







Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore. (René Char)
Aimer ou ne pas aimer, voilà la question à laquelle un
révolutionnaire devrait pouvoir répondre sans ambage.
(André Breton)
L'ambition souvent fait accepter les fonctions les plus basses : c'est ainsi qu'on grimpe dans la même posture que l'on rampe. (Jonathan Swift)
Baiser, ou défaire l'amour
Que reste-t-il de nos anciennes amours ? Un vain savoir qui de rien ne nous préserve...
La part de notre vie que nous arrachent ceux qui nous quittent,
n'est-ce pas cela que nous pleurons ? Le véritable amour rend
aux autres ce qu'il leur prend. Et d'abord la liberté de soi-même.
La vie qu'ils perdent leur appartient. (...) Je n'ai pas, quant à
moi, acquis cette philosophie : rupture m'est encore blessure
et je ne me résous pas aux adieux.
(François Mitterrand)
Jardins sans arbres où les champs sont sans terre et où ne poussent que des pierres et des rêves.
Il faudrait faire son métier d'homme au lever du jour, quand le futur est encore cet océan entre épouvante et splendeur, où se perd l'exploration passionnée des énigmes, du retour au source, des vendanges d'amour fou et des vagabondages.
Ce fut un moyen de transport; c'est devenu un facteur d'immobilité, signe de conformité sociale et d'adhésion aux normes de comportement majoritaires. On avait une voiture pour se déplacer, on en a une désormais pour marquer son appartenance, parce qu'il faut en avoir une, quoi qu'il en coûte.
Le bonheur, parfois, a ce charme imprécis des îles sauvages dans les images de la mémoire englulée.
N'être que tendre ne veut pas encore dire être bon. (Ernst Bloch)
Il faut un bruit au monde Quand le monde en silence s'enfuit
Mieux vaut penser le changement que changer le pansement (Michel Grandjean)
C'est quand tu es ivre de chagrin que tu n'as plus du chagrin que le cristal. (René Char)
Nos pas tracent notre chemin sur une terre d'ossements
Il faut aussi se souvenir de celui qui oublie le chemin
(Héraclite)
Ne pas chercher pour trouver, mais chercher pour chercher. Il n'est de recherche qui vaille que celle dont le but est la recherche elle-même.
Rien, jamais, ne nous est imposé sans que nous puissions le refuser, le transformer ou le fuire. Rien, jamais, ne nous est interdit sans que nous puissions le commettre malgré cet interdit. Le choix est constant, et le choix par défaut -se soumettre ou se démettre- n'est jamais que l'un des termes du choix. Aucune alternative n'est jamais limitée à ses deux termes apparents, aucun choix limité à ce qu'il exprime. Aux deux termes de l'alternative, nous ajouterons celui que nous inventerons. Entre deux solutions, nous choisirons toujours la troisième.
Le coeur est un mystère exigeant.
Celui-là seul est un vrai communiste Qui a su brûler tous les ponts. (Vladimir Maïakovski)
Comme il n'est pas de sommet sans base, nous sommes complices de tout ce qui se commet, se dit, se décide et se fait en notre nom, et de tout ce que nous savons se commettre, se dire, se décider et se faire que nous pourrions entraverr et que nous n'entravons pas. Les crimes commis par un pouvoir d'Etat ne peuvent l'être que parce que ceux sur qui ce pouvoir s'exerce et qui ne sont pas victiomes de ses crimes ne s'y opposent pas. L'indifférence au crime, le silence face au crime, l'obéissance aux criminels ne sont que les autres noms de la complicité du crime.
Je cherche encore la Cour des Miracles, et ne trouve plus que celles des asiles et des prisons, d'où les miracles se sont enfuis, ne laissant derrière eux que des malades et des prisonniers, des infirmiers et des gardiens, des médecins et des assistants sociaux. Quasimodo est dans une institution pour débiles mentaux, Esmeralda dans un foyer pour adolescentes et Gringoire se shoote à l'héroïne.
L'Homme est bien le centre de la création. Mais comme la tumeur est le centre du cancer.
Est culture toute forme d'expression symbolique des rapports que les hommes entretiennent les uns avec les autres, et que chacun d'entre eux entretien avec la société des hommes. Mais la culture est aussi, et par là même, l'expression de l'insatisfaction face à la réalité ou du refus de ce qui est donné. Ceux-là même qui veulent décrire le monde ne décrivent que leur étrangeté au monde. Le mouvement par lequel un individu dit ses relations aux autres est toujours, irréductiblement, un mouvement de distance à l'égard de cette relation et de la réalité qu'elle contient -un mouvement qui oppose à cette réalité une réalité autre, projetée ou rêvée, implicite ou explicite. L'exaltation lyrique elle-même est dénonciatrice, et la romance condamnatrice. Il n'y a de culture si officielle qu'elle paraisse qui ne recèle quelque part de contestation de l'officialité. Le temps, au surplus, se charge de faire le tri, et de toute expression culturelle ne retient finalement que ce qui mérite de l'être par sa charge négative. Le baroque de la contre- réforme peut bien avoir été conçu comme une machine de guerre contre la subversion protestante, nous n'en héritons et n'en retenons que ce qu'il exprime de refus, et retournons contre la réalité que nous vivons ce qui était voué à la louange d'une prétention passée à être la réalité. Il en va de même du romantisme allemand, si réactionnaire qu'il put être dans son fond, mais qui nous reste comme une source intarissable de révoltes. La culture exprime donc moins le monde tel qu'il est que le monde tel qu'il devrait être, c'est-à-dire tel que le créateur de contenu culturel voudrait qu'il soit. La création culturelle est ainsi toujours, inévitablement, subversive, et le reste parfois lors même qu'elle est réduite en l'état de marchandise. Le refus est pérenne. Ce qui distingue la création de sa reproduction est précisément ce qui distingue la culture de la norme : la première propose ce qui n'est pas (pas encore, ou plus), la seconde réitère ce qui est. Cette distance est celle qui sépare ce qui est de ce que l'on veut. La création culturelle, pour mettre entre le monde et elle cette distance qui toujours la fera d'avant-garde, décalée de la réalité donnée par l'avance qu'elle prend sur elle en proclamant ce qui sera, ce qui devrait être, ce que l'on voudrait qu'il soit ou ce qui aurait dû être, face à ce qui est, ne repose sur des principes formels et ne s'en sert que pour les transgresser. Par cvette transgression, elle tend à développer des collectivités humaines fondées sur une participation comune à ce qui est créé, que l'on ait pris part à la création (qui reste cependant toujours un processus irréductiblement solitaire) ou que l'on acquiesce à son contenu. Ces communautés entrent toujours, tôt ou tard, en conflit avec la société telle qu'elle est et contribue par là même à la changer. Une création n'est finalement régénératrice que dans la mesure où elle est destructrice, où elle absorbe, organise et transforme les rapports sociaux selon des règles contradictoires de celles qui fondent les normes sociales de comportement, et que les règles de la création contribuent à détruire. Ainsi s'explique que la décadence d'une création culturelle ou d'une forme générale, d'un mode d'expression, commence là où cesse le conflit entre elle et le monde, et où s'accroît sa valeur marchande. Toute activité artistique et culturelle n'aboutit au Marché que par la voie de la médiocrité, puisque d'une rentabilité qui suppose son acceptation préalable par des consommateurs. Ainsi la reproduction d'une création annule-t-elle la création tout en étant la condition de sa mise sur le marché. De même ne peut-il y avoir de création culturelle "internationale", séparée de l'histoire et du monde singulier dans lequelle elle est (et avec elle, le créateur) et contre lequelle elle se dresse. Une création d'"audience internationale" ne peut être qu'une marchandise, ou d'une création le plus petit dénominateur compréhensible à n'importe qui, n'importe quand, n'impoprte où. Et il ne peut y avoir non plus de synthèse possible de tous les arts et de toutes les formes de création possible : une telle synthèse ne serait qu'une addition de résumés multipliée par une addition de caricatures. Il n'y a enfin aucune utilité sociale, politique, économique possible à trouver dans une création culturelle. La création est faite d'une souffrance individuelle, à tout le moins d'une insatisfaction, celle du créateur, et aboutit à un plaisir solitaire, ou à une satisfaction, celle du lecteur, du spectateur, de l'auditeur. Ce rapport entre celui ou celle qui créée et celui ou celle à qui l'on "parle" est le rapport de deux solitudes. Il n'y a ni création collective, ni perception collective de la création, rien que des additions de créations et de perceptions individuelles. On ne perçoit enfin jamais ce qui est créé tel que cela fut créé. Le créateur, jamais, ne sera compris par d'autres que lui, et lui-même ne comprend pas toujours ce qu'il créée. Ce qui est compris d'une création par qui n'en est pas le créateur n'en est que l'écume, la part communicable sur quoi se fonde, en la réduisant encore, la valeur marchande des créations diffusées. De ce que Van Gogh mit dans sa peinture, Moussorgsky dans sa musique, Camille Claudel dans sa sculpture, Artaud dans ses mots, nous ne comprenons que ce que nous aurions été capables d'y mettre nous même, si nous avions pu nous défaire de nous. Celui qui créée et celui qui reçoit la création seront toujours irrémédiablement séparés, et inégaux.
