UN DILEMNE SOCIALISTE :
LES INSTITUTIONS
OU LE MOUVEMENT SOCIAL ?
« Je ne veux pas croire qu'il ne se passera plus jamais rien.
Que les citoyens n'exerceront plus leur pouvoir qu'en mettant un bulletin dans l'urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision.
Que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (par référendum) sera l'itinéraire d'une autoroute ou la puissance d'une centrale thermique.
Comme citoyen, je veux qu'on me parle politique. »
(Roger Vailland)
Or donc, le chef du parti vainqueur des dernières élections fédérales (vainqueur relatif, certes, et pas seul vainqueur puisque la gauche en général, le PS et surtout les Verts en particulier, ont également progressé [1]) a été élu membre du gouvernement, par le parlement. Issue prévisible, dès lors que l'élection (ou non) de Christoph Blocher dépendait de la capacité de résistance politique de la droite traditionnelle aux sirènes d'un populisme xénophobe faisant la plus large part à un programme politique ultralibéral conforme aux attentes de cette même droite traditionnelle dans les domaines relevant de ce qui lui importe (au sens de « ce qui compte » : l'économie), ultrarépressif et ultrarégressif (et vraisemblablement inapplicable) pour tout le reste. Cette capacité de résistance fut, comme on l’a vu, nulle -la capacité des socialistes d’organiser cette résistance n’ayant quant à elle pas été évidente.
Et une fois de plus (la troisième en une vingtaine d'années, comme s’il se confirmait que politiquement aussi l’exercice rendait sourd), le parti socialiste se tâte[2] : et si nous passions, enfin, dans l'opposition ? et si nous quittions le Conseil fédéral, même avec vingt ans de retard, puisque l'élection de Blocher (et à ses côtés de son succédané Merz) fait « basculer le rapport des forces vers la droite dure » (vers quoi penchait-il donc auparavant ? vers la droite molle ? le centre dur ?), puisque les radicaux ont fait bloc pour accorder à l'UDC et à son chef, Christoph Blocher, le siège que celle-là exigeait pour elle et celui-ci pour lui, puisque les démo-chrétiens se sont liquéfiés, puisqu’au bout du compte toute la droite suisse s’est « blochérisée » [3] et le « paysage politique » polarisé entre le PSS d’un côté, l’UDC de l’autre ?
Vieux dilemme, donc[4], mais auquel le PSS est aujourd'hui confronté dans une situation politique d'une particulière radicalité : les épisodes précédents (ceux de l'éviction en 1984 de Lilian Uchtenhagen au profit d'Otto Stich, puis de l'éviction en 1993 de Christiane Brunner au profit de Francis Matthey, suivie de la substitution de Ruth Dreifus à Christiane Brunner) pouvaient être présentés comme des accidents de parcours, le symptôme d'un tropisme machiste, des entorses à la concordance ne remettant pas en cause, au fond, le choix de la participation socialiste au gouvernement fédéral, et moins encore celui, plus ancien, de sa participation à toutes les institutions politiques du pays, à tous les niveaux. En 2003, ce sont les candidats socialistes officiels au Conseil fédéral qui y ont été réélus -aux côtés, et par les mêmes électeurs, de Blocher et Merz…
Il en va donc différemment aujourd'hui d’il y a vingt et dix ans : la caporalisation du « centre » (si tant est qu'il existât) par la droite, et la reptation des majorités radicale et démo-chrétienne devant l'UDC, changent totalement les données du problème pour le PS (et les Verts). La question de principe de la participation minoritaire à un gouvernement majoritairement de droite est certes toujours posée, le vieux dilemme socialiste entre mouvement social et institutions politiques est certes toujours d'actualité -mais la radicalité du contexte politique change les termes de la question et les contenus du dilemme : il ne s'agit plus de savoir si le PS doit continuer ou non à participer à un gouvernement « bourgeois », mais de savoir s'il doit ou non cautionner par sa participation à un tel gouvernement la dérive de toute la droite « bourgeoise » vers le populisme xénophobe; il ne s'agit plus de choisir entre les institutions politiques et le mouvement social, mais de savoir si l'on concourra à décerner à l'aile « blochérienne » de l'UDC un brevet de respectabilité politique dont ni ses actes, ni ses discours, ni son chef ne la rendent digne. De ce point de vue, ce n'est pas la personne de Christoph Blocher qui pose problème[5], ni la vêture du démagogue xénophobe par les oripeaux du ministre (sinon pourquoi n’avoir pas quitté le Conseil fédéral sitôt acquise l’élection de Blocher ? Pourquoi avoir maintenu la candidature de Moritz Leuenberger et de Micheline Calmy-Rey à leur propre succession, et s’être félicité de leur « brillante réelection » -acquise avec les voix des électeurs de Blocher ?), mais la ligne politique qu'il a imprimée à son parti -et que son parti a ensuite imprimée au parti radical et à la moitié (droite) du PDC; il en découle logiquement que l'élection d'un sous-fifre (un Ueli Maurer, par exemple) en lieu et place du chef d'orchestre n'aurait pas changé la mélodie nauséabonde que l'un et l'autre entonnaient et prétendaient faire entonner au Conseil fédéral.
Cette mélodie, nous la connaissons : Démantèlement de l'AVS et de l'AI, réduction des prestations aux chômeurs, mercantilisation de l'assurance-maladie, démantèlement des services publics fédéraux, cantonaux et municipaux, refus de la diminution du temps de travail, refus de l'imposition du capital et des plus-values boursières, réduction des impôts sur la fortune et les hauts revenus, précarisation de l'emploi, démantèlement de l'aide au développement, renoncement à toute politique extérieure autonome de la politique d'exportation et d'investissement, renforcement des appareils répressifs d'Etat (police, armée), parallèlement à la privatisation de certaines de leurs fonction (polices privées, prisons privées), exclusion des minorités, refus des mesures propres à concrétiser les principes d'égalité entre femmes et hommes -et, pour couronner le tout : xénophobie d'Etat, abolition de fait du droit d'asile, constitution de ghettos d'immigrés parallèlement à l'exploitation de la main d’œuvre immigrée, y compris de celle fournie par les clandestins et les sans-papiers. Un cercle parfaitement vicieux est dessiné (l’entrée au gouvernement fédéral du héraut du populisme anti-gouvernemental en esquisse les contours) : la multiplication des situations de précarité débouchera sur la multiplication des actes de violence générés par ces situations, ce qui accroîtra le sentiment d'insécurité, qu'exploiteront les mêmes forces politiques qui les auront provoquées, et qui, après avoir couiné par tous les media « moins d’Etat » renforceront tous les appareils répressifs d’Etat pour tenter de maîtriser les conséquences de leur propre politique : le « blochérisme », de ce point de vue, ne se distingue pas du « sarkozysme ».
Nous ne noircissons pas (ni ne brunissons) le tableau : cette politique là est celle proposée, défendue et pratiquée par l'UDC là où elle en a le pouvoir, avec l'aide complaisante (collaborationniste, pour parler clair...) de la droite traditionnelle. Et ce cercle vicieux est celui en lequel nous voyons déjà pendouiller comme des clochettes à des guirlandes de Noël les Weiss, Fleck, Barde et autres Windisch.
C'est donc à cette politique qu'il convient de s'opposer, et ce cercle vicieux qu'il importe de rompre, par tous les moyens possibles. Tous les moyens, même les moyens légaux. Tous les moyens légaux, même, si elle pouvait en ce combat se révéler efficace, la participation aux gouvernements, Conseil fédéral compris, ou la rupture de cette participation. La question posée au PSS ne relève pas d'un débat dogmatique, ni d'un choix idéologique : elle est celle de l'utilité et de l'efficacité de la participation minoritaire au Conseil fédéral, comme moyen d'action politique dès lors que ce gouvernement est désormais composé d'une majorité « bourgeoise » (cinq contre deux) dominée par une UDC « sûre d'elle-même et dominatrice ». La participation gouvernementale n'a, ou plutôt n'aurait, jamais du être autre chose que cela : un moyen d'action, comme d'ailleurs l'est pour nombre d'entre nous la question de l'adhésion au parti socialiste. Un moyen d’action que l’on peut accepter d’utiliser[6], mais auquel on peut aussi décider de renoncer. « L’objectif n’est (…) pas de quitter le pouvoir. Il est de le conquérir pour en chasser la caste des grands intérêts et privilèges », résume en pure langue de bois Pierre-Yves Maillard[7] : certes, mais rester accroché au morceau de pouvoir que l’on détient, est-ce un moyen efficace de « conquérir le pouvoir pour en chasser (etc.) » ? Et d’ailleurs, « quitter le pouvoir » supposerait que l’on y soit.
La question de la participation au Conseil fédéral se pose d'ailleurs aussi a contrario : elle est alors celle de l'utilité et de l'efficacité d'un départ du Conseil fédéral, toujours comme moyen d'action politique -et comme un moyen nullement exclusif de ceux de l’opposition, ce que l’UDC pourrait d’ailleurs fort bien se révéler capable d’enseigner au PS dès lors que pour elle, et beaucoup plus clairement que pour lui, la participation gouvernementale est l’instrument d’une ambition politique, et non l’objet de cette ambition. Il faut sans doute, ici, commencer par exprimer de sérieux doutes sur la capacité du Parti Socialiste, tel qu’il est aujourd’hui, à renoncer à la présence de deux des siens au Conseil fédéral : les socialistes n’ont pas quitté le Conseil fédéral il y a vingt ans, lorsque la droite y avait élu Otto Stich contre la candidate du parti, Lilian Uchtenhagen ; il ne l’ont pas quitté il y a dix ans, lorsque la droite y avait élu Francis Matthey contre la candidature du parti, Christiane Brunner ; ils ne le quitteront pas en 2004, après que la droite y ait réélu les deux candidats du parti, Moritz Leuenberger et Micheline Calmy-Rey. La plus « radicale » des propositions faites au congrès de Bâle ne consiste d’ailleurs pas à demander au PSS de quitter le Conseil fédéral, mais de reprendre la discussion dans un an -c’est dire la modestie des ambitions de la gauche socialiste aujourd’hui.
Le contexte politique suisse s'est pourtant radicalisé (quoique nous ne soyons pas aussi convaincus que la rédaction de « Pages de gauche » que le « bloc bourgeois » ait « décidé de mettre fin (…) à la paix politique » après s’être attaqué à la paix sociale[8] : tout au plus accepte-t-il le risque de les bousculer, en testant la capacité de résistance de la gauche politique et syndicale). Cette radicalisation du contexte politique s’inscrit dans la continuité logique de la mise à bas, en une quinzaine d’années, de tout ce qui structurait le discours « progressiste » : l’idée d’un progrès social continu, d’une marche régulière vers une vie toujours meilleure, dans un environnement stable, avec des droits garantis. Du moins les choses sont elles claires, et l'UDC révélée pour ce qu'elle est réellement (le parti des maîtres de l'économie) et non pour ce qu'elle avait réussi, auprès d'une partie de l'électorat populaire, à faire croire qu'elle était : partie en campagne au nom de « la Suisse d'en bas », des « petits », des couches sociales les plus modestes, des bergers des Alpes et des petits vieux des quartiers populaires, elle place son chef -un patron milliardaire[9]- au gouvernement, salué par les vivats de la Suisse « d'en haut », de la grosse finance zurichoise, des banquiers privés genevois, des partisans du démantèlement de l'AVS et de la réduction des engagements sociaux des collectivités publiques. D'où une certaine Schadenfreude à gauche : vous avez voté pour ça ? Vous allez le payer maintenant ! Bien fait pour vous ! Vous avez le parlement que vous méritez, et le gouvernement que ce parlement mérite, vous aurez la politique que vous méritez ! Au fond, cette joie mauvaise a quelque chose de logique : le basculement à droite du gouvernement introduit de l’alternance dans la concordance, et rompt le mythe, ou la mystification, d’un gouvernement « représentatif de toutes les forces politiques nationales » -alors que cette représentativité est, doit être, le lot du parlement. Le gouvernement, lui, devrait plutôt refléter un programme politique, reposant sur une majorité parlementaire reposant elle-même sur une majorité électorale. Et dans ce pays, la majorité électorale, et donc la majorité parlementaire, est à droite ; que le gouvernement le soit aussi n’a rien qui puisse faire hurler (quitte à hurler, hurlons donc sur notre propre incapacité à renverser ce rapport de force) ; que le gouvernement soit de droite et le soit désormais sans fard social pourrait même clarifier les choses[10] -mais à la condition que, quittant le gouvernement, le parti socialiste ne se contente pas de camper dans l’antichambre en attendant d’être appelé à rentrer dans la chambre : ce dont il s’agit est de (re)constituer dans tous les lieux sociaux un rapport de force, une présence militante, une capacité de proposition donnant un sens à une volonté d’alternance et s’appuyant sur des contre-pouvoirs (ces contre-pouvoirs existent, même au sein des institutions : toutes les « grandes » villes de Suisse sont, sauf erreur, dotées de municipalités de gauche, ou à majorité de gauche… qu’en faisons-nous, et qu’en ferons nous face à un gouvernement fédéral « droitisé » ?).
L’ancrage social de la gauche lui est[11] d’ailleurs d’autant plus indispensable qu’elle ne dispose ni des moyens financiers de ses adversaires, ni (ou plus) des moyens militants nécessaires pour compenser sa faiblesse financière. Ce sont précisément ces moyens militants qu’il est nécessaire de (re)trouver. Puisque l’UDC veut, et a les moyens, d’occuper l’essentiel du terrain bourgeois (celui des « conservateurs qui ont peur du changement et (des) nantis qui ne veulent pas partager leurs privilèges », pour reprendre une formule d’Andreas Gross[12]), le PSS n’a d’autre choix que d’occuper (ou de réoccuper) l’essentiel du terrain populaire (a contrario, celui des partisans d’un changement et de ceux dont l’ordre social et la répartition des richesses fait des dominés), et d’autre urgence de s’en donner les moyens.
Nous sommes évidemment, et résolument, partisans, ici, d'un « passage du PS dans l'opposition » -mais pas n'importe comment, ni n'importe quand, ni pour faire n'importe quoi, ou continuer à faire ce que le PS fait depuis soixante ans. Et pas non plus en cultivant l’espoir, ou l’illusion, que quitter le Conseil fédéral serait le meilleur moyen de gagner les élections fédérales[13] Ce passage dans l'opposition, qui ne se réduit pas au départ du Conseil fédéral, ni même ne l'exige forcément, le PSS ne nous semble pas en être capable, ni même prêt à l'envisager (même s’il s'est, enfin, résolu à s'affranchir quelque peu de ses ministres, et s'est révélé capable de combattre publiquement, face à l'électorat, leurs positions, au moins lors du vote de la loi sur le marché de l'électricité : loi soutenue par le Conseiller fédéral Moritz Leuenberger mais combattue par le PSS -et finalement repoussée par les citoyennes et citoyens).
Rien, sinon lui-même, n'empêche pourtant le PSS de « passer dans l'opposition », à supposer qu’il n’y soit pas déjà de facto. Rien, sinon l’incapacité dans laquelle il se trouve actuellement de donner des réponses claires à quelques questions : passer dans l'opposition, certes, mais quand, avec qui, pour faire quoi, le faire où, quand et comment ?
- Quand ? Attendra-t-on une provocation de la droite pour passer dans l’opposition (en priant le ciel politique pour que la droite soit assez stupide pour nous faire ce cadeau) ? Attendra-t-on qu’une « ligne rouge » que nous aurions nous-mêmes tracées (le relèvement de l’âge de la retraite, par exemple) soit franchie par nos adversaires pour tirer les conséquences de ce qui est après tout notre situation depuis au moins dix ans ? Se contentera-t-on de se promettre d’en « reparler » dans une année, ou dans deux ans, ou d’en quatre ans ? Nous parlons ici de « passer dans l’opposition » -mais à lire nos programmes et ceux de l’UDC, à comparer nos positions et celles de la droite radicale, à confronter nos propositions et celles d’EconomieSuisse, ne sommes-nous pas déjà, fondamentalement, dans l’opposition à ce qui constitue la majorité politique de ce pays ? et ne convient-il pas, plutôt que de « passer dans l’opposition », de constater que nous y sommes déjà, et d’en tirer les conséquences ?
- Avec qui ? Le PSS ne peut jouer réellement un rôle de parti d'opposition que si ce choix est relayé par d'autres forces sociales, à commencer par les syndicats, à continuer par l'ensemble des composantes du mouvement social de contestation des choix politiques dominants, à terminer par les autres forces politiques de gauche. Sans cette alliance, et sans la base sociale qu'elle constitue, le PSS ne pourra produire que de l'opposition parlementaire, et ne pourra la produire que pour un temps limité;
- Pour faire quoi ? De la résistance aux projets de la droite ? certes, mais au-delà, pour leur opposer quels projets ? La position de « résistance » à laquelle le PSS est convié, notamment par Christiane Brunner, est bien évidemment constitutive d'une opposition politique -mais si elle est nécessaire, elle est insuffisante, et s'agissant de « résistance », il y a peu de la position à la posture -et de la posture à l'imposture (surtout quand la politique à laquelle on appelle à résister est mise en œuvre par des socialistes, comme par exemple celle qui consiste à démanteler le service public). Une opposition de gauche a besoin d'un projet, et dans chaque domaine de l'action politique, de projets (au pluriel) à opposer à ceux de la droite. La position (ou la posture) de « résistance » est d’ailleurs celle adoptée depuis une dizaine d’années par ce qui subsiste de l’ancienne gauche révolutionnaire, réduite aujourd’hui à la défense des acquis de ce qu’elle dénonçait comme la trahison de classe de la social-démocratie : les acquis du capitalisme socialisé des années soixante, et les services publics instaurés à l’époque du « compromis historique » entre la social-démocratie et la droite démocratique.
- Pour le faire où ? Au parlement, bien sûr, mais aussi et surtout dans la société -au sein de l'électorat, et au sein de cette part majoritaire de la population qui n'a pas le droit de voter ni d'élire, ou qui, l'ayant, n'en use pas.
- Pour le faire comment, enfin ? C’est la question de l'efficacité, et de la capacité d'action : le PSS a-t-il aujourd'hui à la fois la volonté et les moyens (ou, à défaut de moyens, la volonté de s'en doter, et rapidement) d'assumer les conséquences concrètes d'une ligne d'opposition de gauche, claire et déterminée ? Le PSS a-t-il, pour être précis, les moyens (ou la volonté de s'en doter) de lancer un référendum populaire fédéral par mois et une initiative populaire fédérale par trimestre ? Le PSS et l'USS ont-ils, ensemble, les moyens (et la volonté) d'organiser une manifestation nationale massive devant le Palais fédéral lors de chaque session parlementaire ? Si ces moyens manquent, le passage dans l'opposition rendra indispensable de s'en doter -et si les deux grandes organisations de la gauche suisse se refusent à s'en doter, ou s'en révèlent incapables, la question ne sera plus de savoir si elles doivent être ou non dans l'opposition, dans le mouvement social d'abord ou dans les institutions surtout, au gouvernement ou non, mais plus franchement s'il y a encore une utilité à ce qu'elle soient quelque chose, quelque part : un parti politique incapable d'agir est un fardeau, un syndicat incapable de combattre est un poids mort, et en ce cas le meilleur service que l'on pourrait rendre à la gauche de ce pays serait de la débarrasser de ce fardeau et de ce poids mort.
Nous n'en sommes pas encore là -et nous ne voyons d'ailleurs guère d'alternative, ici et maintenant, au PS tel qu’il est[14], si incertains que nous soyons de sa force réelle, de sa capacité réelle d'être le parti d'opposition qu'il devrait être s'il ne peut plus être efficacement un parti de gouvernement capable de « faire passer » au moins quelques unes des propositions de la gauche et de défendre les plus importants des principes qui sont supposés être les siens, si dubitatifs, enfin, que nous soyons de la sincérité de ses menaces, rhétoriques, de « passage dans l'opposition », et du poids donné à ce « passage » : ne s'agit-il pas seulement de claquer le plus bruyamment possible la porte du Conseil fédéral avant les élections fédérales de 2007, après y être resté le plus longtemps possible, et pour pouvoir y revenir le plus rapidement possible avec un-e ministre de plus ? Nombreux sont en outre, très vraisemblablement, les socialistes (à tout le moins les membres du PS) que la situation actuelle du parti satisfait, et qui ne voient aucune contradiction insoluble à être à la fois le parti de celui qui ferme les bureaux de poste et le parti qui appelle les habitants des quartiers où les bureaux de poste sont fermés à combattre cette fermeture… Le Parti socialiste est un grand parti national, la preuve : il est présent partout : à la direction des services publics en proie à des restructurations démantelantes, dans les manifestations contre ces restructurations, dans les municipalités appelées à la rescousse pour compenser les reculs de la Confédération[15]…
Il se trouve que, pour l'heure, rien à gauche ne peut se faire sans le PSS, sauf à se passer d’organisation politique spécifique -c'est d'ailleurs si évident que la plupart des forces qui se situent, ou disent se situer, « à sa gauche » passent leur temps à se définir par rapport à lui, y compris en se définissant contre lui, mais toujours en lui disant ce qu'il conviendrait qu'il fasse (et que ceux qui le lui disent sont, eux, bien incapables de faire) : Joseph Zysiadis ou Pierre Vanek clamant que le PSS doit se retirer du Conseil fédéral et « passer dans l'opposition » ne font que dire qu'eux-mêmes ne comptent pour pas grand chose et qu'il n'y aura pas d'opposition réelle dans ce pays tant que le PSS n'en sera pas, ce qui n'est qu'une manière de dire que le PSS est « incontournable », y compris pour ceux qui en dénoncent la ligne, les discours et les pratiques, mais sont dans l'absolue incapacité d'y proposer, et surtout d'y pratiquer, une alternative. Marianne Huguenin estimant que « toute la gauche ne peut qu’être ‘’boostée’’ par une entrée résolue du PS dans l’opposition »[16] confirme que « le reste de la gauche » en est réduit à attendre un signe du PSS. Les seuls à pouvoir se passer de cette référence au Parti socialiste restent finalement les anars, puisque pour eux le parti politique, en tant que tel, qu’il soit réformiste ou révoilutionnaire, social-démocrate ou léniniste, gouvernemental ou d’opposition, est à proscrire.
Incontournable, donc, le PSS, mais pas seul : un parti socialiste se retrouvant dans l'opposition devra s'y retrouver avec les syndicats et avec le mouvement social, dans la rue, dans les entreprises et dans les lieux institutionnels où il pourra encore agir efficacement (et on ne peut exclure a priori que le Conseil fédéral puisse être l'un de ces lieux, pour autant que celle et celui qui y siègent en fassent bon usage). Mais nécessaire, sauf à se passer de parti politique, le PS est aussi insuffisant. Solitaire, il serait impuissant, et le « passage dans l'opposition » ne serait, s'il ne s'accompagnait pas de changements de ligne, de pratiques et de structures, que l'échange de son impuissance gouvernementale contre une impuissance parlementaire. Un échange, ou un marché de dupes -surtout si, incapables de quitter eux-mêmes le gouvernement, les socialistes s'en faisaient chasser ou s'y faisaient enkyster par la droite.
Ce qu'il s'agit de constituer (et non de re-constituer), ce n'est pas (ou pas seulement) un parti capable de se retrouver, dans quatre ans ou huit ans, au Conseil fédéral avec un siège en plus, mais une gauche capable d'inverser les rapports de force politique et sociaux dans ce pays. Et de les inverser pour la première fois : il n'y a jamais eu de majorité de gauche en Suisse -à moins de remonter jusqu'au milieu du XIXe siècle et de considérer les majorités parlementaires et exécutives radicales-démocratiques de l'époque (le parti radical étant alors -ce qui ne nous rajeunit pas- un parti de gauche) comme représentatives de l'état de l'opinion publique et de la volonté des citoyens (mâles par définition), ce qu'elles n'étaient que dans les villes et les cantons protestants.
La gauche suisse, c'est entre un quart et un tiers de l'électorat depuis l'instauration du suffrage universel (masculin). Pas moins d'un quart, mais pas plus d'un tiers. Nous n'avons donc pas à « reconquérir » une majorité perdue, mais à constituer une majorité inédite, et à la constituer non seulement dans les institutions politiques, mais aussi et surtout hors de ces institutions : dans les lieux de la pratique sociale, du combat collectif quotidien contre l'ordre social. Les institutions politiques ne bornent pas l'action politique, et la conquête de positions dans l'appareil d'Etat n'est, au mieux, qu'un moyen parmi d'autres de « changer les choses » -en commençant, mais sans pour autant s’en contenter, par empêcher des changements pour le pire.
L'objectif est donc bien de constituer une force de changement, ce qui va bien au-delà du renforcement des forces qui actuellement tentent de résister (ou disent vouloir résister) aux changements régressifs que la droite de la droite, de Couchepin à Blocher, veut imposer. Reste à savoir avec qui constituer cette force, et sur quelle base sociale l'appuyer. Politiquement, il est évident que cette force ne peut se constituer qu'autour du PSS et de l’USS -autrement dit, que toute stratégie visant à la constituer sans le PSS, voire contre le PSS (et sans l'USS, voire contre l'USS) relèverait de l'onanisme -ceux qui la prônent étant déjà atteints de surdité politique.
Convaincus de la nécessité d'un « passage dans l'opposition », nous le sommes tout autant de la difficulté de ce passage. Car ce parti socialiste suisse qui doit passer dans l'opposition, cette gauche suisse qui doit être porteuse de projets alternatifs à ceux de la droite, quels sont-ils ici et maintenant ?
Dans notre monde social, dans ce pays et dans ceux qui lui ressemblent, ni la gauche institutionnelle (partis sociaux-démocrates, syndicats participant de la cogestion du système social), ni la gauche issue des groupes révolutionnaires des années '70 et '80, ni ce qui subsiste du mouvement communiste, ne représentent plus, et depuis longtemps, la plèbe, les gueux, la canaille. Bien plutôt sont-elles, toutes ces gauches, représentatives de cette immense, molle et morne classe moyenne sur laquelle s'appuie l'ordre social, « classe moyenne » étant le nom politiquement correct donné aujourd'hui à ce que l'on nommait autrefois la petite bourgeoisie, et dont les aspirations, le mode de vie, les normes, se sont étendues « vers le bas », englobant les strates supérieures (les mieux formées, les mieux payées, les mieux organisées) des anciennes classes ouvrières, et « vers le haut », aspirant les strates inférieures de la vieille bourgeoisie. Cette base sociale n'est pas constitutive d'une force de changement et d'opposition à la droite bourgeoise, si elle peut l'être d'une force de résistance à ce qui menace ses acquis. Une gauche qui se construirait sur cette « classe moyenne », et sur les craintes de cette petite bourgeoisie, ne pourrait guère aller au-delà d'un programme de conservation des acquis de la social-démocratie des années cinquante, et donc de la préservation du capitalisme socialisé par l'Etat.
DE « LA GAUCHE » AU MOUVEMENT SOCIAL
Partons d'un constat : Le Parti socialiste suisse et l'Union syndicale suisse (et, avec elle, les autres organisations syndicales) font partie non seulement du « paysage politique » suisse, mais aussi des institutions politiques de ce pays. La « Paix du Travail » de 1937, l'entrée du Parti socialiste au Conseil fédéral en 1943, marquent, scellent, une intégration (dont le processus est donc plus ancien, ces deux événements n'en étant que la consécration) qui n'a cessé de se parfaire dans les décennies qui ont suivi.
