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* 1987 *
Le choc des mondes
Milwaukee, Octobre 1987.
Pour la première fois, les Européens affrontent les pros américains.
Les Bucks se débarrassent sans sourciller de l'équipe d'URSS et du Tracer Milan.


     Le basket, sport planétaire, était jusqu'ici un monde à deux têtes. Le seul sport universel où les meilleurs ne se rencontraient jamais entre eux. D'un côté, la Fédération Internationale (FIBA) régnait sur le basket mondial. De l'autre, les EtatsUnis géraient eux-mêmes leurs compétitions. Le basket américains ne s'est d'ailleurs jamais intéressé à ce qui se faisait en dehors des limites de l'Union, sûr de sa force et de son autonomie. Les pros américains n'appellent-ils toujours d'ailleurs leur championnat le "NBA World Championship"? C'est ainsi que des titres de campions du monde ou des médailles d'or des Jeux Olympiques ont été jusqu'en 1992 et l'arrivée de la Dream Team décernés à des seconds couteaux, soviétiques, yougoslaves ou même américains.


     En 1950, c'est une vague sélection des usines Chevrolet qui donne la leçon au reste du monde er reçoit le titre mondial. Quatre ans plus tard, d'autres joyeux corpos, leurs collègues de Caterpillar, mirent eux aussi au pas le gratin européen. A cette époque, ce n'est pas un gouffre qui sépare alors le basket américain de l'international, mais un océan. Mais un retard est toujours comblé, et c'est ainsi que d'année en de plus en plus de fil à retordre aux Américains nous envoient d'abord de vagues sélections universitaires, puis des vraies avec d'authentiques All-Stars de la NCAA. Jusqu'en 1984 et les Jeux Olympiques de Los Angeles, pas de problème. L'Oncle Sam s'amuse tojours beaucoup. Mais lors de l'été 1987, c'est le premier accroc. Douze universitaires de talent sont battus par le Brésil à Indianapolis lors des Jeux Panaméricains. Retransmise en direct sur ABC, la débâcle marque les esprits. L'année suivante, c'est le premier désastre. Une sélection américaine drivée apr John Thompson, le mentor de Georgetown, est battue à Séoul par des Soviétiques qui fêtent le retour de Sabonis. Les Américains se rendent compte alors que la fine fleur de leurs collégiens ne peut plus suffire pour s'imposer.

     Le Yalta du basket
     Dans le même temps, la NBA est en pleine mutation. David Stern, le nouveau patron de la ligue, ne conçoit pas d'évolution sans internationalisation. L'idée de tenter un rapprochement avec la FIBA trotte dans sa tête. Les Américains ont pour eux les moyens financiers et le savoir-faire, la FIBA les clés d'entrée sur le marché du Vieux Continent. En 1986, Stern rencontre alors plusieurs fois Borislav Stankovic, serbe et secrétaire général de la Fédération internationale, et lui propose de mettre sur pied un tournoi de démonstration. Dans ses cartons, Stern apporté un sponsor, McDonald's, dont les intérêts sont communs avec ceux de sa ligue et une organisation clef en main. Un club a déjà donné son accord, les Milwaukee Bucks. Stankovic propose la meilleure équipe nationale européeenne, l'URSS, et la meilleure équipe de club, le Tracer Milan, pour leur donner la réplique. Le premier McDonald's Open, sorte de Yalta du basket, vient de naître.
     Si , côté européen, l'évenement ne suscite pas un engouement délirant du fait d'une méconnaissance du basket américain et de l'éloignement de l'épreuve, côté américain, c'est encore pire. Ce qu'on n'ose pas encore appeler un événement tombe comme un cheveu dans la soupe. Nous sommes en pleine période de préparation pour les équipes pros et les joueurs ne sont rentrés de vacances que depuis quinze jours. Les stars viennent à peine de descendre de l'avion et sont, pour la plupart, en rediscussions de contrat. Les autres joueurs se font soigner leurs petits bobos physiques tranquillement chez eux ou avec les kinés du club. Ainsi, lorsque Del Harris, le coach des Bucks, emmène le jeudi 22 octobre son petit groupe à la salle, il a mieux à faire que d'expliquer les règles du jeu international. Appelé au téléphone de toutes parts, il essaye simplement de constituer une équipe. Si Jack Sikma, Terry Cummings etPaul Pressey se sont déplacés ce matin pour écouter le speech du coach, Ricky Pierce, John Lucas et Craig Hodges ne sont pas là. Tous tris sont bien arrivés à Milwaukee depuis deux ou trois jours (la veille pour Lucas), mais paspour jouer au basket : c'est pour rediscuter leur contrat. Du coup, le coach aux cheveux blancs ne sait tojours pas quelle équipeil va présenter pour le match du lendemain. Un comble pour cequi doit être le plus grand événement du basket depuis sa création !
     En dehors de ses trois titulaires, Harris compte sur ses remplaçants que sont Jerry Reynolds, Keith Smith, Randy Breuer, Paul Mokeski et Dudley Bradley. Il a encore avec lui sept autres joueurs issus du camp de sélection de l'été : Bob McCann, Winston Garland, J.J. Webber, Charles Davis, Jerome Baptiste, Pace Mannion et l'ancien pivot de Lorient, John Stroeder. Les Bucks raclent les fonds de tiroir pour composer leur équipe et ne semblent pas très concernés par l'événement.