Aux beaux jours du désespoir, choisissez le suicide, et si votre mémoire est vaine, faites le choix de l'hérésie contre les certitudes et les mises en scène.
Le désir ne sème ni ne moissonne, ne succède qu'à lui et n'appartient qu'à lui. Il se désigne cependant comme le créancier absolu. (René Char)
Glauque refus du hasard, le destin est une culture morte.
Les dieux meurent, mais Dieu qu'ils y mettent longtemps ! Omniscient, Il savait Auschwitz; omnipotent, Il pouvait empêcher Auschwitz; omniprésent,Il était à Auschwitz. Mais de quel côté de la porte des chambres à gaz ? S'Il est, Il est tout. S'Il n'est pas tout, Il n'est rien, et s'Il n'est rien, Il n'est pas. S'Il est tout, rien ne peut Lui être étranger. Pas même le mal. Surtout pas le mal. Le seul mot que l'homme puisse attendre de Dieu est : Pardonne-moi ! Multiples, les dieux sont impuissants, et trop humains pour mériter le respect des hommes. Unique, Dieu est trop puissant pour être supportable aux hommes.
Il fait toujours beau sur l'Olympe quand les dieux n'y sont pas, morts dans un retour de flamme ou, plus sûrement, de l'indifférence des hommes.
Qui domine, toujoure sera dominé. Vouloir dominer aboutit toujours à être dominé par la domination que l'on exerce. Il n'est de propriétaire d'esclaves qui ne soit esclave de l'esclavage.
Le doute se trouve à l'origine de toute grandeur. L'injustice historique s'évertue à ne pas le mentionner. Ce doute-là est génie. Ne pas le rapprocher de l'incertain qui, lui, est provoqué par l'émiettement des pouvoirs de la sensation. (René Char)
On aura touché la dernière limite de la perfectibilité, alors seulement que le droit du plus faible aura remplacé sur le trône le droit du plus fort. (Auguste Blanqui)
La réalité d'une économie tient à ce qui est hors du système économique et que l'analyse économique ne saisit qu'en apparence : à ce qui est infra-, supra- ou extra-économique; infra-économique comme l'économie immergée, clandestine, mafieuse; supra-économique, comme le gaspillage somptuaire ou le don; extra-économique comme tout ce qui tient de la création culturelle quand elle n'est pas encore réduite à une marchandise. Une société ne dépense pas parce qu'elle est riche, elle est riche parce qu'elle dépense et par ce qu'elle dépense; et de même une personne. Or la théorie économique se fonde sur le calcul, la dépense rationnelle, l'acquisition ou la conservation utilitaires ou spéculatives, et exclut le gaspillage somptuaire et toute forme de dépense improductive, ou les renvoie aux marges du fonctionnement économique, alors qu'elles en sont la source. L'Homme a détruit avant de produire, donné avant d'acquérir, gaspillé avant d'échanger, consommé avant de travailler... Le luxe, le deuil, les cadeaux, les guerres, les religions, les monuments sans utilité, les jeux, les spectacles non-marchands, le plaisir, enfin, et notamment le plaisir sexuel en tant qu'il est irréductible à une fonction génitale et à toute finalité reproductrice : tels sont les fondements de l'économie réelle. Des valeurs et des ressources considérables sont ainsi dépensées hors de toute relation d'échange marchand, de toute recherche de profit matériel, de tout impératif de rentabilité, de toute évaluation en termes de gains et de pertes, de coûts et de bénéfices. Et le meilleur de ce qui est produit est par là retiré de la consommation productive par le don, la consumation, le potlatch, le gaspillage ou la destruction. Le sacrifice est, au fond, le constat de la valeur : ce qui vaut ne s'échange pas mais se donne ou se détruit. Que le non-économique soit au coeur de la réalité économique, on pourrait en trouver vérification dans cette évidence que les sociétés matériellement les plus "pauvres", les moins productrices de plus-value ou de surplus, les plus lourdement soumises à l'impératif physique de la survie physique immédiate des individus et de la société elle-même, sont aussi celloes qui gaspillent la plus grande part de leurs ressources sous les divers modes qui viennent d'être énumérés, et qui souvent "produisent" des cultures particulièrement complexes, d'entre les plus "riches" que l'on connaisse. La pauvreté matérielle n'a jamais eu sur les sociétés humaines ce poids de détermination fondamentale qu'ont cru pouvoir déceler les économistes classiques, Marx compris, en posant comme loi première celle de la rareté des ressources et de l'infini des besoins. Une société riche est une société qui fonde son économie sur la dépense non-productive, sur le don ou le gaspillage, et ses normes sociales sur la distribution sans contre-partie des biens et des richesses symboliques. Il s'agit bien ici d'un échange, mais de l'échange du tout contre rien : d'un échange des dons et des gaspillages, d'une organisation des pertes -bref d'une fête, potlatch ou carnaval, en laquelle se renversent les rôles pour que la réalité reprenne ses marques, là où le riche n'est pas celui qui possède mais celui qui se dépossède jusqu'à ne plus rien posséder et se retrouver le plus pauvres d'entre les pauvres. Celui qui reçoit reçoit l'obligation de donner à son tour, et de donner plus qu'il n'a reçu -il ne nous reste de trace de cette économie fondatrice que dans le rituel bourgeois des cadeaux à date fixes, quand une classe sociale retrouve sans le savoir quelque tradition somptuaire que pour le reste tout son mode de vie condamne et que toutes ses valeurs excluent. La richesse, donc, se mesure par la perte et la perte constitue la richesse. L'apparence de nos économies, et le discours tenu sur elles par les économistes eux-mêmes, sont ici d'une absolue irréalité. En réalité, c'est la capacité de déficit d'une collectivité (qu'il s'agisse d'un Etat, d'une commune ou d'une organisation) qui fonde sa capacité à l'abondance, et non l'équilibre de son budget. Le niveau de mes dettes constitue mon niveau de vie, et le nombre de mes créanciers fonde mon statut social. Si l'on fait l'effort de s'abstraire des discours convenus, on constate aisément que le rang social d'un individu, le rang géo-politique d'un Etat, sont plus intimément liés à leurs passifs comptables qu'à leurs, et que ce sont les dépenses improductives, somptuaires, que rien ne gage, qui fondent un potentiel économique. Je puis avoir obtenu sans bourse délier, légalement ou non (la loi n'étant en matière économiqu qu'une référence anecdotique), le livre que je consulte, l'ordinateur dont j'use, la quasi totalité de ce que je m'attribue et dont je dispose. En obtenant indûment un créit sans pouvoir le couvrir, je dépense ce que je n'ai pas; en m'arrogeant la jouissance de biens que je n'ai pas acquis, je possède ce qui n'est pas à moi. Me voici donc objectivement riche, tout en restant économiquement pauvre et vraisemblablement voué à le rester. Cette richesse qui n'est pas à moi et dont je dispose pourtant, j'en dispose jusqu'à pouvoir la distribuer, ou à en tirer quelque bien, quelque service ou quelque symbole dont je puis faire don ensuite à qui me plait. Etant riche de tout ce que je n'ai pas, qui pourrait m'empêcher d'enrichir d'autres que moi de ma pauvreté ? La contradiction est totale, entre ce que nos sociétés disent d'elles-mêmes et ce sur quoi elles sont en réalité fondées. Le discours de l'économisme est celui de l'utilité, du calcul raisonnable, du profit, de la mesure, du Marché, de la rentabilité, du commerce... Mais la réalité de l'économie est celle du gaspillage (jusqu'à la pollution), de la dépense sans contrepartie, de la démesure (jusqu'à la guerre). Les règles de l'économie ne sont pas ses raisons : la haine de la dépense est la raison d'être et la justification de la bourgeoisie, écrit Georges Bataille, mais c'est la dépense qui constitue la société bourgeoise -et toute forme de société- si elle la constitue moins explicitement. La substitution du Marché au potlatch n'a eu pour effet que donner une ampleur accrue au gaspillage. Au fond, l'Homo Sapiens Sapiens ne produit, ne travaille et n'assure sa subsistance (la couverture de ses besoins physiques immédiats) que pour pouvoir accéder au gaspillage et à