
- rencontre
(tirée du magazine chorus)
CHORUS : sa vie est parsemée d'adresses: la cité de la rue Julien-Lacroix, dans le
20e arrondissement, l'école communale de la même rue, le lycée Jacques-Decour, dans le
9e, un piano-bar de la rue Ganneron, dans le 18e... T'es-tu juré de tracer la carte du
Paris populi ?
THOMAS FERSEN : [rire] Je t'assure que je ne voulais pas tout
quadriller ! J'ai d'ailleurs grandi en banlieue sud-est de Paris, à Sucy-en-Brie,
au-delà de Maisons-Alfort. J'ai ensuite vécu dans le 20e jusqu'à seize ans. Là, c'est
vrai que, dans le préau de l'école, nos instits nous passaient des films muets sur la
révolution russe. Mais après, mes parents sont partis vivre dans le 8e arrondissement.
Ce n'était plus du tout le Paris populi, tu vois...
D'où viennent, alors, les atmosphères agrestes du Bal des
oiseaux ?
Ma grand-mère paternelle était piqueuse, à Roanne, dans la
bonnetterie. J'ai passé mes vacances d'enfant dans la montagne au-dessus de cette ville.
C'était idyllique : j'avais l'impression que le temps était toujours beau... Nous
faisions les foins à l'ancienne, les repas réunissaient des tablées de paysans. J'ai
gardé un copain là-bas. Maintenant, il est producteur de lait. Il a dû se spécialiser,
être compétitif... Mais moi, je ne retiens de cette époque que des images fortes,
marquantes... Des influences pour un premier disque.
Tes parents n'avaient pas la télé...
Je n'ai pas souffert de l'absence de télé : quand nous le
voulions, nous allions voir Zorro chez le voisin... Le problème, c'est que j'entendais
dans la cour de récré les commentaires sur le téléfilm de la veille, pas sur le
dernier Ettore Scola, que je venais de voir au cinéma... Ça confortait ma superbe
solitude.
Une famille d'intellectuels, ça aide à être artiste ?
Mon père lit beaucoup. Il est amateur de musique, de photo, de
peinture. Il nous emmenait en Italie tous les ans visiter les musées et les églises.
Cela m'emmerdait un peu, mais ça m'a laissé un goût pour l'esthétique. Comme il
donnait un caractère sacré à tous les livres, ça m'a intrigué, si bien qu'un jour
j'ai eu du goût pour ce mystère de la littérature. A 12 ou 13 ans je lisais beaucoup.
Mais à un moment j'ai arrêté par réaction. En même temps que je m'intéressais au
rock. Devant une influence culturelle trop dominatrice, il faut choisir sa voie en toute
indépendance.
Quels chanteurs écoutais-tu ?
La chanson et le rock n'entraient à la maison que par mes
soeurs, plus âgées que moi de deux et quatre ans. Mes parents ne fréquentaient que le
classique; mon père m'a même traîné dans un concert de musique contemporaine... Moi,
j'ai toujours fait mon truc dans mon coin : adolescent, j'étais plus dans la brutalité
et dans l'instinct que dans l'esprit... C'est pour ça que mon époque punk m'a apporté
beaucoup de satisfactions.
En 1986, tu te rebaptises toi-même : quel orgueil !
Je l'ai fait par jeu. Je ne savais pas ce que ma vie allait
devenir. Je revenais de mon voyage en Amérique centrale et commençais à peine à
écrire des chansons. En fait j'aime ce nom de Thomas Fersen... parce qu'il n'est pas le
mien.
Jeune adulte, tu sombres dans l'auto-dénigrement: tu as
décrit tes premiers boulots comme "ce qu'il y avait de plus médiocre"...
Ça se passe comme ça quand on est orgueilleux : sans en avoir
les moyens, j'avais le feu sacré. Ça tapait à la porte, ça se traduisait par beaucoup
de révolte et de déprime. En 1990, c'est le renoncement qui m'a aidé à démarrer :
renoncer à être une star du rock m'a permis d'écrire en français, de mieux comprendre
qui j'étais et de voir là où j'avais une chance de m'épanouir...
Et la médiocrité dans tout ça ?
Je vivais sous la lampe de la déprime. J'étais donc terne vu de
l'extérieur. Quand on me disait que je ne ferais jamais rien, je répondais : "Vous
avez raison". C'est en lisant Genet que j'ai compris qu'il y avait pour moi dans
ces humiliations des situations très poétiques. Très jeune aussi, j'ai eu de ces
sensations, sans pouvoir les nommer : quand un autre gamin me prenait un objet auquel je
tenais beaucoup, j'étais rempli de douceur, de renoncement. C'est incompréhensible dans
une famille athée ! Jean Genet m'a fait comprendre que j'ai le sens du sacré. J'ai
dévoré ses livres qui m'ont dévoré. Et m'ont donné le trousseau des portes qui
étaient fermées dans mon existence.
"Jules Renard et Prévert ont une écriture qui
m'attire : directe et claire, rigoureuse et modeste", disais-tu en 1993, avant de
découvrir Genet...
C'est toujours mon avis... Jules Renard est la première personne
qui m'a fait comprendre ce qu'est le style. On a besoin de l'exagération pour voir.
Surtout en chanson, où le temps est court...
"Deux phrases-pivots sur une musique qui ne sert que
le texte" : c'est ta formule de la chanson réussie ?
Oui. Mais je suis de plus en plus rigoureux sur le reste du
texte. La phrase-pivot doit mettre en relief toute la chanson. J'essaie d'être plus
simple encore dans l'écriture, avec une musicalité, une légèreté séduisantes.
Pourquoi, sur Les Ronds de carotte, avoir repris
"Bella ciao" ?
Cela vient de mon enfance. Une de mes soeurs avait un disque de
chants populaires italiens. J'avais neuf ans et je chantais "Bella ciao ciao
ciao"... Je voulais un hommage sur mon second disque et je n'avais pas envie de
chanter la énième reprise de Gainsbourg. Alors, j'ai pensé à ce chant de partisans...
Un moineau sur ton premier album, un lapin sur le second,
aujourd'hui un poisson mort : quel animal va parrainer ton prochain disque ?
Tu sais, il y a beaucoup d'animaux dans les expressions
populaires. Il y a même des papillons... En fait, je veux faire croire que je bâtis une
oeuvre : l'air, la terre, l'eau... [rire] J'ai lu chez Proust que Balzac avait déjà
commencé à écrire des romans lorsqu'il a pris conscience de la force que leur donnerait
un titre unique. Mon prochain élément devrait donc être le feu...
propos recueillis par Jean-Claude DEMARI
contact scène: Camus &
Camus, 6 rue Daubigny, 75017 Paris (tél. 01.42.67.11.64,
fax 01.46.22.67.24).
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