Les électeurs ont moins un comportement de militants qu'un comportement de consommateurs : ils ne choisissent pas "leurs" candidats en fonction de leurs affiliations politiques, mais comme l'on remplit son panier au rayon "fruits et légumes" du supermarché : 30 % des votants ont utilisé un bulletin "sans nom de liste" pour voter. Autrement dit, un électeur sur trois (si l'on tient compte en outre des bulletins "non partisans", style "défense des aînés, du sport, des locataires, des jeunes, des PME et des petits poissons") ne se sert pas d'un bulletin de parti.
En outre, un tiers des bulletins socialistes, démo-chrétiens et radicaux, un sixième des bulletins de l'Alliance de gauche, un quart des bulletins écologistes et libéraux, ont été modifiés, soit par l'ajout de candidats présentés par le "camp" d'en face, soit par le "biffage" de candidats de son propre camp. Au total, donc, la majorité des électeurs ne suit pas les recommandations des partis et compose son gouvernement comme l'on établit la liste de ses achats du samedi : deux roses, un cornichon, une salade verte, un potiron, un tambour pour le petit dernier et un rabot pour le pépé...
Les trois battus de l'élection doivent essentiellement leur défaite à la faiblesse du soutien reçu en dehors de leur camp politique au strict sens du terme. Aucun des trois, en tous cas, ne peut expliquer son échec par les "coups de crayons" reçus sur les listes des partis qui les présentait :
L'Alternative n'avait conquis une majorité parlementaire (étroite) qque grâce à la limite du quorum de 7 %, qui avait exclu l'extrême-droite de la représentation au Grand Conseil. En réalité, l'Alternative était minoritaire dans l'électorat cantonal, et ne pouvait conquérir la majorité au gouvernement qu'en tablant sur l'éviction des démocrates-chrétiens. Le même réflexes qui avait joué, à gauche, pour les Verts lors de l'élection du Grand Conseil ayant joué pour le PDC lors de celle du Conseil d'Etat, la "fenêtre" par laquelle un quatrième élu (en l'ocurrence une élue) de gauche pouvait pénétrer au gouvernement s'est fermée. La gauche n'en a pas moins fait son meilleur résultat dans une életion à l'exécutif depuis 1933, mais elle le doit au moins autant aux conneries du parti libéral qu'aux vertus de l'Alternative.
Le résultat socialiste ne correspond pas à un progression fulgurante mais plus simplemnent à un retour à son étiage, aux 20 % des suffrages et à la vingtaine de députés autour desquels le PS tourne depuis vingt ans. Le PS était retombé à 14 % en 1993. Il avait atteint 25 % en 1981. Il revient à 21 %. On n'est donc pas dans l'ordre du triomphe mais dans celui du retour à la normalité genevoise. Avec ces 21 % de suffrages, les socialistes genevois restent en dessous de la moyenne des socialistes suisses lors d'élections cantonales (23 %), et largement en dessous de la norme des cantons comparables (entre 25 et 30 %).
Le PS récupère le terrain perdu il y a quatre ans sans récupérer l'électorat passé alors à l'Alliance de Gauche, et qui y est resté fidèle. Les socialistes effacent leur défaite de 1993 grâcve à l'apport d'électeurs nouveaux et d'électeurs centristes ayant abandonné le parti radical ou le PDC. Cet apport d'électeurs centriste manifeste un vote-sanction à l'égard du gouvernement monocolore, mais ce vote-sanction (dont les Verts bénéficient d'ailleurs également) est prudent; voter pour le PS, c'est sanctionner la droite sans prendre le risque d'une politique de rupture. On conteste, mais confortablement; on râle, mais en prenant une assurance contre les conséquences de sa râlerie. La droite au pouvoir a échoué on vote à gauche... mais pas trop quand même.
L'AdG ne perd pas un électeur en quatre ans (elle en gagne même 200), et ne perd deux sièges que du fait de l'augmentation de la participation. Cette formation composite et contradictoire, qu'on pouvait croire purement conjoncturelle puisque née des conneries du PS de 1993, a pris sa place dans le paysage politique genevois. L'AdG est même devenue la première formation politique de la Ville de Genève.
La gauche (écolos compris) rassemble 47,2 % des électeurs, contre 52,8 % pour la droite et l'extrême-droite. L'Alternative n'est majoritaire au parlement que grâce à la ponction électorale opérée sur la droite traditionnelle par les pêcheurs, chasseurs, yfars et fachos coalisés.
Il s'agit bien d'une renaissance, puisqu'à Genève la ville est fondatrice de la République, mais il s'agit aussi d'une réforme. Leurs structures et leurs pratiques politiques, Genève et la Suisse les ont héritées des révolutions du XIXème siècle. Il fallait alors construire la démocratie moderne et pour cela casser les résistances s'appuyant sur les anciennes institutions. A Genève, cela se fit notamment en rétablissant la Ville en tant que commune (l'ancien régime l'avait supprimée -en même temps qu'il abolissait le suffrage universel). Ce qui a été fait alors, par les radicaux et les premiers socialistes, reste à défendre (puisque certains veulent aujourd'hui en revenir au régime de 1815...), et doit être élargi (puisque le démocratie est encore partielle, amputée, exclue du domaine économique, inaccessible aux immigrés, étrangère à la région). Cet élargissement suppose de nouveaux moyens, une nouvelle répartition des pouvoirs et de nouvelles méthodes d'action politique.