La « gauche « politique et syndicale est aujourd'hui partie prenante de l'institution politique et sociale du pays, cette même institution qu'historiquement elle avait pour projet de changer -et qu'elle a, en effet, sur bien des points, contribué à changer, dans le même temps qu'elle transformait le vieux capitalisme en capitalisme socialisé, la collectivité publique prenant en charge les garanties sociales nécessaires au maintien des structures fondamentales de l'économie, pérennisant par là même, en l’adaptant, le capitalisme lui-même.
Il se trouve que les modalités de cette participation de la gauche aux institutions politiques ont été déterminées en des temps eux-mêmes marqués par des enjeux désormais relevés, et que donc les critères, les modes, les normes de cette participation telle qu'elle est toujours revendiquée par le PSS et l'USS doivent, pour le moins, être redéfinis -cette redéfinition impliquant, pour un temps, un passage dans l'opposition, au moins au sens restrictif d'une opposition au gouvernement (y compris à un gouvernement au sein duquel des socialistes continueraient à siéger), faute des moyens, de la capacité et de la volonté même de faire le choix d'une opposition à l'ordre social en tant que tel. N'en demandons pas trop, tout de suite, à la gauche suisse : nous n'attendons pas du PSS qu'il se transforme en mars 2004 en héritier helvétique de la FAI, ni de l'USS qu'elle se mue en mai en CNT -nous ne leur demandons que d'être un parti socialiste et une union syndicale.
LA SUPERSTRUCTURE DU MAYEN SUR L'INFRASTRUCTURE DE LA MONDIALISATION
Nous vivons encore dans un cadre politique, nous respectons encore des règles du jeu social, hérités d'une période marquée à la fois par l'affrontement des blocs (dans la « guerre froide » et quelques « guerres chaudes ») et une haute conjoncture économique stable. Avec la disparition du « bloc » soviétique, l'affrontement simple (en apparence) de deux superpuissances (avec toutes les concurrences et toutes les contradictions qui pouvaient naître à l'intérieur de chacun des blocs en présence) a fait place à une mosaïque d'affrontements et de conflits « nationaux », régionaux, « éthniques », voire apparemment « religieux », tous conflits aux solides racines matérielles et aux lourds contenus sociaux : la guerre froide a laissé place aux guerres tribales, aux expéditions de rapine, à des affrontements régionaux à la fois attisés et contenus (du moins le croit-elle) par l'ultime superpuissance existante une superpuissance peut-être résiduelle en tant que superpuissance unique, et en tous cas si peu assurée de la pérennité de son monopole en tant que superpuissance qu'elle multiplie les tentatives de blocage de l'émergence d'autres superpuissances, à commencer par l'Europe, à continuer par la Chine.
En même temps, le cycle de développement économique s'est modifié, car la base même de ce développement a changé. Une crise économique structurelle a remis à l'ordre du jour l'examen de problèmes (le chômage, la pauvreté) dont on avait oublié la gravité et fait mine de considérer qu'ils avaient été durablement résolus.
Mais sur cette infrastructure qui est celle de la mondialisation, la superstructure politique institutionnelle est toujours celle du capitalisme national. Le cadre politique et les règles du jeu social des années cinquante sont encore prédominants, quand plus grand-chose ne subsiste de ce qui les expliquait, ou les justifiait. Quant aux institutions, elles sont plus obsolètes encore : elles nous viennent directement, à peine amendées, de la révolution démocratique « radicale « du XIXe siècle, c'est-à-dire d'un monde social largement paysan, sans prolétariat organisé, sans mouvement socialiste autonome, et traversé de clivages religieux qui n'ont plus aujourd'hui, concrètement, qu'une prégnance marginale. De ce point de vue, l'élection par le parlement d'un gouvernement composé, individu après individu, comme un échantillon des principales forces politiques nationales est à la politique ce que « Le Mayen 1903 » est à l'histoire : une farce -ou, dans le meilleur des cas et la plus optimiste des visions, une manifestation folklorique. Il n'est d'ailleurs pas indifférent que la force politique sortie gagnante des élections fédérales soit précisément celle qui a le mieux su puiser dans le fatras des mythologies patriotico-tribales : Ayant obtenu le parlement qu'elle méritait, cette Suisse-là a aussi gagné le gouvernement qu'elle méritait -autant dire que la Suisse de l'UDC nous est aussi étrangère que possible, que nous lui sommes aussi étrangers que le plus illégal des immigrants de la plus exotique des provenance, que nous avons la ferme intention de rester le plus profondément ancrés dans cette étrangeté-là, ce à quoi ne peut que nous inciter le spectacle de l'andropause prêtant (à intérêts) son serment de parlementaire bras tendu et trois doigts levés, hymne national à l'appui pour conclure cette montée à l'alpage institutionnel.
Revenons au concret : la gauche politique et syndicale est confrontée à un décalage croissant entre les enjeux qu'elle a à affronter, et les moyens dont elle dispose. Peut-elle donner aux problèmes d'aujourd'hui les mêmes réponses, par les mêmes moyens, que celles données aux problèmes des années cinquante par les méthode du temps ? Poser la question en ces termes c'est évidemment suggérer une réponse négative -d'autant plus négative que les problèmes en question n'ont pas été résolus par les réponses qui leur avaient été données par la social-démocratie de l'après-guerre (l'Etat social, la démocratisation de la formation, l'élargissement de la démocratie politique, la participation de la gauche aux institutions politiques, le partenariat social), et que ces problèmes (le chômage, la pauvreté, l'illettrisme...) ressurgissent en même temps que d'autres apparaissent, ou prennent une acuité nouvelle (l'affaiblissement du lien social, l'immigration, les conséquences locales, régionales et nationales de la globalisation du capitalisme, etc.).
La participation du mouvement socialiste aux institutions politiques s'opère selon des modes qui datent de soixante ans ; celle du mouvement syndical aux institutions sociales et économiques, selon des modes qui datent de septante ans. A tout le moins, les conditions de ces participations méritent d'être redéfinies, et ces participations même remises en cause, du moins en tant que finalité du combat politique et syndical. Gagner une élection, c'est toujours bien -et la gauche a gagné, moins spectaculairement mais à peine moins réellement, que l'UDC, les élections nationales de 2003. Mais si le pouvoir politique que l'on a ainsi acquis est dépossédé de sa capacité d'action réelle, à quoi cela sert-il de l'acquérir ? Signer une convention collective, cela a toujours un sens. Mais si des dizaines de milliers de travailleurs se retrouvent hors de tout système de protection par les conventions collectives, et en-dessous de tout statut garanti, à qui les conventions collectives garantissent-elles les droits sociaux élémentaires ? Aux secrétaires syndicaux ? Maintenir une présence au Conseil fédéral, pourquoi pas si cela donne des moyens d'agir -mais d'agir pour quoi ? A quoi cela sert-il d'avoir un Conseiller fédéral chargé, entre autres, du réseau des postes publiques si ce même Conseiller fédéral en couvre la fermeture ?
Ce n'est pas tant la participation socialiste aux gouvernements et la participation syndicale aux institutions sociales et économiques qui sont ici en cause, que l'intégration, bien plus profonde et bien plus ancienne, du mouvement socialiste et syndical au système institutionnel et social du pays. La présence de socialistes au Conseil fédéral, la consultation systématique de l'USS sur les grands projets de lois économiques et sociaux, sont le couronnement d'un édifice : celui qui, des commissions administratives locales au gouvernement central, fait du Parti socialiste un élément des institutions politiques, quand il a pour origine, pour raison et pour projet le changement de ces institutions ; celui qui, de la gestion paritaire des caisses de retraite à la gestion tripartite des politiques d'immigration, fait du mouvement syndical le cogérant de politiques sociales et économiques dont, pour user d'un euphémisme, il n'est pas toujours évident que les travailleurs soient les bénéficiaires principaux (et de quels travailleurs parle-t-on d'ailleurs, quand dans ce pays, aujourd'hui, un salarié sur six est un working poor, un travailleur pauvre dont le salaire ne suffit pas à garantir les conditions d'une existence digne ?).
Le mouvement socialiste n'est présent au sommet de l'édifice institutionnel du pays que parce qu'il est présent à tous les étages inférieurs ; ce sont cette présence et cette intégration du mouvement socialiste et syndical qui font problème, non leur manifestation ultime. Le PSS quitterait-il le Conseil fédéral demain que cela ne changerait pas grand-chose (sinon rien), et que cela ne le libérerait de rien, s'il ne remettait pas aussi en cause son intégration (ou du moins l'usage qu'il en fait) à l'ensemble des institutions sociales et politiques qu'il a toujours pour projet de changer. Aucun des liens institutionnels, aucune des insertions politiques, sociales et économiques du PSS et de l'USS ne sont autre chose que des moyens d'action, contestables comme tout moyen, du double point de vue de l'efficacité (qu'est-ce que cela amène ?) et de la légitimité (cela est-il compatible avec les principes que l'on proclame ?). Cette question se pose dans les mêmes termes pour le Conseil fédéral et pour un Conseil municipal, pour la direction de la poste ou des CFF et pour le Conseil de fondation du Grand Théâtre de Genève...
ROMPRE, MAIS AVEC QUOI ?
La Suisse est une mosaïque d'intérêts, un empilage de groupes de pression, une addition de lobbies sociaux, culturels, économiques... et politiques. Le PS et les syndicats peuvent-ils, sans se dissoudre politiquement, ne plus être que deux de ces lobbies ? Plaider pour la fin de la participation socialiste au Conseil fédéral, ou pour la rupture de la Paix du Travail, n'a de sens que si l'on en tire les conclusions aux niveaux « inférieurs » de la pratique politique et syndicale (aux niveaux locaux et cantonaux, au niveau des entreprise). La participation socialiste au Conseil fédéral, la Paix du travail au plan national, n'entravent pas plus le parti et les syndicats, et ne limitent pas plus leur capacité d'agir, que leur présence dans l'appareil judiciaire, les conseils d'administration des banques publiques, les directions des grandes régies fédérales, les gouvernements cantonaux. Le retrait des socialistes du Conseil fédéral n'importe que dans la mesure où il manifesterait une prise de distance d'avec la Suisse officielle, la « Suisse du château », et s'accompagnerait d'une prise de distance du haut en bas de l'appareil institutionnel -que cette distance soit celle de l'éloignement physique (on quitte l'institution) ou de l'éloignement pratique (on y reste, mais on y agit en opposant). Quitter le Conseil fédéral sans s'éloigner de la Paix du Travail, de la Suisse des fiches policières, de l'orthodoxie budgétaire, de la xénophobie d'Etat et de l'ordre moral (relooké ou non par le « politiquement correct »), quitter le gouvernement fédéral de la Suisse sans rompre avec cette part de la Suisse qui fait mine de vouloir s'intégrer (un peu) à l'Europe mais entretient dans l'opinion publique des peurs et des prétentions qui nourrissent le refus de cette intégration, ne servirait pas à grand-chose, sinon à gagner, pour un peu de temps, un peu de confort intellectuel.
Nous plaidons ici pour une rupture, mais en considérant qu'elle n'a de sens que pour rejoindre un mouvement social de contestation de l'ordre social existant -la question étant de savoir si ce mouvement existe en tant que mouvement de changement -et non en tant que mouvement de conservation de l'ordre social hérité des années cinquante et soixante : le capitalisme socialisé par l'Etat.
LE MORTEL SUCCÈS DE LA GAUCHE
Le mouvement socialiste et syndical vient de loin, de si loin qu'il a oublié d'où il venait. Il s'est constitué, installé et renforcé dans le « paysage politique » occidental à partir d'une base sociale cohérente (la classe ouvrière), d'un projet politique et social alternatif, c'est-à-dire d'un projet de changement fondamental de la réalité politique et sociale (le socialisme), et d'un rapport conflictuel aux institutions politiques, le pouvoir étant à prendre, à conquérir ou à rompre, mais en tous les cas à affronter. Ces trois éléments constitutifs du mouvement socialiste et syndical lui font défaut aujourd'hui, en Suisse comme dans le reste de l'Europe. La base sociale du mouvement s'est dissoute dans une petite bourgeoisie (une « classe moyenne ») indistincte, consumériste et paranoïaque, les travailleurs les plus paupérisés étant hors du mouvement ; le projet politique du mouvement s'est délité en recettes d'adaptation moderniste à l'air du temps ; sa stratégie de changement s'est réduite en méthode de participation aux institutions politiques et sociales.
Le mouvement socialiste et syndical s'était constitué comme l'expression politique et sociale d'une classe (la classe ouvrière) contre l'Etat, contre la propriété privée et contre le salariat ; au terme d'un parcours de 150 ans, il a renforcé l'Etat, diffusé la propriété privée, généralisé le salariat et dissout la classe ouvrière (mais pas le prolétariat). Le socialisme et le syndicalisme occidentaux ont si profondément modifié « leur » classe qu'ils l'ont réduite et, s'appuyant sur elle, se sont trouvés fragilisés dans leur assise sociale, par ce qui d'une certaine manière apparaît comme la rançon du succès historique du mouvement : l'amélioration, considérable, du sort des ouvriers, au prix de la disparition de la classe ouvrière en tant que « classe en soi », c'est-à-dire de classe consciente qu'elle est une classe. Cette évolution a encore été renforcée par l'insertion profonde du mouvement socialiste dans les institutions politique. Né de la classe ouvrière, le mouvement socialiste aboutit à la fonction publique ; constitué contre l'Etat, il s'y est installé.
Le rapport établi entre le mouvement socialiste et syndical et l'Etat est d'autant plus profond qu'il est diffus. La participation (minoritaire) de la gauche au pouvoir d'Etat dans ce pays suppose une participation préalable à tous les niveaux du processus de décision politique, dans toutes les instances de l'appareil d'Etat. Plus que de participation, il s'agit d'intégration (du parti et des syndicats), et avant même que d'intégration aux structures du pouvoir, il s'agit d'intégration de la culture politique dominante et de ses normes de comportement à la culture politique socialiste et syndicale, et aux normes traditionnelles de comportement de la classe ouvrière. Le mouvement socialiste et syndical fait partie depuis un demi-siècle de la normalité politique helvétique, et les codes de cette normalité fixent les limites de l'autonomie de comportement politique collectif des socialistes et des syndicalistes. La question qui se pose est de savoir s'ils sont encore en état de rompre avec cette normalité (ou cette normalisation) : à cette question, le militant, optimiste de nature (sinon pourquoi militerait-il ?) répondra oui; le politologue, cependant, nuancera ce oui d'une solide dose de doute, non sans en espérer la dissipation.
Intégré dans l'institution politique, le mouvement socialiste va la peupler de ses militants et de ses cadres. La souche ouvrière fleurit en rameaux fonctionnaires ; le parti et le syndicat vont puiser dans leurs propres troupes pour occuper les postes politiques et administratifs, peupler les lieux du pouvoir et de la fabrication des lois auxquels leur force électorale et sociale leur donne accès. Le militant devient Conseiller municipal, puis député cantonal, puis peut-être membre du Parlement fédéral ; il est appelé à siéger dans un Conseil d'administration, voire dans un tribunal. Le militant ouvrier, ou son fils, va devenir fonctionnaire ; son fils, ou son petit-fils, haut fonctionnaire ou magistrat. Aspirée vers le haut de la pyramide sociale, la base du mouvement ouvrier va se trouver en une ou deux générations bouleversée par les succès même du mouvement et l'ascension sociale (pour ne pas écrire « l'embourgeoisement ») de ses membres. Bouleversée, et peut-être même liquéfiée. A tout le moins, le parti socialiste n'est pas un parti des sans-travail, mais un parti de salariés; pas un parti des sans-logis, mais un parti de locataires; pas un parti des sans-papiers, mais un parti de citoyens électeurs. Le pas suivant reste à faire, qui mène d'un parti de salariés à un parti de consommateurs. Gageons qu'au sein même du PS, de bons rééducateurs sont prêts à l'aider à faire ce pas.
OÙ EST LA GAUCHE ?
Dans le jeu politique et institutionnel, les règles fondamentales sont constantes, et le jeu ne change pas lorsqu’en changent les joueurs. Constantes, donc, les conditions institutionnelles de l'élection au Conseil fédéral (une femme socialiste romande peut être candidate, mais elle le sera devant un parlement majoritairement de droite, masculin et alémanique, qui ne l'élira que si elle ne manifeste pas trop d'étrangeté à ce monde d'hommes des tavernes) ; constantes, aussi, les conditions d'une telle élection : les socialistes ne doivent pas compter pouvoir faire élire qui ils ont choisi, si la droite ne veut pas de ce choix : Christiane Brunner n'avait pas le droit à l'éligibilité qu'a obtenu Christophe Blocher. Ces règles posées, c'est-à-dire maintenues (elles durent depuis 1943, avec les aménagements de rigueur -le droit de vote et d'éligibilité des femmes, notamment), le jeu peut s'adapter aux joueurs et à l'ambiance du moment : « ceux qui commandent dans ce pays » veulent bien condescendre à admettre l'utilité d'une présence féminine au gouvernement central, après y avoir admis celle d'un, puis de deux socialistes, mais à la condition que « les femmes de service » ou « les socialistes de service » ne dérogent pas trop ouvertement aux normes de la modestie petite-bourgeoise des années cinquante et de l’inactivisme politique régnant -d'où d'ailleurs l'extrême fraîcheur (pour user d'un euphémisme) avec laquelle la « diplomatie publique » initiée par Micheline Calmy-Rey a été accueillie à droite. Car la politique, ici comme ailleurs, n'est pas seulement affaire de structures, mais aussi affaire d'image. Et surtout, il ne saurait être question que la rue dicte son choix au château, que les citoyennes et les citoyens s'immiscent dans le choix de ceux qui vont les gouverner (au plan fédéral) : lorsque Christiane Brunner fut présentée au Conseil fédéral par le PSS, une majorité de Suissesses et de Suisses soutenaient cette candidature : elle ne fut pas élue. Lorsque Christoph Blocher fut présenté au Conseil fédéral par l'UDC, en 2003, une majorité de Suissesses et de Suisses s'opposaient à cette candidature, il fut élu. Et si le Conseil fédéral était élu par le peuple, comme l'UDC a fait mine de le proposer (après le PSS, qui avait lancé une initiative en ce sens en 1939), non seulement le candidat Blocher n'y serait probablement pas élu, mais le candidat Merz non plus, ni même sans doute le candidat Couchepin.
Les acteurs du jeu politique, cependant, ont changé en quelques décennies ; les femmes et les hommes politiques, mais aussi les partis, et d'entre eux le Parti socialiste. Ce parti s'est rajeuni, féminisé, latinisé, « intellectualisé ». Sa base traditionnelle (ouvrière, masculine, alémanique, souvent culturellement conformiste) a progressivement cédé la place à la « génération de 68 », laquelle, non moins inéluctablement, la cède à son tour à celle qui la suit. En 1983 encore, une majorité des socialistes était inconditionnellement acquise à la participation minoritaire du parti au gouvernement, à n'importe quel prix. En 1993, on ne pouvait plus jurer que tel était encore le cas. En 2003, le parti semble prêt, sinon à faire le pas qui le terrifiait encore vingt ans auparavant, du moins à envisager de pouvoir le faire. L'adhésion à la participation gouvernementale, en dix ans, de la candidature de Lilian Uchtenhagen à celle de Christiane Brunner, de l'élection d'Otto Stich à celle de Ruth Dreifuss, est (re)devenue ce qu'elle n'aurait jamais du cesser d'être : le choix d'un moyen, et non un acte de foi. Et en dix ans de plus, c'est le doute sur l'efficacité de ce moyen qui s'est installé.
Une prise de distance du PS d'avec les institutions politiques est donc possible, et n'y provoquerait plus la crise, ou la fracture, qu'elle aurait provoqué en 1983. Factuellement, les rapports de force politiques et les règles du jeu institutionnel n'ont pas changé. Mais politiquement, il en va peut-être autrement.
À LA GAUCHE DE LA GAUCHE OU DANS LA NOSTALGIE DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE DES ANNÉES CINQUANTE ?
Le Parti socialiste suisse participe au gouvernement fédéral depuis soixante ans. Il y est entré à la faveur, et à cause, de la Guerre Mondiale, et il y est resté en y doublant sa représentation à la faveur, et à cause, de la guerre froide, manifestant ainsi son ralliement à une unité nationale qu'il concevait comme la défense de la démocratie et de l'indépendance nationale contre le fascisme et le nazisme d'abord, le stalinisme et ses succédanés ensuite, et à laquelle il donnait comme contenu la construction d'un Etat social. Les moments de définition de la présence de socialistes, souvent issus (ou en tous cas très proches) de l'USS, au Conseil fédéral sont en outre des moments de concurrence à gauche, au plan intérieur et au plan extérieur : en 1943 (entrée du PSS au Conseil fédéral), le PS est confronté à l'héritage de la scission de 1939, c'est-à-dire à la naissance du Parti du Travail, et il est minoritaire en Romandie par rapport aux partisans de Léon Nicole et aux communistes qui s'y sont alliés ; en 1959 (deuxième siège socialiste au Conseil fédéral), le « camp soviétique » s'étend sur la moitié de l'Europe, et les partis communistes dominent la gauche en France et en Italie. La participation gouvernementale du PS affirme la différence de la social-démocratie d'avec ses concurrents de gauche, en même temps que son ancrage dans le « camp occidental », quelque difficulté qu'il y ait à assumer toutes les politiques de ce « camp » (notamment à l'égard du mouvement d'émancipation des colonies).
Que reste-t-il de cet héritage, et de ce pluralisme à gauche, soixante ans après l'élection du premier Conseiller fédéral socialiste (Ernst Nobs, en 1943), et 65 ans après la conclusion de la Paix du Travail (l'USS n'ayant pas eu réellement à faire face à une concurrence syndicale sur sa gauche, mais sur sa droite : celle des syndicats chrétiens) ?
Le PS n'a plus à faire la preuve de la réalité de ses convictions démocratiques, s'il a encore et toujours à faire celle de la solidité de son adhésion à un projet de changement; il n'a plus guère à craindre à gauche que la concurrence qu'il peut nourrir lui-même de ses propres erreurs (comme celle que lui fit l'Alliance de Gauche à Genève) ou de ses insuffisances. Le mouvement communiste s'est soit effondré, comme en France, soit, comme en Italie, largement « social-démocratisé », à la suite de l'effondrement, sanctionnant son échec historique, du « communisme » soviétique. Quant à la gauche révolutionnaire, qui n'avait jamais cessé, à la gauche même du mouvement communiste, d'être présente en ses divers courants, elle s'est progressivement réduite à une marge, à la fois par inefficacité pratique, par scissiparité compulsive et par manque d'impact politique, alors même que ses idées, ses thèmes et ses programmes, mais aussi ses militants, allaient irriguer le socialisme démocratique et l’écologie politique. Le « gauchisme » aura rempli, dans les trente dernières années du siècle, la même fonction pour la social-démocratie (et les Verts) que l'anarchisme au XIXème siècle et dans les premières années du XXème: inventant beaucoup, il a peu réalisé, et ce qu'il eut de fécond ne le fut que dès lors que les socialistes l'eurent pris à leur compte. Anarchistes et gauchistes inventent sans réaliser ce qu'ils inventent ; la social-démocratie réalise ce qu'elle n'a pas inventé... et les groupes trotskystes forment les futurs cadres et élus du PS. Et l'on se retrouve aujourd'hui dans cette situation, paradoxale et ironique, où les héritiers de la gauche révolutionnaire se font les défenseurs de l'héritage social-démocrate (l'Etat social, les services publics, le respect des conventions collectives) contre une social-démocratie accusée -et pas à tort- d'avoir pour le moins oublié, sinon dilapidé, cet héritage.
Le socialisme démocratique et le syndicalisme réformiste n'ont plus guère de concurrence à gauche, outre celle des Verts, que celles qu'ils entretiennent. L'ancrage au centre du PSS n'a donc plus la raison d'être qui fut la sienne depuis 1943. Il peut au contraire désormais lui nuire, en le diluant dans un vague centrisme moderniste, en l'éloignant de l'espace politique de la critique sociale et du soutien aux mouvements sociaux qui, eux, s'affrontent (parfois) aux règles du jeu que le PSS accepte. Lorsque la participation aux institutions politiques n'est plus que la manifestation d'une ligne politique privilégiant l'alliance avec la droite la moins à droite (ou la plus adroite...) à l'alliance avec le mouvement social, elle contribue à faire renaître ou à renforcer une gauche populiste du type de celle que pouvait exprimer à Genève le Parti du Travail, ou une gauche « vraiment à gauche » (du moins rhétoriquement, et par opposition à une social-démocratie « centriste »). Mais à la gauche du PS, il n'y a jamais que l'espace que laisse le PS : plus celui-ci est intégré aux institutions et au jeu politique tels qu'ils sont, plus cet espace est grand, et moins le PS se donne de possibilités de regrouper autour de lui les forces vives de la gauche, y compris celles issues de la gauche révolutionnaire et de la gauche populiste.
Etre, pour le PS, le (ou un) parti du mouvement social ; être, pour les syndicats, dans le mouvement social lui-même, cela suppose un solide ancrage à gauche, et implique d'établir avec le mouvement social (au sens de : mouvement critique de la réalité sociale, et porteur, même confusément, du projet d'une autre réalité) des relations telles que le parti lui-même devienne un instrument de ce mouvement social, au lieu que de donner constamment l'impression de courir après lui pour tenter d'en récupérer les aspects électoralement avantageux, quitte à dénaturer au passage le mouvement lui-même (comme il fut fait du féminisme en le réduisant à la revendication des « quotas », c'est-à-dire en réduisant un mouvement de contestation sociale en un processus d'ascension sociale).
Le PSS n'avait pas réussi à prendre position sur l'initiative pour l'abolition de l'armée, et il n'intègre concrètement le féminisme à son programme qu'en le réduisant à une stratégie de promotion sociale, professionnelle et politique de femmes (et non des femmes...). Cette prudence et cette réduction, coupables toutes deux, sont sans doute le prix de l'intégration institutionnelle, mais elles marquent la difficulté d'établir avec les mouvements sociaux de contestation des rapports qui ne soient pas purement instrumentaux (« agis pour moi ! ») ou consuméristes (« je prends dans ton programme, en échange de ton vote, ce qui convient à ma stratégie »).
Le problème que pose la participation minoritaire du Parti socialiste au(x) gouvernement(s), mais aussi la cogestion de fait du système de protection sociale par les syndicats, est qu'elles entravent l'exercice de la critique sociale et politique, en manifestant précisément l'intégration des organisations de gauche aux institutions que le mouvement social combat -encore qu'il faille ici distinguer les gouvernements dans lesquels siègent des socialistes (ou d’autres élus de gauche) parce qu'ils y ont été élus par les citoyens et contre des candidats de droite ou d'extrême-droite, d'un gouvernement central où il ne peut y avoir de socialistes qu'avec l'assentiment, et par le vote, de la droite. Au demeurant, il est peut-être de cette participation au Conseil fédéral un usage « oppositionnel » possible, quoiqu'il n'ait guère été illustré par les Conseillers fédéraux et Conseillères fédérales socialistes depuis soixante ans.
D'UN MOUVEMENT DE CLASSE À UN MOUVEMENT DE PROGRAMME ?
De mouvement de classe qu'il fut -celui de la classe ouvrière- le mouvement socialiste, le parti socialiste en tous cas, voire le mouvement syndical lui-même, sont devenus des mouvements qui ne peuvent plus être que de programme -des mouvements dont le « ciment », le facteur d’unité, ne peut être, faute de base sociale cohérente, qu'un ensemble de principes et de références éthiques, d'où découle un projet social rassemblant des femmes et des hommes dont par ailleurs les situations, les conditions et les parcours sociaux sont contradictoires, les intérêts divergents, les revendications différentes. Cette mutation correspond à la disparition de la classe ouvrière traditionnelle en tant que classe massive, cohérente et consciente d'elle-même en tant que classe : c'est l'éclatement des statuts et des situations matérielles de ce qui constituait l'ancien prolétariat ; c'est aussi l'émergence d'une improbable « classe moyenne » dont la réalité est moins socio-économique (la moyenne n'est qu'une abstraction statistique) que culturelle, dont les normes de comportement n'ont plus grand-chose à voir avec ce qui caractérisait l'ancienne classe ouvrière, et rien à voir du tout avec les marges de la société des années 2000 -société en laquelle les socialistes sont pour la plupart assez confortablement installés.
