








Depuis des décennies, l'arme de l'embargo est utilisée par les puissances, isolément ou en coalition, que ce soit sous couverture de résolutions onusiennes ou indépendamment de tout mandat international, mais toujours pour isoler les Etats récalcitrants à l'ordre du monde et aux intérêts de ses gendarmes, ou contraindre les fauteurs de troubles aux marches des empires. Cette arme (qui, pour n'être pas militaire, n'en est pas moins une arme de guerre) a une première particularité : elle ne frappe pas ceux contre qui l'on prétend la diriger, mais les peuples vivant sous leur pouvoir, quelque soit la nature du lien (de pure oppression ou d'acquiescement) entre ces peuples et leurs gouvernants. Au sein même des peuples qui en sont frappés, toutes les enquêtes et toutes les observations montrent que l'embargo, s'il n'est pas strictement limité au matériel et aux services militaires -au sens le plus restrictif de cette désignation- fait ses plus graves et ses plus nombreuses victimes dans les couches les plus pauvres de la population. Ainsi use-t-on contre les peuples d'une arme sociale et économique que l'on vouait à faire plier des gouvernements, au nom de principes que les détenteurs de l'arme de l'embargo violent par ailleurs. L'arme de l'embargo sur toute autre marchandise que des armes et les services liés à leur achat, leur entretien et leur usage, est donc inacceptable; elle l'est en particulier lorsqu'elle porte sur des échanges de biens et de services de première nécessité : l'alimentation, les soins, l'infrastructure de distribution de l'eau et de l'énergie civile. Elle l'est aussi lorsqu'elle porte sur les échanges culturels et personnels, sur les déplacements des personnes, sur les communications.
Cette arme dont on prétend parfois user pour éviter une guerre fait souvent plus de victimes qu'une guerre. Or s'il y a un droit de la guerre (même si l'on sait ce qu'il ne sanctionne guère que ceux qui perdent les guerres), il n'y a pas de droit de l'embargo. Tout est permis à la puissance qui a les moyens de se livrer à cette forme d'étranglement des peuples sous prétexte de sanction de leurs gouvernants.
Peu importe la draperie rhétorique ou juridique dont sont voilés les intérêts souvent crapuleux que l'on défend par ce moyen; ce n'est évidemment pas le droit des Kurdes à l'auto- détermination ou des Chiites aux libertés fondamentales que l'on promeut en affamant les enfants irakiens. Quant au droit international, un embargo sanctionné par l'ONU (et donc ratifié internationalement) n'est évidemment pas moins inacceptable qu'un embargo imposé par la décision d'une seule puissance pour la défense de ses intérêts, la défense de l'ordre du monde dont elle participe... ou la satisfaction vengeresse d'une partie de son opinion publique (les exilés cubains de Floride, par exemple). En matière d'embargo, les ratifications internationales ne valent d'ailleurs que ce que vaut l'intérêt circonstanciel que peuvent leur accorder les grandes puissances : l'embargo contre l'Irak sera proclamé avec l'accord de l'ONU, l'embargo contre la Corée du nord décrêté sans que l'ONU s'en mêle, l'embargo contre Cuba maintenu malgré que l'ONU en ait demandé la levée. L'ONU a même adopté le 22 décembre 1989 une résolution condamnant les ambargos et les sanctions économiques contre les peuples. Dans le même temps où l'on punit des peuples pour les actes de leurs dirigeants, on continue d'ailleurs à caresser dans le sens du poil (ou du barbelé) des dirigeants oppresseurs de leurs peuples, pour peu qu'il y ait quelque intérêt économique ou stratégique à les soutenir. Un bon Kurde est un Kurde d'Irak, en guerre contre Saddam, mais un Kurde de Turquie est un terroriste. Les tentatives nucléaires de la Corée du nord sont une menace pour la paix -pas celles du Pakistan. Cuba fait injure à l'idéal démocratique américain, l'Arabie Séoudite est l'alliée des USA. On vendra des armes à la Turquie, au Pakistan et aux monarchies du Golfe -mais on mettra sous embargo les épurateurs d'eau pour l'Irak.