La ville a un rôle essentiel à jouer dans l'invention d'une nouvelle démocratie, parce qu'elle est le terrain de confrontation concrète de tous les problèmes, et le lieu de mise en débat de tous les projets. Or la ville n'est aujourd'hui, dans ce pays, qu'un "objet politique non identifié", un OPNI ne disposant d'aucune reconnaissance institutionnelle, d'aucune compétence propre -alors que la grande majorité de la population suisse -et une majorité écrasante encore de la population genevoise- vit en zone urbaine, et que les villes concentrent tous les problèmes naissant de toutes les crises que nous traversons (du chômage à la toxicomanie, de la violence à la solitude), mais en même temps toutes les énergies, toutes les compétences, toutes les créativités nécessaires à l'invention d'une "sortie de crise".
Le débat politique peut et doit se faire aujourd'hui autour de la ville, et chacun des grands enjeux du moment être abordé à partir de la ville : de la protection sociale à la construction européenne (et d'abord à la construction d'une communauté urbaine régionale), du partage du travail à la solidarité internationale (et d'abord à une politique d'accueil des immigrés digne du discours que Genève tient sur elle-même). L'Agora, le lieu du débat politique, était au moment de l'invention grecque de la démocratie, une place au coeur de la ville. L'Agora d'aujourd'hui, c'est la ville elle-même, au coeur de la démocratie -mais absente des institutions démocratiques. Cela vaut pour Genève, cela vaut pour la Suisse, et cela vaut aussi pour l'Europe, dont la construction s'est faite (comme naguère celle de la Suisse) en agrégeant des Etats les uns aux autres. A cette tentative de construire l'Europe en élaborant une supranationalité étatique doit désormais répondre la volonté de construire l'Europe en tissant un réseau de villes, un maillage de communes. On a un peu vite et un peu partout oublié que "politique" nous vient de "polis" -la cité. Il est temps aujourd'hui d'ancrer Genève dans l'Europe, non seulement en tant le discours de l'adhésion à l'Union Européenne, mais d'abord en construisant avec l'Europe à nos portes, avec Annemasse, Saint-Julien ou Ferney, une communauté urbaine déjé inscrite dans le paysage de la région et les mouvements de ses habitants.
Au sens que nous voulons donner à notre action politique, et qu'exprime notre programme, la ville et la politique sont indissociables, sauf à réduire la politique à la gestion des affaires couranmtes ou à celles des plans de carrière personnels, ou à la confondre avec l'administration ou l'économie. S'il put y avoir des sociétés sans villes, elles furent sans politique, sans démocratie et sans autre projet que leur propre conservation. Nous n'en sommes plus là, et ne voulons pas y retourner. Nous avons donc à inventer les règles, les institutions et les pratiques qui nous permettront d'entrer dans le troisième millénaire autrement qu'à reculons. Cette invention ne peut se faire qu'à partir de ce dont nous avons hérité. C'est ainsi que l'émancipation de la ville implique l'accroissement de leur autonomie communale, même si les limites politiques des communes et les réalités physiques des villes ne coïncident pas, et même si pour émanciper la Ville de Genève il faudra accroître les compétences communales de Gy. Plus la commune aura de compétences, plus les projets sur lesquels les citoyennes et les citoyens d'une commune, ou les habitantes et les habitants d'un quartier, pourronr se prononcer seront importants, plus le débat démocratique aura de réalité.
Il y a un bon usage à (re)trouver de la commune comme lieu premier de l'invention démocratique et de l'intervention collective. Partout où les interventions centrales se sont révélées inefficaces, gaspilleuses ou excessivement contraignantes, et où le recours à la "loi du marché" ne serait qu'une formidable régression, la commune est une alternative possible -et en particulier la commune urbaine, qui dispose des moyens d'intervenir là où le canton ou la Confédération ne peuvent ou ne veulent pas (ou plus) le faire. Reste à donner à la commune-ville les moyens de faire ce qu'elle serait capable de faire et que les lois ou les rapports de force politiques l'empêchent de faire. Reste aussi, et en sens inverse, à la libérer de charges qu'elle est parfois seule ou presque à assumer : que la Ville de Genève soit le principal acteur institutionnel de la politique culturelle genevoise est logique; qu'elle assume à peu prèe seule la charge des institutions culturelles genevoises est absurde et dangereux.
La municipalité est un instrument de l'action politique. En temps de crises, elle doit être l'instrument d'une action solidaire. La commune est la négation du repli sur soi, et les moyens dont dispose la Ville, plus proche de ses habitants que le canton et donc mieux à même d'évaluer leurs besoins et d'y répondre, doivent contribuer à faire de la solidarité autre chose -et plus- qu'un refrain de discours, ou le "rellokage" de la charité. La commune a quelque chose à faire contre l'exclusion sociale, pour l'élargissement de la démocratie, pour une relance économique durable et ne se réduisant pas à des subventions déguisées aux grosses entreprises du secteur de la construction. Plus la Ville aura de compétences, plus elle sera animée d'une volonté d'en user, mieux cela vaudra pour tous le monde, face à des forces économiques (et à leurs relais politiques) dont le seul projet est de "dégraisser" au hasard, pour quelques économies immédiates qui se traduiront rapidement par des coûts sociaux bien plus considérables.
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