C'est sous ce titre délibérément
provocateur qu'Alain Garrigou, professeur à Nanterre, signe dans le Monde Diplomatique un
article qu'il fallait bien lire pour s'en faire une idée claire. Fallait-il sans attendre
quitter la rue Saint-Guillaume pour conserver son libre arbitre et son autonomie
intellectuelle, pour ne pas tomber dans l'épouvante de la pensée unique technocratique
et insensible ? Pourquoi hésiter encore avant de découvrir là vérité, généreusement
révélée par les savants collaborateurs du Monde Diplomatique ?
Lavenir de tous les étudiants en
dépendait. Il a donc fallu s'atteler à la tâche aride de la lecture de l'article en
question, qui s'étalait sur une double page portant en frontispice un pastiche de la
Création de l'homme de Michel-Ange, sous-titré la Création de l'élite. Tout un
programme...
Nous savions déjà que l'existence de la
FNSP était une survivance honteuse du passé que la loi s'est abaissée à reconnaître,
une intolérable entorse au service public de l'éducation tenant Sciences Po dans une
position odieuse de soumission occulte à des intérêts d'ordre privé, que chaque
étudiant assimile par les messages anodins que lui distillent certains professeurs
convenablement appointés. Plus loin, on découvre un mode original de succession des
directeurs qui reproduirait une direction immuable. On sous-estime gravement, il est vrai,
le degré de ressemblance entre Alain Lancelot et Richard Descoings. Encore plus loin on
apprend que les enseignants sont choisis selon un " système clientélaire ".
Qu'attendent donc les étudiants pour créer un soviet à l'IEP en vue du recrutement de
leurs enseignants ?
Alain Garrigou s'étonne alors que Sciences
Po détienne, depuis la création en 1872 de l'Ecole libre des Sciences politiques, une
sorte de monopole dans la formation des élites, regrettant quil existe une telle
formation et critiquant sévèrement beaucoup de ce qui fait la valeur des enseignements
délivrés à Sciences Po. La première réponse qui vient à l'esprit serait de regretter
que l'enseignement supérieur français ne s'inspire pas davantage de Sciences Po pour
multiplier les formations d'excellence. Une réponse plus révélatrice des préjugés d
l'auteur serait de s'étonner de sa conception des élites, qui ne peuvent être que
politiques et administratives. Ce travers bien français, qui consiste à considérer
l'administration comme le lieu unique du pouvoir absolu, n'a pas épargné Alain Garrigou,
qui oublie la valeur des chercheurs universitaires, des ingénieurs et techniciens, des
diplômés des grandes écoles et de tous les étudiants attachés à la qualité de leur
enseignement. Passons sur cette conception étriquée de la réussite sociale. Enfin, ce
prétendu monopole repose sur un mode trop uniforme et rigide de recrutement de la
fonction publique, qui profite mécaniquement à Sciences Po et ne laisse pas assez de
place à la diversité des compétences. Lauteur ne s'embarrasse donc pas de
précautions, confond la maladie avec l'un de ses symptômes et invoque le traitement
radical du symptôme incriminé pour faire disparaître la maladie. Ce serait si simple.
Ensuite, on ne pouvait pas manquer de
s'indigner de la "politique malthusienne en matière de recrutement" des
étudiants de Sciences Po, si peu conforme à l'accroissement incontrôlé des effectifs
universitaires depuis quinze ans, que l'auteur semble ériger en modèle. On devine ainsi
le rejet d'une institution qui ne fonctionne pas selon les règles communes, une
institution originale par son fonctionnement pédagogique comme par ses objectifs, parmi
lesquels Emile Boutmy plaçait la nécessité de " faire comprendre à la
génération qui grandit la complexité et la difficulté des questions politiques ".
Alain Garrigou, quant à lui, semble préférer le simplisme à la compréhension des
fondements de l'élitisme républicain. Certes, toute institution humaine est perfectible,
et Sciences Po possède encore les moyens d'améliorer sa formation et de corriger ses
imperfections, mais cela vaut-il un tel réquisitoire ?
Parvenu à la fin de cette fastidieuse
lecture, on est surpris de ne pas avoir eu droit au poncif de Bourdieu sur la reproduction
sociale des élites. Patience, on le trouve dans les derniers paragraphes, comme une
ultime caution du bien-fondé du point de vue adopté par l'auteur. Alain Garrigou est
tombé dans le piège courant qui veut que l'on dise que Sciences Po est l'unique lieu de
la formation des élites, piège qui révèle un triste manque de confiance dans
l'enseignement supérieur français, ainsi que dans la qualité des diplômés et dans
leur capacité de recul et d'innovation. Surtout, on reste sur sa faim car le titre
prometteur laissait supposer une attaque beaucoup plus intelligente et moins
superficielle. Celle-ci reste encore à fa ire.
Faut-il toujours lire le Monde
Diplomatique, à vous de voir, mais vous pouvez toujours tuer le temps en publiant dans
une bonne feuille, honteux de votre appartenance aux " élites
françaises ", votre expérience personnelle de notre Institut, oÙ tout reste
encore à brûler...