Colloque de
Juristes pour le Sahara occidental - Paris, 28 avril 2001
Impulsion du plan de paix,
condition indispensable pour éviter la guerre
Thomas de Saint Maurice :
"depuis 1991"
INTRODUCTION
Les organisateurs de ce colloque, m'ont invité à
intervenir brièvement dans le cadre d'une discussion intitulée "impulsion
du plan de paix, condition indispensable pour éviter la guerre". C'est une
coïncidence, mais je viens de sortir un article intitulé "Le référendum
ou la guerre" dont vous trouverez des exemplaires à la sortie. Dans cet
article je me concentre sur l'actualité; aujourd'hui, j'évoquerai plutôt
l'historique de cette question du plan de paix.
J'entends parfois dire "rien n'a été fait depuis
10 ans". En réalité, aujourd'hui, le processus référendaire en est
vraiment à sa fin. La liste des électeurs a été élaborée, nous sommes dans
la phase ultime de recours. Ca c'est la théorie, la pratique est que l'ONU est
submergée par les recours déposés par le Maroc et que la tentative d'imposer
une troisième voie fait son chemin.
Mais
pour revenir à la situation des années 1990, on peut constater que sur ces 10
ans, les moments d'espoirs de paix durable coïncident avec les phases actives
du processus de mise en place du référendum; alors que les moments les plus
conflictuels coïncident avec les moments de faiblesse de l'ONU et les
interruptions dans la procédure de mise en place du référendum.
Dans
une première partie, je vais définir quel est le plan de paix dont on parle
dans l'intitulé de cette intervention.
Je
montrerai ensuite quelle a été la pratique de ce plan de paix sur 10 ans, les
modifications qu'il a subi et son application difficile jusqu'à aujourd'hui.
I.
Le plan onusien de 1990
Dès
1988, l’ONU prend en charge le référendum, exige un cessez-le-feu et propose
un plan de règlement. Ce dernier est approuvé par les parties en août 1988.
Le plan est proposé par le Secrétaire Général Javier Perez de Cuellar et
adopté par le Conseil de Sécurité en juin 1990.
Que
contient ce plan de règlement ?
-
Tout d’abord, la
question même du référendum est déterminée : il s’agira bien entendu
de choisir entre l’indépendance totale ou l’intégration au Maroc.
-
Ensuite,
concernant l’organisation du référendum, une Commission d’identification
de l’ONU procédera à l’établissement de la liste des électeurs, sur base
du recensement mené au Sahara espagnol en 1974.
-
Concernant
l’aspect militaire ; réduction de l’armée marocaine, troupes
marocaines et sahraouies consignées et surveillées par l’ONU.
-
La mission des NU
assurera le maintien de l’ordre public et la police marocaine sera surveillée.
-
Enfin, et pour
chapeauter tout ça, une Mission est créée, il s’agit de la MINURSO dont le
déploiement sera approuvé en avril 1991 par le Conseil de Sécurité.
Prévue
pour quelques mois la mission est prolongée régulièrement par le Conseil de Sécurité
jusqu’à encore aujourd’hui.
C’était
en effet sans compter sur les exigences légitimes des Sahraouis, les manœuvres
de retardement des Marocains, les tergiversations de l’ONU et la passivité
coupable des Etats occidentaux.
Les
Nations Unies, chargées de l’exécution du plan de règlement en coopération
avec l’OUA achopperont sur le principal point de divergence entre les parties,
à savoir l’établissement des listes d’électeurs. C’est sur ce point que
le processus sera bloqué, pendant 10 ans.
Je
vais donc revenir sur les différentes étapes dans l’organisation du référendum
durant les années 1990. Durant toutes ces années, le Maroc ayant accepté le référendum
a tout fait pour élargir le corps électoral afin de s’assurer la victoire.
L’ONU,
il faut le reconnaître a plus ou moins tenu bon sur ce point précis et le
Maroc tente aujourd’hui un autre système : empêcher purement et
simplement la tenue du référendum.
II.