l'improduction. L'économie n'a donc d'autre fonction que celle de permettre son dépassement, sa subversion par ce qui en est la plus radicale négation. La construction d'un temple ou d'un tombeau, le don d'un joyau, la création d'une oauvre artistiquem sont de bien plus d'importance que la production de blé, d'acier ou que l'échange commercial et ses implications financières. Le Palais Idéal du facteur Cheval importe plus qu'une usine, et le Produit National Brut moins que ce qu'il ne comptabilise pas -et d'ailleurs, le PNB de la France doit plus à Molière qu'à Renault. Toute économie est d'abord culturellem et la consumation est à la fois cause et conséquence, mesure et finalité de la production, de l'échange et de la valeur. Le luxe en devient une nécessité, en ce qu'il "consume" précisément les richesses produites. Et nous sommes, individuel- lement et collectivement, condamnés à dépenses sans compter en même temps que mesurés par cette dépense non-productive. Si l'on par compter, c'est en comptant ce qui n'est pas comptable, qui n'est pas réductible à la quantité, que l'on ne peut évaluer qu'en recourant à des critères non-économiques. Ainsi fait-on lorsque l'on tente de ramener le somptuaire ou le symbolique à une mesure marchande : le prix de van Gogh sur le "marché de l'art" ne sera jamais à la hauteur de ce qu'il y eut de souffrance, de folie et de génie dans ce que l'on croit pouvoir par lui mesurer pour que de médiocres possédants croient pouvoir se l'approprier. Le tableau et son auteur son au-delà de toute quantité : le seul prix auquel un tableau de van Gogh puisse être évalué est la vie de van Gogh -et elle est sans prix. Il y a donc, au coeur de toute économie, un principe de destruction, comme il y a au coeur de toute société humaine un principe de négation de cette société. Ce n'est évidemment pas d'une destruction fatalem involontaire, dont il est question ici, mais d'une destruction choisie, voulue. Une ville détruite par un séisme, un momument s'effondrant sous le poids du temès, ne "prouvent" rien par leur destruction -non plus d'ailleurs que la destruction, volontaire pourtant, de marchandises ou de matières premières pour en maintenir le cours sur le Marché. Mais cette même ville détruite par une guerre, ou ce monument jeté à bas par une révolution, et voilà rendu tangible le principe de destruction et de gaspillage sur quoi se fonde toute économie humaine (on aura dépensé pour détruire, on dépensera pour reconstruire, puis pour s'apprêter à détruire à nouveau, et cs dépenses créeront des richesses que l'on pourra gaspiller ou détruire...). La guerre est la continuation du gaspillage ordinaire par un gaspillage suprême, la révolution le paroxysme du don par un don de tout ce qui fut avant elle, pour qu'autre chose survienne, que l'on pourra donner le moment venu). Nous sommes en un temps où l'économie croît moins que l'économisme; cette croissance là, cancéreuse et totalitaire, est celle de la mesure de toute légitimité politique par ses réslttats économiques, de toute justice sociale par l'équilibre de ses comptes, de toute création culturelle par sa cote mercantile. Elle nous impose, si nous voulons sauvegarder notre capacité de comprendre le monde et de nous comprendre nous-mêmes, de remettre sur ses pieds l'économie politique et d'opérer un renversement absolu de ses hypothèses. S'il nous faut remettre l'économie sur ses pieds, c'est parce qu'ils sont d'argiles. Ne dure que ce qui est construit sur du vent.
Que les dieux sont laids dans les églises... Mais dieux ! Que les églises peuvent être belles !
Il n'y aurait que de la zoologie, de l'instinct, de l'animalité enfin, dans le besoin d'enfanter, s'il n'était aussi, plus obscur, le désir égoïste et illusoire de se survivre en se reproduisant.
Les ennemis se détruisent. Les adversaires se fécondent. (René Char)
On ne s'enrichit qu'en proportion de ce que l'on donne et de ce que l'on perd. Le possédant n'est pas riche, qui est possédé par ce qu'il possède.
Quoi que dise la vieille espérance, Forçons les portes du doute... J'ai vu maintes illusions Passer du vert au rouge... (Kateb Yacine)
L'esthétique seule nous sauvera de la cohérence et de son indicible connerie.
L'éternité n'est guère plus longue que la vie. (René Char)
Personnelle, irréductiblement personnelle (il ne peut y avoir
collectivement qu'une déontologie, ou une discipline), l'éthique
repose toujours sur quelque principe qui, la guidant, la
déterminant et la définissant, lui est supérieur et extérieur, et
que l'individu qui s'y référera ensuite choisit : Dieu pour qui y croit,
les oeuvres pour certains, un projet politique pour d'autres
-que ce projet soit le maintien de l'ordre du monde ou son
changement. Mais dans tous les cas, il y a à la source un choix
individuel, une détermination de l'éthique par "quelque chose"
(un but, une règle, une loi, un principe) qui n'est pas contenu
dans l'éthique elle-même mais auquel l'éthique va se référer.
Le maître mot est "cohérence" : cohérence entre cette
détermination supérieure et les actes de qui l'invoque, et qui
est lui-même juge unique de cette cohérence. Dès lors qu'il
n'y a d'éthique que personnelle, il ne peut y avoir d'éthique
que fondée sur la liberté personnelle -à commencer par celle,
fondatrice de toutes les autres, de déterminer cette éthique, de
la comparer et de la confronter à l'éthique d'autrui -et, de cette
confrontation, tirer la trame du contrat social liant entre eux,
et librement, les sociétaires (les membres d'une société ou, à
l'intérieur d'une société, d'une association), c'est-à-dire les
différents porteurs d'éthiques forcément différentes, jusqu'à
pouvoir être contradictoires.
D'éthique, il ne saurait donc être question qu'en termes de
choix personnels. Et si l'on tient à ce qu'une organisation ait
une éthique, il faut aussi accepter que cette éthique ne soit
que ce que l'éthique personnelle de chacune et chacun de
ses membres ait de commun avec celle de toutes et tous les
autres membres de l'organisation. Il n'y a pas d'"éthique
socialiste" ou d'"éthique libérale" qui puisse être imposée aux
socialistes ou aux libéraux par leurs organisations respectives :
fondamentalement, ces organisations n'ont pas d'éthique,
mais une déontologie ou une discipline. De quelle éthique
pourrait d'ailleurs se targuer une organisation politique ?
Max Weber distingue une éthique de la vérité, qui serait celle
du "savant, de l'intellectuel ou du prophète disant ou
faisant ce qu'il croit être le vrai sans que les conséquences
de ce qu'il dit ou fait ne le limitent, et une éthique de la
responsabilité, qui serait celle du "politique" ou du magistrat,
disant ou faisant ce qui en un lieu et un moment donnés
peut se dire ou se faire dans l'intérêt historiquement déterminé
et borné de la communauté; l'éthique d'un parti, si elle était
concevable autrement que par abus de langage, serait-elle
de la vérité ou de la responsabilité ? Weber ne procède d'ailleurs
pas à une division exclusive des comportements et des
références réelles, mais à la présentation de types idéaux; nul,
en réalité, ne se donne une éthique qui serait "purement"
celle du savant ou celle du politique ainsi définies, et l'éthique
de chacun emprunte à l'un ou l'autre de ces types idéaux.
Dès lors que l'éthique ne peut procéder que d'un choix
personnel, sa définition même, et sa justification -si l'on
ressent le besoin de la justifier- n'ont d'autres limites que celles
que leur donnent les personnes elles-mêmes.
Michel Foucault relevait que le monde culturel "occidental"
(c'est-à-dire européen) n'a guère connu que deux formes
d'éthiques : l'ancienne (ou l'antique), fondée sur l'acceptation
a priori de l'ordre du monde et exprimant l'obligation de s'y
adapter sans le modifier, et la moderne, fondée sur le "cogito"
individuel et sa capacité d'explorer et d'exprimer ce qui n'est
pas donné par le monde (ces "catégories", pas plus que celles
de Weber, ne sont autre chose que des types idéaux : ainsi
l'éthique de Platon et d'Aristote serait "antique", mais pas celle
d'Héraclite ou de Diogène...).
