1er roman - Jean Reverzy, le Corridor LECORRIDOR

Dans la bibliographie de Jean Reverzy, LE CORRIDOR [1958, Julliard - Lettres Nouvelles ] est un livre à part. D'abord parce que ce troisième roman est le dernier livre que publia Reverzy de son vivant. Ensuite et surtout parce que ce livre remet en cause tout ce qu’il a écrit jusque là, comme s’il était parvenu au bout de ce qu’il avait publié jusqu’alors et qu'il découvrait, entrouvrait une nouvelle voie. 

En projettant d'écrire LE CORRIDOR, Reverzy rejette un temps l’écriture, celle qui lui a apporté les honneurs du Renaudot [ LE PASSAGE ], la facilité d’un second roman part trop lyonnais [ PLACE DES ANGOISSES ]. Il est persuadé alors, qu’écrire, c’est mentir, c'est-à-dire que tout ce qu'il a écrit jusqu'alors n'est que mensonge. Il avoue également sa faiblesse : qu'il ne sait, ni ne peut faire autrement qu'écrire, parce que ce geste quotidien, comme celui du praticien est devenu une drogue, une façon d'être. Quand bien même écrire c'est « s’autodétruire ». Comme il le dit dans expériences de littérature : 
« Je savais maintenant que la réussite d’une phrase abolit la pensée qui l’inspira, et qu’il en est de même de l’œuvre entière dont le dernier mot marque le terme d’une dissolution recherchée au cours d’un long apprentissage. »  

Il dépasse alors le style qu’il a tant travaillé, tant recherché. Il est à la recherche d’autre chose. 
C’est alors qu’il entreprend LE CORRIDOR. Dans ce livre, il cherche à montrer l’être « physique », ses réflexes, ses mouvements élémentaires : marcher, s’asseoir, descendre un escalier, longer un corridor. 
Il souhaite qu’il ne reste plus aucune pensée, aucune intervention de l’auteur dans ce mouvement de description qui doit se confondre, se juxtaposer au mouvement de l’écriture. Reverzy veut détruire le débat autour de la psychologie des personnages et tout le mensonge du style dans l’écriture. 

Dans une préface au CORRIDOR, qu’il retira au dernier moment pour ne rien dire de son ambition, il dit : « J’ai voulu retracer non des états d’âme, ni de conscience, mais d’existence. » Il cherche à prendre l’individu en « flagrant délit » d’existence car « le mouvement seul est directement saisissable ». Il annonce alors qu’ « une science est à naître qui se préoccupera de l’approche des vivants, de leur contact, de leur retrait, des mouvements de leurs corps et de leurs membres. Science qui serait celle de la solitude de l’homme et, par là, celle de l’homme même : c’est pourquoi elle n’a encore tenté personne. » 

Comme le disait Maurice Nadeau dans GRACES LEUR SOIENT RENDUES [Albin Michel, 1990], « peu de gens s’intéressèrent à ce mannequin que se renvoyaient l’un à l’autre les murs d’un vestibule d’hôtel, qui descendait les marches d’un escalier en autant de chutes rattrapées de justesse, le regard aimanté par la croupe d’une servante qui le  
précède ». 

Il existait 500 pages de ce récit décrivant « les plus menus mouvements, seconde par seconde, de cette créature élémentaire dont la présence devient, certes, obsédante ». Reverzy en détruisit 400. Et de la centaine de pages qu’il publia, il eût le sentiment qu’il restera incompris. Et la publication viendra confirmer cette intuition. Les critiques, déconcertées, se taisèrent, ou le mirent dans le grand fourre-tout qu’était devenu le Nouveau Roman. 
Le CORRIDOR était déjà oublié et Jean Reverzy n’avait plus le temps pour prolonger l'exercice de sa science… 

LE CORRIDOR est un livre difficile, parce qu’il est une tentative. Certains diront même qu’il est illisible. Je ne crois pas. Au contraire, en voulant s’éloigner du style, en refusant l’ornement et l’élégance, en se plongeant tout entier dans la peinture des mouvements désordonnés des pantins que sont devenus ses personnages, Jean Reverzy parvient à trouver une force rare. Un vrai élan de la phrase et du sens, concomitants. 

Ce livre aujourd'hui n’existe pas. Aucun éditeur ne l’a réédité depuis Paul Otchakovsky-Laurens, alors qu’il dirigeait la collection « Textes », chez Flammarion en 1977. Il vous faudra aller en bibliothèque pour rencontrer plus avant ce livre étonnant. Voici les toutes premières pages, pour vous donner une idée et vous offrir une envie… 
 

hubert g. [ 02.10.98 ]
 
 
première page, 
 

Dans le vestibule assez obscur je discernai d’abord, à gauche, au delà d’un panneau vitré à croisillons, des nappes blanches et des couverts de métal ; cependant qu’à droite se détachaient un portemanteau, des étagères chargées de bibelots et de coquillages, et maint autre meuble dont je ne savais pas l’usage. Alors j’appelai : mais nul ne répondit et j’hésitai à m’aventurer plus loin, dans un demi-jour traversé de rayons qui s’entrecroisaient devant moi… Il est plus hasardeux d’ordonner le monde par des mots que par des regards. Aussi, sans répéter mon appel, je scrutai le fond du vestibule que prolongeait l’envol d’un escalier, où je crus voir une forme claire, animée de battements, et dont peu à peu se précisèrent les contours : c’étaient les jambes d’une femme chaussée de pantoufles craquant aux coutures, qui, sans bruit, descendait les marches. Alors je fis un pas de plus et j’aperçus le bas d’une robe noire et d’un tablier blanc fripé, puis les mains et enfin le buste et le visage d’une domestique qui atterrit nonchalamment sur le parquet et vint à ma rencontre. Je lui souris et, levant le bras pour lui signifier qu’il était inutile qu’elle s’approchât davantage, je lui demandai une chambre donnant sur la mer. Elle sourit à son tour, mais ne parut pas me comprendre et, marchant toujours, porta la main à son visage où ses doigts semblèrent vouloir modeler ses lèvres afin que son sourire fût pareil au mien. 