L'application
et les modifications du plan de règlement
1)
1991-1994
: mise en place, premiers heurts et premières identifications
Le premier point de discorde fut l'initiative du Secrétaire
Général d'élargir le corps électoral. C'est la naissance des fameux 5 critères,
qui triplent le nombre de votants potentiels par rapport au recensement de 1974.
Cela a été annoncé dans un Rapport de décembre 1991, juste avant l'arrivée
de Boutros Ghali à l'ONU. Il s'agit de la première modification par rapport au
Plan de règlement initial.
Dès lors, le processus connaîtra son premier blocage,
du fait du Polisario qui refusait cet élargissement inconsidéré du corps électoral.
Mais entre 1991 et 1994, les Commissions
d'identification se mettent en place. Elles sont constituée de 2 fonctionnaires
de l'ONU avec le pouvoir décisionnaire, d'un observateur pour le Polisario, le
Maroc et l'OUA, ainsi que deux chefs de tribus.
Le Polisario acceptera finalement les critères et le
processus d'identification a pu être lancé en 1994 pour s'arrêter fin 1995.
2)
1995-1996
: tribus contestées et "année noire"
Le processus sera bloqué en 1995, alors que la
Commission allait étudier le cas des membres des tribus dites "contestées".
Il s'agit de 65000 personnes vivant principalement dans le sud du Maroc. Les
autorités marocaines ont toujours exigé qu'elles soient présentes sur la
liste, le Polisario refuse.
Boutros Ghali n'a pas réussi à purger cette
opposition et à trouver une solution. Au contraire, la MINURSO fut menacée de
disparition, fin 1995, par le Secrétaire Général.
Finalement le Conseil de sécurité réduit les
effectifs militaires de la MINURSO de 20%, et les effectifs civils de moitié.
On constate alors que ce retrait de l'ONU provoque une
montée du conflit dans la région avec des violations du cessez-le-feu, on
parle alors de reprise des armes. Le Maroc envoie 30.000 hommes supplémentaires
sur le Mur, les Sahraouis renouvelent leur stock d'armes et l'Algérie masse
70.000 hommes à la frontière marocaine… Mais fin 1996 Boutros-Ghali quitte
son fauteuil pour laisser la place à Kofi Annan, qui a réussi à faire
momentanément baisser la tension.
3)
1997-1998
: espoir et nouveau blocage.
Si Kofi Annan nouveau Secrétaire Général début
1997, réduit encore les effectifs de la MINURSO, il le fait en parallèle avec
une reprise du dialogue au niveau politique. Il remet également le plan de règlement
de 1990 sur la table. Pour mener ce processus de reprise du dialogue, il nomme
un Envoyé Personnel : James Baker qui agira en tant que médiateur.
Il y eut donc des rencontres Baker-Maroc-Polisario,
directes ou indirectes, avec des observateurs algérien et mauritanien à
Londres, à Lisbonne et enfin, en septembre 1997 à Houston au Texas.
L'accord, reprennant le travail de négociation des
mois précédents, sera signé à Houston. Cet accord redonne espoir aux
Sahraouis et relance le processus de paix.
Le contenu est le suivant :
-
cantonnement
des forces militaires
-
libération
de prisonniers de guerres et de détenus politiques
-
accord
sur le rapatriement des réfugiés de Tindouf.
-
Concernant
l'identification, les membres des tribus contestées pourront se présenter
individuellement devant la Commission. Le Polisario accepte mais le Maroc ne
devra pas présenter de demande globale : la démarche doit rester individuelle.
-
Les
accords de Houston prévoient également une période transitoire qui commencera
au dernier jour des identifications et terminera le jour du vote. Cette période
placera le territoire sous l'autorité des Nations Unies.
-
Un
"code de conduite" qui énonce quelques règles à respecter durant la
campagne référendaire a été approuvé par les parties.
Voilà pour ce qui est du contenu de cet accord qui
soulèvera des grands espoirs, qui permettra au processus d'identification de
reprendre mais qui finalement sera difficile à appliquer.
En effet, dès fin 1997, l'identification reprend. Le début
de l'année 1998 permet de penser qu'on verra un jour prochain ce référendum réellement
se mettre en place.