La crise que traverse le mouvement social-démocrate européen, avec plus ou moins de gravité et d'exubérance selon les pays (c'est-à-dire selon les cultures politiques) est liée à la perte de sa base sociale autant qu'à l'incertitude sur son projet politique. Le mouvement s'appuyait sur la classe ouvrière, et il n'y a plus dans nos pays « post-industriels » (en ce sens qu’ils ont exporté l’industrie à leur périphérie) de classe ouvrière en tant que groupe social massif, cohérent, distinct des autres et se concevant lui-même comme tel. Les ouvriers désormais sont retraités, immigrés ou vivent et travaillent à la périphérie (en Europe de l'est ou dans les pays du « sud » ) ou dans le secteur public. Les fils et les filles, les petits-fils et les petites filles des ouvriers socialistes des années quarante, cinquante et soixante sont aujourd'hui d'une petite bourgeoisie qui n'ose pas dire son nom, qui cultive encore quelques réflexes ou quelques nostalgies ouvrières (ou ouvriéristes) mais qui n'en est pas moins dans son comportement, ses aspirations et ses références, une petite bourgeoisie (qui peut toujours chanter « l'Internationale » dans sa résidence secondaire). Sans base sociale cohérente (cette petite bourgeoisie n'en est pas une), le PS n'a plus qu'une clientèle électorale hétéroclite dans sa composition et contradictoire dans ses aspirations. Quant aux syndicats, ils courent le risque d'en revenir au temps des corporatismes élitaires, en ne représentant plus réellement que les travailleurs « garantis », disposant de sécurités professionnelles et sociales dont d'autres travailleurs, de plus en plus nombreux, se (re)trouvent privés, cette privation payant cette garantie.
En même temps que disparaissait la classe ouvrière apparaissait un nouveau prolétariat (ou un nouveau Lumpenproletariat ?) formé d'une masse croissante d'exclus (ou plutôt de marginaux, puisque l'on ne peut plus guère s'exclure du lien social autrement que par la mort -et encore), inorganisés, désocialisés, ne se reconnaissant dans aucun mouvement politique (sinon parfois, fugacement, dans celui qui crie le plus fort « contre le système ») ; marginaux que le PS et les syndicats ignorent, ou dont au mieux ils croient pouvoir résorber la menace et maîtriser la croissance, par les moyens traditionnels (et paternalistes) du traitement social des anciennes marginalités : on aura l’Hospice Général pour éviter la Cour des Miracles.
Ainsi se joue la transformation du mouvement ouvrier en un mouvement de salariés, représentatif non plus seulement, ni même prioritairement, de la classe ouvrière traditionnelle (même interprétée par des intellectuels bourgeois) mais de l'ensemble des exécutants sociaux. « Nous sommes le parti de tous ceux qui ne sont pas les gros » aimait à dire du PS son ancien président, Helmut Hubacher. Tous ceux qui ne sont pas les gros, cela fait beaucoup de monde, beaucoup de situations et de parcours contradictoires, qu'il va bien falloir unifier d'une manière ou d'une autre. A une base sociale à la cohérence improbable va donc se substituer, comme seul facteur d'unification possible, comme premier lien entre les militants, les membres, les électeurs, une base culturelle (pour ne pas écrire « idéologique », mais le terme conviendrait tout autant, voire mieux, s'il n'était pas devenu péjoratif) un appareil de principes et un programme. Le Parti socialiste n'est plus le parti de la classe ouvrière, il tend à devenir celui de la « République », celui du « peuple entier », celui de la « chose publique » -ce qui, face à des forces politiques et économiques qui n'ont d'autre projet que de réduire la politique à l'économie et l’économie publique à la comptabilité, devrait le convaincre de la nécessité de « passer dans l'opposition » à cette politique négatrice de la politique.
Les syndicats eux-mêmes ont à assumer une évolution comparable : certes, ils doivent continuer à rassembler les salariés, contre les employeurs (l'Etat étant évidemment le premier, encore, de ceux-ci), mais ils ne peuvent plus les rassembler sur la seule base d'une dénonciation de l'exploitation, dès lors que celle-ci, pour nombre de salariés, n'est plus perceptible : en quoi un instituteur genevois gagnant 8000 francs par mois est-il exploité? en quoi sa situation est-elle comparable à celle d'un ouvrier agricole ? En ceci seulement, sans doute : ils sont l'un et l'autre de cette masse de tous ceux qui ne sont pas les gros -ils sont du « peuple », et pour le second, au double titre de travailleur et d’immigré, de la « plèbe »... dont ne sont évidemment pas les dirigeants des entreprises publiques ou para-publiques membres du PS (et syndiqués au SSP).
Les programmes des grandes organisations du mouvement socialiste et syndical, et les moyens d'action mis en oeuvre pour le concrétiser, vont donc prendre une importance déterminante. Fondé désormais sur ses principes et son programme, le mouvement est condamné, par le fait même, à devoir les respecter et l'appliquer, ou à dépérir. Ou à éclater. Dès lors que ce mouvement est constitué par référence à des principes et à un projet, sa capacité d'être réellement un mouvement cohérent, sa solidité, ses possibilités de développement, dépendent de sa capacité à tenir ses engagements, sauf à prendre un risque de cassure, et d'une cassure qui ne se fera plus au nom des intérêts de classe ou des choix tactiques, mais au nom de principes, de règles éthiques, d'un projet -et ceux du PS sont, pour autant qu'il s’y tienne et leur accorde l'importance qu'ils méritent, presque en tous points contradictoires de ceux de l'UDC blochérienne.
Une organisation de classe peut changer de ligne, et même oublier ses propres principes fondateurs, quand elle le souhaite ou qu’elle estime que la situation l’exige, pourvu qu'elle continue à défendre efficacement les intérêts de la classe sur laquelle elle s'appuie : le contexte prime, et l'efficacité ; mais une organisation de projet est vouée à en respecter les principes, quel que soit le contexte. Dans l'entre-deux-guerres, de 1918 à 1939, le Parti socialiste suisse est passé d'une ligne et d'un programme révolutionnaristes à une ligne purement réformiste, de l'antimilitarisme à l'adhésion à la « défense nationale », de la grève générale à l'antichambre du Conseil fédéral. Ces deux lignes se justifiaient par la défense des intérêts collectifs de la classe ouvrière, et la classe ouvrière les accepta toutes les deux.. Pareil exercice est désormais impossible à un parti socialiste qui se casserait à tenter ce genre de virage idéologique -qu'il se fasse sur la gauche ou sur la droite. Les socialistes aujourd'hui ne peuvent se rassembler qu'autour d'un projet de société qui justifie leur existence collective de parti, ou d'une addition de plans de carrière individuels qui réduiront le parti à la fonction d'office de placement. La question de la participation minoritaire de socialistes à un gouvernement, et plus largement de l'intégration des socialistes aux institutions politiques se pose ici en ces termes : quand elle entrave la capacité des socialistes à élaborer un projet de changement social, et à le concrétiser, cette participation menace la légitimité politique du parti -et si elle devait aboutir à faire couvrir par les socialistes les politiques à la fois ultra-libérales, xénophobes et répressives prônées par le vainqueur, à droite, des élections de 2003, et par ses vassaux, cette participation menacerait l'existence même du PS.
Toute la question est dès lors de savoir si le parti socialiste en tant qu'organisation, et les Conseillers fédéraux socialistes en tant qu'individus, peuvent ou non faire de la présence des seconds au gouvernement fédéral un instrument de l'opposition du premier à la politique menée par ce même gouvernement. Les Conseillers fédéraux socialistes sont-ils des chevaux de Troie ou des otages ? Si la présence de deux socialistes en Conseil fédéral n'entrave pas le combat politique oppositionnel du PS, voire le facilite, alors il faut que ces deux chevaux restent dans Troie. Mais si, au contraire, leur présence au gouvernement empêche le PS de développer sur le terrain (y compris le terrain parlementaire) une politique d'opposition, alors il faut que ces deux otages s'échappent. Ou qu’on les libère (non sans tenir compte des effets du « syndrome de Stockholm »…).
LE PROJET : CHANGER LES RÈGLES DU JEU SOCIAL
La réalité ne peut être franchie que soulevée
(René Char)
Un parti politique socia-liste dans une société qui ne l'est pas ne se justifie que par un projet de changement de la réalité sociale et des institutions qui organisent cette réalité -au nombre desquelles, évidemment, les institutions politiques. Or le projet social-démocrate (fondé sur le triptyque Etat de droit / Etat social / économie mixte) est à la fois en crise d'efficacité et en crise de légitimité. Crise d'efficacité, parce que les ressources financières de l'appareil de protection sociale sont fondées sur un mode d'organisation sociale (le salariat stable et garanti) lui-même en crise, et sur une construction démographique de la société en déséquilibre, mais aussi parce que les droits sociaux conquis en cinquante ans sont remis en cause par le « néo »-libéralisme, et que l'investissement public dans les secteurs en crise ne créée ni ne maintient plus assez d'emplois pour être une réponse crédible au chômage. Et crise de légitimité, car en faisant de l'Etat le lieu et l'acteur principal, voire unique, du changement social, et donc de la prise du pouvoir d'Etat (ou de la participation à ce pouvoir) le moyen essentiel, sinon unique lui aussi, de la réalisation de son projet, la social-démocratie s'est, dans le temps même où son projet se réalisait, coupée du mouvement de contestation sociale dont elle est issue.
En s'identifiant à l'Etat, en confondant changement de société et changement du personnel gouvernemental (de ce point de vue, l'élection de Blocher et Merz ne change rien, ou pas grand chose), elle a réduit le projet socialiste à l'étatisme et est apparue non comme une force de changement mais comme une force de conservation, ou du moins de renforcement, des institutions politiques et sociales qu'elle avait pour objectif de changer. Cette identification à l'Etat, ce primat de l'utilisation de l'Etat et de ses institutions, n'ont même pas réussi à empêcher la ré-émergence d'une pauvreté de masse (toutes proportions gardées, évidemment, entre le nord et le sud, le présent et le passé, la pauvreté et la misère) et la résurgence de comportements et de discours politiques racistes et fascistes, ou plus suavement de vagues courants de « retour aux sources » et de recherche d'une « identité » (nationale ou religieuse) perdue, toutes nostalgies qui finissent par légitimer intolérance, xénophobie et racisme. La xénophobie tonitruante des uns peut être nappée du conservatisme mélancolique des autres, Blocher se digérera mieux avec une sauce à la Windisch.
Face à l'apparition de nouvelles marges sociales, enfin, le modèle de société dont la social-démocratie (parti et syndicat) participe, et dont elle persiste à faire le cœur de son projet, reste structuré par des normes sociales obsolètes ou en passe de l'être, à commencer par celle du travail productif, salarié, stable et à plein temps -sur quoi tout l'appareil de protection sociale est fondé. La critique de ce modèle, le projet de rompre le lien entre travail et salaire, salaire et revenu, travail salarié et vie sociale, ont d'énormes difficultés à être prises en compte par les socialistes (même de gauche) et les syndicalistes (même les plus combatifs), lors même que les solutions à la pauvreté, au chômage et à la crise du système de protection sociale impliquent toutes une telle remise en cause : quels socialistes, quels syndicalistes, quelles organisations de la « gauche de la gauche » sont capables, ici et maintenant, de proposer la suppression du « deuxième pilier » et l'utilisation de l'énorme masse financière capitalisée par cette caricature balzacienne de « prévoyance professionnelle » pour instaurer un revenu minimum d'existence, inconditionnel et universel ?
Les socialistes se sont eux-mêmes placés dans une situation paradoxale : n'ayant plus de base sociale de classe et n'en pouvant plus retrouver, leur base, c'est-à-dire la justification de leur existence en tant que mouvement politique (et à plus forte raison en tant qu’organisation), ne peut plus être que programmatique ; or cette base programmatique leur est rendue presque inaccessible par leur propre insertion dans un système dont leur programme ne peut que proposer le changement, sauf à ne plus rien avoir de socialiste. Un parti socialiste dans une société capitaliste n'a de justification que par sa capacité à proposer une alternative à cette société. Tel n'est pas clairement le projet socialiste actuel, du moins tel que l'expriment les pratiques des socialistes. Le mouvement socialiste n'a d'avenir que dans sa capacité à proposer et à incarner, collectivement, le projet d'une réalité sociale différente, mais ce projet et ses partisans ne seront crédibles que s'ils prennent distance d'avec les institutions de la réalité sociale dont, précisément, ils projettent le changement. Or le parti socialiste et les syndicats participent de cette réalité. C'est en tant qu'elle le symbole de l'insertion de la social-démocratie dans ces institutions que la participation minoritaire de socialistes aux gouvernements, du moins à des gouvernements non élus directement par le peuple, deviendra intenable (sauf à en changer complètement les modes) pour un mouvement socialiste choisissant le mouvement social contre les règles établies.
QUESTIONS DE MOYENS
La participation à un gouvernement n'est ni un dogme, ni une hérésie ; elle n'est qu'un moyen d'action, à jauger et juger en fonction de deux critères : celui de la légitimité et celui de l'efficacité.
Le critère de la légitimité renvoie aux principes fondateurs : la question est de savoir si, en tant que moyen d'action, et dès lors que l'on ne fait pas sien le précepte selon lequel la fin justifie les moyens, la participation minoritaire au gouvernement est ou non compatible avec ces principes fondateurs et les règles éthiques qu'ils expriment. Or s'agissant de la participation à des institutions démocratiques, il n'y a pas de contradiction entre les principe et le moyen -sauf à adopter (mais, conformément à l'éthique libertaire elle-même, cette adoption ne peut être qu'un choix individuel) les principes du socialisme libertaire et à réprouver en tant que telle toute délégation de pouvoir et toute participation à des instances étatiques productrices de lois.
Pour le socialisme démocratique, le critère de légitimité est celui de la démocratie : si l'on agit dans un système démocratique, toute participation à toute institution publique peut être envisagée, dès lors que cette institution ne se dresse pas contre la démocratie elle-même. Le mode d'élection du Conseil fédéral amène cependant à une restriction : les socialistes participent à moult gouvernements cantonaux et municipaux, mais en y étant élus par les citoyennes et les citoyens. Ces élus socialistes à des exécutifs passent un contrat avec les citoyens, en s'engageant, au moins implicitement, à tenter la réalisation du programme sur lequel ils ont été élus (reste évidemment à juger ce programme). A tout le moins les élus socialistes donnent-ils, par leurs décisions et leurs actes, à celles et ceux qui les ont élus, le moyen de comparer leurs intentions et leurs pratiques et de tirer les conséquences électorales de cette comparaison. Il n'en va pas de même du Conseil fédéral : les électeurs des Conseiller-e-s fédéraux-ales socialistes sont les mêmes que ceux des Conseillers fédéraux udécés : les membres d'un Parlement fédéral (majoritairement de droite, majoritairement masculin, majoritairement alémanique, très majoritairement bourgeois socialement en sus de l’être politiquement...), tous électeurs qui n’attendent évidemment pas des ministres socialistes qu’ils condescendent à élire qu'ils réalisent ou tentent de réaliser un programme socialiste, ou quelque élément d'un tel programme (il suffit pour s'en convaincre de lire les réactions suscitées par l'appui donné par Micheline Calmy-Rey à l' initiative israélo-palestinienne de Genève). Bref, si les membres socialistes des exécutifs cantonaux et municipaux sont les élus de l'électorat de gauche, les Conseillers fédéraux socialistes sont surtout les élus des élus de droite... L'absence de participation populaire directe au processus de désignation du gouvernement central pose ici un vrai problème politique (quoique l'élection de Ruth Dreifuss ait été d'une certaine manière « ratifiée » par le peuple -ou du moins « la rue » après qu'elle ait suppléé à la non-élection de Christiane Brunner par le parlement). On se souviendra opportunément à ce propos que la revendication de l'élection du Conseil fédéral par le peuple a été formulée par le Parti socialiste bien avant que l'UDC ne la récupère, et que le PSS avait lancé et fait aboutir une initiative populaire fédérale en ce sens (initiative qui fut cependant repoussée par le peuple et les cantons en 1939, le contexte historique -la Guerre Mondiale- aidant).
S'agissant du critère de l'efficacité, la participation socialiste au gouvernement fédéral (mais également souvent celle des socialistes aux gouvernements cantonaux) est sans doute trompeuse, et les socialistes nourrissent eux-mêmes (ne serait-ce qu'en la pérennisant de manière acritique) des illusions sur l'efficacité de ce moyen politique. Si cette participation couronne et manifeste l'intégration du PS (et des syndicats) aux institutions politiques, elle ne lui donne guère de poids supplémentaire pour atteindre ses propres objectifs, sauf à calibrer ceux-ci aux étroites limites de ce que la droite bourgeoise peut en accepter -et elle en accepte de moins en moins.
Dans des Etats fortement centralisés, où le pouvoir exécutif prédomine sur le parlementaire et le populaire, et où aucun moyen ne permet aux citoyens d'imposer eux-mêmes, directement et par voie référendaire, des réformes, ou de s'opposer par cette même voie à des propositions gouvernementales, la participation gouvernementale est à peu près le seul moyen (hormis l'insurrection et la révolution...) d'influer directement sur le processus de décision politique, voire de le maîtriser. La situation des socialistes suisses est autre : les droits démocratiques arrachés par les citoyens, puis les citoyennes, sont tels (même s'ils restent à élargir) qu'il est possible par eux de faire passer des idées, des propositions, des projets en s'adressant directement à l'opinion et en contournant les institutions parlementaires et exécutives. Or ces voies sont rendues plus malaisément praticables aux socialistes par leur insertion dans les institutions qu'elles contournent : une initiative radicalement réformatrice du PS (pour la révision globale de la constitution, par exemple, ou l'instauration d'un revenu minimum garanti remplaçant les allocations substitutives qui constituent actuellement le système de protection sociale, ou pour l'institution d'un droit populaire de révocation des autorités élues) est certes concevable, théoriquement du moins, par un PS membre du gouvernement fédéral, mais elle serait reçue par une part importante de l'opinion publique comme une manifestation de double jeu, d'indécision ou d'hypocrisie, sinon un symptôme de schizophrénie politique : faudrait savoir : vous êtes dedans ou dehors ?, au pouvoir ou dans l'opposition ? Répondre les deux à la fois est certes conforme à la ligne officielle (et à la situation réelle) du parti, mais pas forcément très convainquant pour l'opinion publique (quoique l'UDC ait en cette matière quelque peu montré la voie) ...
LE PIÈGE DES INSTITUTIONS
Nous voulions changer la vie, mais c'est la vie qui nous a changés
(Lionel Jospin)
Les institutions de la démocratie bourgeoises ont finalement piégé les socialistes -à moins qu'il ne faille écrire que les socialistes s'y sont eux-mêmes piégés. Ils ont cru pouvoir les changer en s'y installant, ce sont elles qui les ont changés, eux. Des actes d'accusation (de clientélisme, d'opportunisme, de cynisme, ont pu être dressés contre la social-démocratie : accusations excessives quand on les généralise, mais pas toujours injustes quand on les personnalise : pensons par exemple au PS italien de Bettino Craxi, ou à l'Alliance Démocratique vénézuélienne de Carlos Andres Peres…; accusations non dénuées cependant de quelque fondement : les partis socialistes européens ne sont plus des partis des couches sociales dominées, leurs directions nationales accueillent en surnombre hauts fonctionnaires, magistrats, cadres supérieurs de l'administration publique et, de plus en plus, de l'économie privée. L'intégration du mouvement socialiste à l'appareil d'Etat a été poussée si loin qu'il semble incapable de prendre la moindre distance d'avec elle, au point de procéder -comme ses adversaires de droite, ce qui n'est évidemment pas une excuse- à de véritables nominations dans les appareils politiques et judiciaires, même lorsqu'elles sont ou devraient être de la compétence élective des parlements ou des citoyens.
En fonctionnant ainsi, en acceptant cette « lotisation » des institutions politiques, le parti socialiste démissionne de la politique, si l'on veut bien donner au mot « politique » son sens originel, républicain, de projet pour la cité, d'action pour la réalisation d'un projet social. Le parti s'affaiblit en tant qu'acteur politique collectif dans le même temps où il se renforce comme lieu de contact, comme rassemblement d'individualités, de compétences, de moyens, d'informations. Ainsi le Parti socialiste suisse est-il capable de faire élire des magistrats à tous les niveaux de la structure politique, de la commune à la Confédération, de placer des juges et des procureurs, de faire désigner des directeurs d'entreprises publiques, mais à quelles fins, et pour quel projet politique ? Insérée dans l'institution, la machine politique socialiste fonctionne, mais ne sait plus vraiment pourquoi, à moins que son fonctionnement soit devenu sa propre justification, et le parti une fin en soi.
Ce qui sauve le socialisme démocratique de l'isolement et de l'impuissance politique à quoi une telle réduction devrait le condamner, et ce qui lui donne une chance d'y remédier, c'est l'absence de toute concurrence organisée et sérieuse sur sa gauche. Mais cette absence est aussi le signe d'une impuissance (de la gauche révolutionnaire elle-même), et une faiblesse : les partis socialistes sont souvent « contraints à rester socialistes » (ce qui suggère que leur pente naturelle est de cesser de l'être) par le risque de voir se développer sur leur gauche une force politique capable de capitaliser les volontés de changement. En l'absence d'une telle force, il n'y a pas (c'est-à-dire qu'il n'y a plus, et peut-être pas encore), ici et maintenant, de meilleur ou de moins mauvais lieu politique (au sens restrictif du terme) d'action pour un changement social que le parti socialiste, même si le PS semble avoir déserté ce terrain là -la première condition du changement social étant donc de l'y ramener. Il suffit d'ailleurs pour que le changement social soit possible que le mouvement socialiste puisse encore s'y placer. A sa gauche, en effet, il n'y a guère que des ombres : l'ombre d'un mouvement communiste réduit à quelques bastions, et dont le destin politique devrait être de rejoindre le socialisme démocratique une fois sa mue social-démocrate (version populiste) achevée ; l'ombre, aussi, d'une gauche révolutionnaire en panne d'espérance révolutionnaire, et dont la fonction historique semble ne plus être, en attendant de pouvoir reprendre le flambeau de l'Etat social des mains défaillantes de la social-démocratie, que de dire au PS ce qu'il devrait faire et qu'il ne fait pas, ou plus.
De cette étrange division du travail politique, la gauche toute entière sort infirme : les socialistes se vouent à l'aménagement social des politiques bourgeoises, à leur adaptation aux nécessité du moment et au placement de cadres de gauche dans l'appareil d'Etat ; ce qu'il reste du mouvement communiste cultive le populisme ouvriériste ; ce qu'il reste de la gauche révolutionnaire rappelle aux uns et aux autres d'où ils viennent, en quoi un programme de changement social leur est indispensable et en quoi des pratiques réelles en faveur de ce changement sont la condition de leur survie politique : fonction essentiellement rhétorique, qui ne débouche sur aucune alternative à la social-démocratie.
Celles et ceux qui ont adhéré au PS (et qui y sont restés) pour que leur volonté de changement trouve un prolongement politique ne peuvent évidemment se résoudre à la transformation du parti en un lieu de coordination des actions individuelles de ses membres les plus hauts placés dans l'appareil d'Etat, ni à la dissolution de tout projet de changement social dans les impératifs de la gestion à court terme. Pour ceux-là, et en l'absence de toute alternative au PS tel qu'il est, il n'est rien de plus urgent que lui redonner conscience d'avoir à faire autre chose, et plus, que ce qu'il fait actuellement ; de lui rappeler qu'il n'a pas à être un rouage de l'appareil d'Etat ; de contribuer à (re)faire de lui une force capable de changer les règles du jeu social.
Il peut y avoir, et il y a, un discours et un projet de gauche hors du Parti socialiste et des syndicats, mais ce discours et ce projet n'ont la moindre chance d'être, si peu et si partiellement que ce soit, concrétisés que si le Parti socialiste et les syndicats s'en emparent, et ils ne pourront s'en emparer que s'ils se dépêtrent des rets institutionnels en lesquels ils se sont eux-mêmes entravés.
CHANGER LE POUVOIR OU Y NEGOCIER SA PLACE ?
Le PS et l'USS ne contestent ni n'affrontent plus le pouvoir : ils y négocient leur place et la répartition des ressources qu’ils peuvent en tirer, et ils y placent leurs membres. Le PS n'est certes pas le seul parti politique à donner l'impression de n'être qu'un office de gestion des plans de carrière de ses cadres, mais il est le seul à l'exposer aussi crûment à un public à qui il tient en même temps un discours de changement des institutions et des règles du jeu social. Il est surtout de tous les partis politiques nationaux le seul pour qui cette évolution clientéliste équivaudrait, si elle se poursuivait, à un véritable arrêt de mort politique. La promotion individuelle et la gestion des plans de carrière exclut évidemment que l'organisation qui s'y adonne puisse contester la légitimité (sociale, historique, non pas juridique) des institutions dans lesquelles elle place ses propres cadres. Le parti socialiste ne peut affronter réellement une droite avec laquelle il négocie la place qui lui sera concédée dans l'appareil d'Etat et les institutions publiques. Le parti qui contestait le droit tel qu'il est (le droit « bourgeois », fondé sur la propriété privée comme valeur suprême, la discipline sociale et politique comme règle de fonctionnement de la société, la morale petite-bourgeoise comme norme de comportement individuel et le patriarcat comme mode d'organisation du groupe familial) nomme aujourd'hui des procureurs pour requérir l'application des lois, des juges pour les appliquer et des juristes pour en parfaire l'applicabilité.
Préférer le mouvement social à l'institution publique ne serait pas un choix sans péril -aucune liberté n'est sans risque. A court terme, ce choix poserait (soyons optimistes : ce choix posera...) évidemment des problèmes aux socialistes et aux syndicalistes, en réduisant leur capacité d'intervention à tous les niveaux du processus d'élaboration des décisions politiques. Mais ils y regagneraient (continuons d'être optimistes : ils y regagneront...) sans doute une légitimité politique faisant d'eux un mouvement capable de rassembler une part « incontournable » de la société et de l'opinion publique. Les socialistes suisses ne rassemblent aujourd'hui qu’un petit quart d'un électorat qui ne représente lui-même qu'une minorité de la population adulte. Les syndicats, quant à eux, ne regroupent, tous ensemble, qu'un cinquième des salariés. Les uns et les autres sont responsables de leur fragilité. Ils ne l'ont certes pas choisie délibérément, mais ils ont choisi ce qui l'a provoquée. Ce choix leur a fait obtenir dans l'institution une place qu'ils ont perdue dans la société ; c'est cette place qu'il s'agit maintenant pour eux de retrouver.
Pour autant, il faut se garder d'idéaliser le mouvement social. Le populisme y a sa place et la xénophobie mobilise plus que la solidarité internationale dans les couches populaires, du nouveau sous-prolétariat à la petite bourgeoisie menacée de prolétarisation. C'est en tant qu'il porte des revendications que le mouvement socialiste soutient, et qu'il exprime des principes qui sont ceux du socialisme (démocratique ou libertaire), que le mouvement social dont importer au PS. Il en va ainsi du mouvement écologiste, dès lors qu'il rompt avec le naturalisme réactionnaire, voire totalitaire, qui le marque parfois ; du mouvement pacifiste et antimilitariste ; du mouvement de solidarité internationale et de lutte contre la mondialisation capitaliste ; du mouvement de création culturelle ; du mouvement féministe, enfin, quand il reste féministe, et donc subversif.