Une action contre les embargos est nécessaire. Il ne s'agit évidemment pas d'exprimer un soutien aux gouvernements ou aux régimes supposés être la cible d'embargos, mais un soutien aux peuples souffrant de ces embargos. Les ambargos de ces dernières décennies n'ont d'ailleurs mis fin à aucune guerre, aboli aucune oppression, renversé aucune dictature. Il n'ont fait tomber aucun régime, n'ont résolu aucun conflit. Ils ont par contre plongé des millions de personnes dans des situations de précarité physique et psychologique dramatiques. Cette peine est prononcée contre des peuples, pour la culpabilité éventuelle de leurs gouvernants -et cette culpabilité est décrêtée par d'autres gouvernants, souvent non moins coupables ddes mêmes crimes que ceux qu'ils condamnent.


Depuis août 1990, l'Irak est soumis à un embargo économique imposé par le Conseil de sécurité de l'ONU, et dont les conséquences sur la population civile sont dramatiques : selon la FAO, 560'000 enfants en seraient déjà morts et de 100 à 100'000 personnes seraient menacées de succomber à leur tour si cet embargo n'était pas levé rapidement.
Selon un rapport de l'OMS publié en mars 1996, la mortalité des enfants irakiens de moins de cinq ans s'est accrue de plus de 600 % entre 1990 et 1994 : cinq ans après la guerre du Golfe, la situation sanitaire du pays vaincu se détériore à une vitesse alarmante du fait des sanctions à lui imposées. La plupart des Irakiens survivent dans un état de quasi famine due à la pénurie chronique de denrées alimentaires et au manque de protéines.
L'organisation française EQUILIBRE a envoyé une mission d'évaluation sanitaire en Irak; le constat qu'elle a tiré de la situation née de l'embargo est celui d'une catastrophe : les effets de l'embargo sur le peuple irakien, et en particulier sur les enfants, les malades et les vieillards (mais pas sur Saddam) sont terrifiants.
EQUILIBRE est présente depuis 1991 dans le Kurdistan irakien; elle y a servi jusqu'à 160'000 repas par jour en employant jusqu'à 2600 salariés locaux; le choc de la réalité présente de l'Irak a bouleversé Alain Michel, président d'Equilibre :
Tel est le résultat de plus de cinq ans d'embargo économique des Nations Unies à l'encontre de l'Irak. Certes, cet embargo ne frappe pas, du moins en principe, les aliments et les médicaments, mais en paupérisant massivement le pays, il le prive des moyens d'acquérir les biens de première nécessité qu'il ne produit pas et des moyens de faire fonctionner son propre appareil de production. L'Irak tirait sa richesse de ses revenus pétroliers. L'exportation de son pétrole lui ayant été interdite, sinon pour payer au Koweït des dommages de guerre, puis sévèrement contingentée, le pays a été pendant cinq ans sans ressources et celles qui lui ont été récemment, et très chichement, concédées, sont largement insuffisantes à répondre aux besoins sanitaires, alimentaires et sociaux. Comme le relève Alain Michel,
Sous prétexte de "punir Saddam", l'embargo prend tout un peuple en otage.
