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CHANT DIPHONIQUE : Description et
techniques
par Trân Quang Hai (Ethnomusicologue, UMR 8574 duCNRS-
Paris)
Depuis une trentaine d'années,
nous avons entendu parler des effets
harmoniques dans les prières lamaïques tibétains.
Il y a une vingtaine
d'années, on nous a signalé l'existence du chant
diphonique chez les
Bachkirs et les Mongols. Vers le début des années
80, on a "découvert" la
richesse du chant de gorge des Touvas. Le développement
des effets
harmoniques dans la musique méditative en Europe depuis
les dix dernières
années a poussé la recherche vocale dans le domaine
de la résonance
harmonique, notamment en Europe et en Amérique. Des travaux
de recherches
sur la quintina (la 5ème voix virtuelle obtenue par la
fusion de 4 voix
dans le chant polyphonique sarde) ont été menés
par Bernard Lortat-Jacob,
Directeur de recherche au CNRS, responsable de l'UMR 8574 dont
je fais partie.
DESCRIPTION DU CHANT DIPHONIQUE
Le chant diphonique est un style vocal que j'ai "découvert"
en 1969 grâce à
un document sonore rapporté de Mongolie par Roberte Hamayon,
Directeur
d'Etudes EHESS, membre du Laboratoire d'Ethnologie à l'Université
de Paris
X-Nanterre lors du dépôt de ses bandes magnétiques
au Département
d'ethnomusicologie du Musée de l'Homme.
Cette voix "guimbarde" se caractérise par l'émission
conjointe de deux
sons, l'un dit son fondamental ou bourdon, qui est tenu à
la même hauteur
tout le temps d'une expiration, pendant que l'autre, dit son
harmonique
(qui est l'un des harmoniques naturels du son fondamental) varie
au gré du
chanteur. Ainsi, une personne parvient à chanter à
deux voix
simultanément.Ce son harmonique a un timbre proche à
celui de la flûte
(voix flûtée) ou à celui de la guimbarde
(voix guimbarde).
L'intérêt d'avoir
plusieurs cavités est primordiale. J'ai pu mettre en
évidence que seul le couplage entre plusieurs cavités
nous permet d'avoir
un formant aigu tel que l'exige le chant diphonique. Pour cette
étude, j'ai
en premier lieu procédé aux vérifications
du principe des résonateurs, à
savoir l'influence des paramètres fondamentaux. Je m'aperçois
ainsi que la
tonalité du son monte si j'ouvre plus grande la bouche.
Pour mettre en
évidence la formation d'un formant aigu, j'ai procédé
à l'expérience
suivante.J'ai essayé de produire deux sortes de chant
diphonique: l'un avec
la langue au repos, c'est à dire la bouche est une grande
cavité, et
l'autre avec la pointe de la langue remontant et touchant la
voûte
palatine, divisant ainsi la bouche en deux cavités. La
constatation que
j'ai faite est la suivante grâce à la théorie
des résonateurs couplés. Dans
le premier cas, les sons sont plutôt faibles en intensité.
Certes, on
entend très bien le bourdon mais la deuxième voix
se trouve dans la zone de
fréquences qui ne dépasse guère 1200Hz.
De plus, la mélodie harmonique
reste réduite sur le plan d'ambitus. Selon les sonagrammes
analysés, j'ai
constaté la chose suivante. Avec une cavité buccale
unique, l'énergie du
formant se disperse sur trois ou quatre harmoniques.
Par contre, quand la langue divise la bouche en deux cavités,
le formant
aigu et intense réapparaît. Autrement dit, les sons
harmoniques émis par
les cordes vocales sont filtrés et amplifiés d'une
façon grossière avec une
seule cavité et l'effet diphonique disparaît. Le
chant diphonique nécessite
donc un réseau de résonateurs très sélectifs
qui filtre uniquement les
harmoniques désirés par le chanteur. Dans le cas
d'un couplage serré entre
les deux cavités, celles-ci donnent une résonance
unique très aiguë. Si le
couplage devient lâche, le formant a une intensité
moins grande, et on
étale l'énergie sonore dans le spectre. Si ces
cavités sont transformées en
une seule cavité, la courbe pointue devient encore plus
ronde et on aboutit
au premier exemple avec un chant diphonique très flou
(langue en position
de "repos"). Conclusion, la bouche avec la position
de la langue joue un
rôle prépondérant et on peut grossièrement
l'assimiler à un filtre pointu
qui se déplacerait dans le spectre uniquement pour choisir
les harmoniques
intéressants.