DU MOUVEMENT SOCIAL AU LOBBY : L'EXEMPLE DU FÉMINISME
Si le succès d'un mouvement social, et donc la nécessité de s'allier à lui, pouvait se mesurer à la banalisation de son discours, et à sa récupération par les acteurs "traditionnels" du débat social et politique, la victoire du féminisme ne ferait aucun doute. Il n'est plus en effet de discours de gauche qui n'intègre à son contenu quelque référence au féminisme, d'autant plus facilement que cette référence exprimera ce que le féminisme aura de moins subversif (les quotas, par exemple). Ainsi sans doute se tient-on quitte de tout effort de changement social en ayant participé d'un rite rhétorique et laissé les femmes (plus précisément : des femmes) s'ébrouer dans l'espace social qu'on croit leur avoir concédé (mais qu'on est à tout moment prêt à leur reprendre) : celui de l'ascension sociale et de la chasse aux postes, selon les vieilles règles du carriérisme masculin. Rien n'aura été changé des fonctionnements sociaux, aucune institution n'aura été menacée (ni le gouvernement, ni les églises, ni l'armée...), aucune hiérarchie fondamentale remise en cause, mais des femmes y auront été intégrées, et des femmes se retrouveront comme les hommes prises dans leurs rets.
On constate donc que les rapports entretenus par la gauche traditionnelle avec le mouvement féministe sont d'autant plus étroits que ce mouvement a perdu de sa substance subversive pour se transformer en un lobby. Le mouvement féministe était dangereux socialement et politiquement pour les mouvements institutionnels, parce qu'il était fondamentalement subversif et que ses revendications étaient une remise en cause radicale de quelques unes des règles fondatrices du jeu social : ce même mouvement devient fort intéressant, ne serait-ce qu'électoralement, dès lors qu'il se réduit à ne plus être qu'un lobby.
Du féminisme au lobbysme féminin, c'est peu dire qu'il y a réduction -mais cette réduction est la conséquence d’une contradiction : celle entre le modèle démocratique, « républicain », qui constitue un (au masculin exclusif, dans un premier temps) citoyen abstrait, défini uniquement par ses droits politiques, mais ni par son sexe, ni par son âge, ni par son statut social, d’une part, et d’autre part le/la citoyen-ne concret-e, inséparable de sa réalité de genre, de classe, de génération. Le/la citoyen-ne abstrait-e du modèle républicain constitue le processus démocratique (le processus politique ne pouvait être démocratique tant que la différence de sexe se traduisait par une différence de droits politiques) ; pourtant, ce processus n’est porté que par des citoyen-ne/s concret-e/s. En d’autres termes, l’abstraction citoyenne est une condition de l’émancipation politique, mais la prise en compte de la réalité du citoyen et de la citoyenne concrets est une condition de la concrétisation de cette émancipation. Dans un premier temps, donc, les féministes ont dû nier politiquement la différence des sexes pour obtenir des droits égaux aux hommes (qu’on soit homme ou femme, on doit avoir les mêmes droits politiques -donc le genre ne doit pas être un critère discriminant) ; mais dans un deuxième temps, elles ont dû affirmer cette différence pour obtenir d’être respectées non plus en temps que « citoyens abstraits », mais en tant que « citoyennes concrètes », que femmes n’ayant plus à nier leur féminitude pour gagner leur citoyenneté.
Le féminisme est un projet subversif en ceci qu'en contestant le patriarcat, il conteste radicalement (à la racine) quelques unes des institutions fondatrices de nos sociétés, institutions auxquelles le mouvement socialiste s'est intégré ou dont il a admis la légitimité : l'Etat et ses appareils répressifs ou idéologiques, l'école, la famille, la propriété privée transmise par héritage, l'Eglise même. Réduit à la revendication de participer à la direction de ces institutions, même des plus patriarcales et des plus antiféministes (l'église catholique romaine, par exemple), le projet subversif se réduit à un projet de rationalisation ou à une volonté d'élargissement sociologique.
Le mouvement socialiste a lui-même vécu cette réduction de la volonté de changer la réalité sociale à la revendication d'en participer ; on ne s'étonnera donc que modérément de le voir accompagner un féminisme suivant cette même voie qui a conduit le socialisme à ne plus être que l'ombre d'un mouvement social et le souvenir d'une subversion. Les mêmes causes, en somme, produisent les mêmes effets : l'identification d'un projet (le féminisme ou le socialisme) aux intérêts immédiats de sa base sociale (les femmes ou les ouvriers), ou de ses cadres, est d'abord une réduction du projet lui-même, son affadissement et au bout du compte sa transformation en une justification des désirs individuels d'ascension sociale. Féminin et féministe ne sont pas plus synonymes que ne le furent ouvrier et socialisme. L'identification du féminisme au féminin annonce la réduction du féminisme à l'ascension sociale de femmes (et non des femmes, de toutes les femmes), comme l'identification du socialisme à l'ouvrier préludait à la transformation des ouvriers en petits bourgeois conformes au modèle et conformés aux normes. Dans les deux cas, le mouvement social perd en force subversive et en légitimité politique ce qu'une partie de ses actrices et acteurs gagnent en statut social. Des femmes au pouvoir parleront au nom de toutes les femmes, ni plus ni moins légitimement que des ouvriers élus aux gouvernements parlèrent au nom de tous les ouvriers ; des femmes au pouvoir décideront et agiront contre les intérêts des femmes, comme des ouvriers ayant accédé au pouvoir réprimèrent des grèves.
Ainsi renonce-t-on à changer le pouvoir pour y revendiquer des places. Rien ne bouge, tout se parfait : ce que le féminisme contestait est conforté par le lobbysme féminin, comme ce que le socialisme combattait fut conforté par l'intégration de socialistes aux institutions combattues.
Au bout du compte, le rapport ainsi établi entre un mouvement social devenu lobby et un parti qui lui emprunte son encadrement et des éléments de son programme est un rapport faussé : le mouvement y perd sa substance, et le parti n'a pas gagné ce qui lui manque : la capacité de contestation concrète de la réalité.
CONCORDANCE, CONSENSUS ET DISCIPLINE
Les ennemis se détruisent, les adversaires se fécondent
En démocratie depuis plus d'un siècle et demi, si partielle et amputée que soit encore cette démocratie, le mouvement socialiste n'a plus d'ennemis au sein de la démocratie elle-même (s'il en a encore quelques uns à l'extrême-droite, hors du système). N'ayant presque plus d'ennemis, le socialisme démocratique ne manque cependant pas d'adversaires. Mais le système politique dont il accepte les règles, en le privant de la possibilité de désigner ses adversaires comme tels, en lui imposant de les considérer, quoi qu'ils disent, fassent ou proposent comme des associés ou des partenaires, le prive aussi de la possibilité de se situer politiquement et socialement ; politiquement, la concordance tue l’identité : quel sens peuvent donner les citoyens à l'attitude du PSS à l'égard de l'UDC, entre septembre et décembre 2003 ? Qui sont les socialistes pour celles et ceux qui refusent les règles du jeu social, ou les veulent changer fondamentalement ? Les gérants de ce jeu, des arbitres, ou des joueurs comme les autres, acceptant les règles du jeu et par conséquent légitimant le jeu...
La distinction politique de la gauche et de la droite est ainsi rendue plus difficile : participant aux mêmes institutions, partageant les mêmes responsabilités dans la gestion de la réalité telle qu'elle est, usant des mêmes moyens, il n'est pas étonnant que les socialistes et leurs adversaires se confondent et soient confondus, et que soit incompréhensible une attitude politique consistant pendant la campagne électorale à dénoncer l'UDC blochérienne (et la droite bourgeoise blochérisée) comme porteuse de tous les dangers, pour ensuite, les élections passées, traiter avec cette même UDC, accepter sa revendication d'un deuxième siège, et ne contester que l'identité du candidat à ce siège[17].
Pour toutes celles et tous ceux qui veulent que soit changée la réalité sociale, sans encore se résoudre à eux-mêmes s'engager pour ce changement, rien de fondamental ne sépare plus les partis de gauche des partis de droite. Erreur d'analyse ? Sans doute, mais d'autant plus pardonnable qu'elle est suscitée, voire commise, par la gauche elle-même. Comment reprocher son apolitisme ou son antipolitisme à une partie importante de l'opinion publique quand le mouvement politique qui a pour justification le projet de changer la politique (à défaut, désormais, de « changer la vie ») donne de lui-même une image semblable à celle de ses adversaires ? Parti gouvernemental, parti institutionnel, parti traditionnel, le PS ne peut être, aux yeux de ceux qui s'opposent au gouvernement et aux institutions, une référence crédible.
Nouveau contrat social ou rénovation de l'ancien ?
Les périodes d'incertitude politique sont à la fois celles où la dernière idéologie réellement « existante » (en l'occurrence, aujourd'hui, le libéralisme) peut se croire, ou se prétendre, maîtresse du terrain des idées, et celles où se recréent, se redéfinissent les projets politiques autres et les stratégies mises en oeuvre pour leur réalisation. C'est bien à quoi l'on assiste dans toute l'Europe, s'agissant du socialisme -mais il lui aura fallu, et peut-être lui faudra-t-il encore, traverser défaites et scissions pour s'en convaincre.
Il arrive cependant qu'en même temps que se fasse ce travail de redéfinition des projets politiques, ceux-ci se fragmentent et se dissolvent dans des expressions tronquées -mais infiniment plus confortables, puisque moins subversives : le socialisme se réduit à la socialisation du libéralisme ou au placement professionnel des membres du parti socialiste, le féminisme se réduit au lobbysme féminin et à la revendication de quotas institutionnels, l'écologie se réduit à la protection des animaux, le gauchisme à celle de l’Etat social...
Le parti n'est pas une fin en soi, il n'est que l'instrument d'un projet politique. Le syndicat n'est pas une fin en soi, il n'est que l'instrument de la défense des intérêts (et pas seulement des intérêts matériels) de la catégorie sociale dont il se dit, précisément, le défenseur. Le projet socialiste est un projet de changement des règles du jeu social et des institutions politiques. Ce projet définit lui-même ses moyens : l'élargissement des possibilités de participation démocratique, la limitation des entraves à la prise de décision politique par les citoyens eux-mêmes, la généralisation de la démocratie, de ses règles et de ses droits, à l'ensemble du corps social, des champs et des institutions de la société -à commencer par l'économie. C'est en quoi l'heureuse expression de « Nouveau Contrat Social » trouve son sens, si rebattue qu'elle soit.
Encore faut-il savoir ce que l'on entend par « Contrat social ». Le contrat social, celui dont écrit Rousseau comme celui dont il est question ici, n'est pas passé entre les citoyens et les gouvernants, mais entre les citoyens eux-mêmes, et eux seuls. Les institutions politiques ne sont pas contractantes, mais créées par le contrat. Elles ne sont pas le sujet, mais l'objet du contrat. Le contrat social tel qu'analysé par Jean-Jacques consiste en la renonciation par les individus à une partie de leur autonomie individuelle au profit de la volonté générale, et en la transformation de libertés individuelles séparées les unes des autres en une liberté collective et solidaire. Cette renonciation et cette transformation créent des institutions politiques, mais elles ne sont pas fomentées par ces institutions.
L'ancien contrat social -le contrat fondateur de la politique- a transformé les communautés en sociétés. Un nouveau contrat social devra restaurer un maximum d'autonomie individuelle dans le cadre de la volonté générale, développer au plus loin les libertés individuelles dans le cadre de la liberté collective, et les libertés collectives dans l'ordre du monde ; il devra redéfinir l'Etat comme un système de garanties des droits fondamentaux, dont celui de recevoir, sans contrepartie et sans condition, des moyens minimums d'existence. Nous ne sommes pas ici dans le domaine des institutions, mais dans celui des relations sociales, c'est-à-dire du mouvement social. Dès lors, un nouveau contrat social ne pourra ni être imposé d'en haut, ni être élaboré dans l'opacité du fonctionnement institutionnel. Il ne pourra qu'être proposé en bas, puis imposé d'en bas, du mouvement social lui-même, et par une réforme portant non sur les modes de fonctionnement des institutions politiques ou sur leur composition, mais sur le projet social qu'elles ont pour tâche de concrétiser -et qu'elles ne sont pas seules à pouvoir concrétiser, et qui pourrait bien être concrétisé malgré elles, et contre elles. De cette « réforme révolutionnaire », le parti n'est qu'un instrument.
Les socialistes agissent dans une société qu'ils veulent changer. Cette société (comme toute société) est toujours fondée sur des normes héritées du passé et organisée par des règles qui expriment ces normes passées (en termes marxistes, on dira que « la superstructure est toujours en retard sur l'infrastructure »). Les institutions politiques dont la société s'est dotée expriment elles aussi ces normes et ces règles : le principe d'autorité, la règle de l'obéissance, l'usage de la contrainte, de la menace ou de la violence, l'inégalité des ressources et des droits, le contrôle du temps et la méfiance à l'égard de l'autre structurent toujours le fonctionnement social. Le salariat et la famille traditionnels sont toujours les références des politiques sociales. Bref, la société d'aujourd'hui est régie par les règles de la société d'hier. A ces règles, il importe de substituer des règles d'autonomie personnelle, de garantie inconditionnelle des moyens d'existence, de solidarité, d'ouverture ; un tel projet ne serait pour les socialistes et les syndicalistes qu'un retour aux sources. Les institutions existantes sont un obstacle à la réalisation de ce projet, et l'intégration des socialistes à ces institutions un obstacle à leur capacité de le défendre. La participation minoritaire (ou majoritaire...) au gouvernement n'est certes qu'une conséquence de cette intégration aux institutions, mais elle en est la manifestation la plus lourdement symbolique. C'est à ce titre qu'elle entrave la capacité d'action des socialistes, parce qu'elle les éloigne du mouvement social qui, sur tous les terrains, s'affronte aux politiques préconisées et menées par des gouvernements auxquels participent des socialistes. Dès lors, la seule question qui importe est de savoir si de cette participation au gouvernement (et, au-delà, de cette présence institutionnelle) il peut être fait un autre usage que celui que nous contestons ici.
NOUS SOMMES DANS L’OPPOSITION PUISQUE NOUS SOMMES SOCIALISTES, NOUS POUVONS ETRE HORS DU CONSEIL FÉDÉRAL PUISQUE NOUS SOMMES DÉJÀ DANS L’OPPOSITION
Les socialistes ont aujourd'hui le choix entre trois lignes différentes, et c'est ce choix qui est au coeur du congrès de mars ; ces trois lignes sont celles de la concordance, de l’opposition et de l’alternative.
- La concordance : poursuivre (quitte à radicaliser le discours et à prendre une position de résistance, avec le risque que cette position se résolve en une posture) la pratique de la « concordance » et de la représentation de toutes les forces politiques d'importance nationale au gouvernement central; or nous ne sommes plus en 1956 : il n’y a plus de concordance possible, ni au Conseil fédéral, ni au parlement fédéral, ni ailleurs, avec des forces politiques dont la quasi-totalité des propositions sont contraires aux nôtres ; avec les représentants de ces forces politiques, il n’y a encore de possible que la coexistence qu’exige le respect de la démocratie. Que des socialistes puissent coexister au sein du même gouvernement avec des représentants de l’UDC et de la droite radicale, nul n’en doute. Que cette coexistence soit porteuse d’autre chose que de confusion, d’affaiblissement du parti socialiste, de réduction de sa capacité à s’opposer à ses adversaires, à combattre leurs propositions et à faire avancer les siennes propres, nous doutons suffisamment pour proposer qu’il y soit mis fin.
- L’opposition[18] : choisir une ligne d'opposition aux politiques menées ou proposées par la droite, en faisant de la participation à toutes les institutions démocratiques (gouvernement central compris) un instrument et un moyen de cette ligne d'opposition; dans cette hypothèse, des socialistes peuvent siéger au Conseil fédéral, sans pour autant que cette présence engage le PS aux côtés du Conseil fédéral. La participation au Conseil fédéral est clairement posée comme instrumentale, et conditionnelle : même s’il y a des socialistes au Conseil fédéral, le Parti socialiste, lui, n’est pas au gouvernement, et le gouvernement n’est pas le résultat d’une coalition dont le PS serait membre, en tant que parti. Par conséquent, le PS n’est pas tenu par les positions des Conseillers fédéraux socialistes, il n’est tenu que par son propre programme. Or ce programme est en opposition complète au programme de la majorité de droite. Qu’il y ait donc des socialistes au Conseil fédéral ou qu’il n’y en ait pas, le PS est dans l’opposition.
- L’alternative : choisir une ligne d'opposition et une stratégie d'alternance impliquant un retrait du Conseil fédéral et la constitution d'un bloc politique, au parlement avec les autres forces politiques de la gauche (voire quelques éléments du centre) et dans la société avec les syndicats et le mouvement social. Une nouvelle majorité politique doit pouvoir se constituer avec un programme politique alternatif à celui de la droite. C’est bien cette position que nous défendons ici -sans être convaincus que le PSS ait aujourd’hui les moyens de la suivre : il ne s’agit en effet pas seulement d’opposition, mais aussi d’alternative, pas seulement d’en finir avec la concordance, mais surtout d’en commencer avec l’alternative…Il s’agit donc non seulement de quitter, le Conseil fédéral et de mener une politique d’opposition, mais aussi et surtout, dès aujourd’hui, de se donner les moyens concrets, matériels, structurels, d’une politique d’alternative.
POUR EN FINIR AVEC LA CONCORDANCE
POUR EN COMMENCER AVEC L’ALTERNATIVE :
Socialistes : Restez ou sortez, mais fermez la porte derrière vous !
1. Nous demandons au Parti socialiste suisse de passer du respect de la concordance à la revendication de la coalition : nous ne pouvons nous contenter d’attendre deux ans (ou un an) pour que le PSS reprenne la discussion sur sa participation au Conseil fédéral[19] et nous attendons au moins du PSS qu’il prenne d’ores et déjà la décision de ne pas présenter de candidat-e-s (ni nouveaux-elles ni sortant-e-s) au Conseil fédéral aux termes[20] des mandats actuels de Moritz Leuenberger et de Micheline Calmy-Rey, à moins qu’un véritable programme de gouvernement, compatible avec les points fondamentaux du programme du parti socialiste et soutenu par une majorité parlementaire et la majorité des partis représentés au Conseil fédéral, ait été conclu d’ici là. Nous affirmons en outre que le passage de la concordance à la coalition ne peut se réduire au gain éventuel d’un siège au Conseil fédéral pour la gauche (verte ou socialiste) : même s’il devait y avoir dans quatre ans un-e socialiste de plus au gouvernement, ou l’entrée d’un-e représentant-e des Verts. Sans changement de la conception même du rôle du gouvernement, de son mode de composition, de son rapport à une majorité parlementaire, ce gain serait illusoire. En clair : sans programme de gouvernement, plus de socialistes au Conseil fédéral !
2. Dans tous les cas de figure, le parti socialiste doit garder l’entière liberté de ses choix, de ses pratiques et de ses mots d’ordres, et ne saurait se sentir tenu de soutenir les propositions gouvernementales pour la seule raison que des socialistes font partie du gouvernement, ni de soutenir les propositions que tel-le Conseiller-e fédéral-e socialiste soutient, que ce soit par conviction, par collégialité ou par résignation.
3. Le Parti socialiste, les autres formations de gauche, les Verts, les syndicats, les éléments organisés du mouvement social, doivent constituer ensemble une instance permanente de mobilisation, à la fois pour combattre les projets de la droite et pour défendre et soumettre au peuple leurs propres proposition.
4. Le PSS doit se doter d'une instance permanente exclusivement chargée de l'usage des instruments de la « démocratie directe » : lancement de référendums à rythme intensif, lancement régulier d'initiatives, organisations de manifestations.
Quitter le gouvernement, ce serait (ce sera ?) évidemment quitter un lieu de décision politique; mais, paradoxalement, ce pourrait être (ce sera ?) aussi et du même coup renforcer la présence politique des socialistes au sein de la société, et leur capacité d'user des moyens de la démocratie directe -ces moyens suscitant des débats politiques dans l'ensemble de la population (même si toute la population n'y prend pas part) et non plus seulement dans les lieux réservés aux délibérations des politiciens. L'institution dépolitise les forces politiques qui s'y insèrent, en les transformant en gestionnaires de la réalité telle qu'elle est. Or la politique n'a de sens que dans la confrontation de la réalité telle qu'elle est avec la réalité telle qu'elle devrait être, c'est-à-dire dans l'opposition du donné et du projeté. Il y en en anglais deux mots pour traduire le double sens du mot français « politique » : policy et politics. La policy est la gestion des affaires publiques, la règle sociale telle qu'elles est ; la politics est la confrontation des projets de société, la règle sociale telle que les acteurs politiques la conçoivent -autrement dit, telle qu'elle devrait être selon eux. Les socialistes font beaucoup de policy, jusqu'à oublier la politics. Jusqu'à se dépolitiser, ce qui est bien le pire qui puisse advenir à un parti politique. Il importe donc de les repolitiser, en refaisant de leur mouvement un acteur du mouvement social, et donc du changement social. Cette exigence va bien au-delà de la posture de gauche, à laquelle les socialistes sont accoutumés et qu’ils ont historiquement largement prouvé être capables de tenir : nous ne pouvons pas nous contenter de tenir ou d’entendre un discours de gauche, voire un discours de rupture, nous devons nous donner les moyens de les pratiquer.
« Ce n'est pas d'un nouveau système dont nous avons besoin, mais d'une meilleure politique », affirmait en 1993 le groupe de travail du PSS sur la réforme gouvernementale. Sentence fort sage, trop sage, si la sagesse se mesure à l'absence d'ambition. C'est bien d'un nouveau système politique et social dont nous avons besoin, non seulement pour une « meilleure politique » (pour qui serait-elle meilleure si le système ne changeait pas ?), mais surtout pour que renaisse la politique elle-même. Le système actuel (les socialistes avec lui, puisqu'en lui) produit massivement de l'apolitisme et, ce faisant, garantit sa pérennité en se posant lui-même comme incontournable.
« Notre » système politique est négateur de la politique, parce qu'il est négateur du choix politique. L'apolitisme qu'il produit le conforte, quand la politique, elle, dit la possibilité du changement, l'exigence de la citoyenneté et la légitimité des partis, en disant la possibilité, la légitimité, voire l'exigence du conflit. C'est à cette exigence que peut répondre un passage du PS dans l'opposition, à la condition qu'il l'assume pleinement, en ayant conscience que ce passage pourrait être moins bref qu’il ne l’espère, que dire « non » lors d’une votation ne suffit pas à qualifier le parti qui le dit de parti d’opposition, et ne le qualifie pas du tout en tant que parti d’alternative. Le PSS ne deviendra pas un parti d’opposition et d’alternative ipso facto, en se contentant de quitter le Conseil fédéral, sans rien changer d'autre, et de plus fondamental, à son projet et à sa stratégie. Il ne le deviendra pas encore même lorsqu'il aura ajouté à ce départ un nouveau programme et un nouveau discours. Il ne le deviendra que lorsqu'il aura changé de pratiques, et se sera doté des instruments nécessaires à de nouvelles pratiques (ou aux retrouvailles avec d'anciennes, que son intégration institutionnelle lui avaient fait abandonner) :
- Dans la mesure où le départ du Conseil fédéral n'implique pas le départ de tous les lieux institutionnels, et où même le passage dans l'opposition n'implique pas forcément le départ du Conseil fédéral, le PS devrait, quelle que soit sa décision de mars 2004, se révéler capable d'user de sa présence, minoritaire ou majoritaire, dans les institutions politiques comme d'un instrument de lutte contre la politique du Conseil fédéral (un peu à l'image de l'usage que fit la gauche genevoise de la majorité municipale qu'elle détenait en Ville de Genève, contre un gouvernement cantonal « monocolore », entièrement composé d'élus des partis des droite) ;
- Le PSS devrait se doter d'une instance exclusivement chargée de l'usage des instruments de la « démocratie directe » : lancement de référendums à rythme intensif[21], lancement régulier d'initiatives, organisations de manifestations ; le PSS a 35'000 membres ; lorsqu’il décide de lancer un référendum ou une initiative, il doit pouvoir compter a priori sur 35'000 signatures. De « haut » (le parti suisse) en « bas » (les sections) du parti, ses instances et ses permanents doivent pouvoir s’assurer, listes de membres en mains, que tous les membres du parti ont effectivement soutenu la proposition que le parti fait aux citoyennes et aux citoyens de ce pays.
- Si des socialistes devaient rester au Conseil fédéral, le PSS devrait pour le moins exiger (et obtenir) d'eux qu'ils (il et elle) s'abstiennent de combattre les positions de leur parti lors de votations référendaires, et qu'ils agissent de telle manière qu'ils (il et elle) soient clairement identifiables en tant que socialistes, et donc différentiables de leurs collègues ;
- Le Parti socialiste doit rompre avec l’habitude consistant à négocier des compromis en se contentant de mettre au départ la barre en dessous de ses propres propositions ; le « moins pire », le « moins mauvais » restent pire et mauvais. Il nous faut d’abord constituer des rapports de force (et pas seulement au parlement) pour ensuite définir le niveau en dessous duquel un compromis devient inacceptable, et se résout en une proposition à combattre. La peur du conflit, qui a conduit, depuis plus de septante ans, la gauche politique et syndicale à privilégier le recours aux institutions au recours au mouvement social, doit changer de camp.
- S’opposer à la politique de nos adversaires n’est que la moindre de nos tâches : proposer une autre politique est ce qui nous qualifiera comme force alternative. Or il est toujours plus facile de constituer une majorité « contre » qu’une majorité « pour » : la première additionne des oppositions existantes ; la seconde doit créer des adhésions. Qu’il y ait ou non des socialistes au Conseil fédéral, le PSS devra être capable de proposer, dans tous les domaines de l’action gouvernementale, des alternatives claires et mobilisatrices aux projets « néo »-libéraux ; ces alternatives consistent notamment
dans le domaine social, en la construction d’un véritable système de protection sociale unifié et au financement fiscalisé, ainsi qu’à l’instauration d’un revenu minimum et d’un salaire minimum ;
dans le domaine de la politique de l’immigration, en la régularisation de tous les sans-papier et en l’adoption d’une loi sur l’acquisition de la nationalité fondée sur le droit du sol ;
dans le domaine de la politique des transports en un moratoire sur la construction de toute nouvelle infrastructure routière nationale et en un soutien au développement de transports publics gratuits dans les villes[22] ;
dans le domaine des droits démocratiques, dans le vote communal et cantonal des étrangers établis ;
dans le domaine des institutions, dans l’adoption d’un programme gouvernemental et l’introduction de la possibilité d’une motion de censure parlementaire ou populaire du gouvernement.
Ces alternatives sont pour la plupart, explicitement ou non, contenues dans le programme actuel du PSS (du moins sont-elles concevables à partir de ce programme). Un débat programmatique est certes toujours utile, et nécessaire un aggiornamento périodique du programme -mais le plus prudent des programmes sociaux-démocrates est déjà une alternative au programme de régression sociale, économique et politique actuellement défendu, et en maints domaines appliqué, par la droite…
- Le PSS devra reconstituer une force militante, et militante à la base, hors des institutions politiques. Cette force, il est douteux qu'il puisse la trouver dans sa base sociale actuelle, « petite bourgeoise » pour parler vite, « issue des classes moyennes » pour parler poliment. Il s’agit donc de se réimplanter dans les couches sociales les plus dominées, les plus fragiles, les plus pauvres, les moins formées ;
- Le Parti socialiste, les autres formations de gauche, les Verts[23], les syndicats, les éléments organisés du mouvement social, doivent constituer ensemble une instance permanente de mobilisation, un peu à l’image (modernisée…) de ce que fut le « Comité d’Olten » constitué avant la Grève Générale par le PS et les syndicats.
