. A l'époque, le concept de Miles, surtout concernant les petites formations, c'était ce qui me plaisait vraiment. Ce qu'il pouvait faire était phénoménal, et je ne pouvais pa s m'y intégrer, je n'aurais pas su sonner assez bien. C'est ce que je lui ai expliqué, et il a été très impressionné. Nous sommes devenus des amis très proches. Tous deux passionnés de boxe, nous ne parlions pas beaucoup de musique."

   Ce n'est que quelques années plus tard que Joe se retrouvera aux côtés de Miles, en 1968, tout juste trois ans avant d'enregistrer "Zawinul", avec en particulier Herbie Hancock, et de fonder Weather Report avec son grand ami Wayne Shorter. "Mais ça, c'est comme si c'était maintenant", élude-t-il. Aujourd'hui, outre ses tournées (et désormais trois albums), avec le Zawinul Syndicate, il se gratifie de quelques fantaisie (comme un concert solo en duo avec John McLaughlin en juin dernier), et poursuit de beaux projets, par exemple l'écriture de sa Symphonie du Danube, commandée par la ville de Linz (Autriche), qui retracera le cours du fleuve ("et des tribus venues habiter ses rives") de sa source, en Allemagne, via l'Europe Centrale, jusqu'à son estuaire sur la mer Noire, en Turquie. "Ce sera la première symphonie de musique des peuples" (folks' music), se réjouit-il.

Quel est l'instrument qui vous inspire le plus ?

    J'aime les sons. Dès l'instant où j'ai un son, j'ai une chanson. C'est aussi simple. J'improvise (et je pousse le concept plus loin, en improvisant en forme, c'est-à-dire avec un début, un déroulement et une coda), et c'est un morceau. J'en ai comme ça plus de trois mille en stock, inéxploités, et tous très bons. A vrai dire, je n'ai jamais aimé le piano. Je le trouve très ennuyeux en soi. Je n'en joue que parce que, dans certains contextes, il sonne très bien. Je suis toujours resté amoureux de l'accordéon parce qu'on peut moduler le son comme une voix. J'en ai eu de toutes sortes, et c'est ce qui m'a donné une bonne indépendance de la main gauche, parce que j'exécutais la mélodie sur des boutons d'accompagnement, et les accords à la main droite.

    J'ai étudié le violon pendant huit ans, la clarinette, la trompette (dont j'ai joué en big band). Même avec Weather Report, il y a toujours eu des percussions live. Sur "Lost Tribes", je joue de la guitare, de l'accordéon, et autres. Ma musique est "élacoustique". En d'autres termes, vous obtenez des sons acoustiques par n'importe quel moyen (mais je n'échantillonne jamais rien : je retrouve à l'oreille les paramètres des sons sur le synthé). Je collectionne les instruments à corde. J'ai beaucoup de guitares, un oud, une kora, etc. J'ai toujours voulu essayer des sensations variées. Je suis d'abord un musicien. Bien que j'aie fait l'an dernier une tournée classique (j'interprétais du Brahms), le premier qui me traite de pianiste, je lui colle mon poing dans la figure.

Comment avez-vous découvert l'orgue Hammond B3 ?

    Dès la fin des années 40. J'aime le folk. Je viens de la classe ouvrière. Mon père était métallo, ma mère fille de fermiers, d'une famille de seize enfants. Mon prof de piano était persuadé que je devais faire du classique, mais un jour, je suis entré dans un café où on jouait hillbilly. J'avais mon accordéon, j'ai fait le boeuf, et le lendemain, ils partaient en tournée, et m'ont emmené faire les bases américaines. C'est la première fois que j'ai utilisé le B3, un virus qui ne m'a jamais quitté depuis.

On vous considère comme un précurseur de ce qui est devenu la musique électronique. Qu'est-ce qui anime chez vous ce désir de propection ?

    Je n'ai jamais cherché à être un précuseur. J'avais besoin de ces sons. La musique est un jardin que l'on cultive avec des outils qui sont les instruments. Un son est un outils, et j'imaginais déjà ceux-là quand les synthés n'existaient pas encore. Virtuellement, j'en ai des milliers à ma disposition. Inutile de les garder. Une banque de sons est une chose morte. Il suffit de savoir programmer et de faire travailler son imagination.

