Extraits d'une table ronde organisée par Fred
HIDALGO de la revue CHORUS fin 1992 entre Francis CABREL, Jean Jacques
GOLDMAN, Yves SIMON et Alain SOUCHON.
[...]
J-J.G. : Comme l'avenir de la création
européenne en général. J'ai des chiffres précis : aujourd'hui par exemple,
cinquante pour cent de la production italienne se fait en anglais; C'est-à-dire
que les Italiens, qui ont la langue la plus chantante du monde, en sont
réduits, pour la moitié d'entre eux, à chanter en anglais!
[...]
F.C. : [...] Moi, je suis pour les quotas
à condition que ça n'aille pas au-delà de trente-cinq pour cent de chansons
francophones, le reste étant réparti entre toutes les cultures du monde,
évidemment, et pas seulement la culture anglophone...
[...]
Y.S. : Oui, c'est un ensemble culturel
qui fait que c'est devenu ringard de produire ou de diffuser en français.
J-J.G. : [...], les Anglais marchent aussi
à l'étranger parce que d'une certaine manière on a institué des quotas
en leur faveur : en France tu as des émissions comme "Rapido", entre autres,
qui ont des quotas pour les anglophones puisqu'ils ne parlent que de la
musique anglaise ou américaine... ou alors de la mauvaise musique française!
A.S : C'est une espèce de snobisme, c'est
profond dans la culture...
Y.S : Tout à fait, mais je vous signale
aussi que ça n'existe pas que dans la chanson, regardez le cinéma et la
littérature, prenez par exemple le cahier livres de Libé, le jeudi, le
dossier est à quatre-vingts, quatre-vingt-dix pour cent consacré à un auteur
mort ou à un auteur étranger... [...]
A.S : Et puis, j'insiste, il y a ce snobisme
culturel qui fait qu'aujourd'hui chanson française égale ringardise, c'est
dommage [...]
[...]
A.S : [...] Mais sérieusement, ce qui
est sûr, c'est que depuis dix ans environ, il y a une volonté de la part
de gens comme ceux de Libé, qui se disent d'avant garde, à la pointe du
modernisme et qu'on regarde penser, que la jeunesse regarde penser, de
pousser le public vers le rock et l'anglo-saxon et de présenter la chanson
française comme quelque chose de dépassé... [...]
J-J.G. : Ne dis pas "les gens d'avant
garde"! Dis les gens qui font la promotion...
A.S. : Les gens qui font la mode...
J-J.G. : Non, les gens qui font la promotion,
c'est une question de rapport de force!
[...]
A. S. : En fait, c' est à cause d'eux
que la question des quotas se pose, parce qu'ils donnent honte aux radios
FM de programmer autre chose que de l'anglais...
F. C : Sans parler du problème en amont,
celui de la production à moindre coût de ton album. Comme il sera moins
diffusé par les FM qu'un disque anglo-saxon, donc moins vendu, la maison
de disques au mieux te donnera cinq fois moins pour faire ton album que
celui de n'importe quel Anglais chez lui... qui va te faire un son d'enfer
et qui va conforter l'attitude des programmateurs de FM. Déjà au départ
le problème est faussé, parce qu'on a un son moins bon que les autres...
[...]
F.H. : Ce n'est pas un problème purement
français, c'est devenu un problème européen, mondial peut-être, allez voir
comme ça se passe en Italie, en Espagne, partout en Europe et vous constaterez
que la chanson du pays en question devient totalement minoritaire par rapport
à la chanson anglo-américaine...
[...]
A. S. : Dans le fond, quelle est la différence
entre les Anglais et nous ? C'est que les gens comprennent ce qu'on dit,
c'est ça la grosse différence et c'est là dessus qu'il faut se battre...
J-J. G. : Michael Jackson, personne ne
pense que ses textes sont nuls, mais si quelqu'un voulait interpréter ses
chansons en français il n'aurait aucune chance !
A. S. : Aucune chance! C'est pour ça que
ce serait intéressant de se battre sur ce terrain-là...
[...]
F. H : J'aimerais savoir comment vous
expliquez le fait qu'un petit pays comme le Québec, qui est vraiment aux
portes de l'empire américain, parvient bien mieux à résister à l'américanisation
de sa culture que la France n'est capable de le faire. Malheur au chanteur
québécois, par exemple, qui oserait chanter en anglais au Festival de Québc,
il se ferait jeter sans ménagement...
[...]
A. S: Surtout qu'on les aime bien, les
chanteurs anglo-saxons !
F. C. : Mais il n'est pas question d'entrer
en guerre contre qui que ce soit, je pense qu'on peut cohabiter confortablement...
[...]
Y. S. : Il ne faudrait pas non plus qu'on
donne l'impression de geindre, parce que ce n'est pas ça, on ne geint pas,
et d'ailleurs ça va très bien pour nous merci, c'est simplement qu'il faut
faire prendre conscience qu'il existe entre les chanteurs anglo-saxons
et les chanteurs français, au niveau des médias, en France, une différence
de traitement flagrante, évidente. Au départ, les artistes français ne
luttent pas à armes égales...
A. S. : Et pourtant on a du bol, En Espagne,
en Italie, en Allemagne c'est dix fois pire!
[...]
J-J. G. [...] Quand on sort du tamis des
médias, on est dévalorisé; la conclusion c'est qu'il y a eu un boulot nègatif
qui a été fait contre la chanson française.
Chorus N° 1 Automne 1992
TABLE RONDE du 6 août 1995
[...]
Y.S : un système de quotas n'est jamais
la meilleure solution, mais il devient nécessaire lorsqu'il existe une
irresponsabilité totale vis-à-vis de la création de son propre pays, de
sa propre langue, de sa propre culture [...]
[...]
F. C. : Les quotas sont devenus indispensables
quand on s'est aperçus qu'on ne pourrait jamais compter sur le moindre
sens civique des radios commerciales...
J-J. G. : D'autant plus indispensabeles,
d'ailleurs, que ces mêmes radios avaient une forte tendance à ringardiser
tout ce qui est francophone...
[...]
Chorus N° 14 hiver 1995/96
Chorus Les
cahiers de la chanson
[ franglais]
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