La question posée en 2004 est celle du rôle du parti -d’un parti qui continue de se dire socialiste en français et en italien, social-démocrate en allemand-, et de sa capacité à jouer ce rôle. Un rôle de parti politique, non d’appareil supplétif de l’Etat. Un rôle de parti de changement, non de parti de résistance au changement voulu par ses adversaires. Et ce n’est pas affaire de programme : à le comparer à celui de Merz, Blocher et Couchepin, le programme de Ruedi Strahm est révolutionnaire…
Le départ du PSS du Conseil fédéral, et de préférence un départ choisi plutôt qu'une expulsion subie, est sans doute une condition de sa propre renaissance comme organisation centrale d'un mouvement porteur d'alternative, et de la renaissance de la politique comme confrontation des choix de société, mais si cette condition est nécessaire, elle n'est pas suffisante. Sortir du Conseil fédéral, comme d’ailleurs en d’autres temps y entrer, est un choix instrumental, non un choix idéologique. Sortir du Conseil fédéral, aujourd’hui, n’a de sens que si l’on se donne, dans le même temps où l’on renonce à ce moyen d’action politique, de nouveaux moyens d’action politique. Quitter le Conseil fédéral, aujourd'hui, pour la seule raison qu'on ne voit pas comment on pourrait y rester sans s'y perdre, et avec pour seul projet d'y revenir avec trois ministres dans quatre ou huit ans après avoir prié les deux ministres socialistes actuels de plier bagages, ne serait qu'une opération politico-médiatique, peut-être efficace à court terme (et encore surestime-t-on probablement l’efficacité de l’opération), mais stérile à long terme si on s’en tenait là.
« Un autre monde est possible », clame depuis le début de l’insurrection zapatiste le mouvement altermondialiste.
Traduisons, ici et maintenant : « Une autre Suisse est possible » -et à lire à la fois la réalité de la Suisse d’aujourd’hui, et les propositions de la droite politique et du patronat, « Une autre Suisse est nécessaire ».
Or cette « autre Suisse » nécessaire ne sera possible que si un large mouvement politique et social se constitue pour la faire émerger.
Ce mouvement peut-il se passer du parti socialiste ?
Le parti socialiste peut-il être étranger à ce mouvement ?
A ces deux questions, nous répondons par la négative : s’il veut avoir un prolongement politique, c’est-à-dire se donner les moyens de concrétiser ses aspirations, le mouvement pour « une autre Suisse » ne peut se passer du parti socialiste.
Et s’il veut encore servir, politiquement, à quelque chose, s’il veut encore être réellement porteur d’un projet (et pas seulement d’un discours) de changement de la réalité sociale, le Parti socialiste doit être de ce mouvement.
Une autre Suisse est possible, et nous sommes la seule organisation politique dans ce pays à pouvoir la rendre possible.
Une autre Suisse est nécessaire, et elle ne sera possible que si nous sommes capables de regrouper l’ensemble des forces politiques, syndicales et sociales qui ne se résignent pas à la Suisse telle qu’elle est, et moins encore à la Suisse telle que la veulent l’UDC, EconomieSuisse et leurs vassaux du moment.
Devons-nous passer dans l’opposition ? La question n’a plus de sens. Nous sommes dans l’opposition. Nous y sommes, que nous le voulions ou non. Comment pourrions ne pas y être ?
Pouvons-nous ne pas être dans l’opposition au démantèlement du droit d’asile et à une politique de l’immigration fondée sur la discrimination « raciale » ?
Pouvons-nous ne pas être dans l’opposition au démantèlement des services publics, même lorsqu’il s’opère sous la houlette de membres du PS ?
Pouvons-nous ne pas être dans l’opposition au démantèlement de l’AVS, de l’AI et de l’Assurance-chômage, à la mercantilisation de l’assurance-maladie, au recours à la charité publique pour compenser l’affaiblissement de la protection sociale ?
Nous sommes dans l’opposition parce que la moindre de nos propositions est contradictoire de la politique que la majorité de droite veut mener dans ce pays, et imposer à ce pays.
Nous sommes dans l’opposition parce que nous y contraint un rapport de forces politiques que nous ne nous donnons pas, ou plus, ou mal, les moyens de modifier.
Nous sommes dans l’opposition parce que nous sommes un parti socialiste, porteur d’un projet différent de la réalité sociale telle qu’elle est et nous serons dans l’opposition tant que nous ne renoncerons pas à être un parti socialiste, à penser qu’une « autre Suisse » est possible, et qu’elle est nécessaire.
Nous sommes dans l’opposition, ou ne sommes plus rien d’autre qu’un office de placement pour cadres et dirigeants de services, d’administrations et d’entreprises publiques -cadres et dirigeants à qui nos adversaires se font d’ailleurs un plaisir de confier la tâche de démanteler ces services, ces administrations et ces entreprises.
Nous sommes dans l’opposition. La seule question qui importe est de savoir ce que nous voulons y faire : le gros dos, attendre des jours meilleurs en faisant le moins de bruit possible ? Résister, seulement résister à la droite, sans avoir d’autre projet que la défense de ce qui fut construit dans les années cinquante et soixante ?
Nous sommes dans l’opposition, parce que nous ne pouvons pas ne pas y être. Il ne nous reste qu’à en tirer les conséquences, à nous donner les moyens de nous y renforcer, de transformer cette opposition en alternative et de prendre notre part, toute notre part, de la constitution d’un nouveau mouvement social de changement.
Nous sommes déjà dans l’opposition. Nous devons être aussi dans l’alternative.
Pascal Holenweg
7 Nivôse 212 (27 janvier 2004)
Notes
[1] Lors des élections fédérales de l’automne 2003, l’UDC a gagné 12 sièges et la gauche 8 (4 pour le PS, 4 pour les Verts). L’UDC est passée de 11,9 % des suffrages en 1991 à 22,5 % en 1999 et 26,6 % en 2003, soit une progression de 124 %. Le PS et les Vsrts sont passés, dans la même période de 12 ans, de 26,1 % à 30,7 %, soit une progression de 18 %.
[2] Prudemment : les plus « radicaux » au sein de la gauche du parti proposent tout de même d’attendre un an avant de décider de rester au Conseil fédéral ou d’en sortir. Le PS genevois, supposé se situer sur la gauche du PSS, propose d’attendre deux ans….
[3] Et le PS genevois, dans un communiqué du 11 décembre, de « déplorer vivement » que l’élection de Christoph Blocher soit « banalisée , alors que cet homme et la frange de l’UDC qu’il représente ont toujours dénigré les institutions et fustigé les personnes fragiles de notre communauté ». Banalisée, l’élection de Blocher mérite pourtant de l’être, dès lors que l’on admet la formation d’un gouvernement à l’image des rapports de force parlementaires : Blocher a été élu au Conseil fédéral par le même parlement qui y a, triomphalement, réélu Moritz Leuenberger et Micheline Calmy-Rey (ce dont le PSG se félicite par ailleurs).
Le communiqué des socialistes genevois est d’ailleurs un modèle de (feinte ?) naïveté : le PSG « déplore » l’élection de Merz, « radical ultra-libéral et totalement dépourvu de fibre sociale ». Or Merz a été élu à la place d’un autre radical dont la fibre sociale n’avait jusque là guère obstrué le transit intestinal du néo-libéralisme. Le PSG s’inquiète du fait que l’élection du 10 décembre « confère une majorité automatique à la droite néo-libérale » au Conseil fédéral : à quelle majorité cette « nouvelle » majorité succède donc-t-elle ? Il ne nous était pas apparu très clairement que le Conseil fédéral d’avant les élections de 2003 fût un gouvernement de gauche… Le PSG se dit « profondément choqué par la sous-représentation des femmes au Conseil fédéral » et constate que « ce gouvernement machiste et néo-libéral n’est pas représentatif de la population suisse ». La sous-représentation des femmes au sein du Conseil fédéral est en effet d’une aveuglante évidence -mais quelle cohérence le PSG manifeste-t-il en dénonçant cette sous-représentation dans le même mouvement où il demande à la seule femme ministre restante de quitter le gouvernement ? Quant à la « représentativité » d’un gouvernement, elle se vérifie ou se conteste en fonction de critères politiques simples : un gouvernement est représentatif (ou non) d’une majorité politique, non d’une majorité sociologique. Un gouvernement n’est pas un échantillon de la population. La majorité politique dans ce pays est une majorité de droite, au sein de l’électorat, et au sein du parlement. Le Conseil fédéral « le plus à droite de l’après-guerre » repose sur un socle électoral de deux tiers des votants, et sur une majorité parlementaire du même ordre. Il est donc politiquement, et institutionnellement, parfaitement représentatif du rapport des forces politiques dans ce pays -et on ne demande rien d’autre à un gouvernement, à supposer qu’on ait quoi que ce soit à lui demander. La seule chose qui, dans la composition du gouvernement fédéral suisse, est contraire au critère politique de la représentativité est bien la présence des socialistes dans ce gouvernement…
Finalement, le PSG estime que « dans la situation actuelle, le Parti socialiste sera plus fort à l’extérieur du Conseil fédéral, en menant une politique d’opposition déterminée, qu’à l’intérieur du gouvernement le plus à droite de l’après-guerre ». Certes. Mais le renforcement possible du PS par son passage dans l’opposition ne pouvait-il pas être attendu depuis longtemps, avant les élections de 2003, et la certitude exprimée par le PSG en décembre 2003 qu’un PS dans l’opposition serait plus fort et plus crédible qu’un PS au gouvernement était-elle absurde en décembre 2002, lorsque le PSG exprimait son enthousiasme après l’élection de Micheline Calmy-Rey au Conseil fédéral ? Un peu de cohérence, et un peu de constance, ne nuisent pas à la crédibilité d’un discours…
Texte du communiqué du PSG
Election du Conseil fédéral: Le Parti socialiste doit entrer dans l’opposition
Communiqué de presse - 11.12.03
Le Parti socialiste genevois (ci-après PSG) est atterré et profondément indigné par l’élection au Conseil fédéral de Christoph Blocher.
Les socialistes déplorent vivement que l’élection de Christoph Blocher soit déjà banalisée, alors que cet homme et la frange de l’UDC qu’il représente ont toujours dénigré les institutions et fustigé les personnes fragiles de notre communauté. Depuis vingt ans, le milliardaire zurichois cloue au pilori les étrangers, les requérant-e-s d’asile et les personnes bénéficiant de l’AI. Sans même parler de son refus absolu de l’assurance-maternité et de sa proposition, émise en 2000, de privatiser l’AVS et de relever l’âge de la retraite à 68 ans.
Le PSG ne peut accepter qu’une telle personne siège dans l’exécutif fédéral.
Le PSG déplore également l’élection d’un radical ultra-libéral et totalement dépourvu de fibre sociale.
L’élection d’hier confère une majorité automatique à la droite néo-libérale, qui comptera désormais 4 élus sur 7, alors même que l’UDC et le PRD ne représentent que 44% de l’électorat. Promouvoir la justice sociale dans un tel gouvernement relèvera de la gageure.
L’UDC et le PRD, qui a fait totalement allégeance au parti de Blocher, ont les mains libres pour mener une politique de démantèlement brutal des acquis sociaux et des services publics.
Le Parti socialiste genevois a demandé la convocation d’un congrès extraordinaire du Parti socialiste suisse, afin de tirer les enseignements de l’élection du 10 décembre.
Il y défendra la position qui a été adoptée lors de son assemblée générale du 19 novembre dernier. A cette occasion, les membres du parti avaient estimé, à une très large majorité, que la participation socialiste au Conseil fédéral ne ferait plus de sens dans un gouvernement où la droite néo-libérale (UDC et PRD) disposerait d’une majorité automatique.
Dans la situation actuelle, le Parti socialiste sera plus fort à l’extérieur du Conseil fédéral, en menant une politique d’opposition déterminée, qu’à l’intérieur du gouvernement le plus à droite de l’après-guerre.
Enfin, le PSG, tout en se félicitant de la brillante ré-élection de Micheline Calmy-Rey, est profondément choqué par la sous-représentation des femmes au Conseil fédéral. Ce gouvernement machiste et néo-libéral n’est pas représentatif de la population suisse.
Le Parti socialiste n’a pas sa place dans un tel aréopage.
[4] Vieux dilemnne auquel, dans sa prise de position pour le congrès de Bâle du PSS, le PS de la Ville de Genève donne une réponse en forme de constat d’évidence, sans apparat rhétorique, et de recommandation programmatique, sans effet sur la stratégie :
« 1. Le Parti socialiste suisse décide de garder ses représentants au Conseil fédéral ;
2. Le Parti socialiste se réserve le droit de décider en tout temps, en fonction des événements politiques, de sortir du Conseil fédéral ;
3. Le congrès donne mandat au Comité directeur d’engager une refonte de l’ensemble du programme du parti »
On ne peut être plus clair : on reste (personne ne s’attend d’ailleurs à ce que l’on parte), on a toujours le droit de partir (nul ne nous le dénie) et on refait notre programme (exercice rituel qui n’engage, concrètement, à rien)…
[5] Comme le relève Christiane Brunner (socialistes.ch, janvier 2004), « on s’est tellement focalisé sur l’élection ou non de Christoph Blocher -un facteur éminemment émotionnel- que les autres enjeux de ce scrutin ont été sensiblement occultés, que ce soit la représentation des régions, la représentation féminine ou encore les priorités politiques de la législature »…
[6] fût-ce, comme Pierre-Yves Maillard, en proclamant que « si non renonçons à sortir, ce n’est pas la queue entre les jambes, mais la rage au cœur » (Le Courrier 9 février 2004) -comme si la place de la première était exclusive de la présence de la seconde…
[7] Pages de Gauche février 2004
[8] Pages de Gauche janvier 2004
[9] Le holding de Blocher, « Ernesta », contrôle une multinationale, EMS-Chemie, dont l’essentiel de l’activité est tournée vers l’étranger, et l’essentiel des profits retirés de son activité avec l’Europe que Blocher fait mine de honnir…
[10] « le contrat tacite qui sous-tendait la formule magique a été rompu », constate le président du PS genevois, qui rappelle que pour entrer au Conseil fédéral, le PS avait du accepter le principe de la défense nationale et renoncer à toute ambition de « dépassement du capitalisme », en échange de quoi il obtenait la construction d’un début d’Etat social et de redistribution des richesses. Autrement dit, pour participer à la socialisation du capitalisme, le PS a dû renoncer à être socialiste…
[11] Lui est, ou lui serait, indispensable -mais quel est-il ? Depuis 1979, la part ouvrière de l’électorat socialiste est passée de 36 à 18 % et celle des fonctionnaires (mais il y a des ouvriers fonctionnaires…) de 34 à 66 %. Et un tiers des électrices et électeurs au revenu mensuel inférieur à 3000 FS/mois ont voté UDC en 2003…
[12] Le Courrier du 17 décembre 2003
[13] Il n’y a pas de lien de causalité entre la présence (ou non) de socialistes au Conseil fédéral et les résultats électoraux de la gauche en général et du PS en particulier : jusqu’en 1943, il n’y a pas de socialistes au Conseil fédéral, et le score électoral du PSS verie entre 23,3 % des suffrages (en 1922) et 30,8 % en 1917. Quand un socialiste (Nobs) entre au Conseil fédéral, en 1943, le parti est à 28,6 % des suffrages. Après que le socialiste Max Weber ait quitté le Conseil fédéral en 1953, le parti est à 27 %. Quand deux socialistes retournent au Conseil fédéral, en 1959, le PSS est à 26,4 %. Dès lors, la présence de deux socialistes au Conseil fédéral étant continue, les scores électoraux du PSS oscillent entre un plafond de 26,6 % des suffrages en 1963 et un plancher de 18,4 % en 1987…
[14] Du moins si l’on admet qu’il faille disposer d’une organisation politique -d’un parti politique. L’alternative au PSS en tant que parti politique n’existe pas -mais l’alternative au parti politique est concevable : c’est le syndicat de lutte. Autrement dit, l’alternative au parti politique est un mouvement syndical reconstitué à partir de la base, combatif et interprofessionnel.
[15] Moritz Leuenberger et Ulrich Gigy ferment les bureaux de poste, Alberto Velasco manifeste contre leur fermeture et Manuel Tornare rouvre les bureaux de poste fermés : le PS n’a besoin de personne pour occuper tous les terrains…
[16] Pages de Gauche, février 2004
[17] Alors que l’UDC, en présentant son candidat comme le seul dont elle acceptera l’élection, fait que réussir là où le PS avait à deux reprises échoué : l’affirmation politique selon laquelle ce sera « notre candidat ou l’opposition » est précisément celle que nous aurions aimé voire assumer par le PSS lorsque celui-ci présenta Lilian Uchtenhagen, puis Christiane Brunner, au Conseil fédéral…
[18] La ligne d’opposition est celle proposée par le PS genevois et le PS du Valais romand, dans une proposition commune au congrès du PSS, proposition ainsi libellée :
« L’élection du 10 décembre 2003 a marqué un net glissement à droite du Conseil fédéral. La droite dure dispose désormais d’une majorité automatique au gouvernement.
Cette situation politique remet en question l’utilité de la participation socialiste au Conseil fédéral. Il sera en effet très difficile de promouvoir la justice sociale dans le gouvernement le plus à droite de l’après-guerre.
La formule magique est basée sur un contrat tacite. Pour entrer au Conseil fédéral, le Parti socialiste a dû accepter le principe de la défense nationale et renoncer au dépassement du capitalisme. En échange, sa participation aux affaires lui donnait la possibilité de contribuer au développement des assurances sociales et à une redistribution plus ou moins équitable des richesses. Ce contrat a été mis à mal dès le début des années 90. Il risque d’être définitivement brisé par le coup de force de la droite du 10 décembre dernier.
En effet, depuis plusieurs années, la droite a régulièrement durci ses positions. Sous l’impulsion de l’UDC, le bloc bourgeois mène désormais une politique de redistribution des richesses du bas vers le haut, démantèle des assurances sociales auxquelles les Suissesses et les Suisses sont très attachés, sans se préoccuper du maintien de la cohésion sociale. Le résultat de cette politique est désastreux: augmentation de la pauvreté, explosion du nombre de working poors, aggravation des inégalités sociales, diminution du pouvoir d’achat de la classe moyenne.
1. Cette situation inédite oblige le Parti socialiste à jouer un rôle d’opposition (qu’il n’a pas voulu). C’est ainsi que, lors des votations du premier semestre 2004, le PS devra combattre quatre projets soutenus par le Conseil fédéral, dans des domaines aussi cruciaux que la politique des transports, le droit du bail, l’AVS et la politique fiscale. Le Parti socialiste doit prendre acte de cette nouvelle donne et intensifier sa politique d’opposition et de résistance démocratique.
2. Le PS doit également s’interroger en permanence sur l’utilité de sa participation gouvernementale. Cette réflexion sera menée à partir du postulat suivant: la présence du PS au Conseil fédéral n’a de sens que si l’action gouvernementale garantit le maintien de la cohésion sociale, via notamment un service public fort, des mesures de soutien aux familles, la concrétisation de l’assurance-maternité, l’arrêt des cadeaux fiscaux aux plus riches et l’instauration d’une retraite flexible. A supposer que sa présence au Conseil fédéral n’apporte plus de contribution au maintien de la cohésion sociale, le PS devra quitter le gouvernement et mener une politique d’opposition sans concessions.
3. Enfin, le fait que les magistrat-e-s socialistes n'expriment jamais leur désaccord avec leurs collègues bourgeois pose un problème de lisibilité politique. Cela donne l'impression à de nombreux citoyen-ne-s qu'il n'existe aucune différence entre la droite et la gauche, ce qui profite largement aux partis populistes. Cette situation doit changer. Les citoyen-ne-s doivent connaître l'opinion des conseillers fédéraux socialistes sur des sujets de grande importance.
Les représentant-e-s du PS au Conseil fédéral devront exprimer publiquement leur désaccord sur des sujets de grande importance, à supposer notamment que le gouvernement prenne des décisions qui mettent en péril la cohésion sociale. »
[19] Attendre deux ans (ou un an) pour reprendre une discussion c’est soit nier à cette discussion tout caractère fondamental, soit nier qu’il soit possible d’y donner une conclusion de rupture : le report de la discussion équivaut à une adhésion à la participation. Mais il équivaut aussi à un affaiblissement de sa possible efficacité pendant ces deux ans (ou cette année) : quel serait le poids d’un-e Conseiller-ère féédéral-e « en sursis » ?
[20] Théoriquement, ce terme est dans quatre ans. Mais l’important est la décision prise aujourd’hui, et pas le terme du mandat. Or les propositions de renvoi de la discussion à dans deux ans (proposition du PS genevois) ou un an équivalent à des « non-décisions » -ou à des décisions de ratification imnplicite de la participation de socialistes au Conseil fédéral…
[21] Christiane Brunner n’ayant cependant pas tort de considérer que « rien ne sert de lancer initiatives et référendums tous azimuts sans forcément analyser objectivement leurs chances de succès. L’important c’est de gagner devant le peuple » (socialistes.ch janvier 2004) De même, Hans-Jürg Fehr a raison de recommander : « toute nouvelle initiative doit être formulée le plus clairement possible. Et disposer dès le départ des ressources nécessaires pour la soutenir jusqu’en votation » (Le Temps 4.2.2004). L’usage des instruments de la démocratie directe ne doit donc pas devenir un réflexe pulsionnel -mais même (et surtout) pour des référendums (référenda ?) gagnants, et des initiatives gagnantes, le parti doit se doter de l’instrument de mobilisation dont, actuellement, il ne dispose pas. Enfin, on ne peut préjuger à l’avance du succès ou de l’échec d’un référendum ou d’une initiative : on ne donnait pas cher, à l’époque, du référendum contre l’AFU sur le chômage, ou de l’initiative des Alpes, qui furent deux victoires. On peut cependant se risquer à dire qu’un texte de technocrates n’est pas un texte de mobilisation populaire…
[22] Le refus des citoyennes et citoyens du Locle, le 8 février, de la gratuité des transports publics urbains tient vraisemblablement au fait que le coût de cette mesure allait reposer sur les seuls contribuables du Locle…
[23] Dont le vice-président national, le Conseiller national Ueli Leuenberger (Genève) exprime à juste titre sa surprise « que le PS participe régulièrement à des discussions avec le PDC, le parti radical et l’UDC (…) et qu’aucune discussion sérieuse organisée entre socialisstes et Verts n’ait lieu » (Pages de Gauche, février 2004)
Dobleyou et ses petits camarades, Rumsfeld, Ashroft, Powell, Rice, Cheney, ont abordé le XXIème siècle grégorien comme les empereurs et les sénateurs de la pré-décadence romaine abordaient le IVème siècle julien : avec des idées simples. Enfin, des idées… Une idée simple : tout ceux qui ne sont pas avec l'empire, dans l'empire, sont contre l'empire. Et l'empire étant, par définition (puisqu'il est l'empire, et qu'il est chrétien) le camp du bien, tous ceux qui ne sont pas avec l'empire sont dans le camp du mal.
Il faut donc nous y faire : nous sommes dans le camp du mal, dans le camp des barbares, dans le camp de ceux qui n'ont que le choix de se soumettre, ou de disparaître.
Mais combien sont-ils, ceux qui se veulent nos maîtres, et combien sommes nous, qui n'en voulons pas ? Ils sont quelques uns à vouloir décider pour le monde entier ; Ils seront huit à Evian dans deux mois ; nous sommes des millions à les récuser et à pouvoir le dire -et ils sont des millions aussi, ceux qui les récusent et ne peuvent le manifester qu'au risque de leur vie ou de leur liberté.
Les images peuvent être trompeuses : celle de l'héritier texan, de son majordome anglais et de son cuisinier espagnol, réunis pour dire aux autres, à tous les autres, qu'ils allaient s'asseoir sur toute légalité internationale, sur toute charte internationale, sur toute organisation internationale pour régler un vieux compte avec un vieil ennemi -et il n'est pire ennemi que celui dont avait cru pouvoir se faire, sinon un ami, du moins un instrument : Saddam, ou Oussama.
L'administration Bush a annoncé qu'elle avait des alliés -mais l'empire n'a pas d'allié : il n'a que des vassaux. Le vassal britannique, le vassal espagnol, le vassal italien, le vassal danois, et ces vassaux de l'est européen, qui ne semblent être sortis depuis dix ans de dessous un empire défunt qu'avec de désir de se mettre le plus vite possible dessous l'empire restant. L'empire du pétrole, l'empire du dollar, n'a pas d'alliés, il n'a que des vassaux ou des ennemis.
Or nous refusons d'être vassalisés.
Mais nous ne confondons pas les peuples avec les gouvernements et les présidents dont ils se retrouvent affublés. Nous ne confondons pas Bush avec le peuple américain, ni Blair avec le peuple anglais, ni Aznar avec les peuples d'Espagne, ni Berlusconi avec le peuple italien. Ni Saddam avec le peuple irakien. Et nous ne sommes pas anti-américains, mais nous choisissons notre Amérique : nous choisissons celle de Michael Moore, de Spike Lee, de Sean Penn, d'Harry Belafonte, contre celle de Dobleyou Bush, de Donald Rumsfeld, de Dick Cheney et de Rupert Murdoch.
Une guerre est déclenchée. Mais ceux qui décident et déclenchent les guerres ne sont pas ceux qui y meurent. Une guerre est décidée par le président des Etats Unis, son clan, ses pompistes, ses prédicateurs et ses vassaux -mais ni Bush, ni Blair, ni Aznar, ni Berlusconi n'iront combattre en Irak et risquer d'y mourir.
L'image la plus éloquente de ces derniers jours est peut-être celle de Bush, jouant avec son chien sur la pelouse de la Maison Blanche, la conscience tranquille quelques heures après avoir annoncé qu'il allait jeter plusieurs centaines de milliers d'hommes sur un pays dévasté par deux guerres, douze ans d'embargo et trente ans d'une dictature soigneusement entretenue, la moitié de ce temps, par ceux qui aujourd'hui décident de s'en débarrasser -non parce qu'elle est une dictature, mais parce qu'elle ne leur est plus utile.
Nous sommes disons non à la guerre, non à cette guerre, non à ses prétextes, non à ses fauteurs. Mais nous disons aussi oui, nous disons nos soutiens : soutien aux peuples d'Irak, soutien à leur droit à l'autodétermination, soutien à leur droit de disposer des mêmes droits que nous revendiquons pour nous mêmes -à commencer par le droit de vivre, à continuer par le droit de vivre libres.
Il y a au Moyen-Orient un peuple, des peuples, à qui jamais personne n'a laissé, depuis le califat, le droit de se déterminer eux-même ; des peuples à qui jamais personne n'a laissé le droit de choisir leur régime politique et de désigner leurs gouvernants : les peuples d'Irak : Les Anglais leur ont imposé une monarchie ; puis l'armée leur a imposé une république militaire ; puis le Baas leur a imposé son propre pouvoir ; puis Saddam leur a imposé son propre pouvoir et celui de son clan, et aujourd'hui, l'Empire veut leur imposer ses proconsuls.