     La dérive du vieux continent
     Mais la veille du match , la pression monte d'un cran. Les Bucks s'entraînent cette fois à huit clos ! Même lors de leur marche glorieuse vers le titre en 1971 avec un certain Lew Alcindor, devenu depuis Kareem Abdul-Jabbar, même lors des matches les plus importants de leur histoire, les Bucks n'avaient jamais fermé les portes aux curieux. C'est dire si la tension grimpe avant l'événement. "Voici venu le moment de croire dans les valeurs de notre pays. Nous représentons non seulement la NBA, mais toute l'Amérique", dit pompeusement Terry Cummings à la veille de la rencontre. Le pivot blond Jack Sikma joue lui aussi sur la fibre patriotique : " C'est notre nation, une tradition du basket, et même une façon de vivre qui est en jeu. Le basket et les Etats-Unis, c'est une longue histoire... " Les Américains auraient-ils soudainement pris peur? Ou viennent-ils simplement de se rendre compte de l'impact de ce match sur la planète basket? Car les 48 minutes qui vont suivre vont enfin donner la réponse que des millions de fans se posent depuis trente ans : les pros américains sont-ils inaccessibles ?
     La réponse est venue vite. Très vite. Le choc des mondes n'a pas eu lieu. Il n'aura en tout cas duré que quelques secondes. Etouffés par la défense des Bucks, battus physiquement et en vitesse, les Soviétiques ont littéralement explosé au sol sans pouvoir décoller. Si l'addition de ce premier match " open " ne s'est arrêtée qu'à -27, l'écart est montré jusqu'à -49 en cours de match, avant que Del Harris ne sorte ses titulaires et envoie gambaderr sur le parquet ses septs joueurs qu'il a à l'essai. Le constat est désepérant pour le basket américain. Une équipe bas de gamme de la NBA, privée de trois titulaires, fait joujou avec la vitrine du basket européen. Mais les Soviétiques, pétrifiées par l'événement, se sont emmêlé les baskets. Il faut attendre leur dix-neuvième tir à trois-points pour voir le filet secoué par un shoot enclenché derrière la ligne des 6,75 m ! Le lendemain, les Italiens du Tracer Milan s'eb tirent beaucoup mieux. Après un premier quart-temps difficile (37-15 pour les Bucks), les Milanais reviennent au score grâce à leur ancienne star de la NBA, Bob McAdoo (37 points), et n'accusent au bout du compte que 12 points de retard : 123-111. Ravis de leur expérience commune, Stern et Stankovic se donnent rendez-vous deux ans plus tard à Madrid.

     Carton plein pour la NBA
     Cette fois, les Américains traversent l'océan. Et pas n'importe lesquels puisqu'il s'agit des Boston Celtics de Larry Bird. En dominant ce qui ce se fait de mieux en Europe à ce moment-là, c'est-à-dire l'équipe de Yougoslavie (135-85, soit 28 poinrs d'écart), puis le Real Madrid (15 points), les Celtics confirment les leçons de Milwaukee. Les meilleures équipes européennes naviguent encore à une vingtaine de points des clubs de NBA. A Rome en 1989, les Denver Nuggets gagnent leurs deux matches, faciles face à Barcelone (+34), mais obligés de cravacher face au Split de Kukoc et Radja (+6). A Barcelone en 1990, ce sont les Knicks qui rencontrent les premières difficultés d'une équipe NBA. Ils arrachent une victoire en prolongation de quatre points sur le Scavolini Pesaro et s'imposent ensuite de seize face à Split. A Paris, en 1993, si les Lakers se promènent face à Limoges (+31), il n'en est rien en finale où des Badalonais accrocheurs viennent mourir à deux points (116-114) après un coup de sifflet litigieux de l'arbitre américain, Ed T. Rush. Enfin, en 1993, à Munich, la NBA continue son carton plein avec la venue des Phoenix Suns, qui s'imposent de 30 points au Real Madrid et de 22 à Bologne.
     David Stern peut afficher un grand sourire. Première opération marketing d'envergure en Europe, ce McDonald's Open a permis à la NBA de pénétrer le marché du Vieux Continent. Ceci, associé à quelques matches d'exhibition au Japon et on en Europe (Angleterre et France), a étendu la main-mise de la grande ligue pro. L'opération est juteuse. Par ce biais, la politique d'inter-nationalisation de la NBA fonctionne à plein. Au point qu'un officieux xhampionnat du monde des clubs va bientôt voir le jour, auquel participera le " NBA World Champion " qui aura cette fois jamais autant mérité son nom.