Or donc, ,l'éthique "antique" débouche sur une morale collective,
une déontologie, une loi s'imposant à tous et hors de laquelle
il n'y a ni sagesse individuelle ni conscience collective possibles
-et donc pas de Cité concevable. L'éthique classique est exclusive :
nul ne peut s'y soustraire, ni en modifier le contenu. A contrario,
l'éthique moderne débouche sur une action et une pensée
individuelles qui forment action et pensée collectives, en se
confrontant et en s'additionnant (dire qu'une action et une
pensée collectives sont formées par l'addition et la confrontation
des actions et des pensées individuelles, c'est dire aussi que
ce qu'il y a d'individuel ne naît pas de ce qu'il y a de collectif,
mais le collectif de l'individuel -au moins en ce qui concerne
précisément l'éthique). C'est donc par la reconnaissance du
caractère individuel de l'éthique que celle-ci devient moderne,
chez Spinoza par exemple; cette reconnaissance implique
celle de la contradiction de l'éthique et de la loi, de l'éthique
et de la déontologie, de l'éthique et de la morale -et plus
encore, évidemment, de l'éthique et de la discipline.
Précisons, et précisons politiquement : si je me dis (ou me
trouve) socialiste, en fonction d'ailleurs d'une définition
personnelle (forcément personnelle) du socialisme, et que
de cette autoproclamation je tire la décision, toujours
personnelle, d'adhérer à une organisation qui se réfère au
projet socialiste, à quel ensemble d'éthiques personnelles me
rattacherai-je alors ? Il me paraît que cet ensemble -qui n'est
donc pas une éthique collective de l'organisation, mais le
point commun des éthiques personnelles de ses membres,
doit être fondée sur le triple prédicat idéologique de la
liberté, de l'égalité et de la responsabilité (on voudra bien
considérer que la fraternité serait la conséquence sociale
de la réalisation de ce triple prédicat...).
La liberté, et puisqu'il s'agit d'éthique, il s'agit aussi de liberté
individuelle (et non des libertés collectives) : J'ai toujours,
partout et à tout moment, tous les droits et toutes les libertés
que je m'accorde. Nul autre que moi ne peut définir et borner
ma liberté et énumérer mes libertés. Mais à elle seule, cette
liberté personnelle, absolue par définition (jusque dans la capacité
d'en abandonner une partie), ne serait que le "Nichts über mich"
de Stirner ("pour moi, il n'est rien au-dessus de moi), c'est-à-dire
un simple constat, qui ne saurait fonder une éthique (c'est-à-dire
une règle personnelle de comportement, dont l'absolue liberté
est une absolue négation puisqu'elle est la négation de toute règle).
La liberté doit donc se conjuguer à l'égalité et à la responsabilité
pour fonder une éthique.
L'égalité : les droits et les libertés que je m'accorde, je les
reconnais aussi, par le fait même, aux autres -à tous les
autres. Je ne puis donc, sans attenter à la légitimité de ma
propre liberté, nier à quiconque aucun des droits que je
revendique pour moi, aucune des libertés dont je me prévaut,
ni accepter, et encore moins proposer, que quiconque soit
sanctionné pour avoir fait quelque chose que je considère
comme étant de mon droit de faire. Toutes et tous les autres
disposent de tous mes droits et de toutes mes libertés.
La responsabilité : je n'ai de droits et de libertés que ceux
dont j'accepte de payer le prix et d'assumer les conséquences.
Un droit sans conséquence est un droit sans contenu -un droit inconséquent- est un droit sans conséquence; une liberté sans
prix est une liberté sans valeur (il n'est sans doute pas besoin
d'ajouter qu'il ne s'agit pas ici de valeur marchande...). J'ai le
droit de dire tout ce que tiens à dire, mais ne puis reprocher
à quiconque de me tenir rigueur, de quelque manière que ce
soit, de ce que j'aurai dit et qui lui aura déplu; et de même
pour ce que j'écris ou fais.
Conjugués chacun aux deux autres, et chacun étant
également nécessaire et insuffisant, les trois prédicats de
la liberté, de l'égalité et de la responsabilité forment donc
ce qui est "mon éthique" d'individu, de citoyen, voire de
militant : je dispose toujours de tous les droits et de toutes
les libertés que je m'accorde, à la condition de les accorder
à tous les autres et d'en accepter le prix et les conséquences.
Nous ne sommes que ce que nous pouvons être, mais nous ne vivons que pour être autre chose que ce que nous sommes. Toute notre vie est dans ce mouvement qui nous mène du possible à l'impossible, du réel au rêvé, de ce que nous sommes à ce que nous voulons être. Ce mouvement est un mouvement de refus, et ce refus nous constitue : sans lui, nous ne sommes pas. Je nie, donc je suis. J'existe par ce que je donne, même et surtout si ce don est refusé ou n'est pas perçu pour ce que je voudrais qu'il soit. Je n'existe pas par ce que je possède, vends ou échange. Etre, c'est ne plus avoir que soi; avoir, c'est être moins.
Le croyant croit parce qu'il veut croire; il ne croit ni par ce à quoi il croit, ni parce que ce à quoi il croit est; il ne croit qu'à ce à quoi il peut croire. Toute foi est volontaire et limitée, et son objet même est choisi par son sujet. On choisit son dieu comme l'on choisit ses amis.
Regardons la folie comme une maladie d'enfance, comme ces rêves d'artistes en forme de cataclysme et qui s'ordonnent ensuite en ricanements.
Debout, ma folie, Et mets ton manteau d'hermine : Il fait si froid... Et vous mes souvenirs vagabonds, Montrez vos gueules De galériens... (Kateb Yacine)
On ne peut pas devenir fou dans une époque forcenée
bien qu'on puisse être brûlé vif par un feu dont on est l'égal.
(René Char)
L'homme fut sûrement le voeu le plus fou des ténèbres;
c'est pourquoi nous sommes ténébreux, envieux et fous
sous le puissant soleil.
(René Char)
Toute force est dans l'amour de la douceur.
La fosse commune a été rajeunie. Elle est vaste comme un dortoir, profonde comme un puits. Incomparables bouchers ! Honte ! Honte ! Honte ! (René Char)
Il aimait la France et ses révolutions trancheuses de têtes et ses cris multiples, mais il fallut prendre la fuite. avec son regard calme et sa voix douce. Il disait la liberté et le désordre.
Cette barrière n'arrête rien de ce qu'il faudrait arrêter, et arrête tout ce qu'il faudrait laisser passer. Passent ainsi le fric, la pollution, les merdes télévisées, et sont stoppés les hommes et les livres, entravée la solidarité, taxée la fraternité. La frontière ne protège pas les peuples mais les marchands; ce ne sont pas les êtres qui lui importent mais les valeurs.
N'importe que le futile.
Genève est un miroir sans tain : elle vous observe sans que jamais vous ne puissiez savoir qui vous observe.
Tous les arts ont produit leurs merveilles. L'art de gouverner n'a produit que des monstres. (Saint-Just)
Je hais les grands. Je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leurs petitesses et leurs vices. Et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. (Jean-Jacques Rousseau)
C'est toujours le même combat, la même résistance contre l'étoffe des héros et ses illusions de grandeur, tissées des misères de ceux qu'elle étouffe.
Dans la rue comme un volcan l'histoire dit ce qu'elle veut.
Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments. (René Char)
Il faut être l'homme de la pluie et l'enfant du beau temps.
(René Char)
Ce qui n'est qu'humain : le rire, la révolte, l'inceste et le meurtre.
Sans sacrifier exagérément à l'humanitarisme, qui traîne après lui un cortège de médiations impossibles et de pacifications toujours au profit des plus forts, je dirai que ce n'est pas un climat pour la pensée que de ne pouvoir considérer le monde extérieur sans y trouver aussitôt à se nier et à frémir.
Humiliez, humiliez... vous n'humilierez jamais l'autre autant que vous-mêmes. Plus bas que le serf : le Roi.
L'humour seul dira la chiennerie du monde, des vies englouties sous la domination des rédempteurs.
Par l'achat d'Indulgences, les fidèles catholiques d'avant Luther croyaient pouvoir acquérir une place ailleurs qu'en Enfer après leur mort. Par sa participation aux collectes humanitaires, par ses discours de bonnes intentions ou sa signature au bas de pétitions, l'homme et la femme modernes semblent constamment vouloir se faire pardonner (et se pardonner à eux-mêmes) un comportement qui les rend complices des mêmes maux auxquels ces collectes, discours et pétitions veulent porter remède. On donne, signe et parle pour préserver les forêts, la couche d'ozone, l'air ou l'eau, pour lutter contre la faim ou les épidémies, mais on contribue par sa bagnole, sa goinfrerie et son hypocondrie à détruire les forêts, saloper l'air, accroître la famine, malsoigner les maladies les plus graves et en inventer de nouvelles. La figure emblématique de homme contemporain est celle de l'automobiliste écologiste. Ou de l'écologiste en voiture.