C'est à ces peuples que nous pensons aujourd'hui, et c'est de ces peuples dont nous sommes aujourd'hui solidaires : Irakiens arabes et Kurdes d'Irak, dont la Turquie est prête à écraser la fragile expérience d'autonomie, et de construction d'une démocratie ; Irakiens sunnites, chiites, chrétiens, yazidis, mazdéens, athées… Tous ceux qui à nouveau recevront les bombes, les missiles, les obus, sur qui à nouveau rouleront les chars, tous ceux qu'à nouveau on enverra à la boucherie, tous ceux qui risquent à nouveau d'être gazés, tous ceux qui n'ont jamais rien demandé que leurs droits et à qui on a toujours nié ces droits -ces mêmes droits dont nous disposons ici, et dont nous voulons continuer à disposer sans avoir besoin d'en demander l'autorisation à Washington.
Nous n'avons rien à dire à Bush, du moins rien qu'il soit en état de comprendre, ni à ses vassaux. Mais nous avons quelque chose à dire à nos propres gouvernants, à nos élus, à ceux qui sont supposés nous représenter, et d'abord au Conseil fédéral : votre légitimité, vous la tenez de nous, et de nous seuls. Et cette légitimité, il ne tient qu'à nous de vous l'accorder, ou de vous la retirer. Nous ne pouvons vous l'accorder qu'à une condition : que vous fassiez votre travail -et votre travail n'est pas de vous accroupir devant le plus fort du moment.
Lorsque les citoyennes et les citoyens de ce pays ont été appelés à voter pour décider de l'adhésion ou non de la Suisse à l'ONU, le Conseil fédéral a assuré qu'il ferait entendre dans cette enceinte, aujourd'hui piétinée par l'empire, une voix " différente ". Et bien, Mesdames et Messieurs les Conseillers fédéraux, Madame notre ministre des Affaires étrangères, et chère camarade, c'est le moment ou jamais de la faire entendre cette voix " différente ", et de faire ce pourquoi nous avons salué ton élection, et ton accession au DFAE : De dire le droit et de dire les droits -le droit international, et les droits des peuples. De dire que cette guerre est une violation de la charte des Nations Unies. De dire que notre pays. non seulement la condamne, mais aussi, et surtout, n'y prendra pas la moindre part, pas même, surtout pas, celle de la passivité devant le coup de force. De dire enfin que notre pays fera tout ce qu'il pourra faire pour qu'une voix " différente " soit enfin entendue -une voix que personne ne veut entendre : celle des peuples d'Irak.
Pas de sang pour du pétrole !
Pas un sou, pas un mètre carré, pas un vote, pas une arme, pas une ambassade, pas un compte en banque pour les fauteurs de cette guerre !
Mais tout ce qui peut être accordé aux victimes de cette guerre devra l'être. Et tout ce qui pourra être fait pour que ceux qui l'ont déclenchée, tous ceux qui l'ont déclenchée, la payent.
Tous ceux-là, nous ne voulons plus les voir à la télévision qu'à une seule place, la seule qu'ils méritent : au banc des accusés d'un tribunal -cette cour pénale internationale créée par le statut de Rome, ratifié par la Suisse, et devant laquelle, désormais, peut être traduit n'importe quel tortionnaire, n'importe quel bourreau, n'importe quel exécuteur, n'importe quel chef d'Etat en exercice ou hors d'usage, n'importe quel chef de guerre et n'importe quel chef de bande -qu'elle soit du Texas ou de Takrit.
Pascal Holenweg pour la Commission socialiste de solidarité internationale Genève, 20.3.03
En outre, l'acte n'est pas sans logique, et l'attentat n'est pas aveugle : on a visé des lieux de pouvoir et des symboles de richesse. Cela sans doute ne nous désigne pas clairement la cible (les USA ? l'"Occident" ? la démocratie ?), ni ne légitime l'acte (et que l'on soit contraint de le dire résume bien ce à quoi un "débat" est réduit en de telles circonstances...), mais cela suggère une intention, un calcul, une stratégie. Bref, la continuation de la politique par les moyens de la guerre, par un acte de guerre tout à fait comparable aux actes de guerre traditionnels du XXème siècle : une incursion territoriale, un bombardement....
Il y a cinq cent ans, on brûlait des villages; aujourd'hui, on lance des avions contre des immeubles. Les moyens ont évolué, la méthode, fondamentalement, est la même. Les instruments de destruction dont disposent les terrorismes (et les Etats, et donc le terrorisme d'Etat) sont considérablement plus meurtriers, mais le changement est quantitatif. On tue beaucoup plus, on tue beaucoup plus rapidement, mais on tue toujours pour les mêmes raisons ou les mêmes déraisons.
Pouvait-on sérieusement croire que la mondialisation n'allait être que celle des échanges commerciaux et financiers, celle des marchés et des marchandises, sans être aussi, en même temps, et par le fait même, celle de la violence, de la peur et du terrorisme ? "Nous sommes tous Américains", proclame l'édito du "Monde". Certes. Mais ni plus ni moins que nous sommes tous Palestiniens, Roms, Tamouls ou Kanaks. Et les USA, désanctuarisés, sont un Etat comme un autre. Plus puissant que tous les autres, mais comme les autres menacés par les désordres du monde qu'ils croyaient pouvoir dominer, tout en s'en préservant.
Plus une société est développée, plus elle est fragile -et qu'elle soit ou non démocratique n'ajoute ni ne retranche rien à cette fragilité. Plus un Etat est puissant, montre sa puissance et s'en glorifie, plus il sera une cible. Et qu'il soit démocratique ou non n'y change rien.La puissance même devient d'ailleurs une faiblesse, dans la "guerre asymétrique" qui oppose une superpuissance à une "nébuleuse", ou à des groupes restreints: les USA sont trop puissants pour que l'on se risque à les affronter par les moyens d'une guerre "conventionnelle" -on les affrontera donc par des moyens face auxquels ils n'ont aucune parade efficace.
A quoi servent les armées si elles ne peuvenr rien contre un kamikaze armé d'un couteau ? A quoi sert l'armée la plus puissante du monde, si elle n'est pas capable de protéger la serveuse du bistrot du coin de Wall Street ou la nettoyeuse du Pentagone ?
A quoi servent la CIA, le FBI, la NSA, leurs ersatz et leurs avatars ? Les services de sécurité et de renseignement américains sont capables de lire ce texte sous la forme où vous le lisez ; ils sont capables d'intercepter n'importe lequel de nos courriers électroniques, mais n'ont pas été capables d'empêcher un groupe terroriste de s'emparer sur territoire américain de quatre avions de ligne américains et de les jeter contre le WTC et le Pentagone. Ils seront peut-être capable de retrouver les auteurs du "blitz" du 11 septembre; ils ne seront pas capable d'en empêcher, sous une forme ou une autre, la réédition.
Les appels à un renforcement de l'efficacité des services de sécurité, des polices, des armées, des services spéciaux, des services de l'immigration, se sont fait assourdissants. Mais à utiliser le seul critère de l'efficacité, sans le soumettre, sans le plier à l'impératif de légitimité, on se condamne à applaudir à l'opération du 11 septembre sur les USA : il s'agit peut-être là de la plus efficace de toutes les opérations de guerre menée contre une puissance mondiale depuis que puissance(s) mondiale(s) il y a. En quelques heures, le groupe auteur de l'opération a tué des centaines, voire des milliers d'agents de la puissance publique américaine, détruit le symbole le plus voyant du capital financier, frappé le siège du complexe politico-militaire américain, fait chuter toutes les bourses du monde, et le dollar avec elles, manifesté l'extrême fragilité de la superpuissance américaine et traumatisé une bonne part des opinions publiques du monde "développé". Pour se préparer à applaudir à l'efficacité de la traque et du châtiment des coupables, nous faut-il aussi applaudir à l'efficacité des tueurs ?
Les auteurs et les responsables des attentats du 11 septembre ont commis un crime contre l'humanité. A ce titre, ils pourraient être traduits devant une Cour pénale internationale, si cette cour existait. Ils pourront l'être, quand cette cour existera. Qui aujourd'hui repousse son existence, qui aujourd'hui s'oppose à ce qu'une telle cour puisse juger de tels criminels ? D'abord les Etats-Unis, c'est-à-dire l'administration Bush. George Bush promet que les auteurs des attentats de New-York et de Washington, et leurs commanditaires, seront pourchassés, jugés, châtiés. George Bush a largement contribué à ce qu'ils ne puissent (encore ?) l'être par une justice internationale.
Les USA "sont en guerre", ont clamé d'innombrables commentateurs -et déclaré les autorités américaines. Soit. Mais en guerre contre qui ? contre quoi ? La comparaison, elle aussi récurrente, faite avec Pearl Harbour n'est pas sans intérêt, si elle est sans pertinence (New-York rappelle plus Dresde ou Hambourg, Hiroshima ou Nagasaki) : A Pearl Harbour, les USA ont été attaqués par un Etat, qui s'est, lui, attaqué à une base militaire (navale); les USA se sont retrouvés en guerre contre cet Etat; ont mené cette guerre contre cet Etat, et l'ont vaincu (en usant, pour rappel, d'armes de destruction massive et indifférenciée : après Pearl Harbour, il y eut Hiroshima, et après Hiroshima la capitulation du Japon, et après cette capitulation, l'intégration du Japon dans le système de défense occidental...). La guerre a abouti à la politique, c'est-à-dire à quelque chose qui tient, forcément, de la négociation, soit avec l'ennemi (le Japon), soit avec les héritiers de l'ennemi (l'Allemagne post-nazie). A quoi peut bien aboutir une guerre des USA contre Ben Laden ? A l'élimination probable de Ben Laden, sans doute. Et ensuite ? Il n'y a personne avec qui négocier; aucun Etat à faire capituler; aucun pouvoir à renverser et auquel substituer un nouveau pouvoir. Il n'y a qu'un immense terreau : celui de la misère, de l'humiliation de l'exclusion des deux tiers du monde par un tiers.
Si la "piste islamiste" se confirme, les USA se retrouvent aujourd'hui en guerre contre des réseaux, une nébuleuse, des groupes, des individus, et peut-être deux fantômes d'Etat (l'Afghanistan des Talibans et le Soudan) accusés de les soutenir ou de les abriter. Cette guerre est celle du marteau contre un essaim de guêpes.
Oussama ben Laden est lié à la famille royale saoudienne. L'Arabie Saoudite et sa famille royale sont des alliés des USA, et l'un de leurs principaux points d'appui dans la région; Oussama ben Laden est allié aux Talibans afghans, lesquels sont des créatures du Pakistan, principal point d'appui américain contre l'Union Soviétique dans le conflit afghan. Les USA ont financé et armé l'Arabie Saoudite (et donc ben Laden). Ils ont financé et armé le Pakistan (et donc les Talibans). Ils ont instrumentalisé les Frères Musulmans et la Jamaat-I-Islami pakistanaise. Ils ont directement soutenu Ben Laden quand il combattait les Soviétiques. Ils ont largement contribué, à cette époque, à la constitution de sa capacité de nuisance. Ils sont les parrains de ceux qui, vraisemblablement, les ont frappé le 11 septembre. On se retrouve là en paysage connu : il en fut de même des grands narco-trafiquants, érigés en ennemis publics des USA après avoir été financés et armés par les USA contre les mouvements armés d'extrême-gauche (et contre le pouvoir sandiniste) en Amérique latine.
Les USA ont eux-mêmes armé la bombe qui vient de leur exploser à la figure. Mais les victimes réelles de cette bombe, les milliers de personnes tuées le 11 septembre, n'y sont pour rien. Quant aux politiciens et aux services spéciaux qui l'ont armée, ils sont indemnes. Des innocents ont payé pour des coupables. Et ces coupables refusent encore aujourd'hui qu'une Cour pénale internationale puisse juger les auteurs de crimes dont ils sont au moins parmi les responsables. Quand les dirigeants américains assurent qu'ils puniront non seulement les organisateurs du massacre, mais également ceux qui les ont protégés, mesurent-ils à quoi ils s'engagent ? Qui donc, déjà, était patron de la CIA, lorsque la CIA soutenait Ben Laden ?
Pour le reste, les appels les plus pressants à la fermeture des frontières, à la lutte contre l'immigration, aux restrictions des libertés de déplacement, ont été lancés après le 11 septembre. Qu'on se rassure cependant : il ne s'agira jamais que d'entraver la circulation des personnes, pas celle des capitaux. Et de restreindre le droit d'asile, pas le secret bancaire.
Et prier qui, d'ailleurs ? Un Dieu impuissant ou un Dieu complice ? Un Dieu qui pleure au bord des fosses communes ou un Dieu qui les remplit ? Un dieu en tous cas qui ne pourrait faire plus beau cadeau aux hommes que son inexistence. Le "God bless America" de George Dobleyou répond au "Allah Akhbar" d'Oussama Ben Laden. L'un et l'autre ne traduisent que le vieux "Gott mit Uns" de tous les massacreurs, l'antique "Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens" de tous les soudards cuirassés de bonne conscience religieuse. Ces charognards rendent fier d'être athée. Aux uns comme aux autres, on peut adresser cette accusation lancée par Bakounine à Netchaïev : de n'avoir à proposer que la violence pour le corps, et le mensonge pour l'âme.
La proposition d'un "dialogue" politique entre le pouvoir et les islamistes est régulièrement avancée comme une solution à la crise. Il faut donc rappeler :
Il s'avère donc qu'un "dialogue" avec l'islamisme se tient depuis longtemps, qu'il n'a nullement permis de réduire la violence et que ses derniers développements (la trève de l'AIS, notamment) ont même produit une recrudescence de celle-ci, en attisant les réglements de compte entre les différentes composantes de l'"islamisme armé". La seule composante islamiste exclue de ce "dialogue", du moins pour autant qu'on le sache, est finalement celle persinnifiée par l'ancien numéro 2 du FIS, Ali Benhadj, et par les GIA -avec lesquels d'ailleurs aucun "dialogue" n'est possible, compte tenu à la fois de leur éclatement en groupes de plus en plus autonomes les uns des autres, du caratère odieux de leurs pratiques et de la érive à la fois mafieuse et pathologique de leur comportement.
Le "dialogue" politique que nous avons à soutenir est essentiellement un dialogue entre le pouvoir en place et l'opposition démocratique (c'est-à-dire les partis politiques qui ne sont issus ni de l'ancien système de parti unique, ni de la mouvance islamiste). Ce dialogue suppose qu'il soit mis fin aux pratiques de manipulations et de fraudes électorales qui ont entaché toutes les élections organisées en Algérie depuis 1991 (pour ne pas faire allusion à ce qui prévalait sous le régime colonial puis sous le système de parti unique), même si ces pratiques n'ont sans doute pas rendu les résultats de ces élections totalement insignifiants : les institutions "semi-démocratiques" dont l'Algérie a fini par se doter depuis dix ans représentent malgré tout un procès et un acquis politiques considérables, sur lequel le mouvement démocratique algérien peut s'appuyer -et qu'il a d'ailleurs commencé à utiliser).
A ce dialogue politique doit d'ajouter un "dialogue social" qui implique que soit concrètement répudié l'héritage de l'ancien système autoritaire, fondé "à la soviétique" sur une multiplicité d'organisations nationales (de jeunes, de vieux, de femmes, de paysans, d'anciens combattants, d'enfants d'anciens combattants, d'enfants de "martyrs" etc..), "pilotées par le pouvoir. Ces organisations semi-officielles, qui couvrent tout le champ social, devraient désormais n'être considérées que comme des organisations "comme les autres", sans privilège d'aucune sorte : le pluralisme doit également être la règle dans le mouvement social et dans l'expression culturelle.
Plusieurs organisations internationales de défense des droits de l'Homme (Amnesty International, Human Rights Watch, la Fédération internationale des droits de l'Homme, Reporters sans Frontières, noptamment) réclament avec insistance la mise en place d'une commission internationale d'enquête sur les massacres et les violations des droits de l'Homme en Algérie. Cette demande a été avec non moins d'insistance rejetée par les autorités algériennes, au nom du refus de l'"ingérence étrangère".
Il importe d'abord d'affirmer qu'il ne saurait pour nous y avoir de solidarité concevable sans ingérence, mais qu'aucun Etat étranger n'a de légitimité pour intervenir en Algérie -les Etats les plus concernés par la crise algérienne (la France en tête) étant sans doute les moins "légitimés" à y intervenir.
Le discours rituel du gouvernement algérien sur le "refus de l'ingérence" n'est évidemment pas acceptable, d'autant que le gouvernement algérien est tenu par les accords internationaux sur les droits de l'Homme, signés par l'Algérie, d'accepter que les organisations internationales dont l'Algérie est membre puissent s'assurer sur place du respect de ces accords. Par ailleurs, la solidarité, la solidarité avec le peuple algérien et avec le mouvement démocratique algérien implique forcément une "ingérence" dans la crise algérienne, puisqu'elle vise à renforcer certains acteurs de cette crise face à d'autres, et qu'elle fait donc un choix -politique ou éthique- entre ceux qui en Algérie doivent être soutenus et ceux qui doivent être combattus.
Cela étant, toute "commission internationale d'enquête" n'est pas a priori acceptable et défendable, et il faut que soient clarifiée le mandat et la composition d'une telle commission avant que de se prononcer sur sa légitimité. En tout état de cause, une commission internationale d'enquête ne peut être à la fois efficace et légitime que si elle est totalement indépendante des Etats, composée de personnalités indépendantes et insoupçonnables de partialité à l'égard de quelque acteur que ce soit de la crise algérienne, et disposant en Algérie même des moyens et dela liberté d'action nécessaires à l'accomplissement de son mandat. Une telle commission n'est donc concevable que si les Algériens eux-mêmes l'acceptent -et il s'agit moins ici d'obtenir l'accord du pouvoir en place que le soutien de l'opinion publique algérienne.
La question "qui tue qui ?" est sans doute la plus piégée de toutes celles qui se posent à propos de l'Algérie. Le simple fait de la poser est d'ailleurs considéré et dénoncé par le pouvoir algérien comme le signe d'une alliance (au moins "objective") avec les terroristes. Au fond, la question est en ces termes mal posée : si l'on peut parfois se demander "pour qui l'on tue ?", il n'y a aucun doute sur "qui l'on tue" : dans leur écrasante majorité, les victimes des massacres sont des Algériennes et des Algériens anonymes, pauvres, vivant hors des grandes villes et ne bénéficiant de l'attention médiatique qu'une fois massacrés.
Quant à savoir "qui tue ?", il faut d'abord rappeler qu'il ne fait guère de doute que la plupart des massacres de population civile sont le fait de groupes islamiques armés (GIA), d'abord parce que ceux-ci les ont par avance justifiés dans plusieurs textes authentifiée omme émanant bien d'eux, ensuite parce que des témoignages répétés et concordants de rescapés des massacres font état de la présence, dans les rangs des massacreurs, de membres connus des groupes islamistes armés.
La question n'est donc pas de savoir si ceux-ci tuent -il n'y a pas de doute à ce sujet-, mais qui ils sont. Or les GIA n'ont plus ni commandement unique, ni direction politique, ni projet politique décelable, et ils ont éclaté en une multitude de groupes autonomes les uns des autres, parfois rivaux et désormais de plus en plus voués au racket et au pillage.
La multiplicité des groupes armés (islamistes et anti-islamistes), l'armement de la population civile par le pouvoir et la dérive mafieuse de plusieurs groupes suggèrent que les GIA ne sont pas seuls à perpétrer des tueries collectives. Certaines de ces tueries apparaissent comme des opérations de représailles contre des hameaux ou villages suspectés de soutenir les GIA, d'autres comme s'inscrivant dans le cadre d'une pure pratique mafieuse de racket et de pillage, voire de spéculation ou de captation foncière, et d'autres encore comme la manifestation d'un conflit désormais ouvert entre GIA et AIS.
Rien, en revanche, ne permet à ce jour de corroborer la thèse d'une responsabilité directe des forces de sécurité dans les massacres de population civile. Mais rien non plus ne permet d'attribuer aux "politiques" islamistes issue du FIS, la responsabilité de massacres se produisant dans des régions que le FIS avait électoralement conquise, dont les victimes qui étaient en âge de voter en 1991 avaient probablement voter pour le FIS et qui avaient ensuite soutenu plus ou moins activement et spontanément l'AIS. La question de la manipulation des tueurs reste donc posée : si l'on sait qui tue, on ne sait pas toujours pour le compte de qui...
Si la responsabilité directe des forces de sécurité n'est pas engagée dans les massacres de population civile, il n'en est pas de même de la responsabilité générale et de la responsabilité politique du pouvoir (civil et militaire). La première responsabilité du pouvoir en place est d'avoir successivement provoqué puis annulé les élections de 1991 : cette provocation a abouti à la victoire du FIS, cette annulation a plongé l'Algérie dans la violence.
S'agissant de la question "sécuritaire", un choix délibéré semble avoir été fait, du moins jusqu'à une date très récente, de ne pas "risquer de pertes" dans les rangs de l'armée et des forces policières dans des interventions rapides contre les groupes armés fauteurs de tueries collectives, lors même que certaines de celles-ci se perpétraient à proximité de postes ou de casernes des forces de sécurité. L'instruction semble avoir été donnée aux forces de sécurité de ne pas intervenir de nuit sans un ordre exprès du plus haut niveau de la hiérarchie, ordre évidemment impossible à obtenir dans un délai suffisamment court pour empêcher les massacres. Des témoignages répétés de rescapés font en outre état d'un choix délibéré de laisser "les islamistes se massacrer entre eux", les villages qui font l'objet de tueries collectives étant presque toujours des villages réputés sympathisants de l'une ou l'autre composante islamiste, "civile" ou "armée". Des commentaires du genre : "vous avez voté pour le FIS en 1991, vous n'avez que ce que vous méritez aujourd'hui" ont été très souvent entendus de la bouche de responsables militaires ou policiers par des rescapés des massacres.
En tout état de cause, le droit de la population à la sécurité et le droit de personnes à la vie n'ont pas été assurés par l'Etat. Il est certes impossible de se prémunir totalement d'une attaque terroriste, et l'expérience de ces dernières décennies enseigne qu'aucun Etat, fût-il le plus riche, le mieux structuré et le mieux doté en forces de sécurité de toutes natures n'est en mesure de garantir une sécurité absolue à l'ensemble de la population, mais dans le cas de l'Algérie, tout indique que le fait que la population ait fréquemment été laissée sans aucune protection et que des massacres se soient produits à portée de voix des forces de sécurité sans que celles-ci n'interviennent, procède d'un choix délibéré de concentrer la capacité de protection et d'intervention de l'Etat sur une "Algérie utile" et de laisser le reste du pays sans autre protection que celle que la population est en mesure d'assurer elle-même, quitte à créer de nouveaux groupes armés -officieux- et à leur fournir les armes nécessaires à ce qui parfois ressemblera plus à des réglements de comptes qu'à la protection de la population.
Les autorités algériennes, mais également des voix au sein du mouvement démocratique algérien et du mouvement de solidarité avec l'Algérie à l'étranger, ont fréquemment mis en cause la présence de responsables islamistes dans des pays européens -dont la Suisse- et les liens de certains de ces responsables avec les courants les plus "radicaux" de l'islamisme algérien, voire les GIA eux-mêmes.
Il est en effet prouvé que des responsables et des réseaux islamistes algériens se sont installés et implantés en Europe. Il était inévitable que tel fût le cas, et il n'y a pas d'exemple d'un mouvement armé (usant ou non du terrorisme) dans un pays donné qui ne se soit pas doté de structures à l'étranger, structures chargées de lui procurer des fonds, des armes, et toujours de diffuser sa propagande.
Il serait cependant à la faux et dangereux d'attribuer à ces réseaux et à ces exilés la capacité d'avoir maintenu en Algérie une violence et un terrorisme qui, sans eux, auraient été rapidement réduits. Le gouvernement algérien lui-même a finalement reconnu que la violence politique en Algérie, y compris dans la forme paroxystique et pathologique qu'elle a fini par prendre, avait des causes endogènes. Attribuer la persistance de cette violence et de ce terrorisme à la présence à l'étranger d'hommes et des réseaux censés en être les grands ordonnateurs relève non d'une "analyse concrète de la situation concrète" mais de la "théorie du complot" (étranger) ou de la "conception policière de l'histoire". Au surplus, les massacres et les attentats les plus récents, et les plus meurtriers, ont été commis par des méthodes et des moyens ne faisant appel à aucun matériel sophistiqué : les terroristes algériens n'ont pas besoin des "réseaux européens" pour faire exploser des bonbonnes de butagaz remplies de clous, ni les massacreurs pour se procurer les haches, les pioches, les couteaux et les marteaux avec lesquels ils commettent leurs massacres.
Il importe en outre de se garder de la tentation de l'amalgame : tout islamiste n'est pas un terroriste, et la proscription du FIS par le pouvoir algérien a "grossi" les rangs des islamistes exilés de très nombreux militants et responsables qui, tout islamistes qu'ils sont, ne peuvent être tenus pour responsables des actes des GIA (sauf à tenir un raisonnement de "culpabilité collective" du même genre que celui qui fait de tout communiste le responsable des crimes de Staline et le complice des gardxiens du Goulag).
Le discours officiel algérien sur la présence en Europe d'islamistes "radicaux", voire de responsables du "terrorisme", doit enfin être relayé ici avec une prudence extrême, compte tenu à la fois des doutes que l'on peut légitimement concevoir sur les catégories juridico-policières utilisées par les services algériens, des menaces qui pèsent sur le droit d'asile et des restrictions apportées à la possibilité d'immigration des Algériens. On n'a jamais trouvé, en effet, de meilleur argument pour refuser d'accueillir des hommes et des femmes fuyant une situation de violence, que celui qui consiste à mettre en exergue l'exception délictueuse pour en faire une règle : l'"islamiste algérien" prend dans ce discours la même place que le "dealer kosovar" ou le "racketteur kurde". Qu'un tel discours soit tenu par la droite xénophobe, voire par les autorités chargées de mener une politique d'asile la plus restrictive possible, est dans l'ordre des choses politiques. Qu'il ait quelque écho au sein même du mouvement de solidarité a par contre de quoi inquiéter.
La défense du droit d'asile est une et indivisible : nous ne pouvons exiger à la fois que l'on ouvre les portes de nos pays aux réfugiées et réfugiés algériens et exiger que l'on expulse de nos pays, vers l'Algérie ou ailleurs, les Algériens qui nous déplaisent -au risque de les envoyer à la torture ou à la mort. Nous ne nous battons pas pour que Ahmed Zaoui soit expulsé de Suisse mais pour que les adversaires de Zaoui puissent venir chez nous.
La sinistra in Europa non è da rinnovare, o da ricostruire, o da ripensare, o da ricomporre, ma da inventare. Radicalmente et dacapo. (Paolo Flores d’Arcais)
Quelle actualité pour le marxisme aujourd’hui ? nous demande-t-on. Quelle actualité ? D’abord, le capitalisme. Ensuite, le refus de s’en accommoder. Enfin, la volonté de s’organiser pour le dépasser. L’actualité du marxisme est donc dans l’objet (le capitalisme) et le contenu (la volonté de changement et l’exigence d’action) du marxisme lui-même.
Mais de quoi, et de qui, parlons nous lorsque nous posons la questions " quelle actualité de Marx aujourd’hui ? " ? Nous parlons de Marx, et nous parlons de nous. Nous parlons de Marx, et non de ceux qui se sont réclamés de lui ; et nous parlons de nous, puisque nous parlons de l’ " actualité " de Marx -comme nous pourrions parler de celle de Bakounine, heureusement (pour lui, d’abord) moins encombré de disciples que son vieux frère ennemi.... Bref , il faut s’entendre sur les termes de la question comme sur ceux de la réponse : il y a ce que Marx a dit, écrit, et ce que les " marxistes ", ou présumés tels, ou autoproclamés tels, en ont fait -et le rapport de l’un aux autres tient plus souvent de l’interprétation hasardeuse et du bégaiement rituel que de la compréhension et de l’adaptation : les meilleurs d’entre les " marxistes ", je veux dire ceux qui d’entre eux ont le mieux compris Marx, quitte à la réinterpréter et à le " réviser " (comme Bernstein ou Kautsky) ont été dénoncés, idéologiquement déshérités, politiquement diabolisés, par les pires caricaturistes de Marx -à commencer par Lénine.