Elle approcha encore, fléchissant peu à peu un genou qui, lorsque son corps fut presque à mon contact, me heurta la jambe, cependant que j’écartais les pieds entre lesquels s’insinua sa pantoufle, en même temps qu’elle s’inclinait et que son bras, frôlant mon épaule, esquissait autour de moi un geste d’enveloppement. Son visage, à ce moment, fut si proche que je pensai qu’elle allait me donner l’accolade ; mais elle se pencha un peu plus et sa main, courant sur la mienne, la reconnut, puis saisit la poignée de ma valise. Ainsi nous fûmes tel un couple dans l’attente de la première mesure d’une danse. Attente qui prit fin quand je lâchai mollement la poignée retenue par la main de celle qui, déjà, dans un mouvement contraire, se redressait et dont le visage, une fois de plus, m’effleura. Pivotant sur un talon, elle se trouva, son épaule contre la mienne, en face de l’escalier. Et je crus lire dans ses yeux comme une invite, lorsque son genou souleva sa robe qu’elle demeura dressée sur la pointe d’un pied, l’autre levé et dirigé vers le plancher : posture en laquelle on eût dit qu’elle attendait de ma part une réponse à son invitation à la marche, qui d’ailleurs ne tarda guère, car je pliai tout de suite le genou et me dressai comme elle sur l’avant de ma chaussure. Alors sa jambe se détendit, son corps bascula et sa pantoufle toucha le plancher, son bras libre ordonnant le rythme de la marche. Sans effort, je l’avais imitée et, coude à coude, nous faisions mouvement vers le fond du vestibule qu’elle scrutait comme pour s’assurer que nul obstacle ne se dressait devant nous. Ses pantoufles frappaient le sol avec un bruit léger, à demi couvert par le claquement de mes semelles, le murmure des tissus froissés de nos vêtements, et parfois un craquement profond de fibres et de jointures. Aux approches de l’escalier, elle inclina vers moi la tête et, telle, elle semblait m’adresser un adieu, alors que ses yeux me disaient que notre séparation ne serait pas définitive et que nos regards, qui allaient se quitter, se retrouveraient bientôt. Aussi je ne fus pas surpris quand elle me devança : au souvenir de son regard, j’étais bien certain que sa pensée demeurerait tournée vers moi et que, pour arriver en lieu sûr, il suffirait de rester dans son sillage. Et dès lors je la suivis, les yeux fixés sur sa silhouette qu’animait un mouvement brisé, parti de l’épaule et qui, grâce à un tressaillement de la croupe fortement contenue et serrée par les brides du tablier, gagnait les jambes battantes, comme si la lente impulsion première, multipliant ses effets, se fût amortie dans le va-et-vient des pieds dont je voyais l’un, de biais, adhérant fortement au sol, comme pour y laisser son empreinte, vite dépassé par l’autre, projeté dans l’espace. 

Ainsi parvenue devant la première marche, elle commença de sautiller sur place, levant la tête vers les spirales qui se perdaient en des ténèbres que trouaient, plus haut, les reflets d’un miroir. Et, m’approchant, j’étais sur le point de faire halte derrière elle, lorsqu’un mouvement singulier se dessina sous le fourreau de sa robe d’où saillit le contour de la cuisse, gagnant la jambe tendue, puis le pied cambré qui souleva une moitié de son corps, que l’autre suivit, à peine retenue par le poids de la valise. Et, sans que ma volonté intervînt, mon pied déjà se détachait du sol. Entre des murs striés et la rampe, je m’élevai, imitant la démarche cassée de celle qui me frayait la voie… Lorsqu’elle passa devant le miroir, je vis qu’elle souriait toujours : le coin d’une lèvre s’étirait jusqu’au milieu de la joue, et je devinai dans ce demi-sourire l’annonce d’une surprise m’attendant au bout de notre course et qui en serait la récompense. Cependant que, dans l’ombre qui s’éclairait à mesure que nous approchions de l’étage supérieur où brillaient des appliques dont les derniers rayons s’accrochaient aux cannelures de la rampe, peu à peu sa silhouette se tassait, comme si son arrière-train fût devenu plus pesant. Et je pensai qu’elle freinait son élan, non par crainte de la clarté, mais afin de retarder le terme de cette ascension et l’accomplissement de l’acte imprévisible dont la seule promesse m’avait déjà comblé. Parvenue à la dernière marche, elle marqua un temps d’arrêt et j’entendis le bruit de son souffle qu’elle reprit par une aspiration forte, comme si elle eût voulu emplir ses poumons de l’air pur des régions plus élevées. Puis elle s’engagea dans un corridor dont je ne vis pas le bout et où je la suivis. 

[…] 
 

© Julliard, Lettres Nouvelles, 1958.
© Flammarion, 1977.
 
 
 
 
les éléments du dossier

[ EXPERIENCES DE LITTERATURE ]
Une nouvelle de Jean Reverzy, sur l'écriture, son sens et son rôle.

[ BIOGRAPHIE ]
L'océan, voilà l'image que l'on gardera de ce bonhomme frêle au visage inquiet qu'était Jean Reverzy.

[ LE PASSAGE ]
« Après des années, ces témoins permanents du passage et de la fluidité de la vie devraient aboutir au plus rigoureux désespoir. » Quand la mer bat aux oreilles des agonisants, un formidable premier roman.

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