Celui qui sait se taisant et celui qui parle ne sachant pas, il n'y a d'initié que silencieux, et le bruit que font ceux qui prétendre initier les autres à quelque vérité ou quelque mystère n'est que vacarme de foire et beuglements de camelots.
L'innocence perdue sous le signe d'un coup de foudre a la vertu impudique des magiciennes.
Le mensonge sied à l'intelligence. Rien n'est jamais plus franc que la connerie. La franchise n'est le plus souvent qu'une incapacité à mentir.
La jeunesse délire en de multiples écoles d'agonie : passent ses transgressions, restent ses passions.
La douleur est le dernier fruit, immortel, de la jeunesse.
(René Char)
Le jour, cette clarté qui se salit en naissant...
Le sort des justes est de guetter la mort et la résurrection dans le parfum des mots et le sens des fleurs.
La rhétorique politique, les mensonges fluctuants du journalisme et des mass-médias, le jargon trivial, utilisés par le discours public et socialement approuvés ont fait de presque tout ce que les hommes et les femmes des villes disent, entendent ou lisent un jargon vide, un verbalisme cancéreux. Le langage a perdu sa réelle aptitude au vrai, à l'honnêteté politique et personnelle. L'arbre se meurt sous le poids d'un lierre avide. Le contrat entre le sens et le langage s'est rompu. Nous sommes submergés par le commentaire et le parasite. Chaque jour, les personnes cultivées se voient sollicitées par des millions de mots imprimés, radiodiffusés ou télévisés, qui traitent de livres qu'elles n'ouvriront jamais, de sujets qu'elles continueront d'ignorer. On s'abandonne à la surface lisse des choses, à leur image. (George Steiner)
Tu nous a passé liberté tes courroies de sable.
(René Char)
On jouit toujours de toutes les libertés que l'on revendique et dont on accepte de payer le prix. Ce prix mesure la distance entre un régime social et politique de liberté, l'anarchie ou la démocratie, et un régime social et politique de dictature, autoritaire et totalitaire. Le prix dont se paie l'exercice de la liberté que l'on revendique est nul ou absolu en anarchie, où nulle sécurité n'est garantie à quiconque, modeste en démocratie, considérable en dictature, où il est la vie et la mort. Mais nous restons seuls à choisir de payer ou non le prix de nos libertés, en exerçant ou non ces libertés, en combattant ou non pour en abaisser le prix ou en abandonnant aux libertés qu'il mesure.
Le droit à la liberté n'appartient qu'à celui qui le proclame, en éprouve le besoin, agit pour y accéder. La liberté ne s'accorde pas, elle se conquiert. Qui veut rester serf, serf restera; qui accepte de se soumettre ne mérite que sa soumission. Qui veut être libre est libre.
La liberté politique ne sera-t-elle plus que le droit de démentir les sondages d'opinion et de mentir aux sondeurs ?
Toute liberté est dans la distance, la séparation, la pluralité. Toute unité est contrainte. Il faut disloquer pour libérer. La liberté, c'est l'entropie.
Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l'issue de l'aube que le bougeoir du crépuscule. Elle passa les grèves machinales; elle passa les cimes éventées. Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté
du mensonge, l'alcool du bourreau. Son verbe ne fut pas un aveugle bélier, mais la toile où s'inscrivit mon souffle. D'un pas à ne se mal guider que derrière l'absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.
(René Char)
La ligne droite est le chemin le plus con pour aller d'un point à un autre.
Ecoutez, prêtez l'oreille : même très à l'écart, des livres aimés, des livres essentiels ont commencé de râler. (René Char)
Il n'y a de loi que transgressible. La proclamation même d'une loi constate la possibilité d'une transgression, préalable à la loi transgressée puisque la seconde est une réponse à la première. Aucune loi ne m'interdit de m'élever dans les airs en battant des mains, ni ne m'oblige à ressortir mouillé d'un séjour dans l'eau -de tout cela, la nature de charge. Mais si une fort vieille loi proscrit l'inceste, c'est que l'inceste est une fort vieille pratique; et si de plus récentes lois m'obligent à payer un impôt, c'est sans doute que je ne le paierais pas si on ne m'y obligeait. Si une loi m'interdit quelque acte, c'est donc que je pourrais commetre cet acte; et si une loi m'oblige à un acte, c'est que je pourrais ne pas le commettre. La possibilité, le droit imprescriptible, la nécessité même de pouvoir dire "non" à ce qui est obligatoire, et "oui" à ce qui est interdit, ne fondent-elles pas notre humanité ?
Prenez ce qu'onm vous présente comme des "lois de l'économie", tordez-les, substituez l'utilité à la valeur, le plaisir au devoir, la perte au profit, la liberté à la rentabilité, le gaspillage somptuaire à l'investissement productif, le don au bénéfice : vous aurez remis l'économie sur ses pieds et lui aurez redonné son but : ne plus créer de richesse, mais créer la richesse. Il n'y a sans doute que six lois économiques qui tiennent : 1. L'excédent est la règle; 2. L'excédent est la mesure. 3. Le plaisir est la finalité. 4. Le gaspillage est la richesse; 5. Le gaspillage est la nécessité. 6. Le luxe est le besoin.
... la volonté de lutter non contre un monde pire, mais pour un monde meilleur. (André Breton)
De 1920 à nos jours, l'histoire du monde a moins été celle des luttes de classe que celle des luttes nationales. Lors même qu'il y eut révolution sociale, ce fut par intégration du nationalisme, de l'anticolonialisme, de l'anti-impérialisme, au programme et aux mythes mobilisateurs des mouvements révolutionnaires.
Le luxe est ce qui est nécessaire sans être indispensable. Il exige le mépris de la richesse et de la possession, que sa pratique quotidienne rend d'ailleurs impossibles en abolissant la propriété privée plus sûrement et plus radicalement que n'importe quelle révolution. Le luxe ne sera jamais à la portée que des pauvres.
Il y a dans le malheur absolu une cruauté douce.
Les hommes ont besoin de vous, trompettes du marché, qui promettez des biens et ne saisissez pas cette sorte d'esprit, qui nommez cela amère souffrance, car vous aspirez à une récompense sans l'obtenir. Vous qui ne savez plus rien de cette profondeur, bouleversante comme une symphonie, qui n'est en rien devoir d'abnégation, mais mélodie plus grande dans la solitude de l'abandon que dans l'allégresse de l'accomplissement, qui n'est pas espérance ni exploit, non, mais musique plus haute, orgueil le plus solitaire, salles miroitantes sous les ultimes voûtes de l'abîme, où aucun riche ne parvient, aucun. (Ludwig Hohl)
Et si Marx n'avait pas remis Hégel, mais Calvin sur ses pieds, en récusant la "sottise de l'action sentimentale" et en opérant par là-même une rupture avec la pensée des intentions, et en assurant la renaissance d'une pensée des actes ?
La mémoire est convulsive. Les chats réinventent Hamlet et dans chaque port un écrivain naufragé écrit un roman définitif.
Le mensonge sied à l'intelligence. La franchise n'est le plus souvent qu'une incapacité à mentir. Rien n'est plus sincère que la connerie.
Les menteurs seuls savent raconter avec la vérité de l'ironie et sans le besoin de disciples les maux du Livre et les mots de l'exil. Le mensonge et le mystère sont des conditions de la liberté.
Il n'est de meilleure méthode pour résoudre un problème compliqué que de compliquer encore plus.
Assassinat poétique
Les hommes enfantent les monstres qui les dévorent. Dieu combat dans les guerres de religion, et dans tous les camps; la Nation combat dans les guerres de la Révolution qui constituent contre la nation révolutionnaire des nations révolutionnées qui l'abattront; la race émerge de la sinistre boufonnerie nazie pour construire les chambres à gaz; le prolétariat est brandi dans la glaciation stalinienne. Dévorés par leurs créatures, les hommes meurent par millions sous les coups de ce qu'ils ont rêvé.
Nous ne sommes tués que par la vie : La mort est l'hôte.
(Cesare Pavese)
La mort ne se trouve ni en deçà, ni au delà. Elle est à côté, industrieuse, infime. Nous n'avons qu'une ressource avec la mort : faire de l'art avant elle. (René Char)
Qui a connu et échangé la mort violente hait l'agonie du
prisonnier. Mieux vaut une certaine épaisseur de terre
échue durant la fureur.