Tout le reste, à commencer par le léninisme, est de l’histoire : Lénine prétend certes au marxisme, mais Lénine prend le pouvoir avec les méthodes de Blanqui et le garde avec celles de Robespierre. Staline prétend certes continuer Lénine (et donc Marx), mais Staline prend le pouvoir avec les méthodes de Fouché et le garde avec celles d’Yvan le Terrible. On aurait d’ailleurs fort surpris Marx en lui annonçant qu’en se réclamant de lui, une force politique totalement minoritaire arrivée au pouvoir par un putsch allait prétendre instaurer le socialisme dans le dernier pays d’Europe où lui-même le pensait possible...
Marx n’est pas pour grand chose dans ce que quelques uns de ses disciples ont fait du marxisme, et dans le succès du putsch bolchevik de novembre 1917, la social-démocratie d’août 1914 porte une part de responsabilité infiniment plus grande que la référence des bolcheviks à Marx. La chute de l’Union Soviétique, de ce point de vue, éclaire singulièrement notre paysage politique et intellectuel : on peut (re)lire Marx sans se retrouver dans le même camp que les professeurs de Diamat stalinien, comme on peut (re)lire Bakounine sans se retrouver dans la même cellule que l’assassin de Sissi, et (re)lire Rousseau sans se retrouver siégeant au Comité de Salut Public. Et lire Marx (comme Bakounine ou Rousseau, comme Machiavel ou La Boëtie), ce peut être (et, de son propre point de vue, ce doit être) s’apprêter à le critiquer (à critiquer son déterminisme, son mécanisme, ses certitudes...). La critique de Marx sera d’ailleurs d’autant plus radicale qu’elle s’appuiera sur lui.
En outre, ni l’analyse du capitalisme, ni la volonté de l’abattre, ne sont réductibles au seul Marxisme. Marx lui-même s’appuie sur les économistes anglais pour analyser le capitalisme. Et d’entre les multiples courants politiques et/ou intellectuels du socialisme, le marxisme n’est ni le plus virulent à l’égard du capitalisme, s’il prétend être le seul à l’analyser scientifiquement, ni le plus volontariste : l’exigence anticapitaliste est plus encore présente chez les anarchistes, et n’est pas moins forte chez les socialistes chrétiens. Marx est anticapitaliste, certes -mais Lamennais aussi, et Bakounine l’est plus encore... enfin, l’anticapitalisme n’est pas le socialisme : après tout, et à leur manière, le fascisme et l’intégrisme religieux sont anticapitalistes...
Marx est-il d’actualité, nous demande-t-on ? Il l’est donc, puisque son objet (le capitalisme) l’est toujours. Marx est d’actualité, mais comme Machiavel, et pour les mêmes raisons instrumentales : l’un analyse le capitalisme, l’autre le pouvoir politique, et ni le capitalisme ni le pouvoir politique n’ont déserté ni le champ de l’analyse, ni celui de l’action. Nous avons donc à récuser le marxisme comme idéologie, tout en pouvant continuer d’user de la pensée de Marx comme d’une méthode, ou d’une référence, non exclusive, non totalisante (il n’y a pas, n’en déplaise à Sartre, d’ " horizon indépassable " dans l’histoire des idées, si un " horizon indépassable " est pour le reste un beau pléonasme).
Nous n’avons pas affaire avec le marxisme, et moins encore avec la pensée de Marx, à un corpus théologique clos, mais à une pensée sociale -au double sens d’une analyse de la société, et d’une volonté de transformer la société : " Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; il s’agit maintenant de le changer ". Pour Marx l’interprétation et la volonté de changement sont indissociables : on interprète pour pouvoir changer, on ne peut changer que si on a interprété.
Que vaut le meilleur des programmes si l’on ne dispose d’aucun moyen de l’appliquer ? Marx (mais aussi Bakounine) répond par l’engagement à la pratique. L’utopie n’est pas l’île de Thomas More, elle est concrète, et elle se concrétise dans la lutte politique, et l’organisation pour cette lutte. Mais que vaut une lutte sans programme ? Que vaut d’être au pouvoir si on ne sait pas qu’en faire, ni qu’y faire, si on n’y fait rien ou qu’on n’y fait que ce que d’autres pourraient y faire (aménager le capitalisme, par exemple ?) Marx (mas pas Marx seulement) répond par l’engagement au programme. Cette double exigence, celle du programme et celle de la pratique, est une double critique : une critique du pragmatisme et de l’activisme (des pratiques sans programme) et une critique de l’utopisme (un programme sans pratique). L’île d’Utopie est parfaite, en son genre quelque peu carcéral. Mais elle n’est nulle part, et elle est hors du temps. Elle n’est pas une alternative, mais un rêve -un opium du peuple comme les autres. Quant au pragmatisme, qui calibre constamment l’action aux possibilités offertes d’agir ici et maintenant sans sortir du cadre donné par les institutions existantes, à quoi mène-t-il, sinon à pérenniser ces institutions, et donc à faire le contraire de ce qu’une force de changement est supposée faire ?
Il y a dans Marx une analyse scientifique (ou voulant l’être) de la réalité sociale, et une critique éthique de cette réalité, de quoi découle la volonté de la changer. Il y a l’ " analyse concrète des situations concrètes ", pour reprendre une expression léniniste, et la volonté de mettre cette analyse au service d’un projet de changement. De ce point de vue, Marx condense les deux figures de l’intellectuel selon Max Weber, le savant et le politique, et les deux éthiques intellectuelles, l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la vérité, la première reposant sur la seconde, aucune des deux n’ayant de légitimité sans l’autre.
Analyse et pratique (praxis et poiesis, pour faire pédant...) sont des exigences au présent : Il s’agit bien aujourd’hui de comprendre la mondialisation capitaliste, puisque c’est elle qui impose son rythme et ses critères, et de la comprendre pour y opposer une alternative, puisque ces critères (la mercantilisation généralisée) sont inacceptables, et leurs conséquences catastrophiques. Comprendre la mondialisation et s’en tenir là, c’est se contenter d’un travail d’autopsie ; s’opposer à la mondialisation sans la comprendre, c’est se condamner à l’impuissance.
Opposer une alternative à la mondialisation capitaliste, ce n’est pas seulement y résister, et dans l’appel à " résister " à la mondialisation capitaliste, il semble qu’il entre aujourd’hui plus de Proudhon ou de Lassalle que de Marx, plus de conservatisme, de corporatisme, de fétichisme étatique, que de volonté de changement. Marx n’appelait pas à " résister " à la marche du capitalisme, mais à la poursuivre jusqu’à la faire sortir de ses rails et de ses limites; il n’appelait pas à la défense de l’Etat-Nation, mais applaudissait la force révolutionnaire qui, après l’avoir édifié, menaçait de le mettre à bas. Les mots du " Manifeste communiste " sont clairs -et ils ne décrivent pas seulement l’état du capitalisme en 1848, mais aussi, toujours, sa force en 2001 :
" Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l’industrie ; et au fur et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière plan les classes transmises par le moyen âge. (...) Chaque étape de l’évolution parcourue par la Bourgeoisie était accompagnée d’un progrès correspondant. (...) La Bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. (...) La Bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux ".
Ce faisant, la bourgeoisie (c’est-à-dire le capitalisme) a à la fois " cassé " les vieilles structures et rendu possible l’avènement de nouveaux rapports sociaux -le socialisme, c’est-à-dire, pour Marx mais aussi pour l’ensemble des autres courants du socialisme, des anarchistes aux sociaux-démocrates en passant par les socialistes chrétiens, la propriété collective, sociale (et non pas, ou pas forcément, l’étatisation) des moyens de production et des circuits financiers.
Il n’y a pas aujourd’hui de meilleurs " marxistes ", au sens de praticiens des hypothèses de Marx, que les principaux acteurs du capitalisme mondialisé. Jean-Marie Meissier ou Bill Gates sont de meilleurs " marxistes " que Robert Hue ou Fausto Bertinotti. Berlusconi est meilleur " gramscien " que ses adversaires (lui au moins a compris le sens concret de l’exigence d’hégémonie culturelle : en diffusant de la merde, certes, mais en transformant dans le même temps les citoyens en mouches).
Marx est un critique du capitalisme, mais un critique admiratif, et un critique qui, animé de la volonté de dépasser le capitalisme, et d’un refus éthique absolu d’admettre sa légitimité et la " normalité " de ses conséquences, affirme que ce dépassement, ce refus et l’abolition de ces conséquences s’inscrivent dans le prolongement du capitalisme, non dans le retour à des formes anciennes de rapports sociaux (comme les rêvait Proudhon) ou dans la défense des rapports sociaux existants. Le capitalisme créée les conditions du socialisme.
Reste que ces conditions ne sont pas des nécessités, et que le passage du capitalisme au socialisme se fait par l’action humaine. Au centre de la pensée de Marx, il y a bien l’homme (l’humain), non comme concept métaphysique mais comme acteur -non comme être pensant, mais comme être agissant, n’étant que parce qu’il est agissant. Ce qui constitue l’humain est son action sur les choses, sur d’autres humains, sur son milieu, sur sa société -non une âme ou une essence spirituelle. Et l’une des critiques les plus radicales du capitalisme est précisément celle qui se fonde sur ce constat qu’en " chosifiant " l’action des hommes, et la réduisant et en réduisant leurs relations à des actions et des relations marchandes, le capitalisme transforme l’homme lui-même en marchandise.
Le capitalisme n’est pas une " simple " forme de production : il est un système global, soumettant toute la société, tout fonctionnement social, toute règle et toute norme sociale à ses lois. C’est-à-dire transformant tout rapport humain en chose, et toute chose en marchandise. La gauche ne se plie-t-elle pas elle-même à cette " loi " en admettant comme mesure essentielle de son efficacité politique les critères mêmes du capitalisme : équilibres macro-économiques, équilibre budgétaire, croissance quantitative et mesurable monétairement, augmentation du niveau de vie mesurée par celle du revenu ?
Dans le grand jeu de masques idéologiques auquel il paraît que l’on joue depuis dix ans, l’on voit donc des masques " marxistes " défendre l’Etat-Nation comme rempart contre le capitalisme (mais qui donc a constitué l’Etat nation ?), la gauche révolutionnaire en appeler à la défense de l’Etat social (c’est-à-dire du capitalisme socialisé par la social-démocratie, que la même gauche révolutionnaire il y a dix ans dénonçait précisément comme gestionnaire du capitalisme), des forces se proclamant " alternative " proposer le capitalisme des années cinquante du XXème siècle comme alternative au capitalisme des premières années du XXIème siècle (il est vrai que nous avons fait encore mieux, encore plus " alternatif ", en proposant d’en revenir au IIIème siècle -mais c’était en usant du calendrier républicain...) et une partie de la social-démocratie s’autoproclamer " moderniste " en se donnant pour programme celui de la Migros et de l’Alliance des Indépendants de Gottlieb Duttweiler : " le capital à but social ".
Ou en est on à " gauche de la gauche " (pendant qu’à la " droite de la gauche " on se livre à la chasse aux " bobos " et à la caresse des classes moyennes dans le sens du poil fiscal et patrimonial...) ? A affirmer qu’il n’y a pas de meilleur " anticapitalisme " que celui qui consiste à défendre deux des trois instruments du capitalisme : le salariat et l’Etat (non pas la collectivité publique, non pas la commune, mais l’Etat central). A accuser la social-démocratie (héritière, qu’elle l’admette ou non, du marxisme...) de basculer dans le social-libéralisme, mais en même temps à proclamer l’ardente obligation de reprendre des mains de la social-démocratie défaillante le flambeau de l’Etat social -bref, à transformer l’ancienne gauche révolutionnaire en succédané de l’ancienne social-démocratie.
La gauche, depuis bientôt cinquante ans, concentre dans nos pays son action, ses forces, ses capacités de projets, sur les institutions politiques et sociales, sur le travail législatif et constituant, sur l’action dans, par et sur l’Etat. Bref, sur ce que Marx concevait comme étant la " superstructure " ; or celle-ci (les lois, les institutions, les idéologies, leurs appareils) est toujours " en retard " sur l’infrastructure économique, que le capitalisme constitue " globalement ", à marche forcée et avec une efficacité (de son point de vue) remarquable. De quel poids face à la puissance de l’infrastructure économique capitaliste peuvent être les efforts (admettons qu’efforts il y ait) consacrés par la gauche traditionnelle à " moderniser " les appareils politiques et sociaux, sans plus se poser la question de leur transformation radicale (et pour certains d’entre eux, de leur abolition) ?
Pour Marx, le " moteur de l’histoire " est la lutte des classes. La fin de cette lutte est désormais proclamée, avec la fin des classes, et la fin de l’histoire, dans une société réconciliée autour d’une massive classe moyenne (certes flanquée d’une frange d’exclus et d’une marge de milliardaires) qu’il conviendrait désormais d’entretenir, de préserver, de laisser prospérer pour sur elle construire un ordre social stable, paisiblement démocratique et respectueux de quelques droits fondamentaux. Mais à supposer même que cette vision ait quelque réalité hors du centre du morceau de monde où elle est proclamée, quelles sont les conditions nécessaires à la prospérité de ce petit paradis de petits bourgeois ? D’entre les conditions de cette société " réconciliée ", n’y a-t-il pas la multiplication des sociétés désagrégées ? La fin de la lutte des classes dans les pays du " centre " développé ne se paie-t-elle pas de la constitution d’une gigantesque classe d’exclus à leurs portes ? Et quel sens cela peut-il avoir pour des socialistes de combattre pour le maintien ici de conditions et de normes sociales dont la contrepartie reste l’exclusion de la majorité des habitants de la planète des droits les plus fondamentaux ?
Face à la mondialisation capitaliste, nous avons à opposer notre propre " mondialisation " : l’internationalisme -et un internationalisme aussi concret que ce à quoi il s’oppose. Un tel internationalisme suppose à la fois des instruments (des organisations internationales, politiques et syndicales) et une traduction des principes de solidarité dans chaque action politique concrète, à tous les niveaux de l’action politique, jusqu’au plus local, jusqu’au plus trivial, jusqu’au plus impopulaire. Car s’il n’y a plus grand monde, dans ce pays, dont on puisse dire ce que Marx disait des prolétaires de son temps : " ils n’ont à perdre que leurs chaînes ", des millions d’hommes et de femmes de par le monde n’ont toujours à perdre que leurs chaînes, quand la fameuse et improbable " classe moyenne " occidentale aux basques de laquelle court toute la social-démocratie européenne a de toute évidence " quelque chose " à perdre à être solidaire des gueux. Que craignent de perdre les jeunes manifestants de Kabylie ? Et de quelle solidarité avec eux croit-on que nos bobos soient capables ?
L’internationalisme n’est pas une solidarité entre les " riches " et les " pauvres " , mais une organisation solidaires des " pauvres " contre les " riches ".
C’est là, finalement, dans l’exigence internationaliste, dans la certitude qu’on ne sortira pas du capitalisme sans en sortir ensemble, après l’avoir combattu ensemble, que nous pouvons aujourd’hui retrouver le meilleur de l’héritage marxien. Le capitalisme est mondialisé ? L’alternative au capitalisme doit l’être aussi. Les internationalismes passés ont échoué ? Un nouvel internationalisme doit recevoir l’enseignement de ces échecs.
Le Manifeste Communiste de Marx et Engels a donc été publié pour la première fois il y a plus de 150 ans. À la relecture de ce texte, aujourd'hui, on pensera sans doute moins aux intentions et aux projets de ses auteurs qu'à ce qu'en firent ceux qui s'en emparèrent. Ce n’est pas à tort que ce lien se fait, entre Marx et les marxistes, même les pires : après tout, un " intellectuel " doit tout de même est tenu pour un peu responsable de ce que l’on fait de son travail, sauf à considérer celui-ci comme inconsistant. Mais ce serait tout de même évidemment à tort qu’on réduirait l’apport de Marx à ce qu’en firent Lénine, Staline ou Mao -d’autant que cette réduction est généralement faite par des gens qui n’ont jamais pris la peine de lire une seule ligne du vieux Karl, et ne retiennent de lui que le titre de son texte le plus court : le Manifeste communiste, précisément -et en donnant au mot " communiste " le sens que nous lui donnons aujourd’hui, plus de 80 ans après le putsch de novembre 1917.
De quel " communisme " Marx et Engels écrivent-ils ? Evidemment pas du collectivisme d'Etat né de ce putsch, mais bien plutôt du vieux projet utopiste de réconciliation des hommes, des classes et des peuples. La Révolution à laquelle se réfèrent Marx et Engels est au fond, toujours, la Grande Révolution de 1789, qu'il faut faire là où elle n'a pas encore été faite, refaire là où elle a été défaite, parfaire partout où elle n'a pas été conduite à son terme. Bref : ils reprennent la révolution là où Robespierre et Saint-Just l'ont laissée.
150 ans après son "Manifeste", le communisme ainsi projeté (la société sans classe, sans Etat, sans frontières et sans propriété privée) ne s'est évidemment toujours pas manifesté. A qui la faute ? Au capitalisme, sans doute, qui s'est acharné à démentir la prédiction rituelle de son effondrement dans une crise définitive, apocalyptique au sens strict du terme. La baisse tendancielle du taux de profit a finalement agi sur le capitalisme comme une provocation à l’innovation technologique, à la rationalisation de la production, à l’ouverture de nouveaux marchés, à la création de nouveaux " besoins " (c’est-à-dire à la transformation d’anciennes envies en nouvelles consommation). Mais de la pérennité du capitalisme la faute revient aussi au mouvement ouvrier lui-même (du moins à sa part majoritaire) qui, sociaux-démocrates et " communistes " sur ce point au moins complices, n'a eu de cesse de renforcer ce que le communisme " théorique " voulait abolir -à commencer par l'Etat, à poursuivre par le salariat, à terminer par la propriété privée...
La première et la dernière phrase du Manifeste sont célèbres, mais entre " un spectre hante l'Europe, le spectre du communisme " et " prolétaires de tous les pays, unissez-vous ", il y a quelque chose, l'essentiel, qui s'est perdu en 150 ans : un souffle révolutionnaire romantique pas encore ossifié dans la prétention scientifique, un volontarisme et un optimisme politiques qui tranchent vigoureusement avec les plates soumissions aux normes établies par quoi la gauche contemporaine se manifeste si souvent. Que nous reste-t-il de ce souffle et de ce volontarisme ? Des réflexes, de la nostalgie, peut-être, mais encore ?
Un spectre hante la gauche européenne, celui de son impotence, de sa propension à vouloir faire du social-capitalisme neuf avec du corporatisme vieux, du socialisme moderne avec d'anciens modernismes " radicaux ", du mouvement social avec la défense du salariat, de l'Etat et de la propriété privée contre ce qui, venant du capitalisme lui-même, les menacent. Bref, les héritiers du mouvement ouvrier adorent ce que le mouvement voulait brûler et combattent pour la défense de ce qu'il voulait abolir.
150 ans après l'un de ses manifestes fondateurs pourquoi combat la gauche ? Pour la préservation des normes sociales petites-bourgeoises (à commencer par l'emploi et le salariat) et pour la défense des " bases nationales " de l'économie, quand Marx applaudissait haut et fort à leur destruction par la mondialisation (qu'il appelait de ses vœux et en quoi il voyait une condition préalable et nécessaire au socialisme).
Il y a bien quelque chose de cruellement exemplaire dans telle de nos querelles locales, où l'on peut voir par exemple la " gauche de la gauche " combattre pour la défense des petits propriétaires de villas menacées par un (modeste) projet d'urbanisation sociale (partielle) de leur zone pavillonnaire... Marx, encore (et en substance) : en soumettant la campagne à la ville, en augmentant la population des villes aux dépens de celle des campagnes, la bourgeoisie fait œuvre révolutionnaire...
Ainsi en sommes nous, ou plutôt ainsi nous sommes-nous réduits à défendre le " vieux monde " contre ce qui le menace. Quant à celles et ceux d'entre nous qui ont peine à se satisfaire de cet avachissement du projet et des pratiques, ils ont à répondre à cette autre question, non moins inquiète que " pourquoi combattons-nous ? " : Pour qui, et avec qui combattons nous ?
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !.
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes, assénaient nos deux barbus fondateurs. Fort bien -mais quelles classes, ici et maintenant, sont-elles en lutte ? Marx et Engels constataient que la société de leur temps se divisait " de plus en plus en deux vastes camps opposés, et deux classes ennemies _: la Bourgeoisie et le Prolétariat "... Les deux vieux ennemis se sont-ils réconciliés (ils se marièrent, créèrent une start-up, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants : les bobos) ou plutôt l'un des deux a-t-il digéré l'autre ? D e la bonne vieille dichotomie du Manifeste, il semble bien ne nous rester qu’une contradiction qui n'est plus une lutte, entre une grande bourgeoisie qui croit conduire le changement social parce qu'elle en célèbre les vertus à Davos et une petite bourgeoisie qui ne craint rien tant que sa paupérisation, et une contradiction qui n'est pas encore une lutte, entre les " socialisés " et les exclus, et les classes moyennes d’ " ici " et les sous-prolétarisés de " là-bas " (contre qui se prêche un contrôle de l’immigration dont le seul effet perceptible est de transformer des immigrés légaux en immigrants illégaux, et de remplir les poches des réseaux mafieux de passeurs)
Pour la plupart de ses habitants, notre monde est invivable, et invivable aussi pour des millions d'Européens (et d'Américains du nord) la société prévalant sur leurs continents. Mais de l'édification de cette société, les héritiers de Marx et d'Engels (sociaux-démocrates et " communistes) ont pris leur part, considérable; ce monde, les socialistes l'ont aussi construit, et ils en ont aussi défini les règles. 150 après le Manifeste communiste, nous ne sommes toujours pas sortis du capitalisme, nous avons même largement contribué à le renforcer, en le " socialisant ", et notre problème (quand encore nous consentons à nous le poser) est toujours celui que se posaient les fondateurs du mouvement ouvrier international : le problème du dépassement de la réalité sociale par le projet politique, et par sa pratique -l’utopie concrète.
Pour Marx et Engels, le socialisme était un projet -un projet logique, inscrit dans le capitalisme comme une conséquence l'est dans une cause. Le socialisme est reste un projet, et peut-être est-il voué à n'être que cela, aussi peu réalisable qu'un horizon est atteignable (cet horizon là est, pour le coup, " indépassable "), mais donnant une direction sans proposer une réalité " clef en main ". L'important, il est vrai, est le cheminement, pas d'atteindre le terme du chemin. Le chemin se trace en cheminant -ce qui après tout est encore le meilleur moyen de ne pas perdre en route ceux qui ont oublié quel était le chemin (ce n’est plus du Marx, c’est de l’Héraclite : tant qu’à être accusé d’archaïsme, autant faire dans le présocratique...)
Relire le "Manifeste" (et si le temps nous en est donné, " Le Capital ", l’ " Introduction à la critique du droit politique hégélien " et " l’Idéologie allemande ") s'impose certes, comme un acte de culture ou de mémoire, non pour y trouver une réponse pratique à la nécessité présente de faire resurgir une "gauche" qui soit aussi radicalement socialiste que radicalement anticapitaliste, et qui sache bien que ces deux radicalités ne se confondent pas (il y a, présent, un anticapitalisme foncièrement réactionnaire, lors même qu'il se pare de rhétoriques révolutionnaire, et nous avons à nous en défaire dans le même mouvement que nous avons à nous défaire de nos fétiches modernistes).
Le reproche que nous avons à faire aujourd’hui à la gauche n’est pas d’être réformiste, mais de ne même plus l’être. Et apparemment de renoncer à le redevenir.
Quand la posture moderniste tient lieu de programme et que le corporatisme se proclame force de résistance, ce n’est pas seulement " la gauche " qui s’efface devant le marché triomphant, mais c’est le politique -tout le politique, du citoyen aux institutions- qui s’efface devant l’économie -et plus précisément : une certaine forme d’économie : celle-là même qui fut l’objet du travail d’analyse et de l’appel à l’action de Marx, ce capitalisme dont la persistance fonde, précisément, l’actualité de ce travail et, avec d’autres, de cet appel.
Relisons le Manifeste Communiste, non comme on relit un programme (et moins encore comme on bégaie un catéchisme) mais pour la même raison que nous devons aussi relire le Discours de la servitude volontaire : pour nous souvenir de ce que nous voulions, comprendre pourquoi nous n'en avons rien obtenu, et reprendre le cheminement interrompu.