Ce sont les tribus contestées qui feront bloquer
l'identification car sur ce point, les autorités marocaines semblent agir
contrairement à leurs engagements de Houston. Ils mettent la pression pour
inclure les tribus contestées de manière globale.
De plus, les autorités marocaines suspendent leur
signature de différends accords concernant la période transitoire au sujet
notamment du rapatriement des réfugiés et des opérations de déminage.
Finalement, en septembre 1998, la Commission a terminé
son travail d'identification, hormis les membres des tribus contestées.
4)
septembre
1998 - juin 1999 : pause dans l'identification et négociation des autres
aspects du plan de règlement
Dès octobre 1998, Annan publie un rapport demandant la
reprise des identifications pour les tribus contestées et la signature des
accords concernant la période transitoire.
Le Polisario aura fin 1998 marqué son accord officiel
à toutes les mesures proposées.
Les pressions de l'ONU et les concessions du Polisario
porteront provisoirement leurs fruits. En février 1999, le Maroc signe avec
l'ONU un accord sur le statut des forces qui définit le statut légal de la
MINURSO, puis en mars et avril, le Maroc et le Polisario signent un accord sur
le déminage. Enfin, le Maroc a donné son accord de principe sur
l'officialisation de la présence du HCR, l'identification des tribus contestées
et la publication de la liste des électeurs.
L'identification des membres des tribus contestées à
pu commencer en juin 1999.
5)
depuis
juin 1999 : fin des identifications, début des recours
Le processus d'identification suit alors son cours. Fin
1999, les procédures de recours peuvent être lancées et la phase
d'identification, y compris des tribus contestées est terminée. La liste est
clôturée par la MINURSO en janvier 2000 et comprend 86.000 électeurs.
De nouveau, le processus s'emballe ce qui entraîne une
nouvelle manœuvre du Maroc qui utilise la procédure des recours pour paralyser
la Commission. En effet, l'ONU doit faire face à plus de 130.000 recours
individuels.
Cette pression procédurale avec les recours est
accompagnée par un travail diplomatique intense du Maroc soutenu à demi-mots
ou ouvertement par certaines puissances occidentales pour jeter littéralement
le référendum par la fenêtre et aboutir à une solution dite de "troisième
voie" qui correspond en définitive à une intégration au Maroc.
A cette nouvelle paralysie de la procédure de référendum,
on a pu constater en parallèle un regain de la tension militaire extrêmement
inquiétant, lors du rallye Paris-Dakar en janvier 2001. La conséquence est
qu'aujourd'hui, le cessez-le-feu n'existe plus.
CONCLUSION
Pour
conclure, reprenons les autres points du Plan de règlement de 1990 et de
l'Accord de Houston de 1997.
En
ce qui concerne l'aspect militaire et l'occupation par le Maroc du territoire du
Sahara occidental, il était prévu un cantonnement des forces des deux parties,
une surveillance de la police marocaine et une réduction de l'armée marocaine.
Rien de tout cela n'a été concrétisé à hauteur de ce qu'il aurait fallu.
Concernant
le volet prisonniers de guerre et détenus politiques, il y a quelques progrès
de chaque côté mais cela ne va pas assez loin.
Mais
pour l'instant, le référendum-même est menacé. Cette éventuelle
"troisième voie", si elle voit le jour mettra définitivement le référendum
de côté et le champ de négociation se limitera à savoir quel sera le degré
d'autonomie de la province du Sahara marocain au sein du Royaume. Cet abandon du
référendum, le Polisario pourrait le prendre comme une déclaration de guerre
et reprendre les armes.
C'est
pourquoi ce colloque aujourd'hui est fondamental, doit être répété et
surtout les résultats diffusés le mieux possible auprès des décideurs
occidentaux, pour qu'il y ait une prise de conscience de l'Union Européenne
ainsi que des gouvernements français, espagnol, américain, et européens que
le référendum est la seule solution réaliste et pacifique qui mettra fin au
conflit du Sahara occidental.
Je vous remercie de votre attention.