(René Char)
Nous expliquons le vivant comme la plus grande magie, mais l'humain résiste. L'Homme blessé parle contre la mort.
N'est humain que ce qui meurt, et la mort nous est prétexte à vivre. Ne mourons-nous pas de la douleur de vivre ?
Les mots sont dangereux qui font l'éloge de l'insouciance. Il y a dans ces paroles le bonheur de l'idée perdue, comme une île merveilleuse.
Toute l'histoire des luttes ouvrières est l'histoire d'une lutte pour le droit au gaspillage et à la dépense improductive, à un sur-salaire excédant la couverture des besoins essentiels, et excédant même la valeur d'échange du produit du travail. Socialement, la liberté est une liberté de la dépense et un droit à la flânerie. L'émancipation du prolétariat, c'est son émancipation du travail. Le mouvement ouvrier fut l'acteur collectif d'une transformation formidable, radicale au sens étymologique du terme, des structures sociales et politiques de l'Occident. Mais cette transformation se fit en trahissant le projet qui la justifiait, en généralisant ce qu'il combattait (le salariat), en renforçant ce à qu'il affrontait (l'Etat) et en diffusant ce qu'il voulait abolir (la propriété privée). Par cette triple contre-production, le mouvement ouvrier dissolvait sa base sociale. A une base sociale devenue improbable doit désormais se substituer, comme facteur d'unification, le projet social et politique lui-même, c'est-à-dire un ensemble de principes autour et à partir desquels des hommes et des femmes aux origines, aux parcours, aux situations et aux aspirations contradictoires puissent se rassembler. Et ce projet ne peut pas faire l'économie d'un retour à ses propres sources, c'est-à-dire précisément à la critique du salariat, de l'Etat et de la propriété privée. A analyser ce que sont aujourd'hui les organisations et partis issus du mouvement ouvrier (des sociaux-démocrates aux libertaires), on mesure la distance qui les séparent encore de ce qui peut leur redonner légitimité : quand les socialistes se font les défenseurs des classes moyennes et la gauche révolutionnaire le bras politique des fonctionnaires, faut-il se résigner à n'avoir plus d'autre figure symbolique que celles de l'Abbé Pierre et de Mère Teresa ?
Comment la fin justifierait-elle les moyens ? Il n'y a pas de fin, seulement des moyens à perpétuité, toujours plus machinés. (René Char)
Le premier mot de l'Homme est : "non !". C'est ce mot qui le fait Homme.
Trois cent soixante-nuits sans les jours, bien massives, c'est ce que je souhaite aux haïsseurs de la nuit. (René Char)
L'oisiveté est le plus sûr, le plus efficace, le plus élégant moyen de lutter contre les gaspillages étouffants : en elle se résorbent les excédents sans qu'elle en produise de nouveaux. Le droit à la paresse est la clef de voûte de tout programme écologiste.
A la recherche d'un père, l'orphelin se fait caméléon.
La parole dépourvue de sens annonce toujours un bouleversement prochain. Nous l'avons appris. Elle en était le miroir anticipé. (René Char)
O paresse, prends pitié de notre longue misère ! (Paul Lafargue)
Ce que l'on perd nous donne un pouvoir sur qui le gagne.
La piété a mauvaise vue. La force des nombres n'est pas dans la connaissance des lois cachées, mais dans le silence et l'apparente ignorance.
Lorsque nous aurons remporté la victoire à l'chelle mondiale, nous édifierons, je pense, dans les rues de quelques unes des plus grandes villes du monde, des pissotières en or. (Lénine)
Cela devient poésie : cela se découvre, sans se révéler.
La poésie est péremptoire.
La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée de notre être exigeant pour la venue d'une réalité qui sera sans concurrente. Imputrescible, celle-là. Impérissable, non, car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre coeur, tantôt désiroirement conscient, tantôt lumineusement averti. (René Char) La poésie vit d'insomnie perpétuelle. (René Char)
Lire les poètes assassinés dans ce monde hâtif est un privilège d'aristocrate ou de névrotique, comme un désir d'être Dieu.
Les poètes sont dangereux, qui déracinent et éclairent.
Le poète devance l'homme d'action, puis le rencontrant, lui déclare la guerre. Le parvenu s'était au moins promis, lui, de s'assister dans ses combats périlleux. (René Char)
Je ne veux pas croire qu'il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n'exerceront plus leur pouvoir qu'en mettant un bulletin dans l'urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision. Que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (par référendum) sera l'itinéraire d'une autoroute ou la puissance d'une centrale thermique... Comme citoyen, je veux qu'on me parle politique. (Roger Vailland)
Le pouvoir tient en quatre pouvoirs : 1. Pouvoir faire faire à autrui ce qu'il ne ferait pas sinon; 2. Pouvoir empêcher autrui de faire ce qu'il ferait sinon; 3. Pouvoir faire ce que l'on empêche autrui de faire; 4. Pouvoir ne pas faire ce que l'on oblige autrui à faire.
La prière, comme un collier : le croyant dit les mots comme l'on égrène les perles. Rites, gestes et paroles pour se rassurer et meubler l'ombre. L'enfant a son nounours et sa veilleuse, le croyant son dieu et sa prière. Et tout autour, le monde s'embrase et s'effondre.
Temps à l'écart du temps, caricature du monde dans le monde, image du monde aux traits grossis mais plus ressemblante qu'un reflet.
La meilleure méthode de résolution d'un problème, si compliqué soit-il, est de le compliquer encore un peu plus.
Il importe moins désormais de produire que de dépenser, de consommer que de consummer.
Il est à jamais impossible de comparer ce qui est -la réalité donnée- et ce qui pourrait être -le projet. La réalité et le projet sont de deux mondes étrangers l'un à l'autre, lors même qu'ils semblent s'appuyer l'un sur l'autre. Ainsi le projet peut-il être paré de toutes les vertus et de toutes les beautés, ou affligé par ses adversaires de toutes les tares et de toutes les laideurs, sans que jamais l'on ne puisse rien en vérifier : il n'est pas encore et ne sera jamais du domaine du vérifiable, qui est le domaine exclusif de la réalité. Un projet réalisé n'est plus un projet, une réalité en projet n'est pas une réalité. Il n'y a cependant de réalité que conçue à partir d'un projet qui la dépasse et la nie, la dépassera et la niera toujours. Et il n'y a de projet qu'à partir d'une perception de la réalité. Toute l'histoire est ainsi l'histoire du mouvement qui va de la réalité au projet, partant de l'une sans jamais réaliser l'autre, et du projet à la réalité, pensant le premier pour que la seconde soit autre chose que ce qu'elle est. Cela, au fond, importe peu : le mouvement importe plus que son but, et le cheminement plus que le chemin.
Un jour, maudit entre tous, le prêt devint propriété et le don lieu de ruines. (René Char)
Refus de comprendre fondé sur la peur de savoir.
La réalité ne peut être franchie que soulevée. (René Char)
On ne dit jamais que ce qui déjà fut dit, et encore sera redit.
1. Il n'y a pas de règle du jeu sans jeu. Si j'accepte la règle du jeu, c'est donc que je joue. 2. S'il ne s'agit que d'un jeu, la violation de sa règle est sans grande conséquence. 3. La règle du jeu implique donc la possibilité de sa violation, et le jeu suppose le droit du joueur de n'en pas respecter les règles. 4. Tout est donc permis à qui joue. 5. Si tout est permis, rien n'est interdit. 6. Si tout n'est pas permis, on n'est pas dans un jeu; on ne saurait en effet interdire que ce qu'il importe de ne pas faire, et ce que l'on fait dans un jeu importe peu. 7. Si on n'est pas dans un jeu, on n'a pas à respecter de règle du jeu. 8. S'il n'y a pas de règle du jeu, rien n'est interdit. 9. Si rien n'est interdit, tout est permis.
Nous avons juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer les uns les autres. (Jonathan Swift)
La question à se poser sans cesse : par où et comment rendre la nuit du rêve aux hommes ? Et pour tromper l'horreur dont ils sont visités : à l'aide de quelle matière surnaturelle, de quel futur et millénaire amour ? (René Char)
L'offense faite aux rêves, qui en dira le crime ?
On suffoque au réveil, et l'esprit y meurt sans cette haute simplicité où se pense l'impensable.
Ce qui nous fait humain, ce qui nous fait faire l'Histoire, est notre capacité de révolte. Sans elle, nous ne sommes que des singes.
Gardez-nous la révolte, l'éclair, l'accord illusoire, un rire pour le trophée glissé des mains, même l'entier et long fardeau qui succède, dont la difficulté nous mène à une révolte nouvelle. Gardez-nous la primevère et le destin.