Pascal Holenweg 15 Prairial CCIX, jour de la caille (3 juin 2001)
Elle était belle, la photo de famille des soixante chefs d'Etats réunis à Charm-El-Cheikh pour proclamer leur volonté commune d'en "finir avec le terrorisme". Belle aussi la photo des participants au "G7" (ou G8) de Lyon, en juin 1996, réitérant la même proclamation. Belles et émouvantes photos de famille. Une famille, oui -mais au sens mafieux du terme. En finir avec le terrorisme, cette plus vieille méthode d'action politique de l'histoire ? Et pour en finir, faire confiance aux personnages qui président aux destinées d'Etats ou de gouvernements qui, tous, sans exception, ont à un moment ou un autre -et encore actuellement- usé de ce qu'ils prétendent combattre ? En finir avec le "terrorisme" pour pouvoir construire la paix, voire la démocratie, (étant bien entendu que le terroriste, c'est, par définition, l'autre, l'adversaire...) est affaire de choix stratégique autant que de choix éthique : le mouvement démocratique en effet a constamment oscillé entre les deux attitudes contradictoires qui expriment son rapport à ceux qui nient la démocratie et les libertés qu'elle proclame : le "Pas de liberté pour les ennemis de la Liberté" de Saint-Just et le "Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez défendre vos convictions" de Voltaire. La réponse à donner à la négation violente et armée de l'ordre du monde se situe sans doute entre ces deux "idéaux-types" de l'éradication et du dialogue parce que s'il est du rôle légitime d'un Etat démocratique (encore faut-il qu'il le soit) d'en finir avec la violence homicide perpétrée au nom d'un projet politique non-démocratique, il est aussi de son rôle de permettre la libre expression des convictions et la défense des droits et des intérêts des groupes sociaux existants. Il est donc hors de toute légitimité démocratique d'user des moyens du terrorisme lui-même contre le terrorisme d'opposition à l'Etat. La proscription violente du FIS en Algérie, ou du Hamas en Palestine, n'a nullement fait reculer l'intégrisme, si elle a conduit certains de ses partisans -et nombre de "paumés" de toute expèce- à se muer en égorgeurs faute d'avoir pu être des citoyens. "Terrorisme" : le mot et l'image s'étalent depuis une trentaine d'années à la "une" des journaux, des télévisions, des radios. L'image récurrente, lancinante, de la lutte armée et de la négation violente, le parole et le discours de la violence politique, font quotidiennement les moments forts de notre histoire. Mais au prix de l'incompréhension de ce que signifie réellement le "terrorisme", en quoi l'on a fini par réduire toute tentative de contester par la violence un pouvoir e/o un ordre jugés "illégitimes" -et qui souvent le sont effectivement. Le pire terroriste n'est pas toujours celui qu'on croit : il n'est pas toujours celui qui oppose au pouvoir établi une légitimité alternative et auto-proclamée -il est parfois le pouvoir établi lui-même. Au surplus, il s'agit, dans le spectacle donné du terrorisme par les terroristes eux-mêmes, et par les media, pour beaucoup de mystification, de politique-fiction et de paranoïa. Que le "terrorisme" ainsi mis en scène par ceux qui s'y adonnent et par ceux qui le combattebnt soit, pour plus d'étrangeté, affublé du qualificatif d'"intégriste" ("islamiste", pour perfection de sa barbarie exotique) va permettre de l'exclure du champ de notre propre histoire -la seule, en doute-t-on, qui soit digne de respect. L'intégriste, comme le terroriste, c'est toujours l'autre. L'intégriste, c'est Habassi Madani -mais Pat Buchanan est un démocrate. L'intégriste, c'est Khaled Kelkal -mais Philippe de Villiers est un homme politique respectable. Dès lors qu'il n'y a de terroriste que l'adversaire, tout adversaire est un terroriste potentiel. La boucle est bouclée, la démocratie bien défendue et les soixante mafieux de Charm-El-Cheikh dignes des tambours de CNN. Telle est donc la vision commune du "terrorisme" : la perception terrifiée d'une méthode d'action aussi vieille que le Pouvoir politique, et s'accomodant d'à peu près n'importe quelle justification théorique ou idéologique, au prétexte de n'importe quel projet politique. On a vu des "terroristes" agir et tuer au nom des Droits de l'Homme et des prédicateurs des Droits de l'Homme approuver ou recommander des pratiques terroristes... Il n'y a pas, il n'y a jamais eu, de solution policière ou militaire aux problèmes dont le terrorisme est le révélateur. On peut certes écraser une organisation, exterminer ses membres, l'éliminer du champ politique -mais on n'aura ainsi rien résolu de ce qui donnait à cette organisation la base sociale sans laquelle elle n'aurait jamais été un danger pour l'Etat. Il manque donc du "terrorisme" une analyse qui définisse son objet, et contribue ainsi non seulement à sa meilleure connaissance, mais aussi et surtout à son dépassement. Décrire le terrorisme pour y mettre fin, en analyser les causes pour y remédier et les pratiques pour les surmonter. Car l'intelligence est une arme absolue face à une méthode qui fait de la pratique la seule mesure de la compétence et de la cohérence politiques. La volonté des figures les plus "pures" de l'action terroriste est toute entière tendue vers la réduction de toute contradiction entre le discours et l'action, et cette réduction se fait par celle du discours à l'action. Le terrorisme n'a plus d'autre projet que l'acte qu'il s'apprête à commettre, et plus d'espoir qu'en le bruit que cet acte fera. Il devrait donc s'agir, pour ceux qui se soucient de dépasser à la fois ce simplisme et celui de la répression pure, de faire le chemin inverse des terroristes en faisant émerger de leur pratique le discours que, forcément, elle contient. Pour mieux le comprendre et le combattre avec des armes qui ne lui ressemblent pas, ce qui est sans doute la seule méthode par laquelle on peut en venir à bout. Il en va donc de même de toute idéologie et de tout projet au nom de quoi des groupes armés usent de méthodes "terroristes" : L'idéologie et le projet qui les animent ne peuvent être combattus que s'ils sont visibles, présents, exprimés -ce qui suppose qu'ils ne soient pas interdits. Ainsi l'interdiction du FIS en Algérie a-t-elle rendu plus difficile le combat contre l'idéologie du FIS... Le terrorisme n'est jamais sans cause, ni sans signification. C'est en s'attaquant à ses causes et en comprenant sa signification que l'on peut y répondre : n'étant que le mine ou la caricature des pratiques de ce qu'il affirme combattre (celles de l'Etat, du pouvoir en place...), il ne peut être "éradiqué" par l'usage des mêmes méthodes qu'il emploie. Le terrorisme ne peut être vaincu que par la politique, et c'est en le confrontant à la politique que l'on fera reculer ce qu'il mobilise de comportements(sacrificiels) religieux. N'importe quel crétin peut égorger n'importe qui au nom d'un dogme auquel il ne comprend rien, d'un livre qu'il n'a pas lu, d'une religion ou d'une idéologie dont il ne retient que le prétexte qu'elle lui donne de tuer pour se sentir vivre; et n'importe quel autre crétin peut, sur ordre et par fonction, tuer le premier. Le pouvoir du terroriste tient à sa capacité de terroriser, depuis la marge où il se confine ou l'ombre où il se dissimule, ceux qui ne sont pas ses adversaires proclamés. Confronté à la nécessité de réaliser un programme, de répondre à des besoins, de concrétiser un projet, ce pouvoir se dissout alors qu'il se conforte lorsque la seule réponse de l'Etat (ou des Etats) à ce que la violence oppositionnelle rend manifeste est une autre violence, que le fait d'être officielle ne suffira jamais, nulle part, à être légitime. On désarme plus sûrement un mouvement terroriste en le confrontant au réel d'une société pluraliste qu'en lui opposant une violence dont sa propre violence n'est qu'un tragique mimétisme.
GUERRE DE L'OTAN CONTRE LA YOUGOSLAVIE :
LE DROIT DU PLUS FORT OU LE DROIT DES PEUPLES ?
1.
Au prétexte (car il s'agit bien, essentiellement, d'un prétexte) de la politique d'épuration éthnique menée par le régime serbe et son paravent "yougoslave" contre la population albanaise de Kosovë (soit 90 % de la population de cette "province serbe") l'OTAN bombarde depuis le 23 mars la Serbie, la Kosovë et le Monténégro. La responsabilité du pouvoir serbe est incontestable dans la crise de Kosovë, et ce pouvoir ne mérite aucune indulgence. Mais la responsabilité de Belgrade n'excuse pas l'irresponsabilité de Washington, et les derniers crimes du régime de Milosevic ne sont que la suite de ceux perpétrés pendant dix ans, dans l'indifférence à peu près générale. La commémoration de la création de l'OTAN, il y a cinquante ans, se fait donc par le déclenchement d'une guerre au prétexte de régler un problème que les Etats membres de l'OTAN ont laissé pourrir depuis dix ans.
En outre, les "frappes aériennes" sur des objectifs militaires, infrastructurels ou policiers, n'entravent nullement la poursuite des exactions serbes sur le terrain et pendant les bombardements, les massacres continuent : "terror as usual". Le premier effet des bombardements de l'OTAN a été de chasser de Kosove les organisations humanitaires- Leur second effet a été d'en chasser les observateurs diplomatiques et politiques. Leur troisième effet a été de donner au régime de Belgrade le prétexte pour en chasser les journalistes. Leur quatrième effet est d'accélérer la "purification éthnique" de la Kosove, par la provocation de l'exode des Albanais, les rapts, les assassinats, commis de plus en plus par des milices armées que n'atteignent pas les "frappes" de l'OTAN. L'Alliance peut plastronner dans le ciel : à terre, c'est Milosevic qui gagne.
2.
L'intervention militaire de l'OTAN a été entreprise sans aucun mandat de la seule organisation internationale capable de donner un semblant de légitimité à ce type d'entreprise, l'ONU. La décision prise par la seule OTAN (c'est-à-dire, en fin de compte, par les Etats-Unis) de se substituer à l'ONU est le meilleur constat possible de l'impuissance de cette dernière à concrétiser dans la réalité sa prétention à être l'organisation mondiale qu'elle est supposée être, et en même temps le diagnostic le plus précis possible de la réalité du respect du droit international par la seule alliance militaire restant en lice. Le régime de Milosevic est haïssable, mais les "frappes aériennes" ne visent pas à son renversement. Elles ne visent qu'à sa neutralisation, et n'ont abouti qu'à celle de l'ONU. L'OTAN fait la guerre à Belgrade, mais cette guerre est une défaite pour l'ONU et une catastrophe pour les Kosovars -les "purificateurs éthniques" à l'oeuvre en Kosovë continuent leur besogne : le quart, bientôt la moitié de la population de Kosovë est "déplacée".
3.
Le but affirmé (mais non réel) de cette démonstration de force, sans grand risque compte tenu de la disproportion des capacités militaires entre l'Alliance Atlantique et la Serbie, est d'"amener Milosevic à signer le plan de paix" mitonné par les Occidentaux (c'est-à-dire pour l'essentiel les Américains), non pour résoudre la crise kosovare. Or cette "solution" à la crise n'a nullement pour finalité le respect des droits et des libertés fondamentales des peuples concernés, et en particulier celui du peuple albanais de Kosove à l'autodétermination, mais ne vise qu'à éviter que la crise de Kosove dégénère en crise régionale. Il faut que l'ordre règne dans les Balkans et l'Adriatique, et la question kosovare y met du désordre. Si les Albanais de Kosove avaient eu le bon goût de se laisser écraser, massacrer ou déporter en silence, l'ordre régnerait : celui des cimetières, certes, mais l'OTAN s'en serait accomodée. L'Alliance s'était en outre elle-même condamnée à intervenir militairement, dès lors qu'elle en avait agité la menace pendant des mois, sans autre résultat que celui d'entamer sérieusement sa propre crédibilité. L'OTAN ne bombarde pas la Yougoslavie pour défendre les droits des Albanais de Kosove, ou éviter une catastrophe humanitaire (qu'elle contribue à aggraver), mais pour prouver qu'elle est capable de "faire ce qu'elle a dit". Même si c'est trop tard, même si c'est inefficace, même si elle n'a été mandatée par personne pour le faire, et même si ce sont ceux qu'elle prétend protéger qui en paient le prix.
4.
L'OTAN affirme vouloir par ses "frappes" contraindre Milosevic à signer le plan de paix élaboré à Rambouillet, mais la première bombe de l'OTAN n'est tombée ni sur Belgrade, ni sur Prishtina, elle est tombée sur Rambouillet, et ce que le premier missile a détruit n'est ni une infrastructure militaire, ni un casernement policier, mais le "plan de paix" concocté par Washington. Milosevic peut désormais signer ce texte, qui ne valait déjà pas grand chose et ne vaut désormais plus rien.
5.
Même s'il perd la guerre, même s'il finit par rétablir l'autonomie de la Kosovë dix ans après l'avoir abolie, même s'il est chassé du pouvoir, Milosevic aura fait triompher sa politique, et l'OTAN y aura contribué. Les bombardements de l'OTAN sont l'ultime contribution des "puissances" à la purification éthnique déclenchée en 1989 par Milosevic, avec l'abolition de l'autonomie kosovare accordée par Tito. La Yougoslavie "pluri-éthnique" (six Républiques, deux régions autonomes, trois religions, deux alphabets et quatre langue) a donné naissance à des Etats "éthniquement purs" (ou presque) : Pour chaque peuple : un Etat, une langue, une religion. La présence d'une Kosovë albanaise dans le cadre institutionnel serbe faisait éclater ce cadre. Milosevic voulait "serbiser" la Kosovë , l'UCK la séparer de la Serbie, les deux étaient au moins d'accord sur un point essentiel : Serbes et Albanais ne peuvent vivre ensemble. Il est d'ailleurs possible que Milosevic lui-même sache que la Serbie a "perdu le Kosovo", et qu'elle ne peut plus guère espérer en conserver qu'une partie, au prix de déplacements massifs de population et au terme de dix ans de conflit. L'opération de l'OTAN contre la Yougoslavie offre à Milosevic la possibilité de se maintenir au pouvoir tout en renonçant (au moins apparemment) à cela même qui lui permit d'arriver au pouvoir.
6.
Le droit fondamental des Kosovars à l'autodétermination n'est ni le souci premier de l'OTAN, ni le principe cardinal du plan de paix occidental. Ce qui importe aux premiers, et qu'ils espèrent obtenir par le second, c'est qu'un minimum d'ordre règne dans la région. Tout le monde s'est accomodé pendant vingt ans de l'écrasement des Albanais de Kosove. Tout le monde continuerait de s'en accomoder, si les Albanais de Kosove n'avaient eu le mauvais goût de vouloir y mettre fin, et la prétention d'y résister -d'abord pacifiquement, puis, après l'échec de la stratégie non-violente d'Ibrahim Rugova, en prenant les armes. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler la totale absence de soutien réel apporté par l'"occident" au mouvement national albanais de Kosove lorsque celui-ci menait une résistance non-violente à la purification éthnique, organisant l'élection au suffrage universel d'un parlement et d'un président kosovar, se dotant d'un gouvernement représentatif de 90 % de la population kosovare, et reconstruisant dans la semi-clandestinité un système scolaire, social et sanitaire détruit par le pouvoir de Belgrade. Les bombes de mars 1999 ne peuvent faire oublier les dix ans de silence assourdissant qui ont accompagné la résistance kosovare à Milosevic, et l'absence, voire le refus, de tout soutien à la lutte des Albanais pour leur droit à l'autodétermination.
7.
L'intervention de l'OTAN n'est pas seulement sans légitimité, et ses justifications rhétoriques sans crédibilité, elle est également pour le moins tardive. Il est sans doute illusoire de tenter de vouloir "refaire l'histoire", mais il n'est pour autant pas inutile de rappeler que la politique d'épuration éthnique est menée depuis plus de dix ans en Kosovë par le régime de Belgrade, et que si la revendication avancée en 1981 déjà par le mouvement national albanais de Kosovë, d'établissement d'une République de Kosovë, au sein de la Fédération yougoslave et sur pied d'égalité avec les autres républiques yougoslaves, avait été un tant soit peu soutenue par les Etats et les opinions publiques "occidentales" on n'assisterait peut-être pas aujourd'hui au spectacle des gesticulations aériennes de l'OTAN au-dessus des champs de massacres de population civile. De même avait-il fallu que le régime de Milosevic ait déclenché, outre la guerre de Kosove, une guerre avec la Slovénie, une guerre avec la Croatie et une guerre en Bosnie pour que l'on commence à trouver peu fréquentables les démagogues et les bouchers de Belgrade.
8.
L'OTAN ne bombarde pas la Serbie, la Kosovë et le Monténégro pour soulager les Kosovars de la pression du régime serbe, mais pour prouver qu'elle est désormais seule à "exister" en tant que force militaire à l'échelon international. Le but de l'opération lancée contre la Yougoslavie n'est pas de faire respecter le droit international, mais de manifester le nouveau rapport de force international : l'effacement de la Russie et la "non-encore émergence" de la Chine comme superpuissance mondiale permettant à la seule Alliance Atlantique de proclamer : "nous sommes l'ordre du monde". L'OTAN ne s'affirme donc pas seulement comme le "gendarme du monde", mais également et tout à la fois comme son législateur, son juge, son procureur et son jury : ce gendarme ne rend de compte à personne, et applique une "loi" qu'il a décrétée lui-même. Cette loi est sa loi : non le droit des gens et des peuples mais le droit du plus fort.
9.
L'Alliance Atlantique n'a aucune autre légitimité pour agir que celle de la force, et cette force elle-même ne s'affirme que par la faiblesse de ses contrepoids potentiels : à l'image de son président, la Russie en est réduite à des protestations symboliques et des menaces rhétoriques auxquelles personne n'accorde le moindre crédit; la Chine se contente également de protester -les crises balkaniques étant tout à fait périphériques du champ de ses préoccupations, et les critères de légitimité juridique, politique et humanitaire d'une intervention militaire n'étant évidemment pas ceux qui la préoccupent le plus. Quant à l'Europe, elle s'est révélée incapable de "tenir" une ligne commune représentant une alternative à celle des USA. On ne peut ici s'abstenir d'ajouter que cette docilité européenne à l'égard des USA, et cette incapacité à mener une politique de réel soutien aux droits des Albanais de Kosove, se manifeste alors les partis socialistes participent à presque tous les gouvernements européens, et dominent ceux des principaux Etats de l'Union. La faillite de l'Europe est aussi, de ce point de vue, celle des socialistes européens.
10.
Au surplus, l'OTAN ne sert que de paravent aux USA. Les "partenaires" de Washington n'ont eu d'alternative que celle de suivre docilement le maître ou de rentrer à la niche. Il était évidemment absurde d'attendre de la Grande-Bretagne qu'elle agisse autrement que comme le 51ème Etat des USA : politiquement, Londres n'est plus depuis cinquante ans qu'un faubourg de Washington. Il est en revanche inquiétant qu'aucun des autres grands Etats européens n'ait été capable de développer une alternative à Milosevic en Serbie et en Yougoslavie, et de soutien au mouvement national albanais de Kosovë lorsque celui-ci ne s'était pas encore résigné à l'usage des armes.
11.
Enfin, l'absence de crédibilité des prétextes invoqués pour l'opération de l'OTAN éclate lorsque l'on compare l'apparente intransigeance de l'Alliance à l'égard du régime serbe avec sa complicité ou sa prudence à l'égard de régimes tout à fait comparables à celui de Belgrade dans leurs conceptions des droits de l'Homme. Les Kurdes auraient tort d'attendre que l'OTAN leur accorde la même attention qu'elle fait mine d'accorder -dans ses discours- aux Kosovars : la Turquie, qui mène au Kurdistan une guerre aussi sale que la Serbie en Kosovë, n'a rien à craindre de l'Alliance : elle en fait partie. Les Tibétains n'ont pas plus d'illusions à se faire : l'OTAN ne va pas bombarder la Chine au prétexte de les libérer : il y a des "morceaux" politiques et militaires trop gros pour le "gendarme du monde", courageux mais pas téméraire, et des marchés économiques trop importants pour ses fournisseurs. Il en va de la Serbie comme de l'Irak et de Milosevic comme de Saddam Hussein : les Alliés ne s'attaquent qu'à des adversaires qu'ils savent sans réelle capacité de résistance durable, et ne s'y attaquent que pour leur montrer "qui commande sur cette planète". Après quoi, Milosevic pourra rester au pouvoir -comme Saddam- ou en être chassé, cela importe peu. Comme importe peu le sort réel des Kosovars ou des Kurdes d'Irak, et moins encore celui des Tibétains.
12.
Une fois l'exhibitionnisme militaro-industriel occidental terminé au-dessus de la Serbie, de la Kosovë et du Monténégro, il faudra bien que l'on tente de résoudre, politiquement, la crise, et que l'on en assume, humanitairement, les conséquence. Or il n'y a aucune solution durable aux crises qui secouent les Balkans si une perspective n'est pas donnée de coexistence politique des peuples de cette région dans un ensemble institutionnel commun et démocratique. L'enfermement éthnique de chaque peuple dans un "réduit national" épuré des populations réputées allogènes ne peut conduire, à terme, qu'à l'affrontement direct de ces "réduits" entre eux Or c'est précisément cet enfermement que favorise l'intervention atlantique -outre qu'elle va sans doute permettre d'achever le processus d'éclatement de la "Yougoslavie", en détachant le Monténégro de la Serbie. Or les déplacements massifs de population que ces purifications éthniques en chaîne provoquent crééent dans tous les Etats de la région des foyers d'irrédentismes et de crises qui ne peuvent, tôt ou tard, que dégénérer en reproduisant les conflits qui les ont suscités. On rappelera enfin que tous les peuples des Balkans ne revendiquent pas un "Etat à eux" (et à eux seuls), et qu'il en est au moins un qui s'y refuse et qui ne conçoit pas le respect de ses droits comme la négation des droits des autres : le peuple tzigane, présent (comme minorité) dans tous les Etats de la région, victime dans tous les Etats de la région de toutes les épurations éthniques qui y sont conduites.
En conséquence de tout ce qui précède :
Nous appelons les opinions publiques, les organisations démocratiques et les mouvements solidaires de nos pays à condamner à la fois l'épuration éthnique et la politique de terreur menée par le régime de Milosevic en Kosove et la prétention de l'OTAN à se substituer à tous les autres acteurs internationaux dans la recherche d'une solution politique de la la crise de Kosovë. Nous lançons également cet appel aux partis socialistes des Etats participant ou cautionnant l'opération de l'OTAN , et leur demandons de mettre fin à cette participation et à ce soutien.
Nous affirmons que cette solution politique ne peut se construire que sur
- le respect du droit d'autodétermination du peuple albanais de Kosovë, et par conséquent de son droit à la séparation d'avec la Serbie. Le "plan de paix" de Rambouillet est à cet égard totalement insatisfaisant, et la restauration de l'autonomie de la Kosovë totalement obsolète.
- le respect des droits des minorités nationales de Kosovë, en particuliers des Serbes et des Tziganes. Une "Kosovë purement albanaise" est un projet politique de même nature que celui d'une "Serbie purement serbe".
- le soutien au principe de la coexistence des différentes nationalités dans un ensemble régional "multi-éthnique", construit sur la base des pouvoirs et des communautés locales et non des Etats.
- le jugement des criminels de guerre.
Nous affirmons également la nécessité d'un soutien à l'opposition démocratique serbe :
Un peuple qui en opprime un autre n'est pas un peuple libre. Si la meilleure forme que puisse prendre notre soutien au peuple serbe est sans doute notre solidarité avec le peuple albanais, afin de libérer les Serbes du poids de la Kosovë, il nous faut également affirmer qu'il n'y a de solidarité crédible avec le peuple albanais qu'accompagnée d'une solidarité à l'égard du peuple serbe, et d'un soutien concret à l'opposition démocratique serbe, et aux mouvements démocratiques et citoyens en Serbie, en Kosovë et au Monténégro.
Nous appelons enfin à la défense résolue du droit d'asile et de la liberté de circulation en Europe, en particulier pour les Kosovars fuyant le champ de bataille qu'est devenu leur pays. Il n'est pas acceptable que les mêmes gouvernements qui dénoncent l'épuration éthnique en Kosovë en refoulent les victimes à leurs frontières.
Nous vivons des temps de grandes espérances, mais aussi deprofondes inquiétudes :
Mais ce sont aussi des temps de frustrations et de défaites où de nouvelles formes d’impérialisme apparaissent pour opprimer et exploiter les peuples.
L’impérialisme, par des procédés perfides et brutaux, avec la complicité de gouvernements souvent installés par lui-même, continue à dominer une partie du monde. Par intervention directe ou indirecte, par le biais des entreprises multinationales, par l’utilisation de politiciens locaux corrompus, par l’aide à des régimes militaires fondés sur la répression policière, la torture et l’extermination physique des opposants, par un ensemble de pratiques auxquelles on a donné le nom de néo-colonialisme, l’impérialisme étend son emprise sur de nombreux peuples.
Conscients d’interpréter les aspirations de notre époque, nous nous sommes réunis à Alger pour proclamer que tous les peuples du monde ont un droit égal à la liberté, le droit de s’affranchir de toute ingérence étrangère et de se donner le gouvernement de leur choix, le droit, s’ils sont asservis, de lutter pour leur libération, le droit de bénéficier, dans leur lutte, de l’assistance des autres peuples.
Persuadés que le respect effectif des droits de l’homme implique le respect des droits des peuples, nous avons adopté la DÉCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DES PEUPLES.
Que tous ceux qui, à travers le monde, mènent le grand combat, parfois les armes à la main, pour la libération de tous les peuples, trouvent dans la présente Déclaration l’assurance de la légitimité de leur lutte.
Art. 1. Tout peuple a droit à l’existence.
Art. 2. Tout peuple a droit au respect de son identité nationale et culturelle.
Art. 3. Tout peuple a le droit de conserver la possession paisible de son territoire et d’y retourner en cas d’expulsion.
Art. 4. Nul ne peut être, en raison de son identité nationale ou culturelle, l’objet de massacre, torture, persécution, déportation, expulsion ou soumis à des conditions de vie de nature à compromettre l’identité ou l’intégrité du peuple auquel il appartient.
Art. 5. Tout peuple a un droit imprescriptible et inaliénable à l’autodétermination. Il détermine son statut politique en toute liberté, sans aucune ingérence étrangère extérieure.
Art. 6. Tout peuple a le droit de s’affranchir de toute domination coloniale ou étrangère directe ou indirecte et de tout régime raciste.
Art. 7. Tout peuple a droit à un régime démocratique représentant l’ensemble des citoyens, sans distinction de race, de sexe, de croyance ou de couleur et capable d’assurer le respect effectif des droits de l’homme, et des libertés fondamentales pour tous.
Art. 8. Tout peuple a un droit exclusif sur ses richesses et ses ressources naturelles. Il a le droit de les récupérer s’il en a été spolié, ainsi que de recouvrer les indemnisations injustement payées.
Art. 9. Le progrès scientifique et technique faisant partie du patrimoine commun de l’humanité, tout peuple a le droit d’y participer.
Art. 10. Tout peuple a droit à ce que son travail soit justement évalué et à ce que les échanges internationaux se fassent à des conditions égales et équitables.
Art 11. Tout peuple a le droit de se donner le système économique et social de son choix et de poursuivre sa propre voie dans le développement économique en toute liberté et sans ingérence extérieure.
Art, 12. Les droits économiques ci-dessus énoncés doivent s’exercer dans un esprit de solidarité entre les peuples du monde et en tenant compte de leurs intérêts respectifs.
Art. 13. Tout peuple a le droit de parler sa langue, de préserver, de développer sa culture, contribuant ainsi à l’enrichissement de la culture de l’humanité.
Art. 14. Tout peuple a droit à ses richesses artistiques, historiques et culturelles.
Art. 15. Tout peuple a le droit de ne pas se voir imposer une culture qui lui soit étrangère.
Art. 16. Tout peuple a droit à la conservation, à la protection et à l’amélioration de son environnement.
Art. 17. Tout peuple a droit à l’utilisation du patrimoine commun de l’humanité tels que la haute mer, les fonds des mers, l’espace extra-atmosphérique.
Art. 18. Dans l’exercice des droits qui précèdent, tout peuple doit tenir compte de la nécessité de coordonner les exigences de son développement économique et celles de la solidarité entre tous les peuples du monde.
Art. 19. Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de son patrimoine culturel.
Art. 20. Les membres de la minorité doivent jouir, sans discrimination, des mêmes droits que les autres ressortissants de l’État et participer avec eux à la vie publique, à égalité.
Art. 21. L’exercice de ces droits doit se faire dans le respect des intérêts légitimes de la communauté prise dans son ensemble et ne saurait autoriser une atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité politique de l’État, dès lors que celui-ci se conduit conformément à tous les principes énoncés dans la présente Déclaration.
Art. 22. Tout manquement aux dispositions de la présente Déclaration constitue une transgression d’obligation envers la communauté internationale tout entière.
Art. 23. Tout préjudice résultant d’un manquement à la présente Déclaration doit être intégralement réparé par celui qui l’a causé.
Art. 24. Tout enrichissement au détriment d’un peuple en violation des dispositions de la présente déclaration doit donner lieu à restitution des profits ainsi obtenus. Il en est de même de tous les profits excessifs réalisés par des investissements d’origine étrangère.
Art. 25. Tous traités, accords ou contrats inégaux, passés au mépris des droits fondamentaux des peuples ne sauraient produire aucun effet.
Art. 26. Les charges financières extérieures devenues excessives et insupportables pour les peuples cessent d’être exigibles.
Art. 27. Les atteintes les plus graves aux droits fondamentaux des peuples notamment à leur droit à l’existence, constituent des crimes internationaux, entraînant la responsabilité pénale individuelle de leurs auteurs.
Art. 28. Tout peuple dont les droits fondamentaux sont gravement méconnus a le droit de les faire valoir, notamment par la lutte politique ou syndicale, et même, en dernière instance, par le recours à la force.
Art. 29. Les mouvements de libération doivent avoir accès aux organisations internationales, et leurs combattants ont droit à la protection du droit humanitaire de la guerre.
Art. 30. Le rétablissement des droits fondamentaux d’un peuple, lorsqu’ils sont gravement méconnus, est un devoir qui s’impose à tous les membres de la communauté internationale.
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