Qu'est-ce qui vous a intéressé dans la production de l'album de Salif Keïta, "Amen" ?

Salif Keita -Amen- Mango/Island

Salif Keita "Amen" - Mango/Island

    Quand j'ai eu le message comme quoi il voulait que j'arrange sa musique, j'ai écouté "Soro", et j'ai dit d'accord, mais ce sera différent. J'ai demandé une cassette avec la voix en avant, et des parties simples, quelques percus, pour pouvoir entendre vraiment la musique. Dans mon studio de Malibu, j'ai tout mis en ordre sur 24 pistes avec l'ordinateur, et puis j'ai improvisé sur le chant, et tout a fonctionné. C'était si naturel que c'est exactement ce qui est sur le disque. Mon but était de ne rien enlever à la tradition. Pourtant, on s'est chamaillés au sujet de quelques titres, comme Kuma. Salif était opposé à une progression d'accords dont il pensait qu'elle tuait l'harmonie.

    J'ai dû me battre pour lui faire admettre que tout était compatible. Maintenant, il adore le résultat. Il avait besoin de s'ouvrir un peu. C'était une belle expérience avec une superbe section rythmique ( Etienne M'Bappe, Paco Sery, Souleymanne Doumbia, Keletigui Diabate...). J'ai passé un moment fabuleux avec eux. Ces gens sont mes frères. Ils m'ont appelé pour que je soigne mon âme avec les leurs, et cette combinaison est "Amen", qui s'est trouvé rester N·1 pendant seize semaines du classement "World Music".

Ecoutez-vous beaucoup de disques de musique ethnique ?

    Avant, j'écoutais des disques pendant des heures, mais il y a au moins vingt ans que j'ai arrêté. Je voyage et j'observe. J'apprend plus sur le jazz en écoutant parler les musiciens qu'en écoutant leur musique. Quand nous avons fait "Black Market" (Weather Report), je suis allé au marché : nous étions à Milan, et le brouhaha de la rue et des gens me faisait entendre une véritable symphonie, avec des inflexions, des tonalités, et des profusions de choses différentes. Je prenais un peu du coeur italien juste à l'observer. Je m'imprègne de rythmes rien qu'à regarder les gens marcher, et la démarche d'un Chinois est différente de celle d'un Américain, ou d'un Africain.

    Sur l'album de Salif, je voulais que le rythme soit relâchés, mais fixes. Il m'a demandé de produire son prochain album. J'ai aussi été approché par Mahlathini & Mahotella Queens, mais il peut y avoir un problème de logistique, parce que je ne veux pas mettre les pieds en Afrique du Sud. Je ne veux veux pas faire un tant soit peu partie d'un système comme ça (d'où South Africa, sur l'album).

Pourquoi restez-vous fidèle à Korg depuis de nombreuses années ?

    Ils sont gentils avec moi. Ils m'ont fabriqué cet instrument dont je joue, le PePe. C'est moi qui l'ai inventé et c'est un prototype unique. L'idée de base était d'avoir la flexibilité d'un accordéon sans avoir à actionner le soufflet, de pouvoir contrôler le vibrato et d'autres éléments avec la bouche, et que le MIDI opère sans fil. Il peut par exemple restituer le feeling du saxophone avec des sons complètement différents. Je ne veux pas qu'il soit commmercialisé, et c'est moi le propriétaire du copyright. De toute façon, je leur fais de la pub. Vous savez combien ils ont dépensé pour le réaliser ? 40 000 dollards, 200 000 francs !

Voyez-vous votre travail actuel comme une sorte d'accomplissement ?

    Rien ne l'est jamais. Les choses passent. Tant que je survivrai, ma musique se poursuivra, parfois très très bonne, parfois pas si bonne. Les meilleurs concerts de ma vie sont ceux où tout le monde écoutait vraiment pour laisser la musique se développer. Il faut être vigilant, parce que, plus on joue, moins il se produit de musique. J'aime le silence, l'espace qui laisse libre champ à ce qui doit s'exprimer. La nuit dernière (NDR : concert du 01/07/92 au New Morning), c'était trop touffu, en partie couvert. Pour moi, il est nécessaire que la musique éclose vraiment d'où il n'y a rien.


Propos recueillis par Catherine CHANTOISEAU
Mensuel N­133 - Guitare & Claviers ­ Septembre 1992