(René Char)
Révolution et contre-révolution se masquent pour à nouveau s'affronter. Franchise de courte durée ! Au combat des aigles succède le combat des pieuvres. Le génie de l'homme qui pense avoir découvert les vérités formelles, accomode des vérités qui tuent en vérités qui autorisent à tuer. Parade des grands inspirés à rebours sur le front de l'univers cuirassé et pantelant ! Cependant que des névroses collectives s'accusent dans l'oeil des mythes et des symboles., l'homme psychique met la vie au supplice sans qu'il paraisse lui en coûter le moindre remords. La fleur tracée, la fleur hideuse, tourne ses pétales noires dans la chair folle du soleil. Où êtes-vous source ? Où êtes-vous remèce ? Economie vas-tu enfin changer ? (René Char)
Ainsi va le monde, où l'on croit ce qu'on nous dit jusqu'à ce que quelque révolution mette fin au silence par un serment ou une histoire, vivant dans l'espace d'une vie.
La révolution a parfois la beauté d'un cauchemar, la vérité d'un voyage là où l'aube est impossible et l'éloquence inutile.
Rien ne change, rien que les bannières- C'est à chaque fois le même vent : Tyrannie des révolutionnaires Et révolutions par des tyrans. (Maximilian Volochine)
Un révolutionnaire rêve comme un autre homme, il lui arrive quelquefois de s'occuper de lui seul, il sait que de sage on peut devenir fou, une femme belle n'étant pas moins belle pour lui que pour un autre, il peut être malheureux à cause d'elle et l'aimer. (André Breton)
La richesse, c'est user de tout sans rien posséder. On n'est jamais riche que de ce que l'on ne possède pas, et on n'accroît jamais ses richesses qu'en les dilapidant. On ne donne pas parce que l'on est riche, on est riche dans la stricte mesure où l'on donne. Harpagnon est misérable, qui est possédé par ce qu'il possède. Simon le Stylite est immensément riche, qui ne possède rien et maîtrise tout.
Ce que l'on sacrifie n'est ni perdu ni détruit, mais changé. Par le sacrifice, nous transformons ce qui est en ce que nous voulons que cela soit.
Toute leçon de sagesse est un défi aux lois, par la force terrifiante et le sens tragique du rire.
Les enthousiastes n'ont jamais raison, les sceptiques ont toujours raison. Mais ce sont les enthousiastes qui créent le nouveau, pas les spectiques. (Ludwig Marcuse)
"Du fait même qu'il est un mouvement vivant, c'est-à-dire en constant devenir et, de plus, solidement appuyé sur le concret, le socialisme a englobé et englobe encore des hommes de tempéraments divers qui, individuellement, obéissent ou résistent, chemin faisant, à des déterminations variables. Ce qui décide de leur accord passager ou durable ne saurait être pensé comme concession aveugle à un fonds inerte d'idées communes, mais bien comme suite ininterrompue d'actes qui, de nature à porter leurs auteurs plus ou moins loin, les oblige ensuite pour repartir à se placer de nouveau sur une même ligne. De temps à autre (ces exercice sont parfois périlleux) l'un de ces hommes se casse une jambe, cela s'est vu : la tête, s'enfonce plaisamment dans un marécage ou se déclare fatigué. Le socialisme qui, jusqu'à ce jour, n'a pas cru itile de s'offrir une voiture d'ambulance, tient alors ces gens pour quittes. Ceux qui restent peuvent dire qu'il en est tombé ainsi bon nombre derrière eux. N'importe, l'essentiel est qu'on puisse voir toujours plus loin, que sûr de ne pas avoir démérité de ce besoin de beauté, de liberté, de vérité qu'on a pu éprouver passionément dans la jeunesse on découvre sans en manquer un seul -il peut y en avoir de troubles- les paysages nouveaux; qu'on puisse certifier qu'en tous cas cela s'est accompli sans arbitraire, sans lacune, afin que d'autres, ensuite, puissent parcourir le chemin mentalement, en toute sécurité, d'un seul trait. Que la percée a été opérée en droite ligne, que tous ceux qu'on voit avancer encore ont fait preuve non seulement de ténacité mais encore de conséquence dans leur projet : ils seraient eux-mêmes privés du meilleur fruit de leur effort, du sentiment concret de leur vie, si du commencement à la fin le spectacle qu'ils se donnent et qu'ils veulent donner aux autres, les joies et les inquiétudes qu'il leur inspire, ne les avaient pas changé".
(paraphrasé d'André Breton, "Qu'est-ce que le surréalisme", en remplaçant çà et là "surréalisme" par "socialisme")
Il n'y a de société que fondée sur des normes transgressibles et des règles contestables. Sans la possibilité de cette transgression et le droit de cette contestation, il n'y a pas société mais agrégat ou organisme. La ville n'est pas la ruche, la communauté n'est pas la fourmilière. L'homme peut dire "non", et c'est ce "non" qui le fait être en tant qu'homme, animal irréductiblement des autres, animal pleinement social -et donc politique. Une société ne se lit pas dans ce qu'elle écrit d'elle-même, ni ne se justifie par les justifications qu'elle donne de ses propres règles, mais dans ce qu'elle croit produire de plus futile et dans ce qu'elle tente d'interdire.
Celui qui parle, parle de soi même lorsqu'il parle d'autrui
Etre solidaire, c'est reconnaître aux autres, à tous les autres, les droits que l'on revendique pour soi-même.
Il nous faut veiller. Nous avons l'éternité pour dormir, et nous dormons depuis une éternité.
Sommeille, ne dors pas. Dehors, la nuit est gouvernéed. Les rêves sont immobilisés. (René Char)
Pays d'artifice et d'artifices, non comme on le dit d'un feu pyrotechnique, mais comme l'on en use au théâtre.
Il n'y a de différence entre le sujet et l'objet que le capacité du premier à se penser dans le temps à venir. Celui qui ne se conçoit que dans le présent n'est que l'objet de son passé.
Le temps est dans l'espace d'un mot. Le temps qui a couronné, condamne. Ce qui a duré meurt.
Le temps dévore le temps.