Il a été parfois dit qu'une troisième voix
pouvait être produite. J'ai
effectivement constaté grâce aux sonagrammes que
ceci existait (sonagrammes
sur les techniques touvines), mais il m'est impossible d'affirmer
que la
troisième voix soit contrôlée. A mon avis,
cette voix supplémentaire
résulte plus de la personnalité de l'exécutant
qu'une technique
particulière. Cette technique du chant "triphonique"
est rendue possible
par l'émission d'un son grave (70Hz) permettant de produire
deux spectres
formantiques au dessus en parallèle. Je peux aussi créer
l'effet du chant
triphonique par deux formants différents avec des harmoniques
dans la zone
entre 400Hz et 1000Hz et d'autres harmoniques dans la zone au
dessus de
2000 Hz.
Pour le chant "tétraphonique", je suis au stade
expérimental. Je peux créer
trois spectres formantiques en forme pyramidale au dessus du
son
fondamental. On ne peut pas les entendre audiblement mais on
peut les voir
sur un sonagramme (ou spectogramme).
Cette recherche expérimentale sur le chant di-tri-et tétraphonique
m'a
ouvert des horizons infinis sur la richesse intarissable du timbre
de la
voix.
Recette du chant diphonique
J'ai découvert cette technque vocale à deux voix
simultanées en 1969 grâce
à un enregistrement sonore effectué par Roberte
Hamayon en Mongolie, et
déposé au Département d'ethnomusicologie
du Musée de l'Homme. Après
quelques années de tatonnement, je suis arrivé
à maîtriser la technique du
chant diphonique par hasard au cours d'un embouteillage sur le
boulevard
périphérique parisien. D'autres expérimentations
que j'ai menées montrent
qu'on peut aussi produire les deux sons simultanés par
deux méthodes.En
voici la recette.
Première méthode avec une cavité buccale:
la langue peut être à
plat, en position de "repos", ou la base de la langue
légèrement remontée
sans jamais toucher la partie molle du palais. Seuls la bouche
et les
lèvres bougent. Par cette variation de la cavité
buccale en prononçant les
deux voyelles ü et i liées sans interruption (comme
si on dit "oui" en
français), on perçoit une faible mélodie
des harmoniques qui ne dépasse
guère l'harmonique 8.
Deuxième méthode avec deux cavités buccales:
On applique "la recette" décrite ci-dessous:
1. Chanter avec la voix de gorge
2. Prononcer la lettre L. Dès que la pointe de la langue
touche le centre
de la voûte palatine, maintenir ainsi cette position.
3. Prononcer ensuite la voyelle Ü avec, toujours la pointe
de la langue
collée fermement contre le point de fixation entre le
palais dur et le
palais mou.
4. Contracter les muscles du cou et ceux de l'abdomen pendant
le chant
comme si on essaie de soulever un objet très lourd.
5. Donner un timbre très nasalisé en amplifiant
les fosses nasales.
6. Prononcer ensuite les deux voyelles I et Ü ( ou bien
O et A) liées mais
alternées l'une après l'autre en plusieurs fois.
7. Ainsi sont obtenus, et le bourdon et les harmoniques en pente
ascendante
et pente descendante selon le désir du chanteur.
On varie la position des lèvres ou celle de la langue
pour moduler la
mélodie des harmoniques . La forte concentration musculaire
augmente la
clarté harmonique.
La troisième méthode avec la base de la langue
remontée et mordue par les
molaires supérieurs pendant que le son de gorge est produit
sur les deux
voyelles I et Ü liées et répétées
plusieurs fois pour créer une série
d'harmoniques descendants et ascendants. Cette série d'harmoniques
se
trouvent dans la zône entre 2KHz et 3,5 KHz. Cette troisième
méthode ne
permet pas le contrôle de la mélodie formantique
mais ce n'est qu'une
démonstration expérimentale sur les possibilités
de timbre harmonique.
Trân Quang Hai
Eminent ethnomusicologue,
musicien traditionnel et pédagogue accompli,
compositeur,conférencier, imitateur, animateur, coureur
de la planète
sonore, membre du CNRS qui est le protéiforme de Trân
Quang Hai, le plus
érudit des fantaisistes, le plus sympathique des scientifiques.
Portrait à
plusieurs voix - les siennes - du champion du chant diplophonique
De la musique et de l'étude, de l'Orient et de l'Occident,
il a créé un
mélange à sa manière toute personnelle,
emprunte d'humour et de conscience
profonde de ses responsabilités.
Il anime fréquemment des ateliers sur la pratique du chant
diphonique et
participe à de nombreux congrès internationaux
sur la Voix et les
recherches ethnomusicologiques depuis 1970. |