(AFP 13.10) Les enfants continuent de mourir en Irak, et leur situation s'est même dégradée, malgré l'application de la résolution de l'ONU "pétrole contre nourriture" destinée officiellement à atténuer les effets de l'embargo imposé en 1991 à l'Irak. "Les médicaments ne sont toujours pas là", constate le président d'"Enfants du Monde", Yves Buannic, qui décrit une situation dramatique : "Il y a des gosses qui continuent de mourir tous les jours" faute de soins. L'association Equilibre confirme le drame, "notamment dans les hôpitaux, privés de tous les soins nécessaires, et où des centaines d'enfants continuent de mourir chaque jour". La tubercolose est redevenue massive, les leucémies sont très nombreuses, ainsi que les maladies dues à la carence en protéines. La mendicité a augmenté dans les rues, et les médicaments sont souvent bloqués aux frontières, par exemple les médicaments utilisés dans le traitement du cancer car ils contiennent des composants chimiques interdits par l'ONU, ou des vaccins qui n'arrivent finalement que périmés dans les hôpitaux. Seuls 15 % des médicaments nécessaires ont été achetés et sont en cours d'acheminement. La situation alimentaire est également très dégradée : à peine 60 % de la nourriture nécessaire à la garantie du minimum de survie pour la population a été achetée et est en cours d'acheminement, du fait du contrôle tâtillon exercé par l'ONU. Bref : pénurie de médeicaments, de matériel médical et hospitalier, de produits anesthésiques, sous-équipement des dispensaires, manque d'argent, restrictions alimentaires : c'est la population qui en fait les frais, et notamment ses catégories les plus fragiles (enfants, personnes âgées, femmes enceintes).
L'Irak survit sous un embargo appliqué avec la plus grande rigueur depuis bientôt six ans. Les populations d'Irak en subissent directement le poids.
La moralité intantile a été multipliée par six, la typhoïde, le choléra, la famine et de nombreuses maladies, hier oubliées, ont réapparu. Les hôpitaux n'ont plus ni les médicaments, ni le matériel nécessaire au traitement des patients, ni les anesthésiques, ni les produits d'hygiène et de désinfection... Les enfants gisent sur des lits sans draps, sous une température pouvant avoisiner les 45 degrés. Cette situation est connue de tous les grands centres de décision mondiaux.
Nous en appelons à l'insurrection des coeurs et de la raison. De tels crimes ne se légalisent pas.
pour stopper la descente aux enfers de ces hommes, de ces femmes, de ces vieillards et de ces enfants. Nous disons bien humanitaire, car il ne s'agit évidemment pas de recenir sur l'embargo visant les matériels d'armement ainsi que les produits stratégiques à finalités destructrices.
En notre qualité de citoyens d'Europe et du monde, en tant qu'hommes tout court, nous refusons que l'on applique au nom de grands principes des solutions qui aboutissent à prendre tout un peuple un otage. A faire mourir des enfants, à dégrader la situation de millions de personnes, à créer les conditions d'une régression sociale et sanitaire complètement injustifiable par la volonté de punir un gouvernement et un appareil d'Etat. Cette condamnation vaut pour tous les embargos infligés aux populations, qu'elles soient cubaines, irakiennes ou autres. Mais pour en rester à l'Irak, quel sens auront désormais les appels à la solidarité et les collectes des institutions internationales pour soulager la misère des enfants du monde victimes de la guerre, de conflits ethniques ou, pire, du sous-développement, si leurs tuteurs eux-mêmes en sont les responsables ? L'Irak, Etat laïque, engagé dans la voie de la modernité, ne peut devenir à la fois la prison et le mouroir des populations qui y vivent.
leur apporter l'espoir d'un retour dans le monde moderne. Il faut mettre fin à la barbarie de la vengeance, briser cette logique inhumaine.
C'est pourquoi nous soutenons également l'initiative d'EquiLibre d'organiser dans les meilleurs délais une importante opération de secours aux populations d'Irak. Pour parvenir à mettre en oeuvre cette action, nous avons besoin d'être rejoints par tous ceux qui refusent la barbarie en col blanc de la raison d'Etat. Besoin de leur soutien moral, clairement exprimé, pour nous aider à forcer l'embargo. Besoin de leur soutien matériel ou financier. L'évolution de la situation, avec l'annonce de la mise en oeuvre de la résolution 986, semble plus favorable. Et pourtant, cette solution peut être interprétée comme pouvant servir à masquer l'inhumain des sanctions. L'Irak pourra exporter un peu de pétrole pour payer sa dette de guerre et tous les frais inhérents à l'application de l'embargo et des différentes solutions des Nations-Unies. Le reste, insuffisant, irs aux populations et ne sera en aucun cas en mesure de remédier à cette situation de catastrophe humanitaire majeure.
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