(Claude Roy)
On peut rencontrer, sans le savoir, des ombres échappées des années de plomb. Des ombres qui l'étaient déjà dans ces années là, sans domicile fixe, sans visage, clandestins aux cheveux teints, sautant de cache en planque, vivant dans des tanières entre des poubelles. Terroristes, donc. Mais ne croyant qu'à moitié à ces discours politiques bétonnés, ces bunkers rhétoriques, pleins d'un prolétariat disparu, d'un parti armé dérisoire, d'une révolution improbable. Il faut s'insurger contre les recettes de l'insurrection... Perdre le goût de l'autocritique, de ce masochisme de flagellants léninistes qui scandait les séances des organisations d'avant-garde. Et n'avoir aucun repentir quand vient le temps des repentis. La lutte armée peut être comme un défi. Une preuve qu'on se donne à soi-même. La révolution alors redevient celle des romantiques, et non plus celle des révolutionnaires professionnels. On n'est plus soi-même quand on n'est plus qu'un "Camarade". Il faudrait n'accepter ni de recevoir des ordres, ni d'en donner. Choisir ses "coups", les actions en lesquelles on s'engage. Refuser les attentats aveugles, les bombes dans les banques, les provocations sanglantes destinées soi-disant à révéler le caractère intrinsèquement fasciste de la démocratie bourgeoise, refuser la punition des "traîtres à la classe ouvrière". Au nom de quoi flinguer un juge quand on s'est arrogé soi-même le droit de juger les autres, de disposer de leur liberté, de leur vie ? Aujourd'hui, les terroristes occidentaux sont en charpie. Repentis lamentables ou nostalgiques momifiés. Bafouillent des regrets ou négaient des slogans. Poupées de chiffon ou poupées mécaniques. Le temps est passé où l'on pouvait croire que l'exécution d'un bourreau pouvait venger la mort des victimes. Nombreux étaient déjà ceux qui n'y n'y croyaient pas vraiment lors même qu'ils s'y prêtaient, mais qui avaient eu besoin d'agir, simplement, et étaient allé au plus immédiat, au plus brutal : éliminer l'adversaire. Mais l'adversaire toujours renaissait. Tuer un juge, c'était en faire naître un autre. Abattre un politicien, c'était donner son siège à son lieutenant ou à son concurrent. A quoi sert de tuer Moro pour se retrouver avec Andreotti ? Et les choses ainsi se reproduisaient à l'identique, ou au pire. Et ceux au nom de qui ce combat ce menaient n'en recevaient rien, ou alors des coups, encore et toujours. Ils sont nombreux, ceux qui ont basculé dans la lutte armée parce que les poursuivaient les visages en enfants torturés, des affamés, des exilés. Mais la lutte armée faisait surgir d'autres visages, d'autres tortures, d'autres faims, d'autres exils. Et quand on tue un juge, dans le m'eme temps continuent à crever ceux au nom de qui l'on a jugé le juge. Il faudrait être combattant sans être militant. Il y a toujours du militaire dans le militant; du militaire, et de la discipline, de l'obéissance, de l'aveuglément. Le monde doit être peuplé de gens libres. Et puis, ces militants passaient leur temps à s'auto- analyser, à s'auto-justifier et à s'entre-exclure, en des rituels parodiques de sectes se prenant pour des églises. Des bourgeois en rupture de milieu s'inventaient des filiations politiques, faute d'en avoir de sociales; fils de notaires parlant au nom du prolétariat, et finissant dans des prisons où les seuls prolétaires étaient leurs gardiens. Certains furent clandestins, immergés dans un monde détestable, un mode clos, dérisoire, une caricature du monde qu'ils voulaient changer et de la société qu'ils voulaient abattre. La force pour seule justification : "pour corps, la violence, et pour âme, le mensonge", comme le vieux Bakounine en faisait reproche au jeune Netchaïev. C'était le temps des caves et des soupirails, des braquages et des courses-poursuites en bagnole. Un monde de beaufs et de machos obsédés par leurs flingues. Un monde de groupes cloisonnés et haineux, aux discours stéréotypés et aux stratégies absurdes. Les uns après les autres, de plus en plus isolés, de moins en moins compréhensibles, les terroristes sont tombés, abattus ou arrêtés. Quelques uns, salamandes que le feu ne pouvait atteindre, ont glissé entre les mailles des filets. Et puis, après un dernier feu d'artifice sanglant, se sont échappés de toute cette pathologie et ont disparu. Ceux là, peut-être, ont survécu à leurs délires. ;Mais à quel prix, et dans quel état ? Ils avaient rêvé d'un monde meilleur et avaient vécu un monde pire; ils avaient voulu un monde autre et avaient choisi pour le bâtir les mauvais moyens du monde dont ils voulaient se défaire. Quelques uns ne se départiront pas de ce rêve en abandonnant ces moyens : ceux-là ne demandent pas qu'on leur pardonne ce qu'ils ont fait. Qui, en ces temps là, ne rêva pas d'un Grand Soir, au petit matin ? Certains se contentèrent dên parler, d'autres écrivirent. D'autres encore crurent devoir agir. Et furent défaits. Les vainqueurs jugèrent les vaincus. C'est toujours ainsi que les choses se passent. Il était sans doute du destin des vaincus de l'être : qu'auraient-ils fait d'une victoire ? Tous leurs choix furent suicidaires, lors même qu'ils se donnaient pour offensifs. Les marches militantes étaient des marches funèbres. Ils furent nombreux, ceux que cette route épuisant et que l'on retrouva dans le fopssé, égrénés dans les asiles, les prisons et les glises ou les sectes. Le temps aujourd'hui est à l'expiation. Ceux qui alors ne juraient que par la lutte armée s'en viennent, contrits et humbles, faire une dernière fois leur autocritique, comme tant de fois ils le firent dans leurs organisations d'avant-garde. Mais c'était alors devant leurs camarades, et c'est aujourd'hui devant leurs juges. Ils sont si nombreux aussi ceux qui vibrèrent aux esploits des brigadistes et qui, oublieux, dénonçent désormais l'ombre de Staline, du Goulag ou des Khmers Rouges dans toute volonté de changement. Hérétiques convertis devenus inquisiteurs. Enflammés ils y a vingt ans, conformistes d'aujourd'hui, et avec d'autant plus de prétention à avoir raison qu'ils ne cessèrent jamais de se tromper.
La mort des espoirs révolutionnaires au "centre" (dans les pays capitalistes) a poussé dans les années soixante à un transfert d'espoir sur les peuples de la périphérie. Dès lors qu'il apparut que le prolétariat, sous la forme de la classe ouvrière, n'était plus en Occident une classe révolutionnaire, et que la possibilité même d'une révolution ici était devenue illusoire, les peuples du "Tiers-Monde" furent investis, malgré eux, de l'espoir révolutionnaire déçu. La périphérie devient le recours de la révolution mondiale, un enjeu de plus en plus important au fur et à mesure que se réduisaient les probabilités d'une révolution "au cenmtre" et que les anciennes classes dangereuses devnues des classes consommatrices n'aspiraient plus qu'à reproduit le mode de vie, les cadres sociaux et les normes de comportement de la (petite) bourgeoisie. Mais la mort du prophétisme révolutionnaire du XIXème siècle n'était pas la mort de l'espérance révolutionnaire; à cette espérance qui subsistait, et que l'ordre du monde rendait (et continue à rendre) nécessaire, il fallait un nouvel acteur, qui ne pouvait être que les mouvements de libération nationale et sociale des peuples de la périphérie.
Nos pas tracent des chemins sur une terre d'ossements.
Il n'y a de société possible que fondée sur la possibilité d'en transgresser les règles; cette possibilité (ou son absence) marque la différence entre la société et la communauté. La communauté exclut la marge et l'opposition à ses règles fondamentales, quand la société tient, comme un livre, par ses marges et, comme sur un arc-boutant, par ce qui s'oppose à elle. Ainsi une société se change-t-elle par elle-même et en puisant en elle-même les forces de se changer, quand une communauté n'est jamais changée que de l'extérieur.
Enclôt où les rêves se meurent, le travail n'est que le sacrifice de ce que l'on est, au profit de ce que l'on se résigne à être ou à ce que d'autres veulent que l'on soit.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail. Il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
(Paul Lafargue)
Du temps naît le trouble, et du trouble la liberté.
N'est utile que ce qui est superflu.
Le premier anthropophage à avoir émis l'idée qu'il fallait cesser de manger de la chair humaine n'était qu'un utopiste dépourvu du sens des réalités. (Serge Livrozet)
La valeur d'un bien ou d'un service marchand n'est plus, au terme de sa diffusion massive, faite de son utilité mais de ce qu'il contient de symbolique sociale, de ce qu'il signifie de conformité ou, a contrario, de marge ou d'opposition sociale; ainsi de l'automobile, qui n'est plus un moyen de transport mais un signe d'intégration : qui n'en a pas ne se déplace pas moins, ni moins bien, ni moins loin, mais se signnale comme dérogeant à une règle impérative. En avoir ou pas, c'est en être ou pas.
La beauté de Venise prouve d'abord que l'homme existe. (François Mitterrand)
Il est des cas limites où la délivrance de la vérité doit rester secrète, où nous devons souffrir pour la garder telle, où la nommer c'est déloger la clef de voûte pour précipiter au sol tout l'édifice. Mais comme on apprend cela tard ! (René Char)
La victime est son propre bourreau; il n'est de victime que consententante, car qui refuse de subir ne sera jamais victime, lors même qu'il succombera à ce qu'il refuse. La victime acquiesce, elle ne résiste pas. L'innocent qui se laisse emmener sans résisterni protester est une victime; l'innocent qui se rebelle et que l'on abat est quelque chose de plus haut, de plus grand, de plus fort qu'une victime : il est lui-même. Il n'y a pire abaissement que d'accepter ce que l'on sait être une injustice à son égard.
La vie est comme une spirale : on ne revit le passé que pour s'en échapper, on ne revient sur ses pas que pour avancer, on n'avance qu'en rencontrant devant soi ce que l'on avait laissé derrière soi. Sans cesse, ainsi, du même mouvement, l'on s'enferme et se libère, et la vie de la mort renaît.
Trop durer.
La vieillesse est une maladie contagieuse qui se transmet par l'argent et dont la propriété est le symptôme.
La ville est le lieu de la liberté, où s'inventèrent la démocratie politique et l'autonomie individuelle. Le retour à la terre est une nostalgie de la prison. Homme libre, toujours tu chériras la ville : tu en est né.
Vingtième siècle, grand briseur de reins, Plus l'historien te trouve irremplaçable, Plus tu massacres tes contemporains. (Nicolaï Glazkov)
Est-ce vivre cela, moisir dans les usines Le visage barbouillé de suie, Et, au repos, Sur le luxe des maisons voisines, Rouler des yeux de merlan frit ? (Vladimir Maïakovski)
Le voyage n'a d'autre but